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05 mai 2004

Déclin de la famille et "mariage gay" : Modernité ou marchandisation ?

Sommaire :

I.     La réflexion étouffée

Les nouveaux tabous

Penser la modernité

II.    Qu’est-ce que le mariage ?

Le mariage, une affaire privée ?

Du sacrement au « moindre mariage »

III.  Homosexualité et société de marché

Des goûts et des couleurs

La dynamique de l’indifférenciation

Mariage homosexuel et totalitarisme de marché


 La célébration de mariages homosexuels aux États-Unis, leur légalisation dans le Massachusetts et leur reprise par un politicien girondin spécialisé dans les « coups » médiatiques ont initié un de ces « débats de société » dont la presse conformiste et les intellectuels de salon sont friands.

Libéralisme moral contre conservatisme, le décor (ou plutôt le trompe-l’œil) est connu, et notre propos n’est pas de contribuer à ce spectacle usé, oiseuse diversion face aux menaces de la « Constitution » européenne contre l’emploi et les services publics, ou aux manœuvres de démantèlement de l’assurance-maladie et des retraites.

C’est en amont que nous portons nos interrogations : de quelles transformations sociales et culturelles ce pseudo-débat est-il à la fois la caricature et le voile ? Les transformations de la morale et des structures familiales sont source d’inquiétudes et de frustrations partout perceptibles, mais rendues inintelligibles par une pensée unique pour laquelle la modernité se résume à la conquête permanente de « droits » particularistes face à une « tradition » oppressive. Critiquer la dérive ultralibérale de notre société suppose au préalable de la comprendre, non seulement sur le plan économique mais aussi sur les plans social et culturel qui en sont la matrice.

En quoi consiste cette « modernité » dont les mariages homosexuels programmés ne sont que l’image d’Épinal ?

Pour lancer cette réflexion, nous montrerons d’abord comment le consensus libéral-libertaire l’a jusqu’à présent étouffée et sur quel terrain nous entendons la situer (I). Puis nous exposerons les bases sociologiques du mariage et de la famille (II). Enfin nous chercherons à comprendre la place de l’homosexualité dans les dispositifs de marchandisation de la société (III).

 

I.   La réflexion étouffée

A.    Les nouveaux tabous

La morale médiatique voudrait réduire la famille à une affaire d’affinités électives. Seul le principe du plaisir partagé devrait réunir les individus. Chacun serait « libre » de vivre avec un conjoint de son choix, du sexe qu’il préfère, pour la durée qui lui convient. Si l’idéologie et la stigmatisation des sceptiques ne venait décourager toute réflexion, il serait aisé de reconnaître là le modèle du marché : une offre et une demande ne se constituant que par le consentement et calculant au plus juste le plaisir réciproque que leur promet la transaction. Le propre de l’utilitarisme (l’idéologie bourgeoise inaugurée par les philosophes et économistes anglais à l’aube du capitalisme, de Hobbes à Bentham) est de faire du plaisir à la fois le principe de l’action humaine et une propriété des choses (marchandises), tout le problème du bonheur se réduisant alors à l’allocation la plus favorable des plaisirs dans la société, ce qui suppose la libre négociation des échanges d’intérêt mutuel.

Le libéralisme culturel constitue l’extension de cette problématique marchande à tous les domaines de l’existence. C’est ainsi que se sont justifiés, présentés comme des exigences incontestables, la « libération sexuelle », puis la « libération » des femmes, aujourd'hui la banalisation et le « coming out » de l’homosexualité.

Le seul fait de constater cette constellation idéologique, et l’individualisme exacerbé qui en découle, suscite à notre encontre la fureur des dévots de la modernité, pour lesquels toute réflexion confine à l’hérésie. Le doute jeté sur le bonheur universel que doit produire la pleine « liberté » des rapports humains appelle plus l’injure que la critique ou la réflexion. Pourquoi ?

*      Sans doute d’abord parce que la pensée nouvelle est étrangère à toute réflexion : elle exalte simplement l’enthousiasme adolescent de transgresser l’interdit (oubliant en l’occurrence que la transgression est devenue la norme).

*      Ensuite parce que les fondements de cette vision du monde contredisent quelque peu l’émerveillement qu’elle promet : derrière l’enthousiasme amoureux et les perspectives de la liberté sans rivage se profile la sombre silhouette du calcul économique le plus sordide. L’autre est réduit au bilan coût-avantage du plaisir qu’il apporte. Pourquoi pas, telle est d’ailleurs la pensée explicite des libéraux les plus conséquents ou les plus cyniques [1].

*      Enfin parce que le commerce des plaisirs, comme tout commerce, est fonction du pouvoir d'achat : malheur aux vieux, aux laids et aux malades, privés de compétitivité sur le marché de la relation, « canards boiteux » du bonheur, auxquels l’ère nouvelle ne promet que des contrats d’assurance et la compassion de l’état providence pour accompagner leur vacuité jusqu’à la tombe. Là encore, pourquoi pas ? Mais de même que les thuriféraires du marché économique n’aiment guère parler des exclus de la consommation, de même les prophètes de la libération affective préfèrent oublier la foule silencieuse des exclus du social et de la sexualité.

Ainsi l’aveuglement est le propre de nos nouveaux moralistes (comme des anciens, sans doute). Ils créent du sacré, pas du rationnel, et le sacré ne s’impose que par le dogme et le silence imposé aux critiques. Loin de nous la naïveté de refuser le sacré : toute société a besoin de conventions incontestées qui organisent la vie de ses membres. Le tabou symbolise notre appartenance à une même collectivité, un acte fondateur et par là même étranger à la raison. Faut-il pour autant s’incliner devant la violence symbolique de nos prêtres de la modernité ?

B.     Penser la modernité

La raison est l’arme des faibles, des véritables opprimés, qui tentent de rendre exprimable la blessure que leur inflige l’ordre en place. Il en fut ainsi naguères des féministes, des homosexuels et d’autres, tournant l’arme de la critique contre les tenants de la morale traditionnelle. Aujourd'hui l’orthodoxie a changé de visage, et l’ordre ancien ne représente plus que la caricature outrée qu’on lance au visage des contradicteurs. Le Sacré marchand, cette extension du triomphe du capitalisme au plus intime de nos existences, cette récusation des liens sociaux les plus fondamentaux au profit de la précarité des contrats à durée déterminée, nous semble devoir être combattu avec autant de détermination que les précédentes formes de l’oppression de classe.

Peut-être, parmi les tenants de la nouvelle idéologie dominante, certains résisteront-ils à la tentation de crier à l’hérésie, à l’ « homophobie » et autres crimes de la pensée, et tenteront-ils de comprendre ce que nous voulons montrer (ne serait-ce que pour le critiquer avec des arguments rationnels plutôt que des invectives). Pour ces hypothétiques contradicteurs, précisons les choses suivantes : nous ne sommes ni « homophobes », ni misogynes, ni hostiles à qui que soit en raison de son sexe, de ses préférences sexuelles, pas plus que de son origine « ethnique » ou religieuse. Notre préoccupation est la suivante : comment préserver, ou recréer, des réseaux de solidarité et d’interconnaissance, permettant à tout individu de participer pleinement à la vie sociale ? Comment éviter la lutte concurrentielle de tous contre tous, et restaurer des droits et obligations assurant à chacun la continuité de rapports affectifs et matériels avec ses semblables ? En dissolvant les règles de la vie collective sans en proposer de nouvelles susceptibles de répondre à ces nécessités, le libéralisme culturel se pose comme une idéologie dominante antisociale, une idéologie de puissants et de vainqueurs, bref en deux mots : une idéologie de classe.

Si les femmes, les jeunes, les homosexuels, sont tour à tour mobilisés pour les besoins de ce modernisme bourgeois, ce ne sont évidemment pas eux que nous critiquons en tant que tels, mais le rôle qu’on leur fait jouer à leur corps défendant dans le processus de déconstruction sociale et de marchandisation. Processus où d’ailleurs, passés les flonflons de leur « libération », ils subissent comme tout un chacun - plus parfois peut-être -  les conséquences destructrices de l’isolement, de l’exclusion et de la perte du sens.

 

 

II.             Qu’est-ce que le mariage ?

A.    Le mariage, une affaire privée ?

Venons-en au cœur de notre sujet : qu’est-ce que le mariage ? Non pas dans l’esprit de tel ou tel, mais objectivement, que représente-t-il dans l’architecture des sociétés humaines jusqu’à présent ?

*      L'individu ne s’humanise que par les groupes auxquels il participe. L’état de nature n’a jamais existé dans les sociétés humaines, car notre nature est de nous construire par apprentissage et contact avec autrui, alors que la plupart des espèces animales mènent leur existence suivant les seules prescriptions de leur code génétique [2] .La famille est le groupe social primaire dans lequel l’enfant acquiert les codes, les automatismes, les valeurs grâce auxquels il sera considéré comme un véritable être humain.

*      Les groupes humains sont d’autant plus vulnérables qu’ils sont divisés. Pour chasser le mammouth comme pour rechercher un emploi ou un logement, la solidarité et l’aide du groupe proche sont déterminants. Seules des règles morales fortes assurent une confiance réciproque, source d’une réciprocité sans faille.

*      De même un groupe isolé s’affaiblit, il ne peut mobiliser des solidarités plus larges ni enrichir son apprentissage par le contact avec d’autres règles et savoir-faire. Par conséquent les sociétés qui ont subsisté tissaient toutes des liens complexes au travers de ce que Lévi-Strauss appelait l’ « échange des femmes ».

Pour résumer (et simplifier sans doute à l’excès) ce qui précède, la famille assure la socialisation des enfants, les solidarités de base pour l’individu, le tissage de liens plus large dans la société et la circulation et l’enrichissement de la culture commune.

Pouvons-nous nous affranchir de cette structure sociale élémentaire ? Sur le plan purement matériel, peut-être. Nos sociétés ont les moyens de gérer administrativement ceux que nous appelons (non sans condescendance) les « exclus ». Mais les affects humains vont au-delà des « restau du cœur ». Comment accéder à la reconnaissance d’autrui, obtenir un statut ou des revenus plus valorisants, partager de l’affection ou des loisirs ? Nous sortons là du domaine de l’État-Providence.

Le marché ou le hasard des rencontres peuvent-ils suffire ? La plupart des stratégies sociales (à commencer par l’éducation des enfants) engagent des « investissements » à long terme qui ne se conçoivent que dans le cadre de conventions durables. Seule de forte règles morales au sein du groupe restreint, et sa perpétuation dans le temps, permettent de pratiquer la réciprocité, de s’ « engager » au près des autres dans la mesure où ils sont également « engagés ». La famille (ou quelque autre dénomination qu’on lui donne) est ce groupe restreint. Au-delà de nos perceptions particulières, elle constitue toujours une institution essentielle de l’architecture des sociétés.

Il ne saurait dès lors constituer une pure « affaire privée » des conjoints. Cette affirmation, mainte fois rabâchée, est une pure et simple contre-vérité. Le mariage engage les enfants (nés et à naître) et les belles familles. Il influence l’ensemble de la vie sociale. Pour les conjoints eux-mêmes, il ne représente pas que le choix de tel ou tel partenaire, mais le cadre institutionnel de leur vie d’adulte – un « mode de vie » plus qu’un choix consumériste.

B.       Du sacrement au « moindre mariage »

Plus précisément l’irruption du consumérisme dans le mariage ne constitue pas uniquement une « liberté » (dans le choix du conjoint, la durée de la relation, etc.). Il représente tout autant une contrainte, car il inscrit l'individu dans de tous autres rapports sociaux dont il n’est pas maître de la dynamique. Pour le conjoint « zappé », les enfants des mariages désunis, les belles familles séparées, l’instabilité représente une contrainte tout aussi forte que la chaîne conjugale de naguères. Les aléas de l’amour et du plaisir défont la société sans compte à rendre à quiconque. L’insécurité sociale et affective crée des comportements compensateurs qui préservent parfois l'individu, mais surtout aggrave la précarité ambiante.

L’obsession professionnelle des femmes, leur retrait par rapport à la sphère domestique, est évidemment renforcée par l’incertitude sur le long terme de leur insertion familiale. Les conjoints se « désinvestissent », privilégient le court terme et par là même fragilisent leur relation. La gestion des conflits est elle-même transformée par le nouveau contexte. La rupture devient une issue « normale » (parfois même socialement encouragée) et peu coûteuse pour les plus « compétitifs ». On entre dans une logique de « moindre mariage », selon l’expression du sociologue Émile Durkheim.

Suivant Jean-Jacques Rousseau, dans le « Contrat Social », l’homme renonce à sa liberté naturelle pour bénéficier des avantages de la vie en société. Sa liberté ne consiste dès lors plus à céder à ses pulsions ou quérir des avantages immédiats, mais à participer en tant que citoyen à la définition du contrat social dont les clauses lui seront imposées, s’il le faut par la force. La liberté ne consiste pas dans la négation des règles sociales, mais dans la contribution de chacun au consensus qui s’établit sur la nature de ces règles.

Or en matière de famille, l’évolution en cours sort du contrat social et nous ramène à un mythique « état de nature », ou une pseudo « liberté » individuelle se paie par la perte de toute maîtrise collective du destin commun. Dans l’illusoire liberté du « moindre mariage », nul ne peut choisir la stabilité ni la sécurité.

Le PACS ou la récente réforme du divorce font régresser le mariage vers un simple contrat de droit privé, fondé sur la convenance réversible des partenaires. Incontestablement ces évolutions juridiques ne font qu’accompagner un glissement culturel profond, du moins dans les classes dominantes. Sans doute le renforcent-elles et participent-elles de la « moralisation » des classes dominées par une bourgeoisie sûre d’elle-même et de ses valeurs. Les réseaux sociaux, appuyés sur la fortune et le capital culturel, sont sans doute plus robustes pour ces happy few. Le capital social s’agrège autour des autres capitaux et permet plus facilement de négliger les rigides institutions traditionnelles de la solidarité (encore que la bourgeoisie fortunée demeure fort éloignée du tapage « libéral-libertaire » et gère ses héritages dans le cadre à peine émoussé de la morale traditionnelle.)

En revanche cette campagne moralisatrice, ce discrédit des valeurs en vigueur dans les milieux populaires, accentuent encore la douleur sociale produite par le libéralisme économique. Sentiment d’insécurité, retrait de la vie politique et associative, votes-sanctions désespérés n’ont sans doute pas d’autres origines. La morale et la famille [3] sont une richesse pour ceux auxquels l’argent ou la réussite professionnelle n’assurent pas de véritable intégration sociale.

    III.         Homosexualité et société

A.      Des goûts et des couleurs

La récente polémique sur la « mariage homosexuel » et la soi-disant « homophobie » doit être comprise dans ce contexte.

Au risque de surprendre ceux qui n’ont rien voulu comprendre à ce qui précède, commençons par préciser que le mariage homosexuel ne nous choque aucunement en tant que tel. Nous ne cherchons pas à promouvoir une « normalité » arbitraire, mais à comprendre ce que cette agitation médiatique peut signifier de plus profond.

Qu’est-ce que l’homosexualité ? Jusqu’à preuve du contraire, nous considérerons qu’il s’agit d’une préférence. Aucune « nature » homosexuelle n’a jamais été mise en évidence ; les pratiques homosexuelles se retrouvent dans toutes la société, toutefois affectées de valeurs très diverses. Totalement intégrées aux cultures de l’Amérique précolombienne ou de la Grèce antique, l’homosexualité est en revanche considérée comme une « perversion » dans l’ère monothéiste méditerranéenne (cultures islamo-judéo-chrétiennes). La conception actuellement dominante nous semble cependant exprimer trois spécificités [4] :

*      la naturalisation des préférences sexuelles (l’homosexualité est donnée dès la naissance, comme le sexe ou la couleur des yeux),

*      l’exclusivisme du goût sexuel (l’homosexualité s’opposant à l’hétérosexualité, on « est » l’un ou l’autre)

*      et enfin le consumérisme sexuel ostentatoire, si spectaculaire lors des « gay pride » par exemple.

 

L’enfant naît pervers polymorphe (dixit Freud qui sur ce point n’est guère contestable) et son « identité sexuelle », c'est-à-dire l’organisation culturelle, refoulement et hypertrophie de ses jouissances virtuelles, se forme au contact des autres, en premier lieu ses parents. Cet article n’a pas l’ambition d’explorer la « boîte noire » des interactions complexe par lesquelles le pervers polymorphe devient un adulte conditionné pour la vie sociale, et dont les goûts, dégoûts, propensions et interdits socialement déterminés apparaîtront comme autant d’évidences intimes et définitives. Toujours est-il que les inclinations sexuelles résultent de la socialisation et des réactions qu’elles suscitent dans la société. Pour paraphraser Simone de Beauvoir, « on ne naît pas homosexuel, on le devient ». Le goût pour les individus de même sexe n’est guère différent en son principe des goûts alimentaires ou esthétiques.

La construction sociologique du problème suppose donc de décaler la réflexion de la question des « droits » et de la « discrimination » qui n’expliquent rien des facteurs ni des conséquences des mutations en cours. Il s’agit de se demander ce que révèle l’irruption bavarde et confuse d’une « question homosexuelle » dans les discours politiques et médiatiques. Nos sociétés incitent-elles à l’homosexualité, et pourquoi ? Pourquoi ce penchant sexuel devient-il le support d’une « identité » et de « valeurs » spécifiques ? Comment comprendre la revendication d’un « mariage » homosexuel dans des milieux qui ne manifestaient jusqu’alors que mépris pour l’institution familiale ?

 

B.     La dynamique de l’indifférenciation

L’homosexualité, occasionnelle ou exclusive, est une virtualité de tout être humain. Elle se manifeste sous des formes culturelles diverses dans toutes les sociétés. Mais une virtualité peut-être refoulée et réprimée, aussi bien que valorisée et exaltée. Pourquoi ce soudain engouement pour les homosexuels, pourquoi ce passage chez beaucoup du refoulement au snobisme ?

La pensée dominante ne se pose pas ces questions, tant la réponse lui paraît évidente : les homosexuels « se libéreraient », comme les femmes avant eux, d’une oppression séculaire. Le mouvement actuel ne serait que le « coming out », le dévoilement, de ce qui existait de tout temps sous le boisseau du moralisme et de la répression. Il est facile de montrer qu’il s’agit là d’une pure pétition de principe, qui présuppose une « nature » homosexuelle immuable. D’autant que les « gay pride » et le foisonnement d’associations homosexuelles n’expriment pas qu’une revendication de non discrimination, mais charrient une mode vestimentaire, une manière de parler, des réseaux, des fêtes spécifiques [5].

Formulons quelques hypothèses :

*      l’affaiblissement des liens familiaux et le primat du plaisir sexuel affaiblit l’effet de « normalisation » que produisait l’obligation de s’inscrire dans des rapports conjugaux et hétérosexuels. Nous n’entendons pas par là une pure et simple « répression », dans la mesure où le refoulement est aussi créateur d’une autre économie des plaisirs. C’est même par ce type de refoulement que le pervers polymorphe devient un être social. La civilisation est indissociable du refoulement et de son corollaire : la canalisation du plaisir vers des objectifs socialement souhaitables ou du moins compatibles [6].

*      l’atténuation de la division sexuelle du travail, dans l’économie domestique comme dans le travail salarié, estompe les identités sexuelles. L’indifférenciation se répand, gonflée par une confuse revendication d’identité confondue avec l’égalité. Les femmes devraient se masculiniser, et les hommes se féminiser. L’éclatement des objets du désir sexuel accompagne celui des identités sociales.

*      culture des marges et des exclus de la famille conjugale, la « culture gay » se trouve soudain en phase avec l’ultralibéralisme des classes dominantes. L’opposition du sexe aux institutions sociales, originellement conséquence de la répression exercée au nom de la morale traditionnelle, s’est transformée en emblème de la nouvelle bourgeoisie épicurienne.

C.      Le péril marchand

La revendication d’un mariage homosexuel est donc paradoxale. Le mariage, la famille, sont le cadre par excellence de la différentiation des statuts et des rôles – masculins/féminins, parentaux, responsabilités des frères et cousins, droit des enfants et des anciens … Le mouvement gay, dans la forme historique qu’il a prise, s’est bâti contre cette famille, dans la foulée de l’individualisme et du marché triomphant. Et par définition, l’indifférenciation originelle des partenaires ne se prête guère a priori à la différenciation des rôles, même si elle ne l’exclut pas absolument.

Proposons une interprétation « optimiste » de ce paradoxe : le mariage homosexuel témoignerait d’une profonde aspiration au retour aux valeurs familiales, qu’il s’agirait simplement d’adapter à des conjoints de même sexe [7], pourvu que se constituent progressivement les conventions sociales adaptées.

  Sans exclure absolument une telle possibilité (qui répondrait sans doute aux aspirations de nombre d’homosexuels), force est de reconnaître –dans le contexte actuel du moins – sa profonde improbabilité.

En pratique, le mariage homosexuel parachève la privatisation de la famille, réduite à un penchant sexuel et donc précaire. La revendication d’adoption prolonge la tendance à la marchandisation de l’enfant préfigurée par le développement des « mères porteuses ». L’adoption par elle-même n’est nullement blâmable, bien entendu. Ce qui pose problème c’est sa définition comme un « droit à » qui réduit l’enfant à un produit de consommation. Au lieu que la famille se structure autour de la succession des générations, celle-ci devient seconde dans un mariage qui n’est plus que de simple convenance. Les affinités électives se font et se défont dans la jungle marchande, et les autres, la société, parents, enfants, n’ont plus qu’à s’adapter aux hasards de la libido....

Rien par ailleurs n’oblige à ce que le désir homosexuel se coule dans le moule familial. S’il s’agit d’imaginer des utopies morales pour la famille et la société de l’avenir, et de préserver un espace de licéité pour les homosexuels, il semblerait plus cohérent de renouveler la distinction antique entre le sexe et la famille plutôt que de sacrifier cette dernière au principe illusoire du plaisir sans entrave.

 

 

Hasardons une synthèse : quelles que soient leurs préférences sexuelles, les individus sont victimes d’un mouvement général de désocialisation, en germe dans le libéralisme économique et qui s’épanouit dans sa forme outrée : le libéralisme culturel, la société de marché. Ce mouvement se nourrit de la remise en cause irréfléchie des cadres institutionnels de la vie collective [8] dont on ne se « libère » qu’au prix d’une plongée dans l’anomie et l’incertitude, progressivement imposée à tous. La « liberté », le « choix », le « plaisir », se dissolvent sous la loi d’airain de la lutte concurrentielle.

L’homosexualité est en elle-même indépendante de ce mouvement, nombre de sociétés passées l’ont intégrée à leurs pratiques (sans, il est vrai, jamais envisager d’en faire une forme de mariage). Mais son expression actuelle, le discours et la sous-culture « gays » participent bien de ce mouvement de désocialisation.

Or ce dernier ne constitue pas une fatalité, mais l’expression d’un déséquilibre, d’un basculement du rapport de force, entre le capital et le travail suite à l’effondrement de l’Union Soviétique et à la reconstitution du chômage de masse. De ce point de vue, l’indifférenciation sexuelle n’est pas une « nature » à laquelle il conviendrait de nous adapter coûte que coûte, mais un choix social risqué. L’angoisse, l’anomie, l’exclusion que génère le libéralisme intégral préparent des retours de flamme d’autant plus douloureux qu’ils se développeront dans un désarroi idéologique propice à toutes les dérives [9].

Plutôt que de se gargariser ou de se désoler de ce totalitarisme marchand, la pensée progressiste (« de gauche », « socialiste », disait-on quand ces mots avaient un sens) doit maintenant être réinventée autour de perspectives de recomposition du lien social, de reconstruction des institutions non marchandes. Et de ce point de vue, le tropisme « gay », la course sans fin aux « libérations » individuelles, est la pire des impasses.

 

 



 

 



 

[1] On ne répètera jamais assez combien la destruction des institutions, la modernisation à marche forcée et l’oppression sioniste ont préparé la monstruosité islamiste et le mépris de la vie humaine qui l’accompagne. De même la destruction des sociétés européennes dans la Guerre Mondiale et l’industrialisation accélérée combinée à l’impuissance face à la crise des années 30 ont fait le lit du nazisme (précédé, et ce n’est sûrement pas un hasard, de la crise morale de la République de Weimar).

 Cf. Gary Becker : Theory of the family, Harvard University Press. Cet auteur, prix Nobel d’économie, décrit avec talent les relations familiales comme le simple résultat de calculs d’utilité, suivant les raisonnements habituels de l’économie néoclassique (libérale).

[2] En réalité, le cas de la vie animale est beaucoup plus complexe, mais il reste que c’est à ce seul niveau que se situe la spécificité de l’espèce humaine.

[3] Le mariage et la famille ne sont pas pour autant immuables. Il est tout différent de s’interroger sur les formes nouvelles qu’ils peuvent prendre aujourd'hui, et de prétendre les liquider au nom de la « liberté ».

[4] Ces affirmations ne font pas l’unanimité des groupes « gays » et encore moins des homosexuels. Mais elles expriment une tendance à la naturalisation et à la « communautarisation » de l’homosexualité qui ne nous semble pas avoir de précédent historique.

[5] qui d’ailleurs laissent de côté nombre d’homosexuels qui ne se reconnaissent nullement dans cette « culture ».

[6] si l’on conteste cette affirmation, il faut dès lors réhabiliter la pédophilie, la torture, la drogue, et maintes autres sources de « plaisir ». Si l’on admet au contraire cette répression (en raison de valeurs non encore remises en cause semble-t-il) il faut aussi convenir que la « liberté » ou « le plaisir » ne sont pas des arguments suffisants pour accepter un comportement, et plus encore pour en faire un « modèle ». Quant au « plaisir » lui-même, il resterait à prouver qu’il contribue davantage au bonheur lorsqu’il ne connaît nulle borne. Or il semblerait qu’il résulte plutôt d’une « intellectualisation » des sensations, de la « décharge » d’une frustration plutôt que du bain permanent dans des sensations érogènes.

[7] Quant aux enfants, l’argument selon lequel seuls des parents de sexe opposé leur garantiraient un développement harmonieux est singulièrement superficiel. L’instabilité des familles, l’incertitude des rôles conjugaux nourrissent sans nul doute troubles et anomie chez les adolescents, mais il ne s’agit pas là de propriétés des couples homosexuels mais du maelstrom qui emporte la famille en général.

 

 

 

06:59 Publié dans Société | Lien permanent | Commentaires (13)