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02 janvier 2009

La crise du capitalisme spéculatif (II) : Anatomie de la Crise

 

 

 

Revenir à la première partie

La crise qui s’amplifie depuis 2007 met en lumière l’extravagant enchevêtrement de dettes et de spéculation qui soutenait la croissance de la phase révolue. Tout l’enjeu des semaines actuelles est de savoir si les politiques publiques réussiront à différer durablement l’effondrement du château de cartes.

La valeur des actions du CAC 40 avait été multipliée par 2.2 du plus bas de 2003 au plus haut de 2007. Progression « modeste » dans l’histoire des bulles, et dont l’éclatement ne paraît pas exceptionnel dans l’histoire boursière. Mais le cœur de la finance s’était déplacé vers d’autres marchés, plus opaques et encore moins réglementés. D’où une crise sans précédent. Souvent comparée à la crise de 29, la crise de 2008-09 s’en distingue toutefois par plusieurs traits : d’abord, une diffusion beaucoup plus rapide à l’ensemble de la planète, qui compromet l’ensemble de la circulation monétaire mondiale. Ensuite un volume vertigineux de promesses de payer, qui se comptent désormais en trillions voir en trilliards de dollars. Enfin une réaction rapide et massive des pouvoirs publics qui inondent les grandes institutions financières de liquidités et engagent des plans massifs de relance de l’activité aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en Chine.

Examinons les mécanismes de cette crise, avant d’en extrapoler la dynamique.

I. Les quatre bulles

A. Les subprimes

La crise des subprimes est la plus médiatisée, ce qui ne signifie pas forcément la mieux comprise. Pour prolonger la bulle spéculative sur l’immobilier américain, les banques ont recouru à des crédits de plus en plus risqués, en termes de durée comme de solvabilité des emprunteurs. Les prêteurs se croyaient pourtant à l’abri des défauts de paiement, puisque la hausse des prix permettait de « se payer » sur la revente du logement – quitte à ruiner l’emprunteur. La bulle immobilière se présente donc en partie comme une spéculation entre où les banques sont les principaux opérateurs, par ménages interposés. On retrouve le schéma typique d’une bulle, où la hausse des prix attire sans cesse de nouvelles mises qui elles-mêmes produisent cette hausse des prix – jusqu’au moment toutefois où le ralentissement du crédit nouveau déclenche un cycle de baisse qui entraîne des pertes croissantes dans le système bancaire, met en évidence la fragilité de l’ensemble des créances et débouche in fine sur un blocage du crédit et des faillites en chaîne.

B. La titrisation

La titrisation est le « nouveau » mécanisme financier qui a stimulé l’aventurisme bancaire. Développée depuis les années 80 aux États-Unis et ensuite dans les autres pays capitalistes développés, la titrisation consiste à autoriser les banques à revendre à d’autres agents les créances ouvertes par leurs opérations de crédit. En principe, il ne s’agissait que de permettre aux banques de réduire leur exposition au risque tout en ouvrant un nouveau compartiment au marché financier. En réalité l’afflux de nouveaux titres négociables a nourri endettement et spéculation, et démultiplié et généralisé les risques :

· la perspective de se défaire de leurs créances a encouragé les banques à consentir des prêts de plus en plus risqués,

· La revente des créances a entraîné une déperdition considérable d’information, nombre de détenteurs ignorant purement et simplement le risque attaché à leurs actifs, d’où une survalorisation de ces créances,

· Au lieu de se concentrer sur les banques engagées dans le crédit immobilier, les créances douteuses ont littéralement imprégné tout le système financier.

De plus, banques et compagnies d’assurance sont étroitement solidarisées par les engagements croisés qui les lient. Le crédit interbancaire est indispensable à la circulation des liquidités et repose sur la confiance mutuelle, elle-même fondée sur la solidité de bilans totalement faussés par l’accumulation de titres inévaluables. De même, le risque couvert par les compagnies d’assurance était vraisemblablement sous-évalué en raison de l’opacité du marché. Mais surtout il ne s’agissait que d’un risque microéconomique, le risque systémique n’était pas couvert. De sorte que l’éclatement de la crise s’est traduit par la faillite virtuelle de l’ensemble des assurances, et par là même des assurés, y compris ceux qui n’étaient pas victimes de défauts de paiement mais se retrouvaient « à découvert » en raison de l’insolvabilité de leur assurance.

C. La bulle des produits dérivés

Les « produits dérivés » se présentaient justement comme une « révolution du marché » dans ce domaine de l’assurance. Cette géniale « innovation » n’est autre qu’un pari sur l’évolution d’un actif ou d’un indice. Au-delà d’un foisonnement de formes et de techniques à la mesure du gigantisme de ce « monde parallèle », il s’agit toujours de fournir aux acteurs financiers une « assurance » contre un évènement futur. Par exemple, acheter la certitude d’une revente de titres à un niveau donné pour le cas où leur prix de marché plongerait au dessous de ce seuil. Ou une promesse de prime en cas de sécheresse, de guerre, ou de tout autre évènement entraînant un risque pour l’acheteur, qui le transfère ainsi au vendeur…  Ces « produits dérivés » se présentent comme une sorte d’assurance titrisée, on achète des « garanties » contre tout et n’importe quoi pourvu que se présente un vendeur, c'est-à-dire un spéculateur jouant sur la non-réalisation du risque. Pour ce dernier, l’opération est hautement lucrative - tant que son appréciation du risque reste en moyenne conforme à sa fréquence de réalisation.

Comme les « subprimes », les « put » et les « call » passent de main en main, à des prix variant avec les humeurs du marché… Ces titres se prêtent donc à de remarquables « bulles dans la bulle ».

Du côté des émetteurs, la solvabilité est-elle garantie ? En théorie oui, dans la limite d’un contrôle prudentiel dangereusement relâché par l’opacité générale du marché. Mais les escrocs ou demi-escrocs ne sont qu’une part mineure du problème, qui réside dans le risque systémique.

Ce risque systémique est celui d’un collapsus général du marché – précisément celui qui s’est produit cette année (2008). Les positions reposent sur l’estimation d’un risque spécifique, c'est-à-dire dont la fréquence est connue dans l’état normal des affaires. Par exemple l’on peut évaluer la probabilité d’une canicule à régime climatique donné[1]. Mais ce modèle devient obsolète en cas de basculement général du climat. De même l’on peut assurer les défauts de paiement dans la mesure où ils représentent une fraction référencée de l’ensemble des opérations. La faillite d’un débiteur, la variation intempestive d’un prix sont assurables. Pas l’état de faillite simultané de la plupart des débiteurs, ou de brutaux mouvements d’inflation ou de déflation. En pareil cas, et donc aujourd’hui, la plupart des promesses qui sont la « substance » de ces marchés sont devenues irréalisables.

Ces promesses n’ont pas constitué de création monétaire ex ante. Les émetteurs se sont seulement engagés à trouver les fonds nécessaires au cas où. En revanche la réalisation simultanée des risques contraint à un reflux massif vers les créanciers : quelques trillions de dollars d’engagements, qui n’ont jamais réellement circulé mais qui devraient en théorie apparaître au moment même où les conditions d’accès à la liquidité se durcissent comme jamais…

Comme toujours, la ruine des débiteurs entraîne celle des créanciers. La valeur des « options » s’effondre à mesure que le doute s’installe sur la réalisation future de leurs engagements, et avec elle le bilan de leurs détenteurs. Les « assurés » s’aperçoivent que leur garantie est inopérante. Mise à nu, leur situation se révèle pour ce qu’elle est depuis le début : à l’actif des titres « pourris », au passif des engagements fermes[2]. Comment obtenir du crédit frais en de telles circonstances ?

D’autant que c’était aussi avant la crise que ces produits dérivés, comme la titrisation, avaient été pernicieux. L’illusion d’être « couverts » a incité les agents à multiplier les prises de risques inconsidérées et c’est vulnérabilité du système qui s’est encore démultipliée.

D. Les paiements internationaux

La crise des paiements internationaux n’en est qu’à ses prodromes. Les politiques néolibérales ont ouvert sans retenue les frontières aux flux de capitaux, permettant aux États de se financer massivement ou de placer leurs excédents à l’étranger. En d’autres termes, les échanges ne marchandises ne constituent plus qu’une part subordonnée des flux financiers.

C’est ainsi que certains états, en premier lieu les États-Unis, peuvent drainer les capitaux du monde entier, tandis que d’autres sont à la merci de d’assèchement soudain de leur liquidité par des ouragans spéculatifs : crise mexicaine de 1994, asiatique de 1997, argentine de 1998…

On peut mesurer cette interdépendance par l’ampleur sans précédent des excédents et déficits commerciaux sur l’ensemble de la planète. Contrairement à tout ce qu’enseignait la théorie économique, les États-Unis cumulent des déficits considérables[3], qui constituent de facto une dette massive vis-à-vis principalement des pays asiatiques. Ceux-ci acceptent d’accumuler des avoirs en dollars, d’une part pour se prémunir de nouvelles crises financières[4] et d’autre part pour éviter qu’une baisse du dollar ne compromette leurs exportations.  S’y ajoutait jusqu’à une date récente la « sécurité » attachée au marché américain des capitaux.

Les propriétés de ce système financier international sont les suivantes : déconnexion des taux de change des « fondamentaux » de l’échange commercial, conduisant à la concurrence destructive des « pays à bas salaires » (en réalité à devise sous-évaluée), subordination des politiques économiques à la nécessité de « rassurer » les marchés financiers[5], et enfin risque massif d’une crise de la dette à l’échelle inter-nationale. Les crises qui ont secoué les pays émergents surendettés en 1980-81 ou l’Asie en 1997 ne relevaient pas d’un endettement en lui-même dramatique. Dans la plupart des cas il était soutenable dans les conditions du marché financier où il s’était constitué. Ces crises résultèrent de soudain retournement des conventions en vigueur : hausse massive des taux d’intérêt américains en 1980-81 amorçant une bulle spéculative sur le dollar et interdisant le refinancement de la dette du tiers-Monde, panique financière en Asie en 1997. Ce qui s’est alors révélé, c’est que le retrait des énormes masses de capitaux flottants provoquait une brutale déflation et bloquait tout les circuits financiers intérieurs. Il ne s’agissait pourtant alors que de « petits » débiteurs. La menace désormais pèse sur tous les pays, à commencer par le premier débiteur mondial : les États-Unis. Seule l’intervention massive du FMI a permis de « sauver » l’Islande et la Hongrie de ce scénario catastrophe dans les derniers mois. Mais le FMI a-t-il les moyens de subvenir aux besoins en liquidités d’un nombre croissant de pays si la nervosité des marchés et la tentative désespéré des pays créanciers (eux-mêmes en crise) de rapatrier leurs avoirs multiplie les crises de ce type ? Au bout du processus se profile le « big one » des séismes financiers : le rapatriement des capitaux asiatiques précipitant le dollar aux abîmes.

II. Scénarios pour l’apocalypse

A. Scénario 1 : l’effondrement

L’effondrement complet du système reste improbable, car il suppose une complète incapacité des acteurs à coordonner leurs réactions pour bloquer la spirale de la crise. Improbable, mais pas impossible, et le scénario mérite d’être évoqué ne serait-ce pour mettre en évidence les périls auxquels sont confrontées les politiques publiques.

Les dominos tomberaient les uns après (sur) les autres : la crise immobilière a déjà entrainé celle des subprimes, laquelle a contaminé tout le système du crédit. Ce dernier commence à entraîné le krach de l’ensemble des marchés financiers, et une crise majeure dans l’économie réelle, via les difficultés de refinancement du surendettement et la contraction des débouchés du fait même de la crise. Cette crise de l’économie réelle fragilise en retour davantage le système bancaire, confronté à de nouveaux défauts de paiements, et les marchés financiers évidemment. Parallèlement, la panique dans les segments les plus fragiles du système financier mondialisé se traduira par des mouvements erratiques de capitaux pouvant entraîner le défaut de paiement de certains pays. Si cela devait se réaliser, la panique s’en nourrirait encore et pourrait devenir irrésistible, tant les masses de capitaux engagés excèdent les fonds mobilisables par les états[6] et le FMI. Comme les États-Unis constituent le cœur financier de la planète, et financent leurs déficits extérieurs par l’épargne du reste du monde, le « bouquet final » pourrait provenir d’une fuite de ces capitaux, donc d’une dépréciation du dollar dévalorisant du même coup tous les immenses avoirs en dollar de la planète.

L’aboutissement de telles enchaînements serait une contraction du PIB mondial et de l’emploi de l’ordre de 50 % (comparable aux effets de la crise de 1929, mais dans des économies encore plus intégrées et interconnectées[7]). Quant aux conséquences politiques et géostratégiques, elles sont trop considérables pour être évaluées !

B. Scénario 2 : L’enlisement

L’enlisement est le scénario le plus probable.  Les autorités monétaires ont tiré de 1929 la leçon que le laisser-faire intégral risquait d’emporter le système lui-même dans une spirale dépressive sans fin. Les injections massives et répétitives de liquidités, les prises de contrôle publiques des banques et institutions stratégiques, pourraient calmer le jeu, interrompre les enchaînements dépressifs.

Pour autant, la pyramide de dettes n’est pas purgée ni la « confiance » rétablie. Les mécanismes de formations des revenus demeurent peu favorables à la croissance Sans augmentation autonome de la demande salariale (ajustements de type « fordiste ») ni reprise du processus d’endettement, les États sont en première ligne pour tenter de la ranimer par leurs déficits budgétaires. D’un côté les dettes publiques s’enflent démesurément, de l’autre la croissance reste atone et le chômage s’amplifie.  C’est en gros ce qui s’est produit au Japon de la crise financières de 1992 jusqu’au début des années 2000[8].

La situation se résumerait ainsi : Les dettes s’amortissent progressivement, mais le mouvement est contrarié par la déflation - la baisse des prix et des actifs réévaluant automatiquement la dette à mesure même que les agents tentent de la rembourser. Les efforts pour éviter la contraction de la masse monétaire, par exemple en refinançant les dettes existantes, retardent d’autant le rétablissement des bilans.

Pourtant, des liquidités s’accumulent dans le système bancaire, des encaisses se reconstituent. Mais tant que les anticipations restent défavorables, le crédit ne reprend pas et la monnaie existante ne circule pas (sa « vitesse de circulation » diminue). Les commandes « classiques » de la politique économique ne répondent pas : ni les déficits publics ni les baisse des taux d’intérêt ne relancent la circulation. Les difficultés persistantes des entreprises suscitent une exigence croissante de réduction des impôts, des charges et des salaires. Si les politiques économiques vont en ce sens, elles aggravent la crise des débouchés et compliquent encore les conditions d’une sortie de crise.

Le marasme se prolongerait jusqu’au point où se constituent les conditions d’une réorganisation des anticipations et des stratégies : réduction progressive du stock de dettes, vieillissement du capital poussant à une reprise de l’investissement de remplacement, apparition de nouvelles lubies spéculatives…

C. Scénario 3 : Le retour de l’inflation

Pour la vulgate « orthodoxe » des dernières décennies, « l'inflation est partout et toujours un phénomène monétaire » dixit Milton Friedman, célèbre inspirateur de l’ « école de Chicago » qui inspira le tournant libéral des années 80. Or ce postulat ne repose que sur un modèle simpliste et à contre-sens de l’économie réellement existante. Dans ce modèle, la spéculation n’existe pas et les transactions ne font que réagir, en terme uniquement de prix, à des variations exogènes de l’offre de monnaie.

Or dans une économie capitaliste moderne, c’est la demande de crédit qui entraîne la création de monnaie, cette dernière venant valider les anticipations des acteurs économiques. Ces dernières se forment dans un univers radicalement incertain puisque déterminé par le comportement mimétiques de ces mêmes acteurs. À l’encontre de Friedman, on pourrait affirmer avec plus de raison que « l’inflation est partout et toujours un phénomène de psychologie collective ». Certes la politique monétaire peut accompagner ou au contraire contrarier les anticipations inflationnistes, mais elle ne les détermine pas. Ce qui signifie qu’une même politique monétaire est compatible avec des configurations économiques contrastées, en fonctions d’autres paramètres. Ainsi, les politiques « accommodantes » de ces dernières décennies ont contribué à des résultats très diversifiés, incompréhensible pour le simplisme friedmanien[9] :

- dépression, si la préférence pour la liquidité est telle que la monnaie ne circule plus, même lorsque les encaisses sont abondantes à certains points du « circuit ». La tendance à la déflation qui s’ensuit valorise ces encaisses oisives plus que les placements et investissements risqués. C’est ce que nous connaissons en ce moment.

- bulles spéculatives, qui fonctionnent comme des pompes aspirantes, chaque hausse de prix anticipant la suivante qui exige à son tour son flux d’argent frais. Anticipation de hausse des prix des actifs, doublée d’anticipations mitigées sur l’économie réelle. Cette inflation particulière s’est d’autant plus développée ces dernières décennies que les autorités en place ne diagnostiquaient pas le mal…

- inflation, lorsque sa propre anticipation entraîne la formation de prix et de salaires en hausse alors même que les perspectives de croissance apparaissent comme médiocres. Les crédits financent alors la hausse des prix, mais pas l’élargissement de l’échelle de la production, ni l’innovation. Mutatis mutandis, c’est la configuration que nous avons connu dans les années 70.

- Croissance, enfin, mais à condition que cette dernière soit anticipée et canalise l’usage du crédit vers l’investissement productif – c’est en gros le schéma des « Trente Glorieuses ».

La politique monétaire n’agit sur ces configurations que comme condition permissive, elle ne les détermine pas à elle seule. Elle en est même prisonnière dans la mesure où la non-validation par les autorités monétaires du système d’anticipations produit certes la crise de ce dernier, mais nullement sa recomposition sur des bases plus favorables. Ajoutons que les instruments classiques de la politique monétaire, qui reviennent à la seule manipulation des taux d’intérêt à court terme, ne permettent de moduler les volumes de crédit qu’indirectement, donc souvent peu efficacement[10].

 

En l’état actuel des choses, il n’est guère probable que les énormes quantités de liquidités injectées dans le système bancaire génèrent rapidement de l’inflation. Celle de ces derniers mois résultait de la tension exercée par la croissance et la spéculation sur les prix des produits de base, mais désormais la demande s’étiolant, c’est plutôt à un affaissement de ces prix qu’il faut s’attendre – pour le malheur en premier lieu des pays aux économies dépendantes de l’exportation de tels produits. Pour que l’afflux de liquidités se traduise en inflation, encore faudrait-il qu’il se traduise par une reprise du crédit – pour le moment paralysé par la course à la liquidité.

Ce n’est que lorsqu’un certain statu-quo se sera rétabli pour les banques que l’hypothèse inflationniste prendra une certaine consistance : la combinaison d’un investissement productif à long terme toujours tétanisé par des anticipations défavorable et d’une reprise du crédit à un coût très bas pourrait se résoudre en hausse des prix, dans un schéma analogue à celui des années 70[11].

En outre, l’inflation permettrait en outre de résorber en douceur l’accumulation de dettes et de rétablir des conditions financières plus saines. Elle ne constituerait pas forcément le mal absolu que d’aucuns se plaisent prématurément à décrire.

D. Scénario 4 : le surinvestissement

Cette revue des périls serait incomplète sans évoquer la figure du « surinvestissement » décrite par Marx ou Hayek : l’investissement productif se déconnectant lui-même des débouchés, des « biens de productions » produisent toujours plus de « biens de production » pour des usages finaux toujours plus indirects et justifiant de moins en moins l’allongement du « détour de production ». Mus par un optimisme aveugle et soutenus par des taux d’intérêts dérisoires, les entrepreneurs reporteraient toujours plus loin le retour d’investissements à la justification économique toujours plus douteuse. Un immense stock de moyens de production se constituerait, sans véritable rentabilité et dépendant pour sa perpétuation d’un financement toujours élargi : en quelque sorte, une bulle des actifs productifs ! C’est effectivement ce qui se produit lors de l’emballement du « cycle des affaires » où les engagements de capitaux excèdent de loin les perspectives raisonnables de débouchés, le dernier exemple en date étant la « bulle internet » qui avait vu la prolifération anarchique de « start-up » dopés à l’euphorie boursière, avant leur vaporisation au début des années 2000. Mais en certaines circonstances un tel scénario pourrait prendre une toute autre ampleur, tout particulièrement s’il est sciemment activé par les états.

Ranimer des anticipations euphoriques des entrepreneurs semble pour l’heure hors de portée, mais, variante du surinvestissement, l’économie de guerre pourrait constituer une « sortie de crise » tentante, l’État justifiant par un conflit réel ou supposé des dépenses d’équipement massives financées par création de monnaie. Les contradictions économiques seraient ainsi temporairement surmontées, comme à la fin des années 30…

 

 

Aucun de ces scénarios n’aboutit à la reconstitution d’un régime d’accumulation équilibré. Dans le meilleur des cas, après 5 à 10 ans de crise, nous reviendrions à une succession de « boom » et de « krachs » sur fond de déformation de l’appareil productif et de montée des inégalités, jusqu’au prochain accident majeur. Une telle trajectoire marginaliserait probablement les pays qui s’y enferreraient, car il est fort probable que d’autres, mieux inspirés, trouveraient les voies de la reprise de la croissance, par une combinaison de politiques d’endiguement de la finance, d’économie de guerre ou de soutien de la demande. C’est donc une redistribution générale des cartes qui se joue aujourd’hui, redistribution dont les perdants seront d’abord les pays incapables de se détacher du funeste modèle du « Consensus de Washington ».


Vers la 3e partie


[1] Les assureurs « classiques » appliquent cette distinction en excluant de leurs garanties les « catastrophes naturelles », ou les « actes de guerre », soit les évènements atypiques qui généraliseraient la réalisation de risques d’ordinaires occasionnels, et dépasseraient leur capacité d’honorer leurs engagements dans des conditions de rentabilité raisonnable.

[2] C’est ainsi que des bilans rassurants peuvent du jour au lendemain se muer en débâcle. Les titres de l’actif, et surtout les « options » assurantielles peuvent paraîtres très sains en temps normal, pour les agences de notation et les divers analystes. Mais chaque titre mène à un agent dont la solvabilité finale repose sur d’autres titres du même type. En d’autre terme, la solvabilité repose sur l’homéostasie du système. Tant que la bulle enfle, les risques sont effectivement couverts. Si elle éclate, toutes les couvertures s’évaporent.

[3] 712 milliards de dollars début 2008, soit de l’ordre de 6% du PIB.

[4] Face à l’imprévisibilité des flux de capitaux, de plus en plus d’état font le choix d’une accumulation volontaire d’excédents qui leurs constituent une réserve en cas de crise majeure. En attendant ces politiques sous-évaluent leurs devises, contribuant un peu plus au déficit commercial de leurs partenaires. Jacques Sapir parle à ce sujet de « néomercantilisme » (cf. L’économie politique de la crise et la question du nouveau Bretton Woods : http://www.m-pep.org/IMG/pdf/081121-sapir_brettonWoods2.pdf).

[5] Depuis bientôt trente ans, la ritournelle de la « contrainte extérieure » rythme les plans de déflation salariale et de financiarisation aimablement surnommés « rigueur ». Dans un marché financier mondialisé, les états n’ont en effet d’autre choix que de s’ »adapter » ou de renoncer à la sacro-sainte liberté des mouvements de capitaux.

[6] Certains états pourraient rapidement devenir insolvables, car leurs interventions feraient exploser leur dette dans des proportions incompatibles avec un paiement durable du service de cette dette. L’inflation, qui dévaloriserait cette dette, ou le défaut de paiement, deviendraient trop probables pour que des agents économiques non contraints acceptent de financer les déficits. La seule solution serait alors pour les états de s’octroyer un financement discrétionnaire par leur banque centrale.

[7] Dans les années 30, la crise a été amortie par la persistance d’une économie agricole ou artisanale relativement autosuffisante et peu dépendante du système financier. Les progrès de la division du travail et la pénétration du système de crédit ont accru la vulnérabilité des entreprises face aux crises systémiques. Aujourd’hui, une crise « de type 1929 » serait forcément beaucoup plus grave qu’en 1929 !

[8] A ceci près que les comportements des actifs les particularités du « marché du travail » japonais ont pu amortir les effets les plus spectaculaires sur l’emploi. Il n’en irait certainement pas de même en Europe !

[9] C’est sans doute ce qui explique l’extraordinaire incompétence des autorités monétaires, et de beaucoup d’économistes pourtant dotés d’un stock impressionnant de diplômes. Munis d’une théorie totalement inopérante, ils n’ont jamais compris l’enrayement de la croissance ni vu venir la crise présente. Toute leur énergie s’est gaspillée à tenter d’interpréter les évènements avec des modèles de plus en plus sophistiqués mais dont les prémisses étaient fausses (on peut raisonnablement considérer que la valeur explicative d’une théorie est inversement proportionnelle à la complexité des discours et des élaborations mathématiques nécessaires pour lui fournir un semblant de concordance avec les faits…). Cet autisme généralisé était cependant validé par les bruyants applaudissements des bénéficiaires de la situation.

[10] Au début des années 80 les hausses massives de taux d’intérêt destinées à juguler l’inflation on surtout réorienté les anticipations vers la spéculation sur les devises et les titres.

[11] Mais cet enchaînement n’a rien d’un automatisme, comme le montre la crise japonaise des années 90 où les plans de relance successifs n’ont débouché ni sur l’inflation, ni sur la reprise. L’inflation résulte d’un état particulier des anticipations et non de la mécanique immuable imaginée par les monétaristes.

17:41 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (0)

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