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27 janvier 2009

L’enjeu politique de la crise de 2009

Histoire d’une fuite en avant

Tout intervenant « de gauche » se doit d’affirmer que la crise actuelle n’est pas ponctuelle, c’est une « crise du capitalisme ». Qu’entend-on par là ? S’il s’agit simplement d’affirmer que cet épisode trouve son origine dans le cœur du système, les fameuses « contradictions du capitalisme », c’est évidemment exact. Contradiction entre la tendance structurelle à réduire les coûts dans chaque unité de production, alors que la condition de l’accumulation est l’élargissement permanent des débouchés. Le capitalisme productif a besoin d’un au-delà. Car tel est le « libre-marché » laissé à lui-même : une chimère non viable. Il dépend d’un fondement non-capitaliste qui assure la coordination de décisions décentralisées a priori incompatibles entre elles. Or l’imaginaire, le tropisme de classe des décideurs, c’est de soumettre ce métasystème aux « lois » du système : renvoyer le travail, la monnaie, l’immobilier, les dépenses publiques aux « lois du marché ». Extension à la fois logique et mortifère : trop de marché tue le marché.

L’histoire du capitalisme est l’histoire de ses prothèses : sans cesse rejetées au nom du libre marché, sans cesse reconstituées ou réinventées pour sauver le marché.

Le capitalisme de la révolution industrielle dévorait le monde rural et la petite bourgeoisie urbaine d’Europe occidentale, réservoirs de main d’œuvre et de pouvoir d’achat.  Quand les crises de 1848 eurent révélées l’ampleur de ces ravages, la bête se tourna vers le reste de la planète. Colonialisme et impérialisme le soumirent à une commune loi d’airain mais la malédiction de renouvela : avalé par le système, le « reste du monde » ne nourrissait plus le système. Il fallait trouver autre chose. On le trouva : des bulles financières, avec l’apothéose de 1929, et deux guerres mondiales, providentielles irruptions du non marchand au secours d’un marché failli. Malheureusement le « remède » manifesta une telle propension à tuer le malade que les classes dominantes se résignèrent à ce qu’on appellera le « compromis fordiste » : brider le libre-marché dans ce qu’il avait de plus destructeur, en développant le droit du travail, la protection sociale, la réglementation financière et la dépense publique. Mais toujours pour sauver le marché de lui-même, les profits industriels du fordisme battaient tous les records d’alors… Et encore une fois, dans les années 70, la dévoration reprit. Émancipé de la crainte du communisme et des souvenirs trop frais des années 29-45, le cerveau reptilien des classes dominantes reprit les commandes. Ce qui restera dans l’histoire comme le « consensus de Washington ». « Libérer » le marché du travail et le marché financier, reléguer l’état au rôle (encore considérable) d’exécuteur des basses œuvres : démanteler les institutions de la période précédente, contrôler les salariés, pourvoir aux expéditions militaires contre les états peu coopératifs (tout particulièrement pétroliers). Les bulles financières, immobilières explosèrent, mimant une expansion infinie des débouchés, et c’est ce rêve éveillé qui a animé trente ans encore de croissance. Croissance ralentie, destructrice, inégale, mais croissance quand même qui aura au moins eu le mérite de fournir une fenêtre de développement à l’Asie Orientale dont l’essor industriel était littéralement aspiré par les déficits occidentaux. Nous sortons de cette période. Comme d’habitude, par l’effondrement : la crise systémique.

Au-delà des variations du contexte historique, nous assistons une fois de plus au remake du même film catastrophe. De ce point de vue, il est légitime de parler de crise « du » capitalisme. Mais il l’est tout autant de rappeler la suite de l’histoire : chaque crise, si violente et meurtrière qu’elle ait été, est suivie d’ajustements institutionnels qui permettent de renouveler la croissance pour quelques décennies. Il s’agit d’une répétition, mais pas d’un automatisme. Pas de « cycles Kondratieff » ni d’années de vaches grasses / maigres dont la succession surplomberait l’histoire. Juste la mise en actes du dilemme fondateur du capitalisme, comme un grand fauve condamné à exterminer sans cesse les troupeaux sans lesquels il dépérira inéluctablement. Comment convaincre le loup de devenir berger ? Rien n’oblige une « sortie de crise », sauf sa nécessité. Rien ne l’interdit non plus. Voilà pourquoi les prophètes de la « crise finale » ont très probablement tort cette fois-ci encore.

La crise : une fenêtre historique

Leur pronostic est infondé. Les prophètes ont toujours tort, qu’il s’agisse d’annoncer le jugement dernier, la Révolution prolétarienne ou au contraire le retour à l’harmonie marchande. Ils omettent l’incertitude radicale de tout devenir historique, forcément porté par des êtres humains, certes « chosifiés » en système, mais dont le comportement à la fois stratégique et mimétique n’obéit à aucune causalité constante. Si la crise est déterminée par les contradictions internes du régime d’accumulation, il n’en va pas de même de la sortie de crise, qui suppose un profond conflit social, une succession de choix et de compromis empiriques, pour redessiner une configuration viable. L’essor et le retournement sont déterministes, mais la crise est chaotique.

J’ai volontairement laissé de côté les acteurs du scénario. Le prolétariat, bien sûr, c'est-à-dire cette foule de salarié exclus des centres de distributions des revenus, c’est-à-dire réduits à vendre leur force de travail. Le prolétariat est certes toujours présent à l’état de main d’œuvre et / ou de masse de consommateurs, mais son existence en tant qu’acteur historique est sujette à éclipses. Renvoyés à leurs stratégies individuelles, les prolétaires ne sont rien. Amenés à l’action collective par des partis et des syndicats qui crédibilisent un devenir collectif, ils deviennent le pivot du scénario. Sans le prolétariat deviennent incompréhensibles les compromis sociaux qui ont permis les périodes d’essor (droit du travail, hausses programmées des salaires, protection sociale, etc.), comme la saine terreur qui a écarté les bourgeoisies de la guerre après 1945. Mais le prolétariat peut disparaître, revenir à l’état de masse sans projet et sans influence. Les livres d’histoire nous rappellent comme ce fut le cas dans l’Union Sacrée préalable à la grande boucherie de 1914, et nous avons vécu l’évaporation de la Gauche et des syndicats dans les principaux pays capitalistes depuis 1970.

Rien n’est jamais acquis. Privé de son contrepoids historique, le capital pourrait bien s’enferrer à nouveau dans la succession des bulles et des guerres – sans compter la Grande Crise écologiques qui se prépare. Avec le risque récurrent qu’une de ces crises soit bel et bien la crise finale. Ceux qui bornent leur raisonnement à affirmer que le capitalisme a toujours surmonté ses crises sont semblables aux ivrognes qui jurent que la concentration renouvelée d’alcool dans leur sang ne les a jamais conduits au fossé. Ce n’est vrai que jusqu’au jour où… Ceux qui crient à la fin du monde à chaque embardée ne sont guère plus pertinents. Les démentis usent leur crédibilité. Et surtout l’effondrement est la pire des solutions. Ni la solution capitaliste – 1939-45 – ni la solution « révolutionnaire » -octobre 17 dérivé vers le goulag puis l’implosion des économies planifiées – ne sont des perspectives défendables. C’est à les éviter que doit consister l’action politique.

Je résume mes arguments :

L’origine des crises est au cœur du système capitaliste ;

Les surmonter suppose des constructions sociales et institutionnelles originales, pour surmonter ces contradictions (bulles, guerres, fordisme, etc.) ;

La survenue d’une crise ouvre un moment historique de réinvention des règles du jeu, dont le résultat n’est déterminé par aucune « loi » systémique.

Il s’ensuit que les mois à venir seront ceux de choix politiques cruciaux.

Prendre la main

Le capitalisme lui-même est irremplaçable. Les discours abstrait sur le socialisme ou la décroissance, ou le monde idéal qu’on voudra, ne fournissent pas de réponses aux changements concevables à notre époque, c’est-à-dire le ré-encastrement du mécanisme capitaliste dans un système social qui le dépasse et le rend possible à la fois. De même pour les discours lénifiant visant à faire passer la crise pour un simple accident de parcours. Ces deux discours – le « libéral » et le « révolutionnaire » sont profondément conservateurs en réalité.

Si le politique veut prendre la main sur l’étape historique présente, il doit définir des axes de réforme du système. Encadrer le capitalisme, pour le sauver de lui-même, et préserver la civilisation du même coup. Curer le chancre financier, et surmonter la malédiction de la surproduction. J’ai suggéré quelques orientations pour un tel programme de réforme. J’y renvoie le lecteur (suivre ce lien) sans prétendre qu’il s’agisse d’un programme achevé ni forcément pertinent dans le détail, mais convaincu que la direction est la bonne.

Or jusqu’à présent un tel programme réformiste reste absent chez les partis politiques. Les partis aux affaires, UMP, PS et MODEM, sont trop compromis avec la gestion ultralibérale pour être sérieusement en mesure de la remettre en cause pour le moment. Les gouvernements perfusent massivement les banques d’argent public sans en prendre le contrôle, laissant indemne les profits mal acquis et la capacité de nuire à nouveau de leurs actionnaires. Leur seul programme, c’est d’écoper pour retarder le naufrage.

Quant aux autres, leur discours reste une réponse ponctuelle à la crise, voire une simple revendication de protection. Ce discours est bien entendu légitime et doit être tenu, mais à lui seul il ne permet dans le meilleur des cas que de freiner la marche à l’abîme (et dans le pire des cas il prépare la pure et simple gestion d’un remake des politiques ultralibérales).

Or pour que le politique « reprenne la main », il doit oser rompre avec la gestion de clientèles électorales et renouer avec l’intérêt général. La crise est une des rares opportunités pour donner corps à ce qui n’est d’ordinaire que vœux pieux. Les tenants du statu quo sont déstabilisés, et les fractures dans l‘ordre néolibéral sont autant d’occasion d’irruption d’une revendication populaire brute du formatage lénifiant des partis routiniers. Cette revendication ne se cale pas sur un programme établi, ni même sur le clivage droite / gauche. Elle exige tout simplement la réalisation des valeurs culturelles fondatrice de notre société : sécurité de l’emploi et du logement, liberté d’entreprendre à l’abri du maelström financier, justice sociale et tarissement de l’enrichissement sans cause.

L’enjeu de la période que nous vivons est l’émergence de forces politiques porteuses d’une telle ambition.

22:29 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (0)

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