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01 juin 2014

Le discours néoraciste

Dans notre précédent article, nous montrions que la formation de communautés antagoniques, la marche au conflit ethnique, sont contenues dans les propriétés de la présente crise économique et sociale. Les conditions sont favorables à la double spirale du repli communautariste, de la stigmatisation et de la discrimination. Elle inspire et se nourrit d’un discours politique qui fournit ses concepts et sa légitimité aux communautarismes montants.

La vie sociale produit spontanément des frustrations, sentiments, formules qui restent confuses tant qu’elles ne circulent que dans les rapports privés. C’est leur énonciation par un discours structuré, légitimé par la représentativité prêtée aux porte-paroles, qui en assure la convergence et la force d’agrégation. Une configuration donnée ne permet pas n’importe quelle représentation, mais elle est susceptible d’interprétations contraires pour donner un sens au désordre initial des expériences. Comme le dit l’antisémite Gilad Altzmon : « Dieudonné est un artiste, son rôle est de refaçonner et de réviser notre vision du monde ».

Dans la lutte pour la définition d’une représentation légitime de la société, les discours politiques s’organisent, avec une efficacité variable, autour de stratégies de conquête d’une hégémonie culturelle. Faire de l’ « intégration » de certaines populations, de l’immigration ou de l’identité des thèmes dominants du débat politique et intellectuel est d’ors et déjà un succès considérable pour les entrepreneurs politiques communautaristes de tous bords. Leurs discours, revendications, programmes, sont ajustés aux catégories dominantes de l’entendement ; alors que les politiques contraires doivent au préalable franchir l’obstacle considérable de la critique épistémologique avant d’attirer l’attention, pour ne pas parler de l’adhésion.

Bref, le communautarisme a imprégné la pensée avant de s’imposer comme thème dominant de l’affrontement politique, qui lui-même euphémise et prépare des affrontements plus physiques. « Lepenisation des esprits » disaient certains sans voir que la culture de la stigmatisation qu’incarnait J. M. Le Pen n’était que la manifestation d’un glissement culturel beaucoup plus large, sous produit de la culture ethnique américaine, permis par l’effondrement sociologique et intellectuel du mouvement ouvrier, et autant portée par les apôtres de la diversité que par le Front National.

On aurait tort de réduire ce mouvement au « racisme » avéré, l’orientation du ressentiment vers une communauté passe d’abord par la légitimation de l’idée selon laquelle l’identité personnelle relève d’une « communauté » plutôt que de la Nation ou d’une classe sociale.

La diffusion du communautarisme dans le discours politique

En 2011, le ministre de l’intérieur Claude Guéant prétendait que la France comptait « cinq ou six millions de musulmans ». Or, suivant Le Figaro « C'est en comptabilisant le nombre de personnes venant d'un pays à dominante musulmane, ou ayant des parents qui en viennent, qu'il parvient à établir ce chiffre ». On est loin d’une simple querelle de chiffres, car ce dont il s’agit est de savoir si l’islam est considéré comme une religion (auquel cas les pratiquants ne dépasseraient pas 2 millions, selon l’INED) ou une identité attachée à toutes les personnes originaires de pays « musulmans ». Ce dernier cas correspond à l’implicite néoraciste d’imputation d’une « communauté » indépendamment des choix individuels de la personne concernée. Non point que C. Guéant soit forcément « raciste » : il en reproduit simplement les présupposés, à charge pour d’autre d’en tirer les conséquences agressives que l’on connait.

Mais la « droite » n’a pas, loin s’en faut, le monopole de ces extrapolations délétère. Le CRAN (Conseil Représentatif des Associations Noires) se présente ainsi :

«  Le CRAN a permis de briser un double tabou : le tabou du nom (jusqu'alors, apparemment, on n'avait pas le droit de se dire noir en France) ; le tabou du nombre (jusqu'alors, apparemment, on n'avait pas le droit de compter les populations noires de France, ce qui permettrait pourtant de mieux lutter contre les discriminations). Par ailleurs, depuis 2012, le CRAN a brisé un nouveau tabou, la question des réparations relatives à la colonisation et à l'esclavage. »

Là encore, il s’agit de dénombrer (5 millions, en l’occurrence) ce qui n’est pas dénombrable : du simple point de vue de la couleur de peau, la « noirceur » s’échelonne en un large continuum en fonction du degré de métissage. En termes culturels ou historiques, les « Noirs » proviennent de zones et cultures diverses.

Quant à la prétendue « lutte contre les discriminations » appuyée sur « le nom » - c'est-à-dire la désignation d’une « ethnie », et le dénombrement, elle n’est autre que le recours aux « statistiques ethniques » supposées permettre la « discrimination positive », c'est-à-dire l’attribution de quotas d’emplois, de logements ou de place dans les établissements d’enseignement. Cette pratique d’origine américaine permet une correction des discriminations au prix – considérable – de l’enferment des individus dans un statut ethnique. Ce statut imposée pour bénéficier des privilèges de caste se renforce alors dans la conscience collective et les désigne comme cible en cas de tension sociale. Mais pour la petite entreprise qu’est le CRAN, le premier avantage de la « désignation » est de fournir à ses dirigeants des ressources en adhérents et en légitimité. La référence à la colonisation et à l’esclave renforce cette entreprise de construction d’une conscience communautaire autour du fantasme d’une histoire commune.

Les « communautés » constituées sont une ressource pour les aspirants à l’entreprise politique. Le pouvoir des « représentants » communautaires est proportionnel à la fermeture de la « communauté » ; et leur intérêt bien compris est d’appuyer la frontière symbolique qui délimite leur zone de représentation. Il n’est pas étonnant que le CRIF grossisse délibérément le danger antisémite et se consacre au renforcement d’une identité juive et de ses liens avec Israël : il ne fait que suivre sans complexe la logique de sa position, qui est en définitive la même que celle des antisémites[1].

La croyance en un déterminisme ethnique, que la rationalisation en soit raciale ou culturelle, est souvent portée en toute innocence par des gens « tolérants », favorables à la « société multiculturelle », qui ne saisissent pas que l’enfermement communautaire est de même nature que le fantasme de la pureté raciale. La clôture progressive des réseaux, prépare le terrain à l’imputation raciste proprement dite.

Les exemples qui précédent ne sont que les échantillons d’une représentation du monde qui traverse presque tous les partis politiques, où les communautés deviennent des victimes ou coupables collectifs

Le nouvel antisémitisme

Dans ce climat intellectuel, il n’est guère étonnant que la colère sociale provoquée par les politiques néolibérales nourrisse une radicalisation proprement raciste dans certains secteurs politiques.

Dieudonné, spécialiste des « blagues » antisémites, réunissait début avril 4000 personnes à Bordeaux, – une affluence sans commune mesure avec celle des meetings politiques traditionnels. Et les thèses antisémites connaissent un véritable succès sur le Web.

Comme toute imputation raciale, la « judaïté » ne repose sur aucune propriété commune des personnes ainsi catégorisées, mais sur l’opération même de classification ethnique. Telle personne « juive » selon la catégorie antisémite n’entretiendra que des rapports ténus ou inexistants avec cette « communauté », ses références culturelles proviendront pour l’essentiel d’une tradition nationale, il pourra pratique une autre religion, son conjoint ne sera lui-même pas « juif » et rien n’indique qu’il soutiendra Israël. Telle est sans doute la situation de la plupart de ceux dont les antisémites se plaisent à énumérer les noms « juifs » afin de l’amalgamer par un effet de désignation. Un « Juif » peut-être avoir adhéré à une autre religion, être imprégné d’une culture historique « juive » ou non, être sioniste ou non, être pratiquant ou non, concentrer sa sociabilité sur un milieu « juif » ou non, appartenir à une famille « juive » ou non – enfin se considérer comme « Juif » ou non. L’amalgame de ces personnes sous le substantif « Juif » vise à construire une catégorie artificielle comme objet du ressentiment (communauté artificielle que l’adversité contraindra à renforcer ses liens internes et justifier à son corps défendant la délimitation antisémite).

Pendant longtemps l’on a pu classer l’antisémitisme en France parmi les lubies de sectes en voie de disparition. L’héritage de la collaboration s’est dissout avec ceux qui l’avaient pratiquée, et leurs héritiers spirituels tournaient plus leurs obsessions vers les « Arabes » que les « Juifs ». Aujourd’hui pourtant resurgit un antisémitisme jeune et populaire. « Le Juif », désigné par une haine dévoyée d’Israël devient l’esprit maléfique qui « tire les ficelles », le principe explicatif des ravages sociaux du néolibéralisme. En témoignent le succès des spectacles de Dieudonné ou la montée en puissance d’Alain Soral, dont le fond de commerce est de produire une présentation « intellectuelle » des phobies contre les Juifs (ou les Francs-maçons). Lorsque les antisémites égrènent les noms d’oligarques « juifs » ils suggèrent une interprétation : les travers de la classe dominante seraient liés à la présence en son sein de « Juifs ». De la même manière, lors des discussions qui ont agité la blogosphère sur l’origine du désarmement financier de l'État, dans la même veine antisémite la « Loi de 1973 » a été rebaptisée « loi Pompidou-Rostchild ». L’interprétation raciale ou complotiste se substitue à l’analyse des rapports de classe ou de la structure économique et fournit une explication facilement accessible, sans détour aride par les sciences sociales. Elle prolonge l’intentionalisme infantile qui veut que tous les événements soient le produit d’une volonté plutôt que d’enchaînements impersonnels de causes et d’effets.  

Un exemple des formulations néoracistes nous est donné par l’antisémite britannique Gilad Atzmon (qui tient meeting en France avec Alain Soral). Toute personne dotée d’un minimum de culture historique y reconnaitra un raisonnement hélas familier, mais assaisonné au goût du jour.

  • Atzmon dénie formellement sa filiation avec l’antisémitisme d’avant 1945 :

« Les juifs, en tant que groupe, descendent de nombreux groupes ethniques différents et sont loin d’être une race homogène […]. Je peux confirmer que je ne suis encore jamais tombé sur une opposition contemporaine à la communauté juive qui soit guidée par le sang ou par des motifs biologiques […]. »

  • Mais il en conserve l’essentiel : une « identité » juive trans-sociale et trans-historique (Notez bien l’usage du substantif « les juifs », présenté comme transcendant tout ce qui les oppose) :

« Mais il est aussi évident que la culture politique juive, qu’elle soit sioniste ou antisioniste, est ethnocentrée et, dans une large mesure, motivée racialement […]. Qu’ils soient sionistes ou antisionistes, les juifs préfèrent d’une manière ou d’une autre opérer dans des cellules politiques racialement orientées et prônant la ségrégation ethnique […]. »

Puis la vieille antienne antisémite : le « Juif » est d’autant plus pernicieux qu’il n’est pas identifiable – hypothèse qui autorise tous les amalgames ! :

« Le juif politique est partout et nulle part à la fois. Le juif politique est dynamique et cohérent et pourtant, flou d’une certaine manière. On ne peut jamais comprendre ce qu’il est ni où le trouver exactement, mais on peut être sur qu’il se trouve quelque part dans un champ magnétique tripolaire imaginaire formé par le racisme juif, un nationalisme agressif et une adhésion religieuse juive vague et versatile […] »

Pour terminer, l’affirmation de la priorité de l’antisémitisme sur les autres considérations :

« L’opposition au pouvoir juif n’est ni un mythe ni une menace. C’est en fait un devoir moral et humaniste fondamental. »

Rappelons aussi la formule de colistier de Dieudonné-Soral aux élections européennes de 2009, Yahia Gouasmi : « Derrière chaque divorce, il y a un sioniste ». Le « sionisme » désigne en principe la politique de l'État d’Israël, mais la loi Gayssot interdisant les propos ouvertement racistes, les antisémites recourent au subterfuge grossier de remplacer « juif » par « sioniste » dans leur propos, ce que comprend parfaitement leur public mais qui permet de se défausser devant les tribunaux. Ici le « sionisme » est présenté comme un principe maléfique, sans aucun lien particulier avec Israël. On retrouve l’image nazie du « Juif » voué à la destruction de la civilisation. L’ « antisionisme » de Soral-Dieudonné ressemble à un copier-coller des pires propagandes des années 30 où l’on aurait seulement substitué « sionisme » (ou : « communauté organisée » chez Soral) à « juif ».

Ce nouvel antisémitisme s’inscrit dans une stratégie, ouvertement revendiquée par Soral, de « réconcilier » la vieille extrême-droite portée sur le christianisme intégriste et la détestation des « Arabes » et une population déclassée, victime de la crise économique, et souvent issue de l’immigration. L’antisémitisme apparait alors comme le point de convergence de ces mouvances, autour de la définition d’un bouc-émissaire commun. Le racisme anti-arabe, hérité de la guerre d’Algérie, devient contre-productif dans la mesure où les descendants des migrants se sont diffusés dans le corps social ; et tout particulièrement dans les milieux que cible l’extrême-droite. La polarisation antisémite apparait dès lors comme le moyen de concilier la stratégie historique de ce courant politique avec la conquête de l’électorat populaire.

Malgré le succès d’estime du laboratoire d’idées racistes qu’est « Égalité et Réconciliation », ce projet est loin d’avoir abouti. Le FN continue à cibler l’islam et l’immigration, même si les « petites phrases » de J.M. le Pen et ses liens avec Dieudonné indiquent que l’option soralienne demeure ouverte.

L’ambivalence du Front National

La présente contribution ne s’inscrit pas dans le registre des « dénonciations » rituelles du Front National, mais cherche à comprendre comment il participe à la montée des communautarismes, parfois à son corps défendant. Il manifeste en lui-même le déchirement du prolétariat (ouvriers, employés et professions intermédiaires) entre la communauté des intérêts de classe (assez bien exprimée par ailleurs dans le discours frontiste) et la logique de la concurrence ethnique (au cœur de la pénétration frontiste dans les classes populaires). Si les deux logiques coïncident dans le moment présent de la lutte des classes, elles ouvrent cependant des perspectives inconciliables.

« Je crois à l’inégalité des races » déclarait de J. M. Le Pen en 1996.

Pourtant le Front National se présente désormais comme un parti républicain, récusant toute distinction entre citoyens français. Le discours du FN cultive l’ambiguïté, un programme implicite qui ne s’exprime que par allusion ou par déduction (mais parfois s’explicite sans nuance dans l’argumentation des sympathisants). Le double langage n’est pas un monopole du Front National : c’est au contraire la recette de base pour agréger des attentes contradictoires, chacun pouvant se croire « représenté », ses intérêts défendus, et son narcissisme flatté par l’image sublimé du dirigeant politique. On voudrait croire que l’ « inégalité des races » a le même statut d’attrape-nigauds que le « je suis l’ennemi de la finance » de François Hollande. Après tout, la population d’origine étrangère constitue une part considérable (la moitié ?) des catégories populaires qui sont aujourd’hui le socle de l’électorat et du plan de conquête du Front National. Le projet présidentiel prêté à Marine Le Pen supposerait un retournement stratégique vers ces nouveaux Français. La phase initiale d’accumulation de militants et de positions politiques passait par l’organisation d’un petit milieu, soudé par une culture politique forte de discrimination ethnique. Mais l’étape suivante pourrait être celle de l’aggiornamento vers la formation d’un bloc majoritaire réintégrant la plupart des français d’origine étrangère.

Un tel scénario est plausible, à défaut d’être probable, ne serait-ce qu’en raison de la difficulté à demain repousser dans la boîte de Pandore les esprits mortifères qu’on en laisse échapper aujourd’hui.

Le fantasme du « remplacement de population »

Le slogan « On est chez nous » - condense le fantasme identitaire (« les autres » ne sont pas « chez eux ») proposé à la partie des classes populaires dont la « francité » est seul titre de noblesse (un « snobisme du pauvre », disait Sartre). Le sentiment de dépossession de l’indépendance nationale est reporté sur les symboles visibles de la mondialisation, l’ « envahissement » migratoire symbolisant l’aliénation politique entraînée par la domination euro-financière.

La formule pourrait certes littéralement renvoyer à d’autres significations – lignes de repli de l’argumentaire du FN. Mais l’ambiguïté à elle seule révèle une intention, et d’ailleurs le public ne s’y trompe pas.

Plusieurs dirigeants du FN prétendent que la France connaîtrait in « remplacement de population », voire un « ethnocide ». Voici à titre d’exemple ce que déclarait B. Gollnish le 1er mai dernier :

« Il y a un peuple français, qui majoritairement est quand même le résultat d’une fusion d’une composante latine, celtique, germanique, fusion qui s’est matérialisée réellement et symboliquement dans le baptême de Clovis. Il y a un peuple français, et ce peuple français il n’est pas bantou, il n’est pas de Mongolie, il n’est pas non plus viking, n’en déplaise à certains : c’est autre chose. Et c’est ce peuple français effectivement qui est aujourd’hui atteint dans sa substance par la dénatalité et par l’immigration massive. C’est indiscutable »

Or le présupposé de cette allégation est que si la « fusion » s’est arrêtée au baptême de Clovis ( ?), les populations migrantes sont inassimilables, qu’elles portent en elle une hétérogénéité indépassable telle que leurs enfants et les enfants de leurs enfants et toutes les générations qui suivront resteront étrangères au peuple français qu’elles minoriseront finalement dans son propre pays[2]. Prétendre que le peuple français n’est pas « bantou » c’est substituer une détermination ethnique à la détermination nationale. Si un « Bantou » ne peut être français, c’est bien que « français » dans la pensée de Gollnisch désigne une catégorie ethno-raciale et non nationale.

La « priorité nationale »

La lecture du projet officiel du Front National confirme l’égalité de principe des « Français, quelle que soit leur origine ». Mais comme souvent le Diable est dans les détails, qui démentent souvent cette référence républicaine.

La revendication d’une « priorité nationale »[3] se révèle particulièrement pernicieuse : le contrôle de l’immigration passe par la délivrance de titres légaux de séjour. Pourquoi introduire, en plus, une politique de discrimination, sur le sol français, à l’encontre de quelques 3,8 millions d’étrangers déjà résidant en France ?

Qu’on comprenne bien : la régulation (voire l’arrêt) des flux migratoires serait une politique parfaitement républicaine, elle n’affecte pas le lien social des populations établies dans la Nation. La frontière est une chose sérieuse : elle filtre ce qui vient du dehors - et protège ceux qui sont au-dedans. Les étrangers déjà installés (quoi qu’on pense des politiques qui ont permis leur installation) participent désormais au tissu social français et ne sauraient en être arrachés sans déchirer du même coup la société à laquelle ils participent. La discrimination appliquée aux étrangers régulièrement installés divise de facto la population française, telle qu’elle est objectivement constituée, avec ses liens établis avec des résidents non encore naturalisés.

En deçà de la traduction juridique qu’en est la naturalisation, la plupart de ces étrangers sont en voie d’intégration en France, leur famille et leurs projets sont en France[4]. La « priorité nationale » n’est autre que l’ébauche d’une épuration ethnique - bornée, pour le moment, sur le critère de la nationalité (encore qu’une exception est mentionnée en faveur des parents « européens », ce qui confirme bien l’intention raciste du projet).

Mais plusieurs prises de position en matière de nationalité laissent penser que le champs des discriminations pourrait être étendu : En 2012, Louis Alliot à propos de la nationalité de la sœur du tueur Mohamed Merah demandait au gouvernement d’ « étudier les conditions de son acquisition et engager une procédure de déchéance avant une expulsion dans son pays d'origine ». Une fois écarté le principe de l’irréversibilité de la nationalité, et si l’on admet l’hypothèse hélas vraisemblable d’aggravation des tensions ethniques, la pression serait forte pour étendre le champ d’application de la déchéance (présente en droit mais jamais appliquée), plaçant des millions de naturalisés en situation d’insécurité[5].

 

Jusqu’à quel point ces exemples révèlent-ils le projet du Front National ? Les balises racistes demeurent bien présentes, sans compter les passerelles avec l’extrême-droite antisémite de Soral-Dieudonné. S’il n’est cependant pas totalement exclu que les rabatteurs racistes ne soient finalement sacrifiés, leur logiciel n’a pas été désactivé.

 

 Les élections européennes du 25 mai ont marqué de l’avis général l’exaspération des classes populaires face aux ravages de la politique européenne. Face à l’inébranlable volonté de l’oligarchie d’avancer dans son agenda de démantèlement de l'État-providence et des droits démocratiques incarnés dans la Nation, la résistance s’exprime au travers de l’offre politique existante, et le Front National occupe la place de l’alternative. Ce parti, nous l’avons montré, véhicule une représentation ethnique des enjeux politiques qui renforcent dangereusement la spirale de l’affrontement communautaire.

Nous avons essayé dans cet article de présenter de façon réaliste la prégnance de cet ethnicisme dans la pensée et le discours politique, non pour prédire le pire, mais pour indiquer les tendances qui pourraient y mener. Connaître le danger pour éviter sa réalisation.

Un dernier article évoquera quelques pistes pour répondre à cette montée de la « question ethnique ».

 



[1] Et sur l’exact même modèle, le militantisme homosexuel exhorte au « coming out », à l’affichage de la « différence » homosexuelle, ce qui suppose de tirer de la seule préférence sexuelle toute une chaîne de conséquences en termes de mode de vie, de sociabilité, de sous-culture : bref constituer une « communauté » sur un critère réel mais que nulle nécessité ne destinait à délimiter un groupe social.

[2] L’ « arguments » ressassé selon lequel la fécondité des « français de souche » serait moindre que celle des populations immigrées s’appuie nécessairement sur le même fond raciste : les propriété ethniques se transmettraient héréditairement aussi sûrement que des différences génétiques.

[3]  « Les entreprises se verront inciter à prioriser l’emploi, à compétences égales, des personnes ayant la nationalité française. Afin d’inciter les entreprises à respecter cette pratique de priorité nationale, une loi contraindra Pôle Emploi à proposer, toujours à compétences égales, les emplois disponibles aux demandeurs d’emploi français. Les administrations respecteront également ce principe, et la liste des emplois dits « de souveraineté » sera élargie, notamment dans les secteurs régaliens où les professions seront réservées aux personnes ayant la nationalité française. [...] Les étrangers en situation légale qui ne trouvent pas de travail seront incités à retourner dans leur pays au bout d’un an d’inactivité [...]. La priorité nationale s’appliquera également en matière de logement social où, à situation égale, le logement sera d’abord proposé aux personnes ayant la nationalité française. Les allocations familiales seront réservées aux familles dont un parent au moins est français ou européen. »

[4] On entend bien l’objection selon laquelle certains de ces étrangers « ne souhaiteraient pas » s’intégrer, et que la difficulté de leur installation sur le territoire français devrait constituer une sorte de test destiné à vérifier leur « volonté » de participer à la Nation. Mais outre que cette « volonté d’intégration » pourrait être mise en doute chez nombre de Français « de souche », les problèmes sociaux et sécuritaires : chômage, délinquance, etc. n’ont rien à voir avec une quelconque « mauvaise volonté » des primo arrivants, mais tout à voir avec les conditions dégradée du lumpenprolétariat dans lequel ils sont plongés par la force des choses. Ce qui plaide en faveur de politiques d’emploi et de freinage de l’immigration, mais certainement pas de suspicion systématique à l’égard de populations qui, pour d’évidentes raisons psychologiques et matérielles, sont déjà puissamment incitées à « s’intégrer ». Autre chose serait de solenniser la naturalisation par des cérémonies, serments, etc. marquant avec l’éclat l’entrée dans une nouvelle communauté nationale.

[5] Ceci étant entendu que la Loi française doit être appliquée sans faiblesse. La « déchéance de nationalité » n’apparait comme une réponse à la délinquance ou au terrorisme que dans un contexte ou les lois sont souvent inappliquées ! Si Souad Merah a juridiquement violé la loi française, elle aurait dû être arrêtée et jugée. Mais en l’occurrence la « déchéance de nationalité » apparait comme un substitut au droit, ce qui ne laisse pas d’inquiéter.

25 mai 2014

La formation du communautarisme

La gestion néolibérale du capitalisme depuis les années 70 a produit la compression des salaires, le ralentissement de la croissance économique et la concentration de la fortune entre les mains des 5 ou 10% les plus riches. Il en résulte un chômage et une insécurité sociale chroniques, brutalement aggravés par la crise de 2008.

C’est dans ce contexte que montent en puissance des représentations de la sociétés selon lesquelles les maux qui accablent la masse de la population auraient leur origine dans des groupes ethniques ou religieux dont les propriétés expliqueraient pêle-mêle la délinquance, l’épuisement des finances publiques, le chômage ou la prédation financière.

Le racisme est la croyance selon laquelle l’humanité se diviserait en différents groupes, génétiquement déterminées et transmettant à leur descendance un ensemble de caractères discriminants. Après la Seconde Guerre Mondiale, les doctrines qui en sont héritées évitent généralement toute référence à la « race ». Elles évoquent des « communautés », mais conservent le postulat d’une irréductible différence, qu’elle soit d’origine « ethnique », religieuse ou culturelle, qui rendrait illusoire tout projet d’amalgame entre les populations. Ce communautarisme[1] est le socle intellectuel de politiques d’isolement, de discrimination, d’épuration ethnique, etc.

Ces courants accompagnent les moments de déstabilisations des sociétés, de l’Irak à l’ex-Yougoslavie, de l’Ukraine au Centrafrique en passant par le Rwanda. On voudrait croire l’Europe occidentale immunisée contre ce communautarisme paroxystique, mais la doctrine s’en répand insidieusement alors même qu’apparaissent les prémices de graves crises politiques.

Nous voulons montrer que c’est dans la logique « normale » de la crise sociale que ce communautarisme prend son origine, ce n’est ni un accident de l’histoire ni l’œuvre pernicieuse de certains partis ou groupes religieux : c’est une tendance structurelle des sociétés en crise[2].

Cet article décrira comment se construisent les représentations communautaristes (formes euphémisée de représentations racistes) et comment elles peuvent structurer la pensée politique.

Nous décrirons d’abord la place des communautés dans la société nationale, puis les forces qui pourraient en faire le support de l’affrontement ethno-religieux.

 

Communautés et Nation

Qu’est-ce qu’une « communauté » ? L’usage répétitif du mot tend à faire oublier qu’il ne s’agit pas d’un objet défini et circonscrit, mais d’une catégorisation floue et parfois arbitraire. Les points communs qu’elle suggère entre certains individus sont d’inégale pertinence, inégalement structurants dans la vie sociale, et inégalement prégnants dans les représentations. Une communauté de moines représente à l’évidence un groupe autrement significatif que la communauté des joueurs de bridge.

Les individus construisent des liens sociaux privilégiés, supports de l’interconnaissance et de la solidarité. Ces liens forment des réseaux qui peuvent être fermés, si l’essentiel des relations interindividuelles sont internes au réseau, ou ouverts, c'est-à-dire interconnectés à d’autres réseaux. Entre la fermeture totale (secte) et l’ouverture intégrale (dissolution du réseau) il existe toute une gradation de cas intermédiaires.

Or l’interconnexion des réseaux caractérise la société nationale. La division du travail, la variabilité de l’emploi et du statut social, la facilité matérielle de la circulation et de la communication, multiplient les connexions. L’État assure, selon l’expression de Max Weber, le monopole de la violence légitime, et arrache la plupart des moyens de contrainte aux groupes primaires : famille, religion, voisinage… dont décroît le pouvoir sur l’individu.

Un réseau ouvert n’est pas exclusif : les appartenances individuelles sont multiples et ne se superposent pas : culturelles, religieuses, familiale, professionnelle, associatives, etc. C’est en cela que consiste la citoyenneté : les groupes primaires (communautés) sont contenus (à tous les sens du terme) dans un espace plus vaste, et les individus sont pourvus de droits qui leur permettent de s’émanciper de leurs « identités » s’ils le souhaitent[3].

La Nation est donc la forme spécifique d’organisation sociale qui relie, subordonne et désenclave les autres communautés. Elle est porteuse de la liberté individuelle, c'est-à-dire une certaine autonomie de chacun vis-à-vis de ses groupes d’appartenance (dont on ne saurait pourtant se détacher entièrement car ils continuent à pourvoir solidarité, représentations communes et contrôle social).

Cet équilibre est précaire – régionalismes, irrédentismes religieux, contestent depuis l’origine périodiquement la prétention de l'État d’imposer un ordre juridique supérieur. C’est aujourd’hui le capital mondialisé et la bourgeoisie financière qui sont à la manœuvre pour affaiblir les États, leur prétention à orienter l’économie vers les besoins de leurs populations et leurs droits du travail… Or l’affaiblissement de l'État-Nation, sous couvert de construction européenne ou de mondialisation, produit la rupture de cet équilibre État-communautés qui assurait liberté individuelle et paix civile. L’incompréhension chronique de ce lien entre le délitement national et la fragmentation communautaire est la base de l’impuissance des « antiracistes » habituels qui, selon l’expression consacrée, « déplorent les effets dont ils chérissent les causes ». 

L’individu isolé n’existe que dans l’imaginaire libéral. L’individu réel se socialise, se définit, interagit dans et par les groupes qui l’intègrent : famille, voisinage, profession, religion… ce ne sont pas des faits de nature mais des produits fluctuants de la vie sociale, qui s’entremêlent et se transforment sans cesse. Leur effacement complet serait un projet totalitaire voué à l’échec, tant il est vrai que la « communauté nationale » est trop vaste et différenciée pour constituer un réseau d’affinités, d’entraide et de contrôle social, suffisamment intense pour intégrer les individus. Mais tout aussi nuisible est le projet de rabattre les individus sur des identités communautaires.

Les « communautés » se forment et se dissolvent en fonction de la pratique sociale et des « vision du monde » que diffusent les medias et les entrepreneurs politiques. Les réseaux ouverts peuvent se clore si les liens inter-réseaux sont rompus par la méfiance ou l’hostilité. Le projet politique communautariste consiste à installer une représentation dominante de la société comme une juxtaposition de communautés fermées – que ce soit pour les glorifier au nom de la « diversité » ou pour les condamner au nom d’un rêve de « pureté ethnique ».

 À l’opposé, dans une conception « nationale » ou « civique » de la société, les différenciations religieuses ou culturelles se modifient, se redéfinissent sans cesse. Il ne s’agit ni de les nier ni de les abolir, mais de constater qu’elles ne constituent qu’un principe secondaire de structuration de la société pourvu que l'État, l’emploi, l’école, définissent un espace de citoyenneté, une identité collective transcendant les particularismes.

 

Une stratégie de mise en concurrence des travailleurs

La résurgence des paradigmes communautaristes s’explique principalement par la transformation structurelle du capitalisme – même si des événements historiques singuliers ont pu la renforcer ici ou là. Le renoncement à la protection du marché intérieur dans les années 70-80 a déconnecté le niveau des salaires de celui de la demande. Augmenter les salaires est toujours un risque microéconomique pour une entreprise. Ce risque était supporté par la vertu de l’indexation des salaires au plan macroéconomique : assurer une demande en progression constante qui validait globalement les paris productifs des entreprises. Mais dès lors que l’espace national s’ouvre à la concurrence au-delà d’un certain seuil, la demande nationale est captée par des concurrents étrangers, tandis que la demande étrangère est totalement indépendante du niveau des salaires intérieurs. Le lien vertueux entre la progression des salaires, les profits et la croissance est brisé. Pour les entreprises, le salaire n’est plus qu’une « charge » qu’il s’agit de comprimer à tout prix.

À cette situation s’ajoutent les conséquences de la financiarisation, qui imposent aux entreprises de réaliser des profits exorbitants pour accéder au marché des capitaux, et la crise du crédit qui étrangle les PME. Tout concourt à faire du salaire la variable d’ajustement. Et c’est précisément là qu’intervient l’immigration de masse. Elle constitue une « armée de réserve industrielle » qui dégrade la capacité de négociation des salariés et permet d’embaucher à moindre coût.

Par ailleurs, l’existence du salaire minimum et des charges sociales, héritages des Trente Glorieuses, est contournée et à terme compromise par le développement du travail non déclaré. La tolérance d’une immigration « clandestine » (en réalité vue et connue de tous, mais privée de droits) aggrave encore ce mouvement de paupérisation et de précarisation des salariés. Le travail « au noir » représenterait environ 11% du PIB en France soit une part nettement plus forte des emplois (puisque les emplois clandestins sont nettement moins productifs que la moyenne).

En plus de cet effet direct sur les salaires et l’emploi, cette politique génère le conflit entre les travailleurs. Comme nous l’avons montré, ce conflit n’est pas « ethnique » mais tend à le devenir dans les représentations : le ressentiment se porte sur le « concurrent » plutôt que sur le principe d’organisation d’une concurrence sauvage pour l’emploi, et c’est justement là-dessus que s’appuie le néoracisme comme formule politique[4].

 

Que ce passe-t-il dans une « file d’attente », matérielle ou virtuelle ? L’employeur doit effectuer un choix sans critère fiable et objectif de sélection. Les propriétés exactes des candidats lui sont inconnues et il doit se fier à une impression, plus ou moins orientée par l’image que renvoie le candidat. Cette configuration démultiplie l’effet des préventions contre telle ou telle catégorie, puisque le critère du choix est déplacé vers des détails non professionnels. La couleur de peau, le nom, le quartier d’origine, qui ne sont pas en eux-mêmes les critères décisifs, sont mis au premier plan par le grand nombre de candidats susceptibles de convenir si l’on s’en tient aux propriétés « objectives » de leur CV (qualification, expérience…).

La question essentielle pour l’entreprise est bien entendu la performance future du salarié. Or celle-ci n’est jamais vérifiable a priori, le recruteur ne peut qu’en privilégier des « signes » plus ou moins rationnels. Par conséquent tous les facteurs de stigmatisation sont démultipliés sans qu’il s’agisse forcément de racisme ou de discrimination volontaire[5].

À cette discrimination implicite s’ajoute le sentiment (justifié) d’arbitraire parmi les candidats rejetés, sentiment propice au soupçon de « passe-droits » ou à la définition de catégories « indues » de concurrents : « Les immigrés », ou « les Juifs », «   nous prennent nos emplois », ou encore « les employeurs sont racistes »[6]. Produire une définition ethnique de l’autre permet la revendication d’un droit de priorité pour l’emploi. Opposé à ses victimes, cette revendication produit un regroupement antagoniste, et de part et d’autres se nouent des relations symétriques de solidarité et d’hostilité « ethniques » qui finissent par apparaître comme des « réalités » premières. Le même mécanisme s’applique au logement, ou à toute ressource rare pour laquelle la concurrence peut-être intellectuellement reconstruite selon des catégories ethniques.

Frapper d’opprobre ces réactions irrationnelles n’est évidemment pas la solution : seraient-elles très minoritaire qu’elles suffiraient à empoisonner les rapports entre les catégories ainsi construites. Ni les racistes ni les communautaristes n’ont besoin d’être très nombreux pour structurer les relations sociales –leurs comportements sèment la méfiance réciproque et leurs revendications ostentatoires orientent la perception de la société.

La configuration construite par la conjonction de l’immigration, de la déréglementation et du chômage produit immanquablement cette tendance au racisme. Et sur cette logique structurale se greffent des entreprises politiques vouées à exploiter les fractures « ethniques », CRIF, CRAN, UOIF, Dieudonné ou Front National – autant de groupes qui prospèrent des tensions croissantes entre les communautés, et qui les renforcent, en leur donnant un discours et des organisations tournées vers l’affrontement. Quelles que soient les justifications subjectives des uns ou des autres, une vision brouillée des enjeux mène à renforcer l’enfermement et le conflit communautaires.

 

Si la vie sociale est perçue comme concurrence d’ethnies ou de religions (pour les emplois, des territoires, des logements ou la formation des règles), ce n’est pas le produit d’une malignité particulière de certaines personnes, mais le résultat logique d’une certaine dynamique économique, de mécanismes sociaux habituels et de stratégies politiques intéressées. Il convient donc d’examiner froidement et objectivement ce risque pour le mesurer et, dans un second temps, le combattre.

 

Dans un prochain article, nous examinerons plus précisément la traduction politique de ces mécanismes.



[1] J’emploierai ce terme de « communautarisme » pour l’ensemble des revendications « identitaires », qu’il s’agisse de communautarisme minoritaires (ethniques, religieux ou régionaux) ou du communautarisme soi-disant « Français » de stigmatisation de ces minorités, l’un comme l’autre visant à faire prévaloir les liens communautaires sur les liens nationaux.

[2] Voir aussi mes précédents articles sur la question :

-        Le péril communautariste,

-        Le fantasme de l’immigration.

[3] « Pour ménager du champ au développement individuel […], il faut donc qu'il y ait au-dessus de tous ces pouvoirs locaux, familiers, en un mot secondaires, un pouvoir général qui fasse la loi à tous, qui rappelle à chacun d'eux qu'il est, non pas le tout, mais une partie du tout, et qu'il ne doit pas retenir pour soi ce qui, en principe, appartient au tout. Le seul moyen de prévenir ce particularisme collectif et les conséquences qu'il implique pour l'individu, c'est qu'un organe spécial ait pour charge de représenter auprès de ces collectivités particulières la collectivité totale, ses droits et ses intérêts. Et ces droits et ces intérêts se confondent avec ceux de l'individu. Voilà comment la fonction essentielle de l'État est de libérer les personnalités individuelles. Par cela seul qu'il contient les sociétés élémentaires qu'il comprend, il les empêche d'exercer sur l'individu l'influence compressive qu'elles exerceraient autrement. »

Émile DURKHEIM : Leçons de sociologie: physique des mœurs et du droit (écrit vers 1895), Presses Universitaires de France

[4] Là encore, l’ « antiracisme » établi joue contre son camp en confondant intégration des immigrés et laxisme migratoire, alors que ce dernier est un obstacle majeur à la stabilisation des populations déjà installées, qui sont les principales victimes du travail clandestin.

[5] « Nous recrutons des acteurs des différentes catégories victimes de discriminations : handicapé, noir, femme, maghrébin… Nous leur fabriquons des CV envoyés à des entreprises en même temps que d'autres identiques, mais de personnes de catégorie non discriminées[…] : le candidat handicapé a reçu quinze fois moins de réponses positives qu'un candidat de référence, un homme d'origine marocaine cinq fois moins, un candidat de 50 ans près de quatre fois moins… En revanche, une fois passé le barrage de la sélection du CV, les discriminations liées à l'origine ou la couleur baissent considérablement. Ainsi, notre candidate maghrébine, par exemple, a été très convaincante pour les employeurs qui l'avaient invitée à un entretien en connaissant son origine. » (J.F.Amadieu, in Alternatives Internationales n° 030 - mars 2006)

[6] « Une jeune femme me dit : "J'ai eu des démêlés insupportables avec des fourreurs, ils m'ont volé, ils ont brûlé la fourrure que je leur avais confiée. Eh bien, ils étaient tous Juifs." Mais pourquoi avoir choisi de haïr les Juifs plutôt que les fourreurs ? Pourquoi les Juifs ou les fourreurs plutôt que tel Juif, tel fourreur particulier ? C'est qu'elle portait en elle une prédisposition à l'antisémitisme. Un collègue, au lycée, me dit que les Juifs l'"agacent" à cause des mille injustices que des corps sociaux "enjuivés" commettent en leur faveur. "Un juif a été reçu à l'agrégation l'année où j'ai été collé et vous ne me ferez pas croire que ce type-là, dont le père venait de Cracovie ou de Lamberg, comprenait mieux que moi un poème de Ronsard ou une églogue de Virgile." »

[Jean-Paul SARTRE : Réflexions sur la question juive (1944), Gallimard]

02 mai 2014

L’urgence du plein emploi

Selon l’INSEE, la France compte 5.5 millions de personnes en sous-emploi (chômeurs officiels, chômeurs non inscrits à Pôle Emploi, temps partiel subi, chômage partiel…) auquel il faudrait ajouter une part des jeunes scolarisés « retenus » faute de perspectives dans le système éducatif, et les 3 millions d’emplois précaires (CDD, stages…). Au total, au moins 9 millions de personnes sont victimes de la crise de l’emploi, soit environ 27% des 20-59 ans (sources : INSEE).

Pourquoi le plein-emploi est-il la priorité ?

Le sous-emploi ne représente pas seulement la dégradation des conditions d’existence de ses victimes. Il entraîne un cortège d’effets indirects destructeurs : gaspillage de forces productives, perte de savoir-faire et d’habitudes de travail, démoralisation générale des travailleurs, fraudes et assistanat, précarisation des liens familiaux, augmentation des prélèvements obligatoires – et de façon plus diffuse une ambiance politique délétère, propice aux réactions de désespoir, aux trafics en tous genre et à la dés-intégration sociale.

La lutte contre le chômage n’est donc pas une politique économique parmi d’autres, mais une responsabilité centrale de l'État. En 1982-83, le fameux « tournant de la rigueur » marqua l’abandon de cet objectif et amorça la descente aux abîmes de la société française exposée aux seuls intérêts d’une oligarchie hyper-minoritaire mais adossée à la puissance de la finance. Ne nous faisons pas d’illusion : le sous-emploi n’est pas la conséquence malheureuse d’une politique orientée sur d’autres objectifs, mais bien la variable stratégique par laquelle l’oligarchie orchestre la compression des salaires.

Une partie des classes moyennes prêta son soutien à ce démantèlement de la solidarité nationale contre l’illusoire avantage de la « monnaie forte » et la croyance naïve d’être à l’abri du naufrage qui frappait en premier lieu le monde ouvrier.

Ce consentement procura au néolibéralisme le consensus nécessaire pour libérer les mouvements de capitaux à la fin des années 80 et sacrifier l’indépendance monétaire et économique du pays par le Traité de Maastricht qui prétendait graver à jamais dans le marbre la politique de sous-emploi.

La crise de 2008 et l’impasse du modèle de croissance par l’endettement ont transformé cette configuration : l’oligarchie européenne accélère le mouvement de destruction de la protection sociale et de réduction des salaires, frappant cette fois les catégories qui se croyaient les mieux protégées, y compris les fonctionnaires. La crise politique qui se profile, avec la perte de l’hégémonie de l’UMP-PS n’est que l’expression de la désaffection des classes moyennes, de plus en plus conscientes de leur périlleuse posture dans l’agenda de la régression sociale.

Pour ces raisons, l’alternative politique aux partis néolibéraux devra nécessairement présenter une réponse vigoureuse et crédible au maelstrom du sous-emploi. L’opposition républicaine n’existera qu’en se donnant les moyens de l’emploi et par là même de répondre clairement à la préoccupation de loin majoritaire de la population[1].

Quatre axes pour le plein emploi

Une politique de plein emploi suppose une batterie de mesures pour aboutir à des effets rapides. Politique de relance, politique de protection de la production nationale, politique de réduction du coût relatif du travail, politique de régulation du marché du travail.

 

Une politique de relance

La politique de relance a été maintes fois décrites : il s’agit d’engager un volume important de dépenses publiques pour permettre aux entreprises d’augmenter leur production jusqu’au niveau de plein emploi. Pour être pleinement efficace, cette politique doit être financée par l’épargne nationale oisive et par la création monétaire via la banque centrale (ce qui signifie de ne plus recourir aux marchés financiers dont on a expérimenté les multiples effets pervers)[2]. Cette dépense publique doit être orientée vers des activités à la fois socialement utiles et pour lesquelles existe une offre nationale : infrastructure nationales et locales, par exemple. Une politique massive d’aide à la consommation est aussi envisageable : chèque emplois-services, impôt négatif pour les catégories à forte propension à consommer[3].

Pourquoi ne pas financer directement les entreprises ? Parce que ces aides manquent leur objectif en période de déflation, les entreprises cherchant à réduire leurs engagements productifs face à la dégradation du marché. La politique de l’offre est inadaptée en période déflation : on n’oblige pas à boire un âne qui n’a pas soif. Et pour lui « donner soif » il s’agit de constituer des débouchés suffisant pour qu’il ait intérêt à produire et investir – quitte à lui faciliter la tâche avec de faibles taux d’intérêt, ou d’éventuels reports provisoires de certaines charges sur le budget de l'État à titre subsidiaire.

 

Une politique de protection de l’industrie nationale

La politique de protection de l’industrie nationale permettra de rapatrier une partie des activités de main d'œuvre détruites par la surévaluation de l’euro et le désarmement douanier. Mais cette protection n’aura qu’un effet limité sur l’emploi : indépendamment de la délocalisation, la part de valeur ajoutée industrielle dans la consommation diminue avec les gains de productivité. Et par ailleurs, la relocalisation ne concernerait qu’une partie des activités, car nous n’avons aucun intérêt à maintenir à tous prix des activités non stratégiques dans lesquels notre désavantage comparatif est manifeste (est-il utile de rapatrier la production de tee-shirts ?). La protection du marché intérieur faciliterait cependant la diffusion d’effets d’entraînement autour de l’industrie (services aux entreprises…) et plus largement restaurerait l’efficacité des politiques de relance. Mais cette nécessaire politique ne sera pas suffisante dans une stratégie dont l’emploi serait la priorité.

 

Une réforme du financement de la protection sociale

Une politique de réforme du financement de la protection sociale viserait à en déplacer le coût, des salaires vers l’ensemble de la valeur ajoutée.

Distingons clairement cette politique de la baisse des charges (c'est-à-dire de baisse de la contribution à la protection sociale), totalement contre-productive, en dépit de sa popularité parmi les dirigeants d’entreprises que leur position prédispose à l’illusion microéconomique : croire que ce qui serait bon pour leur entreprise prise isolément le serait aussi en cas de généralisation. Car la stabilisation des débouchés suppose au contraire de renforcer les revenus de transfert : famille, maladie, retraite – ceci indépendamment du fait que ces transferts ont d’intenses effets vertueux en termes de réduction des inégalités et répondent à une revendication sociale amplement diffusée. « Baisser les charges », que ce soit compensé par une hausse de la fiscalité des ménages ou par une réduction des prestations, est une politique de déflation salariale à peine masquée, dont les résultats en sont déjà constatables : la compression des marchés coûte davantage aux PME que les dégrèvements qu’on leur a consentis, et dans cette perspective elles consacrent (à juste titre) leur trésorerie à se désendetter plutôt qu’à l’emploi.

Il serait tout différent de déplacer ces charges de la masse salariale vers l’ensemble de la valeur ajoutée (et les importations), ce qui réduirait le coût relatif du travail et soulagerait un peu les petites entreprises travaillistiques. De la sorte, le coût marginal d’une embauche serait fortement réduit sans affecter la masse des prélèvements. Ce n’est que sous cette forme que l’action sur les charges serait efficace (étant entendu que la reprise de l’activité rétablira au final la trésorerie des entreprises mille fois plus efficacement que les aides directes contre-productives).

Cette politique serait heureusement renforcée par un crédit de prélèvement par emploi (le calcul du prélèvement sur l’entreprise inclurait une déduction pour chaque emploi), qui reviendrait à « subventionner » l’emploi et compenser un peu de la charge que l’entreprise évite ainsi à la collectivité – l’objectif étant toujours de réduire le coût d’un emploi supplémentaire sans réduire le financement de la protection sociale.

 

Une politique de régulation du marché du travail

Enfin, une politique de régulation du marché du travail : Ce quarante dernières années ont vu se succéder les « assouplissements » des règles applicables aux salariés, avec la multiplication d’emplois précaires, de sous-emploi déguisé (mi-temps), de stages non ou mal rémunérés qui évincent légalement l’emploi stable et tirent les salaires vers le bas. Il en va de même du travail clandestin, amplifié à dessein par la tolérance dont bénéficie l’immigration clandestine.

Ce dernier point est l’un des plus délicats à traiter, puisque les légitimes réactions de révolte contre le travail clandestins sont instrumentalisées dans des stratégies politiques racistes, visant à détourner l’attention des solutions économiques et politiques pertinentes. Qu’il soit clair ici qu’il s’agit bien de lutter contre le travail clandestin lui-même et non contre les travailleurs qui le pratiquent à leur corps défendant.

De ce point de vue, il conviendrait de procéder à un inventaire des divers « stages » pour les assortir d’une rémunération décente, non seulement par justice vis-à-vis des stagiaires mais aussi pour empêcher que les entreprises ne recourent à ces procédés au détriment de l’emploi.

Quant au travail clandestin, plusieurs pistes peuvent être suivies :

-       Le report des charges sur la valeur ajoutée ôterait un avantage majeur à l’emploi clandestin, puisque ce n’est plus sur l’emploi légal que reposeraient les charges. Le « crédit de prélèvement par emploi », évoqué plus haut, aurait pour autre vertu de ne profiter qu’à l’emploi légal.

-       Les moyens de l’inspection du travail devraient être renforcés pour assurer un respect effectif du code du travail.

-       En cas de découverte de filières d’immigration clandestine, la sanction devrait porter sur les employeurs. L’interférence avec la politique de l’immigration serait sans doute problématique à gérer, mais le but serait de protéger les travailleurs illégaux, victimes de patrons-voyous, au lieu de les solidariser avec eux par une politique d’expulsion systématique[4].

 

Ce tour d’horizon néglige volontairement nombre de mesures d’accompagnement (information, formation, stages dans les collectivités publiques) bien entendu utiles mais qui ne créent pas l’électrochoc nécessaire au rétablissement du plein emploi. Il ne s’agit pas d’atténuer les conséquences du chômage, mais de se donner les moyens effectifs de sa résorption à court terme.



[1] Il va de soi que la politique de l’emploi ne saurait être isolée du rétablissement de la souveraineté économique (sortie de l’euro) et d’une réforme d’ensemble du financement de l’économie (réglementation de la finance). Mais elle doit avoir ses objectifs et sa visibilité propres, pour des raisons aussi bien économiques que politiques.

[2] Nous de traitons pas ici du pseudo problème de la dette publique, qui peut-être résolu par un arrangement institutionnel adéquat pour que la Banque Centrale finance une partie des dépenses de l'État.

[3] Cette dépense publique doit être méthodologiquement distinguée de celle qui financerait l’investissement à long terme dans des secteurs stratégiques, politique à plus long terme et qui ne porterait pas sur les mêmes activités.

[4] Le sujet de cet article n’est pas la politique d’immigration en elle-même. L’idée générale en est toutefois de compter sur le tarissement des réseaux d’emploi clandestin plutôt que sur des mesures policières douloureuses et inefficaces pour réorienter les flux migratoires vers des entrées légales, dont le volume devrait évidemment être contrôlé.

24 août 2013

L'agonie de l'euro - l'analyse de Kai A.Konrad

Texte complet en PDF

Kai A. Konrad, conseiller en chef du ministre allemand des finances, a accordé au journal Die Welt un entretien passionnant le 17 août dernier. On peut supposer que les déclarations de M. Konrad ont été mûrement pesées et représentent la réflexion d’une partie au moins des dirigeants allemands. Or cet entretien avalise en toute clarté les analyses que nous défendons depuis le débat sur le Traité de Maastricht, au début des années 90. Que le lecteur nous permette de n’avoir pas le triomphe trop modeste, après plus de 20 ans durant lesquels les bienfaits de l’euro occupaient dans la classe politique et médiatique le statut de l’immaculée conception dans le dogme catholique. Les hérétiques que nous fûmes ne peuvent que se féliciter de se retour à un élémentaire réalisme économique, mais la messe n’est pas encore dite : la BCE peut durablement reporter la faillite des banques et le défaut de paiement des États, un Euro-zombie peut se survivre encore des longues années pour le malheur des peuples d’Europe.

La grande valeur de l’entretien ci-dessous c’est qu’elle expose la situation sans langue de bois ni faux semblant, sous la seule réserve de notre point de vue d’un optimisme de commande concernant les perspectives de l’Allemagne hors Zone Euro.

Texte complet en PDF

 

 

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24 mars 2013

Quelques remarques sur la crise chypriote

1.      La « prospérité » de Chypre depuis 2000 tenait à l’hypertrophie de son secteur bancaire (20% du PIB en 2012 contre 4.5% en France)[1]. Les capitaux d’Europe et de Russie sont attirés par le laxisme de la réglementation bancaire (néanmoins renforcée après l’adhésion à l’UE en 2004) et le taux très faible de l’impôt sur les sociétés (10% contre 34% en France).

2.      Les banques chypriotes sont très liées aux opérations avec la Russie, présente également dans leur actionnariat. Elles abritaient une grande partie de la trésorerie des entreprises russes opérant en Europe, et, vraisemblablement, l’argent « sale » attiré par le secret bancaire.

3.      Ce statut de paradis fiscal, que Chypre partageait entre autres avec le Luxembourg, compromet les règlementations fiscales nationales et permet les opérations frauduleuses. Il s’accompagnait d’un contrôle prudentiel laxiste de ces banques, dont l’attrait tenait également à des rendements élevés appuyés sur des prises de risques excessives.

4.      Cette situation était connue des autorités européennes qui ne s’en sont pourtant émues qu’à partir de 2012, quand la décote des titres grecs a plongé les banques chypriotes dans l’insolvabilité.

5.      Le plan européen du 18 mars 2013 prévoyait de prêter 10 milliards d’€ à Chypre, et de compléter le financement du sauvetage des banques par une taxe sur les dépôts bancaires pour 7 milliards d’euros.

6.      Cette taxe sur les dépôts, et la non-exonération des petits épargnants, a indûment focalisé l’attention et les réactions. Il n’y a pourtant rien d’extraordinaire à ce que les épargnants paient une partie des pots cassés d’une crise financière, même si la procédure retenue était particulière[2]. D’où un débat biaisé autour de l’ « injustice » de la mesure. Examinons les questions cruciales ainsi négligées.

7.      La garantie des dépôts n’a pas pour objectif premier la protection des épargnants, mais la prévention des paniques bancaires. La crainte de perdre tout ou partie de leurs fonds dépôts incite les déposants à anticiper les faillites, et par la même à provoquer une illiquidité immédiate. C’est cet effondrement mimétique que la garantie évite en fixant les anticipations. La taxe envisagée à Chypre ne peut donc qu’accentuer les doutes sur la réaction des autorités à d’autres crises bancaires, et par là même rendre ces crises plus probables.

8.      Le sauvetage obligé des banques pour éviter la propagation des faillites via les relations d’endettement croisé crée un aléa moral considérable. La certitude d’une intervention des pouvoirs publics en cas de difficultés incite les dirigeants des banques à des prises de risques excessives. C’est une faille majeure des sauvetages engagés depuis 2008, qui renforcent les comportements qui les rendront à nouveau nécessaires.

9.      Laisser faillir des banques chypriotes eut vraisemblablement entraîné un effet domino (dont le risque n’est toujours pas exclu) ; il fallait donc assurer la continuité de leurs activités. Mais faire peser une partie du coût sur les déposants accroît le risque systémique sans corriger l’aléa moral. La politique alternative était donc la nationalisation des banques faillies, qui aurait sanctionné les actionnaires et permis la restructuration de l’activité.

10.  Il est hautement significatif que cette solution n’ait été envisagée par personne. La Commission, le gouvernement chypriote et certains « défenseurs » des petits épargnants se refusent à mettre en cause les intérêts financiers, leur audace ne va pas plus loin que la socialisation des pertes.

11.  Quelle que soit la solution mise en œuvre, la ruine de Chypre est consommée, et il n’y a pas matière à se désoler de l’effondrement d’un paradis fiscal. Mais il reste beaucoup à dire sur la gestion européenne de la crise.

12.  Trois options se présentent pour Chypre : restaurer son paradis fiscal, ce qui semble bien compromis, bénéficier de la solidarité européenne pour réorienter son économie, ou quitter l’euro.

13.  Chypre est victime d’un « choc asymétrique » qui, dans une logique fédéraliste, devrait donner lieu à un transfert massif de l’Union Européenne pour en atténuer les conséquences. Là encore, personne n’a jusqu’à présent évoqué cette solidarité vis-à-vis des chypriotes (et pas seulement des déposants). Les 10 milliards consentis par l’Union Européenne ne sont destinés qu’au sauvetage des banques.

14.  On peut comprendre les raisons pour lesquelles une telle aide n’est pas envisagée, en pleine dépression économique. À l’inverse, le discours européen vise à accabler les chypriotes en général, considérés comme seuls responsables de leur sort. Mais une telle logique du « chacun pour soi » est incompatible avec une Union Monétaire. Chypre confirme à nouveau l’impasse du fédéralisme en l’absence d’une conscience collective européenne.

15.    L’alternative pour les chypriotes serait de compter sur des ressources d’exportation et sur l’entrée d’investissements directs (en particulier pour l’exploitation de prometteuses ressources en gaz). Mais l’euro surévalué fait obstacle à de telles politiques, comme pour les autres pays d’Europe du Sud. Une politique de redressement passe par la restauration de l’indépendance monétaire. Chypre pourrait ainsi inaugurer la probable débandade de l’euro.



[2] L’exonération des « petits dépôts » est peut-être plus satisfaisante socialement, mais ne change rien à la logique (ou plutôt l’illogisme) de la mesure.

06 juillet 2012

Dette et croissance : la politique du pire

« Quelques cyniques, ayant suivi le raisonnement jusqu'à ce point concluront que seule une guerre peut mettre fin ne crise majeure [...]. En temps de paix, timides, timorés, hésitants, manquant de persévérance et de détermination, ils pensent qu'un emprunt n'est qu'une dette, et non un moyen de transformer en actifs utiles un surplus de ressources qui autrement serait gaspillé [...].Il ne devrait pas être difficile de comprendre que 100 000 maisons constituent un capital national et 1 million de chômeurs une charge pour la nation »

John Maynard Keynes : « Les moyens de restaurer la prospérité », in : La pauvreté dans l’abondance, Gallimard 2002 p. 185.

 

Le changement de personnel à la tête de l’État en France permet à la politique de purge engagée en 2009 de se poursuivre avec de nouveaux porte-paroles. Le discours de politique générale du Premier Ministre à l’Assemblée nationale, promettant réduction des dépenses et augmentation des impôts, est très exactement le catalogue de ce qu’il ne faut jamais faire en période de crise, la recette qui a ruiné la Grèce et ruine l’Espagne ou l’Italie, comme l’Angleterre dans les années 1920, les États-Unis au début de la crise des années 30 ou encore la plupart des pays d’Amérique Latine dans les années 80.

L’essentiel de la monnaie en circulation est constitué de dettes non encore remboursées. Ce stock augmente chaque année du montant des nouveaux crédits, et diminue de celui des remboursements. Si donc ces nouveaux crédits diminuent, les flux monétaires ne sont plus suffisants pour réaliser l’augmentation du PIB, le remboursement des dettes – ou plus probablement les deux. Répondre à la dépression et au surendettement par la réduction de dépenses publiques et la multiplication des restrictions est le moyen le plus sûr de ruiner une économie sans même de garantie de sécuriser ainsi les créances.

Voici pourquoi.

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28 mai 2012

L'antimodèle allemand

Après des mois d’odes à la rigueur, et devant la dépression qui n’en est que la conséquence logique et prévue, les dirigeants européens – à l’exception d’A. Merkel - entonnent désormais le refrain de la relance dans le sillage des promesses électorales de F. Hollande. Comme l’ancien discours n’a pas pour autant été récusé, il en résulte des figures de style assez paradoxales comme  le « nouveau pacte qui alliera la réduction nécessaire des dettes publiques avec l'indispensable stimulation de l'économie » (discours d’investiture de F. Hollande).

L’Allemagne toutefois semble peu sensible à cette nouvelle musique si discordante par rapport à la célébration encore toute récente de la « rigueur » qu’elle incarnerait. C’est justement ce « modèle » que nous nous proposons d’éclairer ici, et par la même la difficulté de faire émerger un consensus européen dans la gestion de la monnaie unique.

Texte complet : cliquez ici

I.             Des indicateurs économiques flatteurs 

A.        La résistance industrielle.

B.        La robustesse financière.

II.        Les limites du « modèle ».

A.        La fragilité des performances industrielles.

B.        Des conditions démographiques spécifiques.

C.        Stagnation des salaires et pauvreté grandissante.

III.       Impasse allemande, dislocation européenne.

A.        Le passager clandestin de l’Europe.

B.        Des réformes à contre sens.

C.        La destruction de la Zone Euro.

 

On se souvient qu’en 1990, le Président de la Bundesbank, Karl Otto Poehl, avait dû manger le chapeau de l’orthodoxie monétaire pour convertir les marks de l’ex RDA en marks de l’Allemagne unifiée. Mais l’Europe représente-t-elle pour l’Allemagne une « raison d’État » comparable à la réunification ? D’autant que la dynamique d’une telle opération est extrêmement incertaine. Il faudrait relancer l’économie des pays sinistrés par les exportations – donc par des importations allemandes – en d’autres termes inverser le sens des transferts à l’œuvre depuis les débuts de l’Union Monétaire : l’inflation soulagerait les pays surendettés mais spolierait les rentiers allemands et une forte augmentation des fonds structurels européens (financés en premier lieu par l’Allemagne !) devrait venir harmoniser les infrastructures de la zone.

Et rien ne garantit que les écarts de compétitivité se réduiraient pour autant, puisque les causes structurelles d’inflation demeureraient plus fortes en Europe du Sud qu’en Allemagne.

Si l’on complète ces considérations par l’hypothèse vraisemblable que la majorité des élites allemandes ne comprennent pas les contradictions de leur mode de développement et restent convaincues que les excédents commerciaux sont la juste récompense d’une saine gestion, l’on ne peut qu’être très dubitatif sur les chances d’une relance par le haut du fédéralisme européen.

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23:29 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (1)

17 mai 2012

Hollande au pied du mur

 

Voici quelques notes pour éclaircir les enjeux d’un changement de personnel politique encore loin de dessiner un changement d’orientation.

Dans un premier temps, je récapitule les derniers développements de la crise financière et montre qu’ils ne laissent guère d’espoir à l’immobilisme. Non seulement la sortie de l’euro est une nécessité vitale pour notre pays, mais elle risque d’être tout particulièrement douloureuse si elle n’est pas anticipée.

Dans un second temps, je passe en revue quelques indicateurs qui reflètent l’ampleur de la crise structurelle de l’économie française, dont les prémisses sont bien antérieures à 2008.

Enfin, je propose un commentaire du discours d’investiture de François Hollande dont l’habileté politique masque mal l’évitement des questions décisives.