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14 décembre 2008

De l’État-Providence à l’État social

La critique des conséquences du néolibéralisme semble aujourd'hui largement partagée. Mais elle se cantonne au terrain revendicatif, à la résistance contre tel ou tel plan de licenciement, telle ou telle réforme réactionnaire (retraites, sécu…), tel ou tel symptôme de la pourriture sociale (SDF, « banlieues »). Elle reste extraordinairement timide quant au fond, tant le consensus est puissant sur les prémices de la « science économique » dominante, et par là même fournit rarement les bases d’une politique alternative. La seule exception provient des vestiges de l’extrême-gauche, hélas stérilisée par son incapacité sectaire à dépasser les dogmes « marxistes »[1], et en particulier sa totale impuissance à définir le « socialisme » dont l’invocation lui tient lieu de projet politique.

Or qu’est-ce qu’être « socialiste », ou tout simplement républicain (au sens que nous donnons à ce terme) en matière « économique » aujourd'hui ? Méfions-nous du radicalisme verbal (« détruire le capitalisme », « révolution ») qui ne s’excite sur les moyens que pour faire oublier son silence sur les fins. La logorrhée politique ne vaut pas un véritable projet, et si l’on doit tirer un bilan de l’échec du léninisme, c’est bien celui de l’absence d’une alternative réelle derrière la façade révolutionnaire – jusqu’à ce que les petits inquisiteurs de la pureté marxiste-léniniste se convertissent en l’espace d’une « perestroïka » en capitalistes maffieux de la pire espèce.

La question posée au mouvement social n’est donc pas d’imaginer des « mondes nouveaux » clés en mains[2], mais de concevoir des réformes praticables du monde réellement existant. C’est à ce dernier critère que se mesure l’ambition d’un programme.

Nos réflexions s’ouvriront par une critique des principes de l’idéologie économique, puis nous illustrerons notre démarche à partir de la question du travail et de l’emploi.

 

Sommaire :

Table des matières

I     Misère de l’économisme. 2

A.    L’économie : un champs non scientifique du savoir. 2

B.    La philosophie frustre des économistes. 3

C.    Rétablir la primauté du politique. 3

II     Au cœur des enjeux : travail et société. 4

A.    Le salariat au cœur de la citoyenneté. 4

B.    Comment instituer le plein emploi ?. 5

C.    Les conditions d’une économie politique alternative. 7

 

 

 

I     Misère de l’économisme

A.    L’économie : un champ non scientifique du savoir

 

L’économie, en tant que doctrine établie, constitue le cœur de la « Pensée Unique ».  Largement partagée est la croyance selon laquelle la « Science Économique » représenterait le noyau scientifique des sciences sociales, sanctifié par la modélisation et la mathématisation.

Or cette soi-disant « science » ne présente ni les vertus explicatives, ni prédictives, qui fonderaient sa prétention. La médecine, la physique ou même la météorologie ont produit des méthodes et des résultats validés par l’expérience et les techniques qu’elles sous-tendent. Rien de tel en économie, non qu’elle soit dépourvue d’auteurs brillants et de réflexions pertinentes, mais en raison d’une totale incapacité interne à sélectionner et accumuler des résultats. Dépourvue d’une méthode incontestée de validation de ses théories, l’économie (comme les autres sciences humaines) reste condamnée à l’éternel recommencement des effets de mode et des redécouvertes naïves d’auteurs oubliés. Bref, elle entasse les écrits et les écoles, les stratifie, mais ne construit pas de connaissance cumulative sur le mode d’une véritable science. Comme en philosophie, les auteurs les plus « archaïques » - Adam Smith, Ricardo, List ou Marx – nous apprennent autant ou plus que les derniers « spécialistes » à la mode. En affirmant cela, nous ne condamnons pas l’économie, ni aucune science humaine : nous ne faisons que renvoyer ses plus naïfs dévots à une modestie plus propice au débat.

Pourquoi les sciences humaines s’avèrent-elles incapables (en tant qu’institutions) de s’élever au statut de véritable « sciences »[3] ? L’explication première est que le succès d’une théorie (économique, sociologique…) tient moins aux résultats de l’expérience (quand elle est possible) qu’à son rapport aux intérêts en jeu. La théorie économique est principalement sélectionnée et diffusée par ceux qui dirigent l’économie, en fonction de leurs intérêts et surtout des besoins de la justification de leur pratique. Pour simplifier : il y a consensus ou à peu près sur les critères de validation d’un traitement médical, en revanche le résultat attendu de la diffusion et de l’application d’une théorie économique ne fait pas l’unanimité : il est lui-même objet d’un conflit d’intérêt qui  1) interdit toute appréciation commune des résultats et 2) génère des idéologies destinées à justifier, donc à travestir les enjeux, de pratiques sociales données. Par exemple, une théorie présentant favorablement le profit sera toujours valorisée et diffusée par ceux qui en bénéficient, quelle que soit sa validité expérimentale. De même l’utilitarisme vulgaire, philosophie implicite des économistes, constitue avant tout une apologie de la pratique marchande.

B.    La philosophie frustre des économistes

La « science économique » repose sur une tradition philosophique : l’utilitarisme. Elle l’interprète en considérant que le bonheur provient de la jouissance des choses. Abondance matérielle est synonyme de satisfaction, pourvu seulement que les individus soient libres de sélectionner les biens et services qui ont leur préférence. Maximiser la satisfaction sous contrainte de ressources, tel est le principe du bien-être selon la vulgate libérale[4]. Certains se sont essayés à réduire toutes les actions sociales à ce principe : amour, amitié, solidarité, générosité, confiance, etc. ne seraient que des marchés imparfaits qu’il reste à « libéraliser » pour les incorporer au modèle général.

Cette doctrine a sa cohérence, et aussi sa force de conviction : elle généralise la perception immédiate de chacun, l’enchaînement désir-acquisition-satisfaction que nous ressentons dans le cours de nos vies quotidiennes. D’où son succès populaire et surtout chez les demi-savants des facultés de sciences économiques, trop heureux d’acquérir une philosophie à bon marché, propice aux banalités pédantes et mathématisées.

Mais cette praxéologie sommaire ne résiste pas à une réflexion plus poussée sur l’organisation des sociétés humaines et l’intégration des individus en leur sein. L’utilitarisme des économistes[5] se résume à deux grossières fautes de raisonnement :

-           L’extrapolation des « lois » et concepts tirés d’un domaine particulier (le marché des biens et services, en l’occurrence) à tous les autres domaines de l’existence (travail, solidarité, famille, etc.) ;

-           La généralisation de règles partielles à l’ensemble du système, en particulier la croyance qu’on peut tirer de l’examen micro-économique ou micro-sociologique les règles de fonctionnement de l’ensemble (macroéconomique – macrosociologique).

Pourquoi cet avant-propos qui peut paraître bien abstrait ? Parce qu’il existe une puissante continuité entre ces prémices et les conclusions finales des économistes traditionnels. Pour eux l’économie est un domaine particulier, qui se réduit à la multiplication et la répartition optimale de biens individuels, définis par leur utilité, entre des agents économiques eux-aussi individuels et dotés de « préférences » sinon intangibles du moins exclues de l’analyse. Or ce sont très précisément ces présupposés que nous voulons au préalable rejeter.

C.    Rétablir la primauté du politique

L’économie est une activité sociale parmi d’autres, étroitement interdépendante avec les autres domaines de l’action sociale. Elle consiste à produire et distribuer des biens et services (produits du travail humain pour autrui), individuels ou collectifs, transitant par le marché ou non. Elle contribue à l’abondance matérielle, qui ne se confond pas avec le bonheur individuel ni collectif, même si elle peut y contribuer. Elle répartit les richesses selon des impératifs de reproduction élargie du capital et l’état des rapports de force sociaux, qui n’équivalent pas à l’intérêt collectif.

Le programme de la République Sociale n’est donc pas celui de la « meilleure gestion » d’une économie supposée autosuffisante. Il s’agit au contraire de ré-imbriquer l’économie dans les rapports sociaux. En d’autre terme, se fixer des objectifs politiques et leur conformer l’économie, le marché, etc. – ET JAMAIS L’INVERSE. Ce programme consiste en premier lieu à rétablir la hiérarchie des moyens et des fins[6].

En cela nous nous distinguons des utopies socialistes, planistes ou beveridgiennes du passé. Ces dernières se sont enfermées dans une vision unidimensionnelle du capitalisme, le refusant en bloc ou reportant leurs ambitions sur des corrections à la marge de ses conséquences sociales.

-     Le « socialisme » stalinien procédait à une confusion sommaire entre pouvoir social et propriété privée. D’où la prétention de dépasser le capitalisme par l’étatisation, et la reconstitution d’une classe dominante bureaucratique (devenue ensuite capitalo-mafieuse) dans la gestion de cette économie planifiée.

-     L’État-Providence se caractérise par la dichotomie d’un capitalisme inchangé d’un côté, et de l’autre un État-SAMU cherchant à réparer ses dégâts. Ce modèle fragile fonctionna tant bien que mal durant la phase « fordiste » du capitalisme, mais il s’érode depuis les années 70 sous les coups de boutoirs de la finance mondialisée.

La pensée unique d'aujourd'hui partage l’idée que l’économie produit les richesses et que la politique ne peut intervenir qu’après coup (avec des nuances, mais de second ordre, sur l’ampleur souhaitable de cette correction). Au contraire, notre réflexion se porte au cœur même du système socio-productif, pour créer les règles et les automatismes sociaux qui réduiraient les dégâts « collatéraux » du système et par là même le champ de l’État-Providence.

Pour faire court et concret, mentionnons : réduire les inégalités de revenus primaires plutôt que de redistribuer. Poser le droit à la santé et à la retraite comme incontournables plutôt que les laisser corrompre par la pression des assureurs et des laboratoires … Se fixer de véritables contraintes en matière de droit au logement plutôt que fluctuer entre bonnes paroles et procédures opaques… Interdire ou décourager les activités spéculatives plutôt que s’inquiéter après coup de leurs ravages sur les salaires et l’emploi…Tarir l’intérêt à polluer plutôt que de dépolluer… En finir avec le chômage plutôt que l’indemniser : c’est sur ce dernier enjeu que portera plus particulièrement la suite de cet article.

II     Au cœur des enjeux : travail et société

A.    Le salariat au cœur de la citoyenneté

Le travail est à la fois production de richesse et intégration de l'individu, auquel il fournit son statut, son domaine de réalisation de soi, son revenu et son réseau relationnel. On ne peut le considérer dès lors comme un « facteur de production » exclusivement. Ni sa « production » ni sa nécessité pour l’équilibre social ne relèvent de l’économie au sens étroit. Au-delà, il constitue le cœur de la citoyenneté. Face au raisonnement économiste, il convient d’inverser le raisonnement habituel : non pas ce demander si tel ou tel travail individuel est « rentable » mais comment faire en sorte qu’il le devienne, une fois posé l’impératif catégorique du plein emploi.

Le « marché du travail » (si tant est qu’il soit autre chose qu’une fiction commode) n’est pas à même de répondre à cette nécessité. La place du politique est de construire un dispositif social, un ensemble de règles et d’incitations, réalisant effectivement le droit au travail, tout en facilitant la motivation et le déplacement des travailleurs vers les tâches les plus adaptées (« allocation des ressources », en jargon économique).

Ce programme équivaut-il à la quadrature du cercle ? Probablement pas ; il heurte le « prêt à penser » mais nullement la logique. Il ne s’agit pas de bouleverser des « lois » de l’économie, mais tout simplement l’ordre des priorités. Les économistes jonglent avec aisance (si ce n’est toujours avec pertinence) avec les « contraintes » du monde réel ; ils décrivent les meilleurs ajustements face à une pénurie de matières premières, des anticipations défavorables, ou des « préférences » variables des consommateurs. Mais l’atavisme idéologique leur interdit d’incorporer le plein emploi au rang de ces « contraintes ».

Une exception doit être faite pour John Maynard Keynes, dont le principal apport à la compréhension du circuit économique ne réside pas dans les recettes techniciennes dont on abrutit les étudiants en sciences économiques, mais dans la démonstration que l’économie ne répond à aucun déterminisme univoque : c’est une science sociale, dont les « lois » sont par définitions relatives à une époque, une population et une orientation politique. Le chômage en particulier résulte du choix de privilégier la finance contre l’emploi et la production. La force de ce choix ne provient pas de « lois » atemporelles, mais du rapport de force du moment entre salariés, industriels et rentiers. Le plein emploi dépend d’une administration du crédit et de l’investissement ajustant la production à la main-d'œuvre disponible (et non de l’illusoire, et probablement insupportable, baisse des salaires et des charges préconisée par les libéraux).

Dans la logique du circuit keynésien, l’emploi est un choix politique – l’ « économie » par elle-même pouvant s’établir à des niveaux d’emploi très variables. Le sous-emploi discipline la main-d'œuvre et tire les salaires à la baisse ; du point de vue particulier (microéconomique) d’une entreprise capitaliste, il représente une situation favorable. Du point de vue de la société dans son ensemble, il constitue un fléau qui dégrade le lien social, contredit l’idéal égalitaire et la valorisation dominante du travail. À terme, il génère pauvreté, assistanat, prélèvements obligatoires superflus, travail clandestin et stagnation des salaires. Il renforce le travers structurel du capitalisme, qui est de générer des profits excessifs au détriment de la demande de biens de consommation, dont l’absence de perspective d’investissement « rentable » finit par déclencher la crise de surproduction.

Donc le plein emploi ne devrait pas être considéré comme un résultat des soi-disant « marchés », mais comme la pierre angulaire du système règlementaire et fiscal qui encadre les conditions de l’emploi.

B.    Comment instituer le plein emploi ?

Ces considérations très générales sont nécessaires pour aborder les propositions « techniques » qui sont contestables et relatives. Celles qui suivent nous paraissent cohérentes mais ne constituent pas un programme « clés en mains » dont l’élaboration ne saurait être que collective, et tributaire des rapports politiques, sociaux et des institutions héritées de l’histoire et des créations spontanées du mouvement social. Nous ne cherchons pas à reconstruire le monde en chambre, mais à explorer des pistes de réflexion.

-     Première piste : une gestion keynésienne de l’économie, c'est-à-dire reconnaissant à l’État la responsabilité absolue d’organiser le système financier et les finances publiques dans l’objectif du plein emploi (contrôle des taux d'intérêt, du déficit budgétaire[7] …). Ces considérations classiques de l’économie keynésiennes ne seront pas détaillées ici ; notons simplement qu’elles supposent la restauration de la compétence financière de l’État : gestion de la monnaie, contrôle des changes … donc une rupture significative avec les institutions économiques internationales (FMI, Union Européenne…) corrompues par l’ultralibéralisme[8].

-     Deuxième piste : déconnecter partiellement l’emploi de sa rentabilité pour l'entreprise. Pourquoi ? Parce que, comme nous l’avons dit, les effets de l’emploi vont au-delà de ce qu’il apporte ou coûte à l’entreprise[9]. Mieux vaut un salarié gagnant plus que ce qu’il produit qu’un chômeur ne produisant rien, dégradant sa force de travail, et participant à son corps défendant à la pourriture du lien social. En pratique, cela supposerait une fiscalité subventionnant l’emploi. Par exemple le remplacement des charges sociales et de l’impôt sur les sociétés par un impôt proportionnel à la valeur ajoutée brute (IPVAB), auquel serait retranché un montant forfaitaire par emploi. L’embauche de salariés peu productifs (générant une faible valeur ajoutée supplémentaire) serait ainsi « subventionnée ».

-           Troisième piste : en finir avec l’assistanat social-démocrate. Le système français d’allocations sous conditions de ressources est le plus détestable qui soit, car il pérennise l’exclusion, encourage le parasitisme, sanctionne le travail et fait proliférer une bureaucratie de « contrôleur sociaux » supposé corriger les tares de cette politique, et les aggravant en fait en déresponsabilisant encore plus les assistés[10]. La solution a déjà été évoquée par des auteurs d’horizon très différents, de l’ultralibéral Hayek jusqu’à l’extrême-gauche : le revenu universel d’existence (RUE). Chaque citoyen disposerait automatiquement d’un revenu de base, financé par la fiscalité, qui, à la différence des allocations actuelles serait totalement inconditionnel. Les tares du système actuel disparaîtraient, puisque ce RUE continuerait à être versé quels que soient les revenus complémentaires touchés : le salariat redeviendrait incitatif, sans effet de seuil, et le travail clandestin perdrait beaucoup de sa raison d’être. Ce RUE pourrait se substituer à la plupart des allocations existantes (RMI, allocations logement[11], etc.).

On nous objectera qu’un tel RUE serait perçu par une majorité de personnes n’en ayant nul besoin. Mais ces dernières, assujetties à l’impôt, en seraient également les payeurs. Et surtout il s’agirait alors d’un véritable droit et non d’une aumône avilissant ses bénéficiaires. Par ailleurs, en éliminant toute incitation à la fraude, il rendrait superflue la bureaucratie assistancielle chargée de vérifier le comportement d’insertion et l’absence de revenus complémentaires des actuels allocataires[12] .

Ainsi la régulation keynésienne de l’économie ajusterait la croissance économique du niveau de plein emploi, l’IPVAB inciterait les entreprises individuelles à maximiser leur main-d'œuvre tandis que le RUE assècherait les comportements parasitaires et tendraient à réintégrer le lumpen-prolétariat dans le salariat.

Cette politique devrait être complétée par un contrôle beaucoup plus rigoureux du respect du droit du travail (surveillance des heures supplémentaires[13] en particulier), une politique énergique de formation professionnelle se substituant aux actuels « stages en entreprise », simple prétextes à une surexploitation éhontée des jeunes salariés[14]. Enfin l’emploi précaire pourrait être combattu par une réglementation nouvelle de l’intérim, donnant à ces salariés un statut et un revenu stable moyennant une mobilité géographique et professionnelle forte.

Une telle régulation devrait réduire significativement les inégalités de revenus – en éliminant celles qui résultent de l’instabilité de l’emploi, et en améliorant la marge de négociation des salariés dans les entreprises. D’où une propension à consommer plus forte et plus régulière, qui contribuerait à stabiliser l’économie.

C.    Les conditions d’une économie politique alternative

Ces indications restent à dessein sommaires : nous ne somme pas en mesure de détailler une régulation économique alternative, comme s’il s’agissait d’un simple problème d’ingénierie. En revanche nous affirmons que le rétablissement du plein emploi ne constitue pas une difficulté théorique, mais une pure question de choix politique.

Les ultralibéraux prétendront qu’une telle politique, en enserrant les entreprises dans des règlementations contraignantes, tendrait à paralyser l’initiative économique et dégrader la « compétitivité » de l’économie. Écartons cette objection : il ne s’agit pas d’assécher le profit comme motivation de l'entreprise, mais de déplacer les contraintes en fonction desquelles se déploie le capitalisme. Privées du filon de la stagnation des salaires ou du débauchage périodique de la main-d'œuvre, les entreprises concentreraient leur activité sur le véritable fondement de la création de richesse à long terme : l’accumulation du capital et l’incorporation du progrès technique. Il n’existe aucune corrélation historique entre le « bridage » du capitalisme et sa stagnation, bien au contraire : réglementation maximum et croissance maximum ont coïncidées durant les « Trente Glorieuses ». Quant au problème de la « compétitivité » des économies nationales, il est créé de toute pièce par les politiques artificielles d’unification monétaire ou de surévaluation des monnaies. Dans un système de changes flexibles[15] (ou la valeur des devises se fixe en fonction d’un marché des changes relativement libre), la « perte de compétitivité » d’une économie nationale entraîne la dépréciation de sa monnaie ; ses prix à l’exportation diminuent donc jusqu’à ce qu’une quantité suffisante de produit soit à nouveau exportable et rééquilibre la balance commerciale. Une nation pratiquant l’impératif de plein emploi que nous avons défini ne serait donc ni plus ni moins « compétitive » qu’une autre.

Cela ne signifie pas que nos propositions seraient « faciles » à mettre en œuvre, mais il s’agit de bien identifier l’origine de la difficulté : non pas de soi-disant « lois » économiques, mais la lutte des classes. Le pouvoir social de la bourgeoisie financière est proportionnel à l’instabilité de l’emploi, au rationnement artificiel du crédit à la production et à la déréglementation qui lui permet de reporter les risques de l’initiative économique sur les salariés. Pour cette raison, les solutions qui précèdent sont et seront repoussées avec horreur par l’establishment et tous ceux qui confondent en toute bonne foi leur intérêt de classe avec les lois de la nature. Les mêmes n’hésiteront pas à mettre en œuvre tous leurs moyens financiers contre le changement social, comme ils en font régulièrement la démonstration (cf. actuellement l’acharnement mis à déstabiliser Hugo Chavez au Venezuela…) ou à fuir le pays comme les émigrés de Coblence (mais ces derniers ne pouvaient emporter leurs domaines fonciers, alors que les capitaux sont autrement volatiles).

Tel est le défi de la nouvelle étape de l’impérialisme et du mouvement social : recréer un rapport de force qui rende possible le choix démocratique. Dans le passé, l’histoire n’a avancé que dans le fracas des guerres et des révolutions, ou la panique des grandes crises économiques. Et l’incontrôlable tourbillon du néo-capitalisme, la pulvérisation des institutions qui avaient autorisé la prospérité de l’après-guerre, risquent fort de nous ramener vers ces troubles périodes[16].

 



[1] Distinguons bien le marxisme en tant que démarche intellectuelle et scientifique, qui fut et demeure fécond pour la pensée critique, et le marxisme ossifié dans les organisations politiques ou même des courants universitaires, qui s’apparente plus à la glose sur des textes sacrés qu’à l’ « analyse concrète de situations concrètes ». Rappelons la déclaration de Marx : « Je ne suis pas marxiste ! ».

[2] Pour en revenir à Marx, le matérialisme historique nous montre justement que la pensée d’une époque est bornée par ses conditions d’existence. C’est la praxis et non la construction intellectuelle de la « Cité idéale » qui crée l’avenir. L’utopisme n’est pas révolutionnaire, car il est dépourvu de solution de continuité avec la pratique sociale. Comme le Paradis, il peut servir à rassurer les croyants, mais jamais à changer le Monde.

[3] Il s’agit d’un problème institutionnel et non d’une fatalité logique ou intellectuelle : l’organisation des sociétés et de la production est certainement appréhendable par des méthodes scientifiques adaptées. Mais il manque les institutions humaines qui produiraient cette science sur un mode cumulatif, c'est-à-dire auraient pour logique interne d’établir des propositions scientifiques (validées par l’expérience) et d’éliminer les fantaisies idéologiques.

[4] Cet « utilitarisme » n’est que la caricature de l’utilitarisme philosophique développé par Hume, Smith ou Bentham, dont la conception du « bonheur » est beaucoup plus riche que celle de la tradition néoclassique.

[5] Par « économistes » nous ne désignons pas ici la profession dans son ensemble, mais la majorité de ses membres qui prétendent ériger le « libre marché » et la propriété privée sans limite en « lois » scientifiques.

[6] Il faut réhabiliter les « y a qu’à… » abondamment décriés durant les années d’hégémonie de la pensée ultralibérale. Évidemment, tout n’est pas possible et surtout pas n’importe comment, mais le propre du politique est de fixer les objectifs. A l’intendance de suivre.

[7] L’ampleur des variations du solde des finances publiques pourrait même être considérablement et avantageusement accrue  en élargissant la tolérance de déficits conjoncturels à la Sécurité Sociale, dont l’équilibre financier devrait être apprécié sur 5 ou 10 ans et non année par année. Pour stabiliser la demande globale adressée aux entreprises, il est souhaitable que les aléas de la croissance qui affectent les recettes ne se répercutent pas sur les dépenses publiques et sociales.

[8] Peut-être des opportunités de réformes de ces institutions apparaîtront-elles, mais ce serait renoncer à tout changement réel que d’attendre cette hypothétique transformation sans mettre en œuvre des politiques nationales de substitutions. Idem pour l’ « Europe ». L’ »autre Europe » que l’on évoque complaisamment « à gauche de la gauche » pourrait sans doute constituer une meilleure solution que des politiques nationales. Mais que faire face à l’ »Europe » réellement existante et totalement ultralibérale, sinon s’en protéger en attendant mieux ?

[9] Le raisonnement des économistes ultralibéraux s’arrête à la comparaison de la  productivité et coût salarial du « dernier travailleur embauché », en oubliant que dans notre société le chômeur représente inévitablement un coût pour la société dans son ensemble. Ne pas l’embaucher revient à « expulser » ce coût de l’entreprise et à le reporter sur la collectivité. Dans l’opération, la dite collectivité se prive de l’apport (même modeste) du travail de ce salarié, et compromet sa contribution à long terme, dans la mesure où la marginalisation nuit à l’ « employabilité » future.

[10] La « gauche » répugne à reconnaître les tares de ce système assistanciel de crainte de renforcer la critique ultralibérale. Dans une logique de surenchère, elle revendique au contraire la multiplication et l’augmentation de ces aides, au risque de s’aliéner à juste titre les ouvriers et employés, laissés pour compte du compromis historique « compassionnel » entre bourgeoisie financière et lumpen-prolétariat.

[11] Le logement se situe au cœur de la dynamique inégalitaire, car non seulement son défaut entraîne des conséquences en chaîne sur la socialisation des individus (emploi, scolarisation, etc.) mais son attribution échappe aux critères marchands purs pour se rapprocher d’une distribution « statutaire » : il ne suffit pas d’être en mesure de payer un loyer pour obtenir un logement. Un patronyme « exotique » ou un emploi supposé instable (entre autres) suffisent à justifier le refus d’un propriétaire. L’égalité des citoyens dans ce domaine en particulier justifie une politique publique forte. Le loyer pourrait être prélevé à la source sur le RUE, supprimant par là même les risques d’impayés. Moyennant quoi le refus d’accepter tel ou tel locataire serait effectivement sanctionné. Par ailleurs, la réalité du droit au logement permettrait de supprimer les « squats » ou maintiens abusifs des locataires, réduisant ainsi les risques inhérents à l’investissement immobilier. Paradoxalement (pour les libéraux dogmatiques) un contrôle public beaucoup plus strict de ce secteur y créerait les conditions d’un marché efficient, interdit par le libéralisme aveugle d'aujourd'hui !

[12] Certes, il serait dès lors possible de survivre sans travailler… mais n’est-ce pas (et heureusement !) déjà le cas ? En revanche la sortie de cette situation deviendrait beaucoup plus facile…

[13] I l ne s’agirait pas d’interdire les heures supplémentaires, mais de combattre effectivement le fléau des heures supplémentaires non payées, et de leur affecter un coût très supérieur pour l'entreprise à celui des heures normales, de manière à en limiter l’usage aux conjonctures exceptionnelles.

[14] Non seulement ces stages permettent à nombre d’entreprises d’utiliser ces travailleurs sans bourse délier, mais de plus ils concurrencent les vrais emplois, contribuant ainsi à dégrader la condition salariale dans son ensemble.

[15] Le danger des changes flexibles (qui régissent par exemple aujourd'hui les rapports de l’Euro, du Yen et du Dollar) provient des mouvements spéculatifs, qui exacerbent les variations du taux de change et le déconnectent de ses déterminants commerciaux. Il s’agirait donc de filtrer les opérations financières, par exemple en les taxant de sorte de réduire l’incitation à des opérations spéculatives (Taxe Tobin). Plus généralement, accroître les difficultés aux opérations (financières ou commerciales) internationales n’empêcherait que les moins utiles et les plus déstabilisantes d’entre elles. Et cela faciliterait in fine les échanges commerciaux véritables qui sont beaucoup plus perturbés par les mouvements intempestifs de capitaux que par les politiques que nous préconisons.

[16] « Quelques cyniques, ayant suivi le raisonnement jusqu'à ce point concluront que seule une guerre peut mettre fin ne crise majeure. Jusqu'à présent, en effet, il n'y a que la guerre que les gouvernements ont jugée respectable de financer, à grande échelle, par l'emprunt. En temps de paix, timides, timorés, hésitants, manquant de persévérance et de détermination, ils pensent qu'un emprunt n'est qu'une dette, et non un moyen de transformer en actifs utiles un surplus de ressources qui autrement serait gaspillé. J'espère que le gouvernement de la Grande Bretagne fera la preuve que l'on peut être énergique même dans les tâches pacifiques. Il ne devrait pas être difficile de comprendre que 100 000 maisons constituent un capital national et 1 million de chômeurs une charge pour la nation. » écrivait en 1933 John Maynard KEYNES (« Les moyens de restaurer la prospérité », in : La pauvreté dans l’abondance, Gallimard 2002 p. 185).

Hélas contrairement à ce souhait de Keynes seule la Seconde Guerre Mondiale permit le changement de régulation du capitalisme.

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