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15 juillet 2004

Le péril communautariste

Le communautarisme désigne la tendance au sein des États-Nations à privilégier les règles en vigueurs au sein de catégories particulières au détriment de la règle commune. Il marque donc une rupture dans la tendance séculaire à la résorption des particularismes au profit de « communautés de citoyens » [1] fondées sur des institutions et un projet politique commun et non plus des croyances religieuses ou une « identité », raciale ou culturelle.

Ce communautarisme ne se confond pas avec la reconnaissance de tels particularismes, inévitables et nécessaires dans nos sociétés mouvantes. Il représente une tentative politique d’utiliser ces particularismes contre d’autres groupes et/ou contre l’appartenance à une société nationale unifiée.

Sa vogue actuelle relève incontestablement d’une « bulle » médiatique, dont l’enflure prélude peut-être à l’éclatement. C’est un « sujet de société » facile pour les journalistes. Le thème est porteur en ce qu’il rencontre la réelle inquiétude du public face au délitement du lien social. Pour autant, l’écrasante majorité des habitants des pays capitalistes développés n’aspirent qu’à fondre leurs différences dans une société homogène, où l’origine, la religion ou la préférence sexuelle ne concerneraient que l’ordre privé.

L’obsession « identitaire » de notre intelligentsia a son origine chez certains sociologues bourgeois de la « nouvelle gauche », comme Alain Touraine, qui rabâchent depuis la fin des années 60 que de nouveaux enjeux « culturels », « identitaires », remplaceraient la vieille lutte des classes obsolète, sans objet dans la société d’abondance. Elle s’inspire aussi des thèses « différentialistes » de la « nouvelle droite » (Alain de Benoist…) dans les années 70. Ces « nouveautés » remettaient en fait en cause l’universalisme dominant de l’après-guerre et « relookaient » les vieilles lunes de l’extrême droite des années 30, déjà friande de réhabilitation des terroirs et lignées, contre l’État Républicain.

En dépit du succès de ce discours dans les milieux conservateurs-modernistes [2], les « nouveaux mouvements sociaux » sont restés des feux de paille, l’essentiel des conflits et des mobilisations demeurant centrés sur le monde du travail. La lutte des classes n’est pas – et n’a jamais été – l’objet exclusif de l’action collective. Revendications politiques, régionalistes, mobilisations morales, « grèves » étudiantes, jalonnent l’histoire des sociétés capitalistes. L’époque actuelle ne marque aucune rupture de ce point de vue. La structure du capitalisme continue à générer un conflit de classe virtuellement central, qui s’actualise plus ou moins selon les périodes en fonction de la conjoncture économique, de la lutte politique, et de la capacité des classes dominantes à imposer LEUR idéologie. De ce point de vue, la sociologie des « nouveaux mouvements sociaux » est une théorie performative (qui vise à faire advenir ce qu’elle énonce) : en distillant une vision du monde faite de luttes identitaires, elle prive le combat social de son sens et de sa visibilité.

Consacrer cet article au communautarisme est donc périlleux, dans la mesure où il contribuerait à ériger les « communautés » en catégories intellectuelles pertinentes. Ne renforcerions-nous pas ce que nous voulons combattre ?

Sans méconnaître ce risque, nous pensons que le communautarisme est un véritable problème. D’abord parce que sa promotion par les medias et les élites est plus qu’un hasard : une stratégie. Ensuite parce que, comme nous le détaillerons plus loin, le poison est à effet lent. Même modestes, les symptômes de communautarisme sont inquiétants pour l’avenir. Et enfin parce que, si nous quittons les frontières de la France, les guerres communautaires ravagent le Moyen-Orient, les pays ex-socialistes, l’Afrique…

Pour ces raisons, il ne suffit pas de dénoncer l’escroquerie intellectuelle des sociologues de salon et des journalistes qui promeuvent le communautarisme, il faut également en montrer la logique sociale et le péril réel qu’il recèle.


Sommaire :

I. Le tourbillon communautariste

A. Comment le communautarisme crée les communautés

1. Des approches superficielles du communautarisme

2. Le « double bind » du communautarisme

B. Le piège de l’antiracisme petit-bourgeois

1. La symétrie des différentialisme de droite et de gauche

2. La cause commune de la fausse gauche et de l’extrème-droite

II. Les communautés contre la Nation

A. Des « communautés » sans projet historique

1. Les « communautés » contre la Nation

2. Des « communautés » sans avenir

3. À qui profite le crime ?

B. L’improbable banalisation du communautarisme

1. Une écume médiatique ?

2. Les communautés contre l’histoire

III. Comment échapper au communautarisme ?

A. Groupes intermédiaires ou communautés ?

1. L’architecture nationale

2. Les conditions de l’intégration nationale

B. Renforcer la Nation, restaurer l’État

1. Comprendre

2. Resituer les enjeux


 

I. Le tourbillon communautariste

Le danger du communautarisme dans nos sociétés tient à sa propension à s’étendre et entraîner toute la société dans les affrontements dont il se nourrit (A). Par ailleurs le défaut d’analyse sociale de nombre de républicains les conduit à aggraver le processus (B).

1. Des approches superficielles du communautarisme

La lecture dominante de l’histoire du Monde Occidental a mis en exergue les cas de persécution et d’oppression raciale : colonisation, pogroms, génocides, apartheid, discriminations, etc. Cet éclairage du problème est partiel et par là même trompeur car il érige le déséquilibre des forces en clé de voûte de l’oppression. La transformation du « camps » le plus faible en bouc-émissaire constitue certes le moment le plus sanglant du processus. Mais considérer cette étape comme la totalité revient à adopter l’idéologie communautariste elle-même, qui puise sa légitimité dans l’affirmation systématique d’une « oppression » préalable qui justifierait la revendication particulariste.

Certains structurent plutôt des fractions de la classe dominante dont ils contribuent à la conscience collective (organisation juives ou homosexuelles dans la France contemporaine…), d’autres réagissent à la relégation en se réinventant l’identité et la dignité que leur dénie la société globale. Ces deux types sont bien entendu distincts, mais relèvent d’une même « pensée » sociale, pour laquelle nous ne vivrions pas dans une société de classe mais de « races », d’ « ethnies » ou de « genres » ontologiquement indépassables.

Autre illusion : une fois résorbées les "causes" du communautarisme, celui-ci se résorberait de lui même. Cette approche laisse dans l’ombre la propension de tels processus à s’auto-entretenir. Elle reste prisonnière d’un schéma simpliste cause / conséquence, dans lequel le communautarisme ne serait qu’un reflet de la dégradation d’ensemble du tissus social soumis au libéralisme, et disparaîtrait de lui même sitôt modifié le contexte. Or une fois semé, le germe peut échapper à tout contrôle, à toute régulation démocratique. Si le communautarisme s’installe, il tend à s’accentuer de par sa propre dynamique. Non pas que certaines politiques, un certain contexte économique (le sous-emploi, la crise de l’État, la situation internationale…) n’y soient éminemment favorables : nous y reviendrons. Mais il s’agit alors de la facilitation du processus et non de son développement lui-même. Il est dès lors illusoire de se rassurer en mesurant le caractère encore très minoritaire du communautarisme, ou en attendant que la croissance économique ou le retour à des politiques plus progressistes en tarissent la source.

Notre préalable sera donc d’élucider la dynamique interne de ces groupements.

2. Le « double bind » du communautarisme

Le communautarisme relève du « double bind » évoqué par certains sociologues : chaque réaction contre ses conséquences le renforce. Défendre une minorité persécutée revient à redoubler l’effet de réalité que produisait la persécution. Agresser les « Juifs » ou les « Arabes » ou les « défendre » revient tendanciellement à affirmer leur indépassable nature de « juifs » ou d’ « Arabes », seul changeant le signe de la charge, positif ou négatif, mais point sa puissance.

Persécuteurs et persécutés s’enferment dans la même vision du monde, où l’« autre » est doté d’une essence indépassable. Qu’on le combatte ou que s’établisse avec lui un précaire équilibre, son altérité menaçante demeure. Les Allemands qui ont embrassé l’idéologie nazie à ses débuts ne se considéraient pas comme des criminels, mais comme des victimes sous la menace de « Juifs » fantasmagoriques, dont chaque tentative de réagir à la persécution renforçait la réalité. L’on doit à Jean-Paul Sartre l’une des réflexion les plus pénétrantes sur l’antisémitisme du XXe siècle :

 

« Ce n'est ni leur passé, ni leur religion, ni leur sol qui unissent les fils d'Israël. Mais s'ils ont un lien commun, s'ils méritent tous le nom de Juif, c'est qu'ils ont une situation commune de Juif, c'est à dire qu'ils vivent au sein d'une communauté qui les tient pour Juifs. En un mot le Juif est parfaitement assimilable par les nations modernes, mais il se définit comme celui que les nations ne veulent pas assimiler. [...]

Pourtant, au dedans de lui même, le Juif s'estime pareil aux autres : il parle leur langue, il a les mêmes intérêts de classe, les mêmes intérêts nationaux, il lit les journaux qu'ils lisent, il vote comme eux, il comprend leurs opinions et les partage. Mais on lui laisse entendre qu'il n'en est rien, puisqu'il a une "manière juive" de parler, de lire, de voter. S'il demande des explications, on lui trace un portrait dans lequel il ne se reconnaît pas. Et pourtant, c'est le sien à n'en pas douter, puisque des millions d'hommes s'accordent à le soutenir. [...]

Cette communauté juive qui n'est basée ni sur la nation, ni sur la terre, ni sur la religion, du moins dans la France contemporaine, ni sur les intérêts matériels, mais sur une identité de situation, pourrait être un lien véritablement spirituel d'affection, de culture et d'entraide. Mais ses ennemis aussitôt diront qu'elle est ethnique et lui même, fort embarrassé, pour la désigner, usera peut-être du mot de race. Du coup, il donne raison à l'antisémite : "Vous voyez bien qu'il y a une race juive, ils le reconnaissent eux-mêmes et d'ailleurs ils s'assemblent partout." Et, en effet, si les Juifs veulent puiser dans cette communauté une fierté légitime, comme ils ne peuvent s'enorgueillir, ni d'une oeuvre collective spécifiquement juive, ni d'une civilisation proprement israélite, ni d'un mysticisme commun, il faudra bien pour finir qu'ils exaltent des qualités raciales. Ainsi, l'antisémite gagne à tous les coups. En un mot, on exige du Juif, intrus dans la société française, qu'il demeure isolé. S'il n'y consent pas, on l'insulte. Mais s'il obéit, on ne l'assimile pas pour autant, on le tolère. »

Jean-Paul Sartre : Réflexions sur la question juive [1944], Gallimard, pp. 81, 94 à 96, 103-104.

 

Soulignons bien l’essentiel de cette réflexion : le « Juif » - comme n’importe quel représentation raciale ou ethnique, n’existe pas : c’est un fantasme d’antisémite. Mais ce fantasme va prendre corps par le conflit lui-même. Le groupe qui se forme n’est certes pas « juif », ce qui le réunit c’est la qualité de victimes de l’antisémitisme. À partir de là, les individus concernés ne peuvent qu’incorporer à leur identité cette communauté de situation, que les antisémites interpréteront comme leur « judéité ». Dans un second temps de belles âmes viendront prêcher la « tolérance », la « coexistence », le « respect de la différence » sans s’apercevoir que le contenu même de leurs arguments entérine la configuration « ethnique » qui peut certes se stabiliser temporairement, mais porte en elle les camps et les prétextes des conflits futurs.

1. La symétrie des différentialisme de droite et de gauche

Autant les dominants persécuteurs sont identifiés (sinon analysés) autant l’irréalité de leurs victimes et les méfaits des pompiers incendiaires échappent aux observateurs. « SOS Racisme », association dont on ne peut suspecter les bonnes intentions de la majorité des militants, joua voici une vingtaine d’années ce dernier rôle. Leur revendication du « droit à la différence », leur ode à la « tolérance », avalisait la perception ethnique de la société portée à l’époque par le Front National. L’ambiguïté du message de « SOS Racisme » ménageait l’idée des « différences » alléguées par les racistes, et pire, en légitimait aussi bien la revendication que la dénonciation. Au lieu de promouvoir une société de citoyens, dans laquelle les « différences » distinguent des individus et non des groupes, et restent subordonnées à l’appartenance commune à la Nation, SOS Racisme [3] avalisait une vision de la société comme coexistence pacifique d’ « ethnies » indépassables. Ce n’est pas un hasard d’ailleurs si les mêmes courants intellectuels substituaient la notion d’ « intégration » des immigrés à celle d’« assimilation ». Sous prétexte de préserver l’« authenticité » ( ?) des populations migrantes, de leur épargner l’épreuve d’une acculturation brutale, les associations antiracistes en sont arrivé à « naturaliser » leurs particularismes culturels, et à en revendiquer la pérennité au sein même de la société d’accueil.

L’authenticité en question est elle-même un fantasme, car la culture dite « des banlieues » n’est en rien une culture nationale préservée. C’est une culture de la relégation, dans laquelle quelques attributs de la culture d’origine ne subsistent qu’en changeant de fonction, en s’intégrant à une logique culturelle sans rapports véritables avec celles des ancêtres paysans de Kabylie ou du Sénégal.

2. La cause commune de la fausse gauche et de l’extrème-droite

C’est ainsi qu’un certain antiracisme a renforcé le racisme populaire qu’exprimait le Front National [4]. Les uns et les autres poursuivent leur numéro de duettistes depuis un quart de siècle, chacun faisant son fond de commerce de la « différence » - les uns pour l’encenser et les autres pour la stigmatiser, mais tous pour promouvoir les « communautés » au centre du débat politique, comme si le choix se réduisait désormais à la « tolérance » ou à l’ « exclusion » d’une hétérogénéité irréversible. Par cercles concentriques cette pensée commune s’est étendue à toutes les représentations de la société, encourageant à un pôle le rejet viscéral de la population d’origine « exotique » et de l’autre la valorisation stérile d’une pseudo-culture de ghetto.

Le communautarisme, ainsi, croît et se renforce. La logique du conflit dilue les frontières politique d’origine, répandant le racisme très au-delà de son foyer original d’extrême-droite – au point que ce dernier paraît désormais plutôt modéré en regard de la haine de moins en moins euphémisée que se vouent les camps en conflit, et leurs « démocrates » de rencontre attisent les braises en croyant défendre telle ou telle « communauté ». Tels s’imaginent d’ « extrême-gauche » en défendant le voile islamique, tels promeuvent sans complexe l’épuration ethnique sharonienne en s’imaginant face à un remake de l’holocauste. L’« affaire Dieudonné » est symptomatique de cette dérive des élites, prêtes à accuser d’antisémitisme un artiste [5] dont le seul crime était de dénoncer l’ « axe américano-sioniste » - c'est-à-dire si les mots ont un sens la stratégie politique d’instrumentalisation du racisme juif par l’impérialisme. Mais pour ces intellectuels sans boussole, dénoncer un communautarisme (et en l’espèce le plus agressif d’entre eux en Palestine) revenait ipso facto à épouser un communautarisme symétrique, à savoir l’antisémitisme. Les dénégations de Dieudonné (et son acquittement par les tribunaux, qui pour cette fois ont su raison garder) n’ont nullement désamorcé les clameurs haineuses à son encontre. Cette levée de boucliers (qui a entraîné dans son sillage nombre de personnes bien intentionnées et convaincues d’être antiracistes) a finalement eu pour effet de renforce l’équation : antisionisme=antisémitisme, c'est-à-dire le credo commun des sionistes et des antisémites [6].

II. Les communautés contre la Nation

Exagérons-nous ? Dressons-nous un tableau apocalyptique de ce qui ne serait, après tout, qu’une enrichissante reconstitution des identités nivelées par l’oppression des États ? En fait le communautarisme ne saurait constituer qu’une impasse pour les groupes qui s’y perdraient (A) et est aujourd’hui incompatible avec la paix civile (B).

1. La Nation au péril de la mondialisation

La Nation autonomise les individus des appartenances liées aux groupes sociaux primaires ou héritées d’un passé plus ou moins fantasmatique. Elle exprime l’expansion et la complexification de sociétés arrachées aux identités locales par la division du travail, qui requiert des marchés toujours plus étendus. Elle constitue donc non pas un idéal abstrait, mais un stade historique de l’évolution des sociétés humaines. Ce terme de « stade » n’indique ni une forme inéluctable, ni éternelle, mais une réponse pratique au développement de la concentration sociale et des forces productives. On peut donc imaginer que les nations dépérissent un jour comme ce fut le cas des terroirs ou des religions. Mais ce n’est pour le moment qu’une hypothèse prospective. Notre problème pratique est aujourd'hui de mesurer les enjeux de sa remise en cause, en fonction des forces sociales aux prises, et en premier lieu le capitalisme mondialisé pour lequel l’organisation des peuples sous la forme nationale constitue un obstacle à la marchandisation intégrale des rapports sociaux.

C’est dans cette perspective que nous pouvons comprendre la mondialisation économique, qui peut s’analyser comme un mouvement sans précédent d’autonomisation des formes sociales proprement capitalistes vis-à-vis des sociétés au sein desquelles elles se sont développées. C’est plus qu’une coïncidence si la pression sans précédent du capitalisme mondial sur les États s’accompagne de la multiplication de revendications « identitaires » de communautés diverses. La résurgence des communautarismes ne représente donc pas une tendance autonome vers l’ « identité » ou la « libération », bien au contraire. La promotion des particularismes est l’un des outils que mettent en œuvre les forces libérales pour démanteler le principal obstacle qu’elles rencontrent encore, à savoir les États-Nations.

2. Des « communautés » sans avenir

Cantonnées à des segments des sociétés nationales (« musulmans », « juifs », homosexuels, bretonnants ou Corses [7], sans oublier les « petits blancs » lepenoïdes), ou à des régions soi-disant « spécifiques » (Lombardie en Italie, Républiques de l'ex-Yougoslavie, etc.), ces communautés cantonnent leurs revendications à l’obtention de privilèges divers, d’exceptions juridiques ou d’exigences culturelles folkloriques [8]. Incapables d’unifier une société complexe mêlant des populations d’origines diverses et confrontée au défi de restaurer sa souveraineté sur les puissances économiques, ces communautarismes s’analysent avant tout comme des instruments du capital pour égarer les peuples dans des guerres intestines qui ne connaîtront que des vaincus.

Comprenons-nous bien : les aspirations qu’expriment ce mouvements ne sont pas réactionnaires en tant que telles ; avec l’affaiblissement du lien national, à la destruction de l’emploi, de la famille et des communautés de voisinage, l’attrait des communautarismes n’a rien de mystérieux. Cette recherche d’identité, de reprise en main d’un destin collectif témoigne même d’aspirations radicalement antagoniques du mondialisme capitaliste. Mais ces mouvements n’ont nulle autre perspective historique que de tirer les marrons du feu pour l’oligarchie.

L’unification mondiale du capital, le raccourcissement des distances, l’essor des moyens de communication, ôtent au contraire toute pertinence aux micro-régions, la Corse ou la Bretagne n’existeront tout simplement plus d’ici quelques décennies. Non à cause du « centralisme » français mais du nivellement et de la recomposition des cultures portées par les migrations, les nouveaux moyens de communications et l’orientation des flux de capitaux. Les grandes religions sont en perdition, l’Islam tout autant que le catholicisme en dépit de son agitation actuelle, victimes non de l’athéisme mais de l’obsolescence de leurs conceptions traditionnelles du lien social. Le communautarisme « gay » n’est porteur d’aucun projet de société [9]. Bref les communautarismes sont des mouvements réactionnaires, au sens originel du terme : ils rêvent de faire tourner à l’envers la roue de l’histoire, de restaurer les terroirs, l’Ouma ou la « horde primitive ».

Ce n’est donc pas sur leurs valeurs plus ou moins sympathiques, mais en tout cas déconnectées du temps et de l’espace, que peut s’apprécier leur rôle historique, mais sur leur place objective dans le dispositif libéral de démantèlement de l’État-Nation.

3. À qui profite le crime ?

Ne méconnaissons pas la puissance du « double bind ». Quand le communautarisme prend son essor, il entraîne dans son tourbillon les militants mieux intentionnés, dont chaque action pour échapper au piège en renforce l’emprise. Défile-t-on contre des actes ou déclarations racistes ? À son corps défendant on se retrouve aux côtés de communautaristes vociférants –UEJF, UOIF et autres…. Dénonce-t-on le communautarisme sans complexe des apôtres d’Israël ? Inévitablement on se retrouve en sinistre compagnie d’antisémites sur le retour, tandis que des démocrates à la réflexion limitée se croient progressistes en confondant les victimes du génocide nazi et les partisans de la purification ethnique en Palestine ! Dans la guerre communautaire qui point, chaque enjeu est saisi par les partisans du pire. Les discours laïque et républicain est lui-même détourné au profit des fureurs communautaires, chacun le mobilisant contre la collectivité qu’il s’emploie à stigmatiser, comme on le voit au travers des tentatives de transformer la lutte contre le port du « voile » à l’école en une nouvelle campagne anti-arabe.

Ceux qui tirent leur parcelle de pouvoir et leurs ressources politiques de l’identification à une « communauté » ont tout à gagner de l’exacerbation des conflits. Ce ne sont pas nécessairement des cyniques ni des escrocs : le double bind du tourbillon communautariste propulse au premier rang ceux qui en expriment le mieux la logique ; les fanatiques de la Jihad ou du Grand Israël ont le vent en poupe au contraire des prêcheurs plus modérés. La spirale communautariste sélectionne des dirigeants pour qui l’affrontement est au cœur du projet politique. Les autres apparaissent comme mous, vulnérables, et finalement restent sur les bas côtés du mouvement, témoins impuissants ou renforts de la dernière heure de la guerre communautaire.

L’État a renoncé à son rôle, il hurle avec les loups, le ministre de l’Intérieur ethnicise les faits divers [10] et assure la promotion de chaque horreur pour mieux installer le climat. Les journalistes, pour l’amour de l’audimat et le plaisir d’étaler leurs bons sentiments et leur mépris des classes dangereuses, en rajoutent dans le spectacle et la promotion du sordide. L’ordure des uns sert de faire-valoir de celle des autres. Profanateurs de tombes, petites frappes du RER, imams autoproclamés des sous-sols banlieusards, admirateurs de Tsahal, racistes de toujours enfin admis à casser du bougnoule rebaptisé « antisémite » et autres skinheads avinés se renvoient l’image hideuse de l’ennemi de toujours. La victime d’aujourd’hui est le criminel de demain ; chaque abomination des uns justifie l’abomination des autres, tandis qu’à l’arrière-plan, par services secrets et propagande interposés, des fanatiques salafistes, des ultrasionistes sanguinaires et une Amérique désormais vouée au démantèlement des Nations tirent les ficelles.

À qui profite le crime, en effet ? À tous ceux dont la haine communautaire éclipse les inavouables besognes. Les bêtes en cage s’entredévorent sous l’œil goguenard des gardiens. Le capital financier échappe aux regards, les capitaux sautent les frontières, l’emploi se précarise et les salaires stagnent, les gouvernements érodent les retraites et rognent l’assurance maladie pour le plus grand bonheur des assurances privées ; les dégâts de ce capitalisme dérégulé stimulent la recherche de boucs-émissaires et relancent le communautarisme – la boucle est bouclée : le communautarisme est une gigantesque diversion, qui n’a que des vaincus tandis que la classe dominante renforce son pouvoir comme jamais dans l’histoire, grâce à la déconfiture de ses adversaires.

 

1. Une écume médiatique ?

À l’évidence nous forçons le trait à dessein pour mettre en évidence un danger de destruction sociale qui, bien entendu, rencontre des obstacles et des contre-tendances. Les grands mouvements sociaux comme les grèves de 1995 ou de 2003 en France, ou les mobilisations pour le « Non » à Maastricht hier et à la « Constitution européenne » très bientôt témoignent de la force de l’identité nationale et de l’aspiration démocratique, que l’acharnement communautariste des medias et des forces politiques les plus réactionnaires (Front national, ultras du PS ou des Verts…) n’ont pas réussi à réduire. Le communautarisme ne séduit que des franges minoritaires des populations qu’il prétend représenter (personnes d’ascendance juive ou musulmane, « minorités » régionales, ou même probablement homosexuels). Le tapage actuel n’est pas représentatif de mouvements de masse, du moins dans la France actuelle.

Mais il n’en constitue pas moins une menace, de par sa place dans les stratégies de la bourgeoisie mondialiste et sa dynamique cumulative ; la conscience démocratique des peuples peut sombrer dans la désespérance sociale et se pulvériser dans les affrontements communautaires. Désigner le péril n’est pas prononcer un pronostic sur sa réalisation, mais se donner les moyens de le contrer.

2. Les communautés contre l’histoire

Par ailleurs, la coexistence de « communautés » a parfois dans l’histoire été pacifique, pogroms, génocides et guerres raciales constituant plutôt l’exception. Mais si l’on parcourt l’histoire du XXe siècle, la tendance de long terme penche plus vers la guerre que vers la coexistence lorsque les « communautés » l’emportent sur les identités nationales. Génocide des Arméniens, des Indiens d’Amérique Centrale ou des Juifs et Tziganes d’Europe ; déstabilisation dans le sang et les larmes des empires basés sur la coexistence de communautés : Autriche-Hongrie, Union Soviétique, Yougoslavie ; génocides et guerres civiles à répétition de l’Afrique post-coloniale, sans parler de la guerre raciale de plus de 60 ans que les sionistes mènent contre les peuples de Palestine… Le modèle israélien est emblématique du danger : ne voici pas une « communauté », authentiquement persécutée, massacrée, devenue le symbole des victimes de la barbarie raciste, qui recrée dans le territoire où l’a poussée la crainte de nouvelles persécutions les pires formes de l’oppression et de la discrimination raciale [11] ? Le poison communautariste contamine les victimes comme les bourreaux, les passé des premières servant de prétexte à l’inversion du rôle. Si le communautarisme est abstraitement compatible avec des sociétés pacifiées, ce modèle n’est pas celui de notre modernité.

Comment l’expliquer ? Hasardons une hypothèse : dans des sociétés rurales et segmentaires, relativement stables, l’identité culturelle résulte d’une étanchéité préalable des groupements – terroirs, régions ou castes, et non d’une revendication désespérée d’identité ou d’une lutte permanente pour le partage de privilèges. Dans le capitalisme contemporain, où le marché et la division du travail obligent à des rapports diversifiés, les « communautés » se mêlent inévitablement, l’exigence démocratique et les opportunités économiques désagrègent les castes. La distance sociale du passé n’est plus là pour faciliter le modus vivendi. L’acharnement communautariste s’exacerbe d’autant plus qu’il achoppe au nivellement social et culturel, à la circulation des groupes et des individus. Comme les « communautés » sont en perpétuel remaniement, le communautarisme ne saurait être « paisible ». En Israël, le rêve de l’État « juif » achoppe sur le besoin de flux ininterrompus de main-d'œuvre palestinienne et l’étroitesse irrémédiable du marché israélien. Les « purifications ethniques » sont d’autant plus terribles qu’elles doivent perpétuellement être recommencées… En Europe Occidentale et en Amérique, l’institutionnalisation des « communautés » ne saurait être qu’une fiction dans le mélange généralisé des populations. Les rêves de pureté ethnique ou religieuse, la lutte contre les mariages mixtes et le métissage culturel débouchent sur les constructions toujours plus artificielles et oppressives.

Et par ailleurs, l’emballement des transformations économiques et la violence sociale qu’elle exerce sur les peuples, génèrent à chaque instant frustrations et ressentiments qui se greffent facilement sur les frictions intercommunautaires. Bref, la gestion de l’interdépendance et des conflits propres à nos sociétés s’accommode encore moins des fractures communautaires que les siècles passés. L’enjeu est de reconstituer des collectivités humaines capables d’assumer un projet politique et une dynamique culturelle commune. Et répétons-le, la Nation demeure jusqu’à nouvel ordre la seule forme connue de ce projet.

 

III. Comment échapper au communautarisme ?

Le projet national ne suppose pas l’étatisme : il intègre les groupes intermédiaires autant qu’il les contient (A). L’enjeu n’est pas de s’enferrer dans une lutte « contre » les communautés, mais de restaurer les véritables enjeux du changement social en cours (B)

1. L’architecture nationale

Les groupements intermédiaires entre l’État et les individus n’ont pas tous vocation au communautarisme. Certains d’entre eux au contraire maillent la société de rapports de réciprocité et de complémentarité sans rapport avec la vocation de l’État. Ce dernier vertèbre une société étendue, l’unifie par des règles, des codes et des procédures démocratiques communs. Mais l’administration rationnelle qu’il constitue est trop lointaine et générale pour suffire au contrôle social ni organiser dans le détail la complémentarité des rôles ni enfin gratifier les individus d’une identité sociale achevée. Ainsi la famille, les groupements professionnels (sur une base corporative ou de classe), les associations diverses réunies autour d’un enjeu partiel (chasse, sport, défense des animaux ou de l’enseignement des langues anciennes…) renforcent la société et la protègent des tendances aux conflits mortifères.

Sans doute l’approche marxiste de la lutte des classes a-t-elle pu laisser croire à une dynamique destructive. Mais en pratique le conflit de classe a toujours renforcé la conscience nationale et la construction de l’État, garant de facto des compromis entre les camps antagonistes mais complémentaires.

En revanche les « communautés » deviennent pernicieuses dès lors qu’elles enserrent les individus dans des relations exclusives, qu’elles fragmentent la société en sous-ensembles prétendant à l’autosuffisance. Les religions, les groupes « ethniques », régionaux ou sexuels (mouvement gay) appartiennent parfois à cette seconde catégorie. Parfois seulement, car ces communautés contribuent au maillage des liens sociaux. Mais ceci à condition que la force de l’État et de la culture commune contienne leur influence sur leurs membres, que leur domaine de compétence soit sévèrement borné pour prévenir la dynamique centrifuge qui s’en emparerait en d’autres circonstances. Les rapports entre elles et avec l’État s’apparente à un jeu de contre-pouvoirs, qui permette à leurs membres à la fois de participer à leur dynamique socialisatrice, et d’y échapper lorsque celle-ci se dresse contre l’existence de la société comme ensemble intégré. L’évolution du christianisme ou des identités locales en Europe illustre bien ce que nous entendons par là : la religion a desserré son emprise, elle s’est réfugiée (non sans conflits !) dans une sorte de « magistère moral » reconnaissant au politique le monopole de l’administration des hommes et des choses. De même les identités locales ont perduré et enrichi la culture commune, mais à partir du postulat de l’indivisibilité de la nation et de la primauté de la loi commune.

2. Les conditions de l’intégration nationale

Pour que la dynamique intégratrice l’emporte sur les forces centrifuges, plusieurs conditions doivent se combiner :

- une réalité pratique des rapports à l’échelle nationale, par exemple par l’existence d’un marché unifié et relativement protégé, d’une division du travail poussée, d’un réseau de voies de communication unifiant le territoire…

- une conscience collective forte, qui ne se décrète pas mais se forme progressivement dans l’histoire commune.

- Au cœur du processus, un État fort et étendu, unifiant la Nation par ses institutions (école, armée), ses lois, ses droits civils et sociaux, ses rites commémoratifs et électoraux ; et qui instaure un espace de régulation économique spécifique, ré-imbriquant le capitalisme dans les rapports sociaux globaux. Aujourd'hui plus que jamais, la responsabilité organisatrice de l’État est immense, face à la complexification des interactions technologiques, à la mobilité géographique et professionnelle, et aux tendances autodestructrices d’un capitalisme incapable de s’autoréguler.

Si l’on se réfère à une société complexe comme la nôtre, les individus ne sont pas rattachés ex ante à un segment particularisé. Ils croisent en eux des appartenances diverses : sexuelle, professionnelle, religieuse, familiales, « ethniques », etc.… L'idéaltype d’une société nationale suppose que ces différences s’équilibrent plutôt qu’elles ne se cumulent, et passent au second plan par rapport à une culture commune, structurée autour des pratiques de la citoyenneté et des représentations produites par les medias, l’école et le discours politique.

Lorsque ces conditions s’affaiblissent, le rapport se modifie entre le national et le communautaire – imperceptiblement d’abord, dans la mesure où les routines nationales survivent aux circonstances qui les ont formées. Mais peu à peu des évènements imprévus, ou le prosélytisme obstiné d’entrepreneurs politiques désireux d’exploiter à leur profit l’affaiblissement des institutions communes, activent la dynamique communautariste. Plus elle se développe, plus l’absence de résistance est manifeste, ce qui encourage encore les dirigeants « communautaires ». Petit à petit la fragmentation s’affirme comme le nouveau « sens de l’histoire », les élites quittent le service du bien commun pour celui de leur « communauté » d’adoption. C’est toute l’histoire de la Yougoslavie post-titiste, triste symbole de la destruction d’une nation en construction par le communautarisme [12].

 

B. Renforcer la Nation, restaurer l’État

1. Comprendre

Cette architecture nationale des appartenances sous-tend la société pacifiée que nous avons connue ces deux ou trois derniers siècles.

Cette affirmation surprendra ceux qui se figurent le XXe siècle à l’image des guerres qui l’ont jalonnée, avec des moyens destructifs sans commune mesure avec ceux du passé. Et pourtant la tendance générale associa étroitement construction nationale et pacification intérieure, avec une intégration croissante des populations en dépit des flux migratoires et du pluralisme religieux. Le nazisme apparaît comme une régression d’autant plus monstrueuse à nos yeux qu’elle surgit à contre-courant d’un mouvement historique de civilisation en Europe occidentale.

Au-delà des indignations de commande qui ponctuent chaque apparition de la bête immonde, il faut identifier le terreau du mal, faute de quoi les meilleures intentions continueront à paver l’enfer de l’escalade communautariste.

1. une exclusion sociale sans précédent, qui ne se confond pas avec la pauvreté mais résulte du développement de l’assistanat et de l’économie parallèle, fruits de la dérégulation économique et de son camouflage charitable par les ex-socialistes.

2. une déliquescence avancée de l’État, incapable de faire respecter les règles qu’il édicte (voile, non-discrimination, etc. etc.)

3. un déclin dans tous les milieux des analyses sociales ou nationales : les problèmes sont immédiatement réinterprétés selon une grille raciste ou religieuse, ceci d’autant plus que…

4. le blocage social conduit à superposer relégations « ethniques » et sociales : les « banlieues » sont peuplées d’ « Arabes » et de « Noirs » (fausses ethnies mais vrais pauvres !). Les classes dominantes comprennent une large proportion de « Juifs » (fausse « race » mais vrais bourgeois !).

5. Enfin sur cette situation déjà pourrie se greffe la situation du Moyen-Orient, où se conjuguent l’emprise raciste du sionisme et les guerres pétrolières d’un impérialisme d’un autre âge. Le processus de la guerre et de l’oppression, leurs stratégies à courte vue d’affaiblissement du nationalisme arabe et de l’OLP a stimulé un adversaire à leur image : l’intégrisme religieux et ses commandos-suicides. La guerre de là-bas et la relégation ici sont confondues dans un magma ethnico-religieux, source de toutes les dérives.

2. Resituer les enjeux

Pour autant si nous menons cette réflexion c’est pour rechercher des voies qui arrêtent la course à l’abîme. Il est clair que la participation aux provocations-réactions-agressions, caractéristiques de la spirale communautariste, n’est pas une solution. Les grands défilés soi-disant « anti-racistes », en dénonçant (à tort ou à raison, là n’est pas la question) un « agresseur », ne font que conforter le communautarisme de l’ « agressé » et en retour renforcer le communautarisme contraire.

La « loi sur le voile » [13] est une réponse, positive dans son principe, mais ambiguë et précaire, à cette dislocation sociale.

- Positive en ce qu’elle réaffirme la primauté de la loi sur les règles religieuses et communautaires, l’existence d’un espace public qui s’impose à tous [14].

- Ambiguë car le retour à la règle commune n’aura de sens que s’il est insusceptible de nourrir les campagnes d’exclusion antimusulmanes et donc s’étend à tous les domaines où le communautarisme sape l’espace public : obstacles mis à la construction de mosquées, discriminations face au logement et l’emploi, etc. Si le « rappel à l’ordre » ne s’adressait qu’à un seul communautarisme, il renforcerait le sentiment de relégation et en encourageant les autres communautarismes.

- Précaire enfin, dans la mesure où il parait peu probable que l’État ait les moyens politiques de l’imposer, face aux divisions des partis de la majorité [15], à l’incertitude des fonctionnaires et à l’émancipation d’une partie de la justice de la règle démocratique [16].

C’est ainsi que les lois laïques elles-mêmes risquent d’être réinterprétées à contresens, instrumentalisées par leurs ennemis. Il en est de même des lois antiracistes ou des lois contre les discriminations : elles peuvent aussi bien fonder juridiquement une politique de reconstruction de l’État (mais est-il besoin de lois particulières et répétitives pour cela ?) que participer à son déclin, par la mise en évidence de leur non-application ou de leur mise en œuvre partielle et partiale – bref : anti-universaliste.

 

En dehors de la critique intellectuelle que nous menons ici, la seule réponse militante au communautarisme est dans la réactivation des enjeux sociaux et nationaux. La réaction légitime face aux dégâts du libéralisme doit se détourner des « ennemis » de substitution que crée le communautarisme, et se reporter sur les seuls enjeux susceptibles de re-stabiliser l’ordre social : la lutte des classes, la défense de l’indépendance nationale et la reconstitution de l’État.

 



[1] Selon l’expression de Dominique Schnapper

[2] le modernisme n’étant que la forme « branchée » du conservatisme, pour laquelle « il faut que tout change pour que rien ne change », que les changements du décor brouillent les apparences et réduisent le « progrès » au mirage sans cesse renouvelé du « dépassement » de la lutte des classes, de l’État-Nation, etc., etc.

[3] ou du moins certaines de ses prises de position publiques, car leur discours varia selon les périodes.

[4] L’un et l’autre ne sont évidemment pas équivalents. Le projet politique de SOS Racisme et d’autres associations du même type est respectable, mais faute d’une compréhension des enjeux, leur stratégie fut dramatiquement contre-productive.

[5] Nous n’avons pas vocation à encenser Dieudonné, dont il est bien possible que telle ou telle formule soit critiquable. Mais dans toute la littérature dont ses procureurs ont envahi la presse, il ne ressortait aucune formule antisémite, bien au contraire !

[6] Les propos de Sharon en juillet 2004, appelant le Juifs de France à émigrer vers Israël en raison d’un soi-disant « climat antisémite » illustre bien cette étroite parenté, ce renforcement réciproque de ces communautarismes symétriques – le sionisme et l’anti-sémitisme – que les communautaristes bien pensant s’acharnent désespérément à nier.

[7] Ni les « Bretons » ni les « Corses » ne représentent une région ou un État-Nation en devenir, car il s’agit en fait de secteurs minoritaire d’une populations qui a depuis longtemps perdu toute homogénéité « ethnique ».

[8] Songeons à ces revendication de résurrection au forceps de langues mortes comme le Breton, ou de diffusion du corse ou de l’Occitan, dans des régions où ces langues sont tombées en désuétude et n’expriment même plus le passé de la grande majorité de leur population !

[9] cf. notre article : Déclin de la famille et mariage gay : modernité ou marchandisation ?

[10] À la fin des années 80, la profanation du cimetière Juif de Carpentras avait été l’occasion d’une aberrante campagne contre le Front National – alors qu’un minimum de réflexion indiquait bien que le racisme de ce dernier s’orientait contre les maghrébins, et en tout cas pas sous la forme de profanation de tombes. Même scénario en juillet 2004 où les affabulations d’une mythomane prétendant avoir été victime d’une agression antisémite dans le RER ont servi de prétexte à un grotesque déchaînement de déclarations politiques, s’acharnant à gonfler un soi-disant climat antisémite chez les jeunes d’origine Nord-Africaine. Ces épisodes seraient risibles s’ils ne dévoilaient une intelligentsia prête à se jeter sur n’importe quel fait divers pour étayer son fantasme de guerre communautaire – et souffler sur les braises, encore modestes mais réelles, par la même occasion !

[12] Le léninisme a une lourde responsabilité dans la désagrégation des États ex-socialistes. En institutionnalisant les « nationalités » (en faits des communautés) dans l'exemple URSS ou en Yougoslavie, il s’est privé de tout principe intégrateur autre que le socialisme. L’effondrement de ce dernier a été le signal de la guerre communautaire. Le racialisme américain présente un profil assez voisin. Après avoir déployé sa « face sombre » dans le génocide des Indiens et l’esclavage, il s’est apaisé (sans rupture idéologique majeure) dans l’égalitarisme flou où  les « races » instituées sont le support de luttes pour des quotas d’embauche ou des privilèges divers. Qu’en sera-t-il si la dynamique de la croissance économique et de l’immigration fléchit ? Entre le racisme criminel et la tolérance molle, la frontière est ténue : elle tient aux « bons sentiments », pas à la vision du monde.

[13] Cf. Terouga : Loi sur le voile - l'arbre ou la forêt ?

[14] Pour nous il ne s’agit nullement d’être « pour » ou « contre » le port du voile, ni de spéculer sur la nature profonde de cette tradition. La lâcheté du gouvernement Rocard et du ministre Jospin en 1988, refusant de faire appliquer la loi alors en vigueur, a fait de cette question la pierre de touche d’une entreprise de déstabilisation de la laïcité. Ce qui importe désormais est de rétablir le pouvoir de la règle dans l’éducation nationale et les administrations, ce qui est beaucoup plus important que la pertinence des dites « règles ».

[15] La ligne de partage entre défense de la République laïque et dérive communautariste est fluctuante dans le magma socialo-chiraquien, la confusion intellectuelle se mêlant aux stratégies politiciennes sans principe pour brouiller les frontières et les enjeux.

[16] sous couvert d’ « indépendance de la justice » ou de respect de normes supranationales et donc non démocratiques, telles celles de la Cour Européenne de justice. L’indépendance de la justice dans la caractérisation de faits est nécessaire à un régime démocratique, en revanche son indépendance à l’égard de la Loi est la négation de cette même démocratie.

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