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13 janvier 2005

Le déclin orchestré des économies européennes

De la crise du système monétaire international au retour des rentiers

Pour un observateur impartial, aucun doute n’est permis. Déclin économique et tournant monétariste coïncident étroitement en Europe continentale.

La crise du système monétaire international, et en particulier le flottement généralisé des monnaies à partir de 1973 mettait fin à la configuration financière mondiale de l’après guerre, qui s’était révélée exceptionnellement favorable pour la croissance économique et l’emploi. Réglementations financières et contrôles des changes entravaient la spéculation financière et canalisaient les flux financiers vers la production, régulée par des marchés nationaux cohérents et une politique keynésienne généralisée dans les principaux pays développés. L’augmentation programmée des revenus et des dépenses publiques assurait l'investissement des débouchés suffisants ; le plein emploi permettait une amélioration sans précédent de la condition salariale, alors délivrée de la précarité et de la pression du chômage sur les salaires. Cette configuration, appelée « fordiste » par certains économistes, a volé en éclats, d’abord sous les coups de boutoirs des capitaux spéculatifs (« xénodollars » puis « pétrodollars ») réfugiés dans les années 60 dans des banques anglaises dispensées de toute réglementation sur leurs opérations en devises. Ces capitaux, dès la fin des années 60, rendaient de plus en plus difficile de maintenir la fixité des taux de change entre des pays à la politique expansive, favorable à la croissance, comme les États-Unis, et d’autres comme l’Allemagne, déjà engagés dans des politiques rentières de « stabilité monétaire ». D’où l’éclatement du système monétaire international, sans doute inévitable en l’absence d’une instance reconnue par tous de régulation de l’économie mondiale.

La flexibilité des taux de changes qui s’instaura alors ne manquait pas d’avantages. Chaque pays pouvait (en théorie) mener la politique de son choix, quitte à en subir les conséquences sur son taux de change [1].

À l’échelle européenne, cela signifiait la fragmentation du marché intérieur de la Communauté Économique, avec comme conséquences à terme la remise en cause de tout projet d’union économique ou politique. Le « Serpent Monétaire » (1974), puis le Système Monétaire Européen (1978) visaient à rétablir une zone de stabilité des changes en Europe.

En lui-même cet objectif aurait pu être acceptable, à condition de reposer sur une stricte réglementation des flux financiers à l’intérieur de la zone : taxation des entrées-sorties de capitaux pour réduire les gains spéculatifs (« taxe Tobin »), renforcement du contrôle des activités bancaires et du contrôle des changes. Le marché des biens et services eût ainsi profité de son élargissement à l’échelle européenne, et la spéculation eût été muselée. Les états alors les plus « dépensiers » (France, Italie …) eussent entraîné la croissance dans l’ensemble de la zone, éventuellement aidés par un institut européen chargé d’émettre une monnaie commune (et non unique) permettant de financer les difficultés temporaires de change, et de stimuler les échanges internationaux. Une « Europe » économique était bien concevable [2]. Mais cette Europe là fut détruite dans l’œuf par les oligarchies européennes. Pour elles, la déstabilisation de l’ordre économique d’après guerre n’était que l’occasion de restaurer leurs privilèges contre les peuples d’Europe.

Le SME, ou le saccage des économies européennes

En France, ce fut la substance des plans Barre (1976) et Delors (1982) que de casser les ressorts de la croissance et du plein emploi et de faire de l’ « Europe » le déguisement de la réaction tous azimuts. Sans doute fallut-il quelques années pour que les propriétés du SME apparussent en pleine lumière. D’une part, la déréglementation bancaire et la levée de tout contrôle des mouvements financiers mettaient le taux de change à la merci de la frénésie spéculative, les pays à « monnaie faible (France, Italie…) se plaçant eux-mêmes sous le menace d’une fuite massive des capitaux. D’autre part, la contrainte de fixité des taux de change supposait de fixer à la politique économique l’objectif exclusif de « défendre la monnaie ». Chaque tentative de relancer la croissance et l'emploi – ou même chaque éventualité de tentative, anticipée par les spéculateurs - suffisait à mettre en péril le taux de change, ce qui justifiait des plans de « rigueur » (en fait : de déflation) à répétition. Les taux d'intérêt prohibitifs cassaient l'investissement. Le chômage sapait les revenus salariaux et la confiance dans l’avenir. Le ministre des finances, puis éphémère premier ministre, Bérégovoy vantait la « désinflation compétitive » : aimable euphémisme pour baptiser la course à la régression salariale et sociale sous prétexte de gagner en « compétitivité » et exporter ainsi notre chômage ! Mais les entreprises exportaient leurs capitaux pour profiter de la croissance hors de France… Bref l’Europe continentale, victime du monétarisme de ce qui allait devenir l’Union Européenne, sombrait dans la stagnation.

De Maastricht à la constitution Giscard : le talon de fer de la bourgeoisie libérale

En matière d’Europe, chaque fléau sert de prétexte au suivant : face au désastre de la libéralisation financière combinée aux changes fixes en Europe, les oligarchies européennes répondirent par la monnaie unique. Plus de franc, donc plus besoin de le défendre contre la spéculation, n’est-ce pas ? Hélas la constitution de la banque centrale européenne fut confiée aux mêmes ultramonétaristes qui avaient conduit le SME à l’effondrement. Si l’Europe s’enfonçait dans le sous-emploi et la stagnation, c’était, pour ces idéologues, qu’elle n’était pas encore assez libérale, pas encore assez « orthodoxe » financièrement. Aux contraintes du SME on substitua donc les « critères de Maastricht », puis le « Pacte de stabilité », qui en particulier faisaient obligation aux gouvernements de limiter leurs déficits budgétaires à 3 % du PIB.

Or cette contrainte intervient dans un contexte où les économies européennes sont étranglées par des taux d'intérêt qui demeurent élevés [3], par l’insuffisance de la demande salariale et le dumping social et fiscal que se livrent les gouvernements. Le déficit budgétaire devient alors le dernier recours de la politique économique. En temps normal, on pourrait considérer ce montant de 3 % comme relativement élevé [4], dans les circonstances présentes il est loin d’être suffisant pour compenser le déflationnisme de l’Union Européenne.

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Pour ces raisons, et en dépit de la relative détente sur les taux d’intérêt, l’Europe de la monnaie unique ne peut que poursuivre le déclin initié par le SME :

-  Politique monétaire restrictive, orchestrée par la BCE et déprimant l'investissement et la demande ;

- Paralysie des états soumis au dumping fiscal et au rationnement des déficits publics,

- Course à la « compétitivité » par la baisse des salaires et de la protection sociale, chaque « avantage » provisoire arraché par les entreprises d’un pays à leur salariés se payant en retour par un marasme accru de la demande dans l’ensemble de l’Europe,

- Libéralisme débridé interdisant la réglementation et l’organisation d’une économie « post-industrielle » sans aucun rapport avec l’image d’Épinal des économistes libéraux. Le modèle de concurrence qui fonde la politique de la Commission Européenne et la Constitution Giscard date du XIXe siècle. Aujourd'hui, les coûts totaux se concentrent dans la recherche et la formation, et leur part dans chaque produit (coûts unitaires) diminue avec les quantités produites. Dans une telle économie, plus l'entreprise est grosse, plus elle est compétitive. La concurrence traditionnelle n’existe plus, la règle est celle du monopole dont la puissance doit être contrebalancée par celle d’acteurs publics forts [5].

Constitutionnaliser la domination de classe

Pourquoi les oligarchies se sont elles engagées sur cette pente mortifère ? Après tout, elles n’avaient pas eu à trop se plaindre de la phase « administrée » du capitalisme (de 1945 à 1975 environ)… Le problème est que les classes dominantes recherchent plus l’affermissement de leur pouvoir social que l’intérêt général… le capitalisme administré les laissait sous la menace de bureaucraties d’états et d’un mouvement ouvrier organisé dont elles craignaient qu’ils ne les « fonctionnarisent » définitivement. Le nouveau capitalisme est certes moins prometteur en matière de croissance, d’emploi et sans doute de profit à long terme : mais il restaure une domination sociale sans partage. Les inégalités s’élargissent, le salariat se précarise et la bourgeoisie récupère en rente de situation ce qu’elle perd en efficacité économique. Le déclin économique de l’Europe n’est pas une erreur, ni même une fatalité, mais la stratégie politique d’une bourgeoisie obnubilée par la rente et méfiante face à la production [6] – contradiction inhérente au capitalisme, et maintes fois décrite par Marx [7]

Qu’ajoute la Constitution Giscard à cet échafaudage réactionnaire ? Pas grand-chose à première vue [8] ; son ambition n’est pas dans la nouveauté mais dans le verrouillage de l’avenir. L’obsession des oligarques est d’interdire aux peuples de revenir sur cette politique. En l’état antérieur des institutions nationales, gouvernements et parlements pouvaient du jour au lendemain rétablir leurs prérogatives, s’engager à nouveau dans des politiques de croissance et de plein emploi. Bien sûr cela supposait la montée en puissance du mouvement social, et d’âpres conflits de classe à l’échelle nationale. Mais les institutions héritées de l’après guerre permettaient un tel changement de politique. Maastricht, le Pacte de Stabilité et le projet de « constitution » visent à l'interdire définitivement. L’ultralibéralisme serait pratiquement garanti par les textes pour l’éternité.

Cette utopie réactionnaire sera bien sûr, tôt ou tard, remise en cause. Comme le disaient les révolutionnaires des siècles passés, la souveraineté des peuples est inaliénable, et aucun traité ni constitution n’a de légitimité contre elle. Mais il n’en reste pas moins que l’européisme complique le changement futur ; l’usine à gaz juridique et institutionnelle ne laisse guère de place à l’exercice de la démocratie. De ce point de vue, il serait dangereux de n’y voir qu’une péripétie de plus. La préservation de l’avenir, les chances d’éviter la marginalisation définitive de l’Europe dans le monde américano-chinois du XXIe siècle, passent par notre capacité à contenir dès aujourd'hui l’horreur libérale. C’est notre responsabilité pour les générations futures. Pour commencer, en disant « Non » à la Constitution Giscard.



  [1] Comme les importations dépendent de la croissance intérieure et les exportations de celle des autres pays, un pays à plus forte croissance que ses partenaires développe mécaniquement un déficit commercial, qui pousse à la dépréciation de son taux de change. Ce mécanisme resterait modéré dans un monde où les flux financiers se réduiraient à la contrepartie des échanges commerciaux. Mais dans un monde de finance déréglementée, il se traduit par des ouragans spéculatifs visant à anticiper les variations du change, et les décuplant par là même, très au-delà de toute rationalité économique.

[2] Contrairement à la propagande éhontée de l’oligarchie, le refus de l’Union Européenne ne débouche pas sur le rejet des coopérations internationales, bien au contraire ! Car la question est celle du CONTENU de ces coopérations : coopérations des bourgeoisies européennes contre leurs peuples, telle que l’organise l’Union Européenne ? Ou coopération des peuples et nations solidaires pour le plein emploi et la croissance ?

[3] Il est vrai qu’ils sont moins extravagants que ceux de l’époque du SME (jusqu’à plus de 12 % déduction faite de l'inflation) mais aujourd'hui encore ils demeurent autour de 2 %, ce qui est excessif , en pleine récession , en dépit du chômage de masse et de la parité très excessive de l’euro face au dollar.

[4] Mais il est absurde de subordonner un instrument de politique conjoncturelle, dont l’usage doit s’adapter aux circonstances, à des traités ou pire encore à une « constitution ».

[5] Deux exemples pour illustrer ce point, celui des opérateurs de téléphonie mobile qui s’entendent pour maintenir des tarifs prohibitifs, et celui des laboratoires pharmaceutiques qui tentent d’interdire (en particulier au Tiers Monde) la production à bas prix de médicaments génériques contre le SIDA – alors que les États ou l’OMS pourraient, avec un rapport de force politique plus favorable, racheter et rendre publics leurs brevets…

[6] L’ensemble des bourgeoisies des pays « développés » partagent cette stratégie, mais il est claire que les bourgeoisies européennes poussent à l’extrême la défense de la rente contre la production,  alors qu’aux États-Unis une certaine stimulation de la production tempère (encore ?) les tendances rétrogrades.

[7] « Les conditions bourgeoises de production et d'échange, le régime bourgeois de la propriété, la société bourgeoise moderne, qui a fait surgir de si puissants moyens de production et d'échange, ressemblent au magicien qui ne sait plus dominer les puissances infernales qu'il a évoquées. Depuis des dizaines d'années, l'histoire de l'industrie et du commerce n'est autre chose que l'histoire de la révolte des forces productives modernes contre les rapports modernes de production, contre le régime de propriété qui conditionnent l'existence de la bourgeoisie et sa domination. [...] La société a trop de civilisation, trop de moyens de subsistance, trop d'industrie, trop de commerce. Les forces productives dont elle dispose ne favorisent plus le régime de la propriété bourgeoise ; au contraire, elles sont devenues trop puissantes pour ce régime qui alors leur fait obstacle ; et toutes les fois que les forces productives sociales triomphent de cet obstacle, elles précipitent dans le désordre la société bourgeoise tout entière et menacent l'existence de la propriété bourgeoise. » Karl Marx : Le manifeste du Parti Communiste.

[8] Du moins sur le plan économique. Sur le plan politique, les nouvelles règles de prise de décision à la majorité qualifiée, l’intronisation d’un « politique étrangère » européenne et la référence explicite à l’OTAN, font la part belle à la majorité atlantiste des pays membre, et place un peu plus l’Union « européenne » dans l’orbite des États-Unis…

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