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30 octobre 2006

La famille et l'action politique

Le 24 octobre 2006, les trois "candidats à la candidature" socialistes tenaient leur deuxième débat sur la Chaîne Parlementaire. Rien d'historique dans cet épisode, mais il nous fournit trois phrases qui résument le libéralisme culturel en matière de famille.

Fabius : « la droite défend LA famille, la gauche défend LES familles »,

Royal : « il faut instaurer un soutien familial pour les parents dépassés » (à propos de la déstructuration des familles dans les banlieues »,

Strauss-Kahn : « le mariage est seulement un acte d’amour entre deux personnes » (à propos de mariage homosexuel).

La famille ne se prête guère aux réformes spectaculaires, et beaucoup considèrent cette question comme marginale. Un « sujet de société » agité comme un chiffon rouge pour nous détourner d'enjeux plus décisifs. Il s’agit bien entendu souvent de cela. Mais la lutte des classes se joue parfois sur des terrains inattendus. La famille est de facto la figure de base du lien social. Le prolétariat (en termes modernes : la grande masse des salariés) n’a que cette solidarité sociale pour affronter l’existence.

1. La destruction de la famille

Conjugalité, filiation, mais aussi alliance des belles-familles : l’aveugle croyance selon laquelle l’argent peut intégralement « libérer » des solidarités sociales a corrodé ces liens familiaux. À mesure que la tentation marchande stimulait les défections des solidarités coutumières, le fardeau de ces dernières s’alourdissait en proportion de la probabilité qu’elles ne soient plus payées de retour. De proche en proche, la famille s’est recroquevillée autour du noyau conjugal, et ce dernier s’est fragilisé au point que le mariage lui-même semble désormais inadapté à la nouvelle norme de précarité sentimentale (de même que le CDI est inadapté à la nouvelle norme de précarité professionnelle).

Réduire le mariage à un « acte d’amour », c’est avaliser la désuétude de tout ce qu’il est d’autre : engagement, alliance de deux familles, protection des conjoints et des enfants. Le tout venant des politiques récentes s’inspire de cet utilitarisme radical de nos oligarques : PACS[1], facilitation du divorce, etc.[2]. Sur le libre marché du sexe et du sentiment, les plus fortunés, les mieux placés dans les réseaux de cooptation, accessoirement les mieux doté en « sex appeal », tireront leur épingle du jeu.

Le manifeste communiste affirmait en 1848 : « La bourgeoisie a déchiré le voile de sentimentalité qui recouvrait les relations de famille et les a réduites à n'être que de simples rapports d'argent. » Voilà ce que réalise aujourd'hui de nouveau, et à une échelle sans précédent, le néocapitalisme mondialisé. Écoutons encore Marx – non pas l’icône niaise qu’en ont fait les « marxistes » domestiqués, mais le vrai Marx brossant le tableau quasi-définitif de l’ère du totalitarisme marchand : « La bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de production, ce qui veut dire les rapports de production, c’est-à-dire l'ensemble des rapports sociaux. Le maintien sans changement de l'ancien mode de production était, au contraire, pour toutes les classes industrielles antérieures, la condition première de leur existence. Ce bouleversement continuel de la production, ce constant ébranlement de tout le système social, cette agitation et cette insécurité perpétuelles distinguent l'époque bourgeoise de toutes les précédentes. Tous les rapports sociaux, figés et couverts de rouille, avec leur cortège de conceptions et d'idées antiques et vénérables, se dissolvent; ceux qui les remplacent vieillissent avant d'avoir pu s'ossifier. Tout ce qui avait solidité et permanence s'en va en fumée, tout ce qui était sacré est profané, et les hommes sont forcés enfin d'envisager leurs conditions d'existence et leurs rapports réciproques avec des yeux désabusés. »

Deux siècles de capitalisme ont été l’histoire d’opiniâtres métastases du capital pour étendre à chaque parcelle de l’existence humaine la course désespérée aux substituts marchands de la vie sociale, mais aussi l’histoire de la non moins opiniâtre résistance des exploités pour restaurer les formes de solidarité que leur refusait la logique économique.  Reconstruction de la famille ouvrière au début du XXe siècle, conquêtes de la Sécurité Sociale et d’une certaine sécurité de l’emploi par la suite. Voici très précisément ce que détruit à nouveau le tsunami capitaliste qui déferle depuis trente ans.

2. Le nihilisme familial contre le peuple.

Les victimes du nihilisme familial sont évidemment les plus démunis par ailleurs – d’emploi, de revenu, de capital social en général. Les droits et obligations familiaux sont indépendants du statut de chacun, la solidarité est due par cela seul qu’on occupe une position dans la parenté : enfant, parent, frère/sœur, cousin, beau-parent, etc. Son réseau protège de la pauvreté absolue et de l’exclusion sociale, il épaule les parents en difficulté et encadre les jeunes dans un contrôle social puissant. Royal avait raison de diagnostiquer dans la crise familiale l’une des origines de la « racaillerie » des banlieues. Mais son formatage à la pensée unique lui interdisait de proposer d’autre solution qu’un « soutien familial » à grand renfort d’éducateurs et d’assistantes sociales – c'est-à-dire que compenser la déshérence familiale par un supplément d’encadrement administratif. « Solution » qui évidemment aggrave le mal : multiplier les sources d’autorité – qui plus est, salariée et impersonnelle - revient à évincer ce qui reste d’encadrement familial et à faire prospérer les semi-délinquants revendicatifs que produit le mélange détonnant de l’ultralibéralisme et de l’assistanat[3].

Défendre « les familles » plutôt que « la famille », comme le revendiquait Fabius, revient à laisser s’aggraver l’implosion familiale tout en saupoudrant les « aides » de toutes sortes qui, dans le meilleur des cas, ne soignent que les symptômes. Le « progrès » n’est pas – n’a jamais été – la précarité sentimentale et relationnelle généralisée. Durant des millénaires les diverses formes de famille ont assuré tant bien que mal l’intégration sociale du plus grand nombre ; tandis que les phases de dissolution familiale, comme celle qui accompagna la condition ouvrière du début du XIXe siècle, ont toujours été synonymes de détresse et de misère.

Ce qui a obscurcit la conscience de cette réalité profonde, c'est le coup de force bourgeois soixante-huitard visant à faire passer la destruction de la famille en général (c'est à dire de toute forme de famille, au profit de rapport marchands ou d'échanges érotiques sans lendemain) pour une lutte pour la "libération" des jeunes et des femmes - dont statut  posait alors bel et bien problème. Moyennant quoi les uns et les autres sont passé du joug de la famille patriarcale à celui du marché.

Pour ces raisons, la lutte pour LA famille est indissociable du combat d’émancipation sociale. Emploi, Famille, Nation : telle est le triptyque de la résistance sociale aujourd'hui[4].

3. Agir pour la famille

Il est grand temps de s'émanciper du terrorisme intellectuel qui tente de faire passer pour "réactionnaire" la résistance populaire, en matière familiale comme en d'autres. La question familiale est un terrain de lutte politique que le mouvement social a déserté, et si nous voulons bâtir une véritable alternative doctrinale au libéralisme, il faut réinvestir ce terrain. La famille n’est pas le modèle familial d’il y a 50 ans, qui n'en représente qu'une modalité historiquement datée. Comme nous l’avons montré plus haut, elle est le réseau d’intégration et de solidarité qui relie l’individu à la société. Ses formes sont variables ; ce qui est intangible c’est la définition de solidarités impératives, propres à stabiliser et à protéger les individus[5].

Quelques remarques préliminaires :

-    La vocation d’un programme politique n’est pas de réécrire les mœurs, sous peine d’être dépourvu d’application ou contraint à la surenchère policière pour s’inscrire dans les apparences. Dans les deux cas, l’objectif fixé ne serait pas atteint, puisque la société ne s’approprierait pas les règles de solidarité espérées.

-    La destruction est plus facile que la construction. L’oligarchie se contente de saper la fragile organisation sociale que constituait la famille, en facilitant les comportements de « passagers clandestins[6] ». Divorces à la carte, PACS, affaiblissement de l’autorité parentale, etc. : les « politiques de la famille » depuis 30 ans se sont réduites à cette destruction méthodique des contrôles sociaux sans lesquels l’institution familiale se dégrade insidieusement. Comment respecter des contraintes quand tout est fait pour faciliter l’ « émancipation » et que l’on sait qu’en même temps les autres seront eux aussi incités à renier leurs engagements ?

-    En matière de famille comme d’emploi et de sécurité sociale, la première politique est la résistance[7] : freiner les contre-réformes à l’œuvre par les moyens à notre portée : bataille des idées, vote, manifestations.

Quelles  mesures républicaines pour restaurer les liens familiaux ?

Ni retour au passé, ni abandon au marché : dessiner un autre avenir. Les suggestions qui suivent ne constituent que l’amorce d’une réflexion.

Restauration symbolique :

-     redonner une certaine solennité au mariage, union de deux familles dans la perspective d’en fonder une troisième. Les religions organisent à juste titre de telles cérémonies, mais leurs divisions et leur inadaptation chronique à la modernité limitent leur influence et leur portée. Comment coupler une cérémonie laïque unifiante avec les diverses formes de mariage religieux ?

-     Corollairement : "dramatiser" le divorce, ce qui serait le pendant de la solennité retrouvée du mariage. Conseil de famille ( ?), procédures conciliatoires, etc. ;

Incitations matérielles :

- développer les incitations d’ordre fiscal ou successoral, voire certaines aides sociales spécifiques (aides au logement…) ;

-    renforcement des aides pour l’éducation de l’enfant. Les congés et la rémunération parentaux sont une solution préférable à la multiplication des crèches qui doivent permettre de concilier ses enfants avec l’emploi, mais ne pas inciter davantage à reporter les tâches familiales sur la collectivité.

- Remise à plat des règles applicables en cas de divorce : pensions alimentaires, garde des enfants[8]

Facilitation des liens familiaux :

-     facilités pour le regroupement géographique des familles élargies, qui devraient être intégrées à la politique du logement[9], priorité pour un conjoint pour obtenir un emploi à proximité de l’autre ;

-     Une prise en charge accrue des enfants par les réseaux familiaux eux-mêmes suppose le regroupement des familles élargies, déjà évoqué, et la réactivation de la vie de quartier, de manière à mutualiser les tâches parentales.



[1] Nous critiquons ici l’instauration d’un « mariage jetable », la question de la reconnaissance des couples homosexuels relève d’un autre débat.

[2] Une exception : la loi inspirée par Ségolène Royal, pour une fois bien inspirée, attribuant un congé rémunéré (mais hélas pas obligatoire) aux pères lors de la naissance de leurs enfants.

[3] Au nom des cas de maltraitance ou de démissions parentales bien réelles, mais a priori exceptionnelles, la surenchère du « travail social » revient à discréditer les parents aux yeux des enfants, à contrebalancer leur autorité, et finalement à les conduire justement à ce qui servait de prétexte à cet interventionnisme social : le fatalisme et la démission. On peut comprendre que des services administratifs pallient en dernier recours les effets de la dilution du contrôle social. Mais la généralisation de cette « solution » d’urgence va à l’encontre de la reconstitution des solidarités sociales : famille, collègues, voisins, qui seule constituerait une véritable intégration. À défaut, le travail social ne fait que reproduire le tête-à-tête bourgeois entre « l’Individu » isolé, anomique, oscillant du désespoir à la révolte, et « la Société », personnifiée par l’assistante sociale, le marché, la police – chargés de domestiquer ce délinquant en puissance.

[4] Le détournement de ces idéaux au cours de l’histoire n’est pas un argument contre eux. À ce compte nul programme n’échapperait au baiser empoisonné de ses ennemis. Hier comme aujourd’hui, des ennemis du plein emploi, de la famille, de la Nation, de la Liberté ou de la Démocratie, en brandiront les symboles pour mieux les affaiblir et brouiller les esprits.  Le vice a besoin des oripeaux de la vertu pour se camoufler. Et la pensée réactionnaire renvoie à ces impostures pour mieux combattre les originaux (cf. Hirschman : Deux siècles de rhétorique réactionnaire). Cela mérite-t-il d’autre commentaire ?

[5] De ce point de vue, le mariage homosexuel (puisque c’est le sujet à la mode) n’est pas forcément aberrant, dans la mesure où il remplirait ces conditions.  Mais est-ce le cas ? Les groupes qui promeuvent aujourd'hui le mariage gay s’étaient plutôt distingués dans le passé par leur haine de toute forme de famille et de mariage… s’agit-il de ménager un espace d’intégration de certains homosexuels dans le modèle familial (ce qui serait certainement positif), ou au contraire d’une brèche de plus pour dissoudre ce modèle dans les « libres » marchés du sexe et de l’adoption ?

[6] Le passager clandestin est celui dont le comportement rend impossible un dispositif social auquel il a pourtant lui-même intérêt. Par exemple : chacun peut individuellement trouver intérêt à divorcer à un moment donné, mais en même temps il est une victime potentielle de l’insécurité familiale qui résulte de la généralisation du divorce à la carte.

Il ne s’ensuit évidemment pas que le divorce doive être prohibé, mais les lois qui l’encadrent devraient faire en sorte d’en délimiter le champs d’application, et non de le faciliter voire d’y inciter par de sordides calculs de pension alimentaire.

[7] Cela mérite d’être précisé car la famille est sans doute le domaine où la pensée unique libérale-libertaire est la plus prégnante. Nous sommes nous même prisonniers d'un univers de précarité relationnelle où les contraintes apparaissent d’autant plus lourdes qu’elles risquent de ne plus être payées de retour. Ce faisant, entraînés par le mælstrom du néocapitalisme, nous régressons à notre corps défendant vers un état d’anomie désespérante dont le moindre mal n’est pas de nous aveugler sur les conditions d’une future resocialisation.

[8] Il est paradoxal qu’une procédure destinée à rompre les liens familiaux entre les conjoints aboutissent souvent à charge l’un d’entre eux d’une dette viagère vis-à-vis de l’autre ! Le droit actuel est l’héritage d’une époque où la femme était réputée sans ressource propre, mais ne convient manifestement plus dans sa généralité à une époque où l’activité professionnelle est la règle. Quant aux enfants, il est là aussi paradoxal de les confier préférentiellement à leur mère tout en proclamant par ailleurs la confusion des statuts sexuels. Cette incohérence dénote un parti-pris plus anti-familial que véritablement féministe…

[9] Aujourd'hui les rapports familiaux n’entrent pas en compte pour l’attribution de logement HLM, alors que le regroupement d’une parenté dans un même immeuble ou un même quartier faciliterait l’entraide, l’éducation des enfants et plus généralement l’appropriation de l’espace (sans doute brûlerait-on moins facilement la voiture du cousin que celle de l’inconnu de l’immeuble d’en face).

11:23 Publié dans Société | Lien permanent | Commentaires (1)