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27 janvier 2009

L’enjeu politique de la crise de 2009

Histoire d’une fuite en avant

Tout intervenant « de gauche » se doit d’affirmer que la crise actuelle n’est pas ponctuelle, c’est une « crise du capitalisme ». Qu’entend-on par là ? S’il s’agit simplement d’affirmer que cet épisode trouve son origine dans le cœur du système, les fameuses « contradictions du capitalisme », c’est évidemment exact. Contradiction entre la tendance structurelle à réduire les coûts dans chaque unité de production, alors que la condition de l’accumulation est l’élargissement permanent des débouchés. Le capitalisme productif a besoin d’un au-delà. Car tel est le « libre-marché » laissé à lui-même : une chimère non viable. Il dépend d’un fondement non-capitaliste qui assure la coordination de décisions décentralisées a priori incompatibles entre elles. Or l’imaginaire, le tropisme de classe des décideurs, c’est de soumettre ce métasystème aux « lois » du système : renvoyer le travail, la monnaie, l’immobilier, les dépenses publiques aux « lois du marché ». Extension à la fois logique et mortifère : trop de marché tue le marché.

L’histoire du capitalisme est l’histoire de ses prothèses : sans cesse rejetées au nom du libre marché, sans cesse reconstituées ou réinventées pour sauver le marché.

Le capitalisme de la révolution industrielle dévorait le monde rural et la petite bourgeoisie urbaine d’Europe occidentale, réservoirs de main d’œuvre et de pouvoir d’achat.  Quand les crises de 1848 eurent révélées l’ampleur de ces ravages, la bête se tourna vers le reste de la planète. Colonialisme et impérialisme le soumirent à une commune loi d’airain mais la malédiction de renouvela : avalé par le système, le « reste du monde » ne nourrissait plus le système. Il fallait trouver autre chose. On le trouva : des bulles financières, avec l’apothéose de 1929, et deux guerres mondiales, providentielles irruptions du non marchand au secours d’un marché failli. Malheureusement le « remède » manifesta une telle propension à tuer le malade que les classes dominantes se résignèrent à ce qu’on appellera le « compromis fordiste » : brider le libre-marché dans ce qu’il avait de plus destructeur, en développant le droit du travail, la protection sociale, la réglementation financière et la dépense publique. Mais toujours pour sauver le marché de lui-même, les profits industriels du fordisme battaient tous les records d’alors… Et encore une fois, dans les années 70, la dévoration reprit. Émancipé de la crainte du communisme et des souvenirs trop frais des années 29-45, le cerveau reptilien des classes dominantes reprit les commandes. Ce qui restera dans l’histoire comme le « consensus de Washington ». « Libérer » le marché du travail et le marché financier, reléguer l’état au rôle (encore considérable) d’exécuteur des basses œuvres : démanteler les institutions de la période précédente, contrôler les salariés, pourvoir aux expéditions militaires contre les états peu coopératifs (tout particulièrement pétroliers). Les bulles financières, immobilières explosèrent, mimant une expansion infinie des débouchés, et c’est ce rêve éveillé qui a animé trente ans encore de croissance. Croissance ralentie, destructrice, inégale, mais croissance quand même qui aura au moins eu le mérite de fournir une fenêtre de développement à l’Asie Orientale dont l’essor industriel était littéralement aspiré par les déficits occidentaux. Nous sortons de cette période. Comme d’habitude, par l’effondrement : la crise systémique.

Au-delà des variations du contexte historique, nous assistons une fois de plus au remake du même film catastrophe. De ce point de vue, il est légitime de parler de crise « du » capitalisme. Mais il l’est tout autant de rappeler la suite de l’histoire : chaque crise, si violente et meurtrière qu’elle ait été, est suivie d’ajustements institutionnels qui permettent de renouveler la croissance pour quelques décennies. Il s’agit d’une répétition, mais pas d’un automatisme. Pas de « cycles Kondratieff » ni d’années de vaches grasses / maigres dont la succession surplomberait l’histoire. Juste la mise en actes du dilemme fondateur du capitalisme, comme un grand fauve condamné à exterminer sans cesse les troupeaux sans lesquels il dépérira inéluctablement. Comment convaincre le loup de devenir berger ? Rien n’oblige une « sortie de crise », sauf sa nécessité. Rien ne l’interdit non plus. Voilà pourquoi les prophètes de la « crise finale » ont très probablement tort cette fois-ci encore.

La crise : une fenêtre historique

Leur pronostic est infondé. Les prophètes ont toujours tort, qu’il s’agisse d’annoncer le jugement dernier, la Révolution prolétarienne ou au contraire le retour à l’harmonie marchande. Ils omettent l’incertitude radicale de tout devenir historique, forcément porté par des êtres humains, certes « chosifiés » en système, mais dont le comportement à la fois stratégique et mimétique n’obéit à aucune causalité constante. Si la crise est déterminée par les contradictions internes du régime d’accumulation, il n’en va pas de même de la sortie de crise, qui suppose un profond conflit social, une succession de choix et de compromis empiriques, pour redessiner une configuration viable. L’essor et le retournement sont déterministes, mais la crise est chaotique.

J’ai volontairement laissé de côté les acteurs du scénario. Le prolétariat, bien sûr, c'est-à-dire cette foule de salarié exclus des centres de distributions des revenus, c’est-à-dire réduits à vendre leur force de travail. Le prolétariat est certes toujours présent à l’état de main d’œuvre et / ou de masse de consommateurs, mais son existence en tant qu’acteur historique est sujette à éclipses. Renvoyés à leurs stratégies individuelles, les prolétaires ne sont rien. Amenés à l’action collective par des partis et des syndicats qui crédibilisent un devenir collectif, ils deviennent le pivot du scénario. Sans le prolétariat deviennent incompréhensibles les compromis sociaux qui ont permis les périodes d’essor (droit du travail, hausses programmées des salaires, protection sociale, etc.), comme la saine terreur qui a écarté les bourgeoisies de la guerre après 1945. Mais le prolétariat peut disparaître, revenir à l’état de masse sans projet et sans influence. Les livres d’histoire nous rappellent comme ce fut le cas dans l’Union Sacrée préalable à la grande boucherie de 1914, et nous avons vécu l’évaporation de la Gauche et des syndicats dans les principaux pays capitalistes depuis 1970.

Rien n’est jamais acquis. Privé de son contrepoids historique, le capital pourrait bien s’enferrer à nouveau dans la succession des bulles et des guerres – sans compter la Grande Crise écologiques qui se prépare. Avec le risque récurrent qu’une de ces crises soit bel et bien la crise finale. Ceux qui bornent leur raisonnement à affirmer que le capitalisme a toujours surmonté ses crises sont semblables aux ivrognes qui jurent que la concentration renouvelée d’alcool dans leur sang ne les a jamais conduits au fossé. Ce n’est vrai que jusqu’au jour où… Ceux qui crient à la fin du monde à chaque embardée ne sont guère plus pertinents. Les démentis usent leur crédibilité. Et surtout l’effondrement est la pire des solutions. Ni la solution capitaliste – 1939-45 – ni la solution « révolutionnaire » -octobre 17 dérivé vers le goulag puis l’implosion des économies planifiées – ne sont des perspectives défendables. C’est à les éviter que doit consister l’action politique.

Je résume mes arguments :

L’origine des crises est au cœur du système capitaliste ;

Les surmonter suppose des constructions sociales et institutionnelles originales, pour surmonter ces contradictions (bulles, guerres, fordisme, etc.) ;

La survenue d’une crise ouvre un moment historique de réinvention des règles du jeu, dont le résultat n’est déterminé par aucune « loi » systémique.

Il s’ensuit que les mois à venir seront ceux de choix politiques cruciaux.

Prendre la main

Le capitalisme lui-même est irremplaçable. Les discours abstrait sur le socialisme ou la décroissance, ou le monde idéal qu’on voudra, ne fournissent pas de réponses aux changements concevables à notre époque, c’est-à-dire le ré-encastrement du mécanisme capitaliste dans un système social qui le dépasse et le rend possible à la fois. De même pour les discours lénifiant visant à faire passer la crise pour un simple accident de parcours. Ces deux discours – le « libéral » et le « révolutionnaire » sont profondément conservateurs en réalité.

Si le politique veut prendre la main sur l’étape historique présente, il doit définir des axes de réforme du système. Encadrer le capitalisme, pour le sauver de lui-même, et préserver la civilisation du même coup. Curer le chancre financier, et surmonter la malédiction de la surproduction. J’ai suggéré quelques orientations pour un tel programme de réforme. J’y renvoie le lecteur (suivre ce lien) sans prétendre qu’il s’agisse d’un programme achevé ni forcément pertinent dans le détail, mais convaincu que la direction est la bonne.

Or jusqu’à présent un tel programme réformiste reste absent chez les partis politiques. Les partis aux affaires, UMP, PS et MODEM, sont trop compromis avec la gestion ultralibérale pour être sérieusement en mesure de la remettre en cause pour le moment. Les gouvernements perfusent massivement les banques d’argent public sans en prendre le contrôle, laissant indemne les profits mal acquis et la capacité de nuire à nouveau de leurs actionnaires. Leur seul programme, c’est d’écoper pour retarder le naufrage.

Quant aux autres, leur discours reste une réponse ponctuelle à la crise, voire une simple revendication de protection. Ce discours est bien entendu légitime et doit être tenu, mais à lui seul il ne permet dans le meilleur des cas que de freiner la marche à l’abîme (et dans le pire des cas il prépare la pure et simple gestion d’un remake des politiques ultralibérales).

Or pour que le politique « reprenne la main », il doit oser rompre avec la gestion de clientèles électorales et renouer avec l’intérêt général. La crise est une des rares opportunités pour donner corps à ce qui n’est d’ordinaire que vœux pieux. Les tenants du statu quo sont déstabilisés, et les fractures dans l‘ordre néolibéral sont autant d’occasion d’irruption d’une revendication populaire brute du formatage lénifiant des partis routiniers. Cette revendication ne se cale pas sur un programme établi, ni même sur le clivage droite / gauche. Elle exige tout simplement la réalisation des valeurs culturelles fondatrice de notre société : sécurité de l’emploi et du logement, liberté d’entreprendre à l’abri du maelström financier, justice sociale et tarissement de l’enrichissement sans cause.

L’enjeu de la période que nous vivons est l’émergence de forces politiques porteuses d’une telle ambition.

22:29 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (0)

03 janvier 2009

La crise du capitalisme spéculatif (III) : réorienter le capitalisme

 

Revenir à la première partie

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La question du marché n’est pas celle de sa généralisation, mais de la construction de son efficacité pour les objectifs que se fixe la société. Si l’on interprète correctement la parabole de d’Adam Smith, il s’agit de construire des systèmes d’incitations orientant les individus vers des objectifs et des moyens convergents avec l’intérêt général. Les conditions du marché smithien sont relativement bien connues[1] : solidité de l’arrière plan juridique (contrats, concurrence…), sécurité publique, anticipations autovalidantes de croissance économique[2], etc. Mais les conditions des nouveaux marchés générés par le changement social et technologique restent à réunir : monopoles liés aux fortes économies d’échelle, services publics, produits aux propriétés cachées[3]. Bref, si l’on prend au sérieux Adam Smith, il s’agit aujourd’hui de construire de nouveaux dispositifs institutionnels et culturels pour coordonner intérêt individuel et intérêt collectif – comme ce fut justement le cas dans les années préparant la Révolution Industrielle en Grande-Bretagne. Agiter la pseudo-opposition entre « l’État » et « le Marché » n’apporte aucune solution à ce problème, bien au contraire !

En l’état actuel des choses, la réponse des pouvoirs publics à la crise a été à la fois vigoureuse et superficielle. Il ne s’agit que de faire en sorte que les choses rentrent « dans l’ordre » - alors même que cet ordre s’est avéré désastreux comme nous l’avons montré en première partie, et génère forcément des crises destructrices comme nous l’avons montré en 2e partie. Nous décrirons donc sommairement l’état des réactions politiques à la crise, puis nous tenterons de formuler quelques propositions pour rompre avec ces logiques mortifères.

 

I. La gestion libérale de la crise

Les premières semaines de la crise financières ont montré que la quasi-totalité des gouvernements étaient prêts à une intervention massive pour enrayer la spirale de l’effondrement, quitte à remiser la phraséologie « libérale ». Ce qui est moins réjouissant, c’est qu’ils se montrent aussi réceptifs aux appels au secours de la finance qu’ils l’étaient naguères à ses injonctions de « laisser-faire ». Libéralisme, interventionnisme se révèlent de simples habillages rhétoriques d’un habitus inchangé de soumission au monde des affaires…

Ce déficit d’autonomie intellectuelle, cette perméabilité aux groupes de pression, ne prédispose guère le personnel politique à engager les réformes profondes qu’exige la situation. À l’évidence, sa seule perspective est de renflouer et de « moraliser » un système préservé à l’identique. Recapitaliser les banques, rétablir la confiance et attendre que la peur soit retombée pour voir fleurir de nouvelles bulles pleines de promesses…

A. La gestion de l’urgence

Les mesures de ces dernières semaines vont dans ce sens. Les banques centrales rachètent à guichets ouverts des créances douteuses et réduisent drastiquement leurs taux de base. Garantie ou rachat de créances douteuses, pour les mesures a minima, prise de contrôle des banques en perdition pour ce qui est des politiques un peu plus conséquentes mises en œuvre en Grande-Bretagne et aux États-Unis. Le but est de recréer les anticipations optimistes qui ranimeraient le crédit interbancaire d’abord, le crédit à l’économie ensuite.

Les politiques sont toutefois sensiblement différentes dans le monde anglo-saxon et dans la zone euro. Cette dernière, une fois de plus, se révèle comme le dernier réduit du monétarisme. Les États-Unis et le Royaume-Uni se résolvent à des nationalisations de fait leur donnant la maîtrise du capital des établissements en défaut de paiement, les plans de relance sont quantitativement significatifs et il semble que la nouvelles administration américaine s’apprête à les amplifier encore, et les étendre à l’ensemble de l’industrie[4]. Ce n’est pas tant une divergence de fond qui sépare ces politiques – les unes et les autres mises en œuvre par les artisans de l’ultralibéralisme financier depuis 30 ans – qu’une conscience plus tardive des enjeux de la crise en Europe, qui réagit avec réticence à l’impulsion lancée aux États-Unis par le plan Paulson et s’accroche à une vision du laisser-faire que les américains ont sans doute propagée, mais sans vraiment y croire pour leur part.

 

Concernant plus particulièrement la France, le contraste est saisissant entre les mesures annoncées et la logorrhée réformatrice du Président Sarkozy.

· Financer les banques sans entrer dans leur capital est un gouffre pour les finances publiques, privées de la perspective aussi bien de revendre leurs participations dans des jours meilleurs que de peser directement sur la réorganisation du secteur. Il s’agit très exactement de socialiser les pertes en garantissant les profits privés, ce qui est non seulement indécent mais périlleux pour les finances publiques, l’aggravation de la crise menaçant de faire exploser la dette publique sans aucune contrepartie.

· La structure chargée de racheter les actifs douteux devrait être une banque centrale. Prenant acte de l’incapacité de la BCE à jouer correctement son rôle[5], le gouvernement français à mis en place une institution nationale mais celle-ci n’est même pas gérée par le Trésor lui-même : l’utilisation de l’argent public est confié à une structure « indépendante » dirigée par Michel Camdessus, ancien directeur du FMI à l’époque où cette institution ruinait le Tiers-Monde endetté par les ravageuses politiques d’ « ajustement structurel » !

· Concernant les admonestations aux banques pour qu’elles maintiennent leurs flux de crédit : à contre courant des incitations économiques réelles induites par l’implosion du système, elles ne représentent qu’une posture sans contenu. [6]. Les injonctions politiques sont sans effet si elles ne sont pas assorties de moyens de coercition et de la certitude qu’elles s’appliqueront AUSSI aux concurrents.

· Confier le financement des PME à la caisse des dépôts frise le ridicule : 10 milliards d’euros en 3 ans selon le gouvernement, à comparer avec les 768 milliards d’€ d’encours de crédit aux seules sociétés non financières en septembre 2008 (source : banque de France).

· Quant au plan de relance proprement dit, il représenterait (en décembre 2008) à 1.3% du PIB y compris des mesures qui ne prendront effet que les années suivantes. Aux États-Unis, on en est à 5%. On évoque 8 % de déficit budgétaire au Royaume-Uni, tout au plus 4.5 % en France…

B. L’absence de perspective à moyen terme

Au-delà des divergences d’un état à l’autre, cette politique montre une certaine compétence dans la gestion du court terme. Mais elle n’agit que sur les symptômes les plus violents de la crise, et non sur ces racines financières et macroéconomiques. La plupart des gouvernements comprennent visiblement les enjeux, mais sont paralysés par leur attachement (à tous les sens du terme) aux réformes ultralibérales de l’économie engagées depuis 30 ans.

Sur le plan financier, le sauvetage du système de crédit maintient l’essentiel du surendettement croisé qui bloque la reprise, maintenant que s’est dissipée l’euphorie des bulles. Même si les faillites sont reportées à une date ultérieure, le marasme risque de s’éterniser. Ces bulles ne résultaient pas d’un manque de « moralité » ou de « contrôle » des marché : c’est l’autorégulation des marchés elle-même qui produit des bulles destructrices, à partir d’anticipations et de comportements tout à fait rationnels d’agents économiques qui ne font que répondre à des lois structurelles du système. Si les capitaux restent libres de circuler sans contrôle d’un pays à l’autre et de se jouer des réglementations nationales (quand elles existent), si les banques restent libres de multiplier les interventions dans les secteurs spéculatifs de l’économie, alors les bulles se reconstitueront et réinfecteront l’économie réelle.

Sur le plan macroéconomique, restera irrésolue la question de base de la reproduction élargie du capital, à savoir la constitution préalable de débouchés proportionnés à l’augmentation future de la production.

- Le gouvernement français, à ce jour, s’enferre imperturbablement dans des politiques d’austérité (régression salariale, report de l’âge de la retraite, réduction de la couverture sociale, cadeaux fiscaux aux plus fortunés…) qui aggravent à terme les contradictions. Pendant politique du capitalisme spéculatif, le « compromis historique compassionnel » reste en vigueur : alliance de fait entre les 1% environ de la population dont les marchés spéculatifs ont gonflé les revenus, et les catégories exclues de l’emploi normal et assistées par un système de protection sociale de plus en plus polarisé sur « les plus démunis » (« discriminés » en tous genre, lumpenprolétariat combinant RMI et travail clandestin, etc.). Cet humanitarisme bien pensant tient lieu légitimation aux politiques inchangées de démantèlement de l’État-providence hérité des années « fordistes » (1945-75), et entérine l’appauvrissement et la précarisation de la majorité du salariat. D’où un blocage structurel de la dynamique de la demande, qui émane des « classes moyennes » plus que des moins fortunés et des nouveaux millionnaires, plus disposés à placer le produit de leurs stock-option qu’à accroître encore leur consommation.

- D’ambitieux plans de relance, tels qu’envisagés aux États-Unis par l’administration Obama, permettraient de repousser ces contradictions. Les travaux publics, ou la construction d’un système de santé publique, soutiennent l’activité et permettent de ranimer des anticipations favorables des entreprises – à condition toutefois que les États-Unis réussissent à réserver ces nouvelles dépenses à leur marché intérieur, donc à renverser leur tendance au déficit commercial – ce qui nous renvoie à d’autres problèmes comme la crise probable des exportations chinoises.

Mais, même utilisé judicieusement, le déficit budgétaire ne peut tenir lieu de régulation du capitalisme. Depuis trente ans, les dettes publiques n’ont cessé de creuser, les finances publiques intervenant en permanence pour éviter la surproduction menaçante. Privées de l’adjuvant des bulles, ces interventions publiques devraient être encore plus massives pour « porter » une certaine croissance. Dans un système où les états refusent tout usage direct de la « planche à billets », de tels déficits à répétition finiront par être insoutenables. De surcroît, ils contribuent à l’alimentation de l’excroissance financière via les titres de la dette publique, dont les intérêts constituent une redistribution perverse – des contribuables vers les rentiers et les spéculateurs.

II. Échapper au statu-quo ?

Si nous prenons au sérieux la nécessité d’échapper aux enchaînements pervers des booms et des krachs financiers sur fond de délitement de l’économie réelle, deux enjeux sont indissociables : reconnecter la finance à la production, et instaurer des règles de répartition des revenus et de stimulation de la dépense qui contrecarrent les tendances à la surproduction. L’un ne va pas sans l’autre. Nous avons montré que l’économie de spéculation déforme et assèche la production, et réciproquement le défaut de valorisation du capital dans la production tend à le pousser vers des usages de substitution.

A. Séparer le capitalisme de la spéculation

Sur le principe, les remèdes sont faciles à énoncer mais non à mettre en œuvre, moins pour des obstacles techniques qu’en raison de la prévisible résistance du système financier lui-même et de ses lobbies.

1. Endiguer l’activité bancaire

L’activité bancaire devrait se limiter à l’attribution et à la gestion de crédits à l’économie, à l’exclusion de toute activité financière. Le Glass-Steagal Act, abrogé par l’administration Clinton aux États-Unis, séparait ainsi radicalement les activités de banque d’affaire et de banque de dépôt. Il faudrait désormais aller au-delà, pour réaliser l’interdiction aux établissements bancaires d’intervenir directement, ou pour le compte de leurs clients, sur des marchés spéculatifs. Ainsi le financement de la spéculation se tarirait[7].

2. Assécher les marchés toxiques

Il s’agirait ensuite de réduire la « capitalisation spéculative », c'est-à-dire le stock des capitaux captifs des opérations spéculatives. C’est ce stock qui fournit le « carburant » aux spéculations les plus déstabilisantes – par exemple lors des mouvements de fuite des capitaux d’un pays. Et c’est aussi lui qui est susceptible de se dévaloriser soudainement, entraînant les faillites en chaîne que nous connaissons. Comment procéder ?

- les fonds de pension pourraient être avantageusement remplacés[8] par des systèmes par répartition, qui présentent deux énormes avantages : sécuriser les perspectives des futurs retraités, et retirer du marché les gigantesques sommes représentées par leurs cotisations.

- La titrisation devrait être interdite, de façon à solidariser les banques avec leurs débiteurs, d’une part, et de tarir ce marché des créances. Même chose de la plupart des marchés « dérivés » qui échappent actuellement à tout contrôle. Outre leur dangerosité, ils génèrent un monumental stock d’engagements réciproques qui se transforment en exigence de liquidités à la première crise.

- Enfin, éviter de recréer de tels marchés, comme le ridicule projet de généralisation des « droits à polluer », vraisemblable point d’ancrage de la prochaine bulle spéculative[9]

- Les déficits publics devraient également « sortir » des marchés, par le recours à l’institut d’émission, que nous avons déjà évoqué[10]. Par ailleurs, de tels déficits perdraient leur nécessité sitôt restaurées des conditions saines de croissance économique. Le déficit redeviendrait un instrument de « lissage » de la conjoncture, les dépenses publiques ne « relançant » que lors des crises conjoncturelles et se résorbant grâce aux recettes accrues des périodes d’accélération de la croissance. Ils ne constitueraient alors plus la source d’une dette publique perverse et cumulative comme c’est le cas aujourd’hui.

- En matière de devises, il s’agirait de filtrer les mouvements de capitaux. Contrôle des changes et/ou généralisation de « taxes Tobin » visant à réduire la rentabilité d’opérations d’aller-retour à court terme sur les devises[11].

3. Construire de nouveaux instruments pour la politique économique

 

Les techniques du refinancement pourraient elles-mêmes se transformer. Il était devenu inimaginable que les banques centrales réescomptent d’autres effets des banques que des bons du trésor. Or aujourd’hui, sous le fouet de la crise, elles rachètent sans états d’âme les créances les plus douteuses. Pourquoi ne pas prolonger cette situation en instaurant un réescompte d’effets à long terme, permettant aux banques de revendre à l’institut d’émission leurs créances à un taux administré qui constituerait le pivot des taux d’intérêts à long terme[12] ?

Les tâches de la banque centrale s’élargiraient au contrôle des changes. Sans doute les nouveaux instruments informatiques et la multiplication des flux internes aux banques et entreprises transnationales rendent ce contrôle plus difficile que par les passé, mais pas impossible pourvu qu’il bénéficie d’une priorité absolue dans l’architecture réglementaire. Le coût n’est pas un argument contraire : en quoi un renchérissement de quelques pourcent lié au contrôle et à la taxation annulerait-il les bienfaits d’un échange basé sur des avantages comparatifs solides ?

 

Dans la logique des propositions qui précèdent, les marchés financiers conserveraient une place résiduelle, comme lieu de recyclage de l’épargne vers des activités productives, tandis qu’une part plus importante du financement échoirait au système bancaire. Mais ce dernier n’a-t-il pas été accusé de toutes les « rigidités » des années 1970, auxquelles on opposait la « souplesse » des marchés et de leurs décisions décentralisées ? La gestion administrée du financement présente des inconvénients, mais la monnaie est un actif immatériel, qui n’a aucun véritable coût de production. Le « produit » du système bancaire n’est pas la création (il ne s’agit que d’une inscription sur un disque dur) mais la gestion du crédit. Veiller au financement des activités productives et au retour final du flux monétaire (remboursement) en gage d’un usage économiquement efficace. Les instruments du marché sont trop frustres pour discriminer les projets en fonction de leur utilité sociale. Production ou spéculation sont confondus dans le tableau de bord des décideurs financiers. La rentabilité future de l’investissement n’est elle-même pas correctement appréciée car le marché perçoit – parfois – les risques individuels, mais pas les risques systémiques. Il ne s’agit donc pas tant de le supprimer que de l’encadrer, pour concentrer le savoir-faire décentralisé des opérateurs bancaires sur les seules opérations souhaitables macroéconomiquement.

Même d’un point de vue libéral, cette proposition n’est pas plus choquante que l’interdiction de la vente libre des armes, ou des boissons alcoolisées aux enfants. Elle rend tout au contraire possible la constitution d’un marché efficient des services bancaires. Ces dernières décennies, ce dernier s’est montré impuissant à offrir un flux de crédit à la fois régulier et raisonnablement bon marché, en raison des soubresauts spéculatifs, d’une part[13], et d’instruments de refinancement trop frustres d’autre part.

Le renversement de la « convention ultralibérale » qui a formé le système financier, modelé les savoir-faire de ses agents et structuré leurs réseaux d’intérêts, suppose peut-être une nationalisation de l’essentiel du secteur aux fins de le réorganiser et de bâtir les digues qui le canaliseront vers les tâches que nous avons définies. À moyen terme cependant, un secteur nationalisé poserait sans doute plus de problèmes de contrôle et de gestion qu’il n’en résoudrait et l’État aurait tout intérêt à privatiser des banques une fois celles-ci profondément réformées et solidement encadrées[14].

B. Reconstituer une convention de croissance

Au-delà de la question financière, il s’agit de reconstituer des enchaînements macroéconomiques vertueux pour renouer durablement avec la croissance et le plein emploi. Nous ne reviendrons pas sur les plans de relance conjoncturels qu’appelle la crise[15].

1. Ajuster la demande au PIB potentiel

Pour se réaliser, la croissance virtuelle permise par la mobilisation des facteurs de production et le progrès technique doit rencontrer des débouchés intérieurs en expansion. Cette expansion ne se réalise que via l’anticipation de cette production dans les dépenses.

- Indexation des salaires sur la productivité tendancielle, par l’intermédiaire d’une conférence salariale annuelle et des conventions collectives obligatoires dans chaque branche ;

- Dépenses publiques d’infrastructures planifiées pour répondre aux nouveaux besoins[16] : aménagement urbain, préservation de l’environnement (isolation du logement et équipement d’énergies alternatives, équipements pour la généralisation de moteurs électriques, développement des transports en commun, ferroutage...), etc.

- Développement de l’emploi public, d’une part parce qu’il répond à des carences croissantes (santé, université, police, justice, armée[17]…) et d’autre part dans la mesure où il s’assortit de conditions de stabilité et de carrière favorables aussi bien macroéconomiquement que socialement. Les contrats privés devraient eux-mêmes être remodelés et sécurisés.

- Étendre et réformer la protection sociale en la sortant de l’assistanat : instauration d’un revenu minimum d’existence[18], unification et extension du régime général d’assurance maladie et des retraites par répartition. L’objectif est de développer une demande indépendante de la conjoncture économique et dont le solde budgétaire renforcerait les relances conjoncturelles.

2. Du côté de la production proprement dite,

L’objectif est de réduire le coût relatif de l’emploi, ce qui augmenterait son niveau toutes choses égales par ailleurs. Pour que ces mesures ne compromettent pas la dynamique de la demande, les charges sociales ne devraient pas être réduites – au total leurs poids devrait au contraire augmenter à terme. Elles pèseraient intégralement sur la valeur ajoutée déduction faite d’un salaire de base (SMIC) par emploi[19].

La tarte à la crème du « soutien aux PME » fait partie de tout discours politique, mais il faudrait de passer de la ritournelle électorale à une véritable réforme. Nous avons déjà parlé de la réforme financière ; ajoutons que le cahier des charges des nouveaux établissements bancaires devrait inclure des conditions égales de crédit aux PME[20]. Les mesures de déplacement des charges profiteraient tout particulièrement aux très petites entreprises travaillistiques, et pourraient être complétées par une réforme fiscale plus générale. Enfin, les circuits de distribution devraient être corrigés de manière à communautariser l’accès au marché (mise en place de centrales d’achat à participation publique ?).

La recherche-développement publique devrait s’accroître fortement, de manière non seulement à stimuler l’innovation en général, mais à la diffuser rapidement, hors du système des brevets, à toutes les entreprises concernées. Il s’agirait aussi d’étoffer le réseau d’enseignants-chercheurs dont les savoir-faire se nourrissent mutuellement et imprègnent le reste de la société, via l’enseignement[21].

III. Institutionnaliser la politique de croissance

Les mesures qui précèdent supposent une remise en cause radicales des conventions qui structurent le capitalisme actuel. Elles nous semblent suffisamment cohérentes pour esquisser un régime d’accumulation viable, mais celui-ci devra s’adosser à de nouvelles institutions, tout particulièrement dans la phase d’établissement de nouvelles convention et de nouvelles routines.

A. Une planification des politiques publiques

Le plan a disparu du vocabulaire politique et économique dans la déferlante ultralibérale. Il s’agit cependant d’une institution essentielle pour stabiliser les anticipations des acteurs privés et consolider les nouvelles conventions. Politiques structurelles et investissements publics doivent être définis sur une durée significative (5 ans ?) et s’imposer à l’État et aux administrations publiques. Les objectifs attendus du secteur privé doivent aussi être explicites, non pour les imposer administrativement mais pour les intégrer aux anticipations. Les mesures administratives doivent être réduites au minimum, car tout commandement impératif suppose des contrôles rapidement inefficaces dans une économie complexe. En revanche, l’explicitation des objectifs rend prévisibles les mesures de politique économiques et peut s’imposer comme référence dans les conventions implicites qui ordonne les comportements. Ceci suppose que l’ensemble des acteurs économiques soient intégrés à l’élaboration du plan : représentants des branches d’industrie[22], syndicats de salariés, collectivités locales, etc.

B. Un protectionnisme flexible 

Comme le plan, le protectionnisme passe pour un gros mot dans la novlangue ultralibérale. Or les théories au principe du libre-échange restent muettes sur deux questions-clés des échanges contemporains : la déformation des taux de change sous l’effet des mouvements de capitaux et la « contrainte extérieure » que fait peser une forte ouverture commerciale sur les politiques économiques nationales[23]. Nous avons déjà évoqué les mesures qui permettraient d’abriter l’économie nationale des mouvements erratiques de capitaux, le complément en est d’admettre des mesures de taxation des importations en provenance de pays à taux de change manifestement sous-évalué. De même un dispositif doit protéger les politiques intérieures d’effets néfastes sur le solde commercial, par exemple des tarifs douaniers mobiles en fonction du différentiel de croissance. Ces mesures ne remettent pas en cause les échanges produits par les avantages comparatifs ou l’innovation, mais ceux que la théorie libérale elle-même[24] considère comme indésirables.

C. Sortir du piège européen

L’Union Européenne représente un obstacle spécifique à toute volonté de réorienter les politiques économiques. Partout, certes, les privilégiés de l’économie dérégulée ont cherché à soustraire leurs "acquis" aux aléas de l’alternance politique en leur donnant valeur de « droits fondamentaux » ou de règle constitutionnelle. La plupart des systèmes juridiques interdisent par principe les nationalisations, ou les assortissent de conditions draconiennes. La Cour Suprême aux États-Unis, ou le Conseil Constitutionnel en France, veillent à verrouiller le système économique.  D’une manière ou d’une autre, toute réforme sérieuse suppose de bousculer ces institutions, voire de réviser radicalement leur domaine de compétence. Ce qui pourrait se révéler beaucoup plus facile qu’il ne le semble sous la pression d’une crise profonde ou d’un mouvement populaire.

Mais l’Europe a ceci de spécifique que TOUTES ses institutions, TOUS ses traités fondateurs relèvent de la même obsession de constitutionaliser les dogmes ultralibéraux. L’Europe est un pur produit du néolibéralisme : l’affaiblissement des états n’est pas compensé par le développement d’un pouvoir supranational, au contraire d’éventuelles velléités nationale d’infléchir la trajectoire sont rapidement étouffées par l’isolement. Si le changement politique se synchronisait dans l’ensemble de la zone euro, on pourrait certes imaginer une remise en cause collective des traités. Mais compte tenu de la persistante division entre états-nations, s’affranchir de ces politiques suppose de violer les traités contre l’avis des autres états – bref, de jure ou de facto, sortir de l’Union Européenne. L’on peut toujours imaginer une « autre Europe », mais s’il s’agit d’envisager des politiques alternatives au néolibéralisme, celles-ci ne prendront corps (dans un premier temps au moins) qu’à l’échelle nationale et devront donc briser le carcan des traités européens – donc oser la rupture.

Cette nécessaire libération du carcan européiste ne signifie nullement un refus de principe de la coopération internationale. Tout au contraire des accords internationaux sur les principes que nous avons énoncés en faciliteraient grandement l’application et les renforceraient par l’extension des marchés intérieurs structurés par la nouvelle convention. Mais cela suppose de faire table rase des traités ultralibéraux et d’envisager des accords régionaux sur des bases totalement inverses : le rapprochement passerait pas l’harmonisation des institutions économiques (politique salariale, fiscalité, protection sociale, planification, protection extérieure, etc.) préalablement à la pleine ouverture du marché[25].

Une même attitude devrait prévaloir vis-à-vis des autres institutions internationales : OMC, FMI, etc. ; appuyer toutes les réformes facilitant l’application de régulations nationales progressistes, et oser se retirer de celles qui impuissanteraient les politiques économiques nécessaires. Bref : faire l’inventaire sans apriori de la mondialisation.

 

 

 

Pour provisoirement conclure…

L’auteur de ces lignes passera certainement pour un dangereux hurluberlu pour nombre de lecteurs habitués aux « évidences » de la « science économique » dominante et / ou du discours « révolutionnaire ». La pensée économique est engluée dans un conformisme étouffant –du moins en France. Il est inquiétant de constater qu’aucun parti d’opposition n’a jusqu’à présent présenté de programme conséquent de réorientation du capitalisme. Ils oscillent entre la politique « du chien crevé au fil de l’eau » des partis de gouvernement et l’incantation sans conséquence à la « relance par la consommation » de la gauche. L’extrême-gauche, fidèle à ces habitudes, se cantonne à un discours ultra-revendicatif et une mise en cause rhétorique du capitalisme sans qu’en émerge la moindre politique économique concrète. Bref, nous sommes dépourvus d’un véritable programme réformiste, c’est-à-dire, si les mots ont un sens, de réforme du système économique pour le réorienter dans le sens de l’intérêt général : plein emploi, croissance économique, réduction des inégalités, paix et préservation écologique. « Abolir » le capitalisme ou se laisser emporter par le mouvement « irréversible » du marché revient en réalité au même : poursuivre la marche à l’abîme.

L’enjeu est donc de construire une véritable alternative (pour commencer : doctrinale et programmatique) non pas au « capitalisme » mais à la dictature de la finance. Les véritables entrepreneurs, qui placent leurs objectifs et leurs intérêts dans la production, y trouveraient autant leur compte que les classes populaires. Quant au marché et à la liberté économique, ils ne se réaliseront pleinement qu’à l’abri de la jungle financière, de même que la liberté civile ne s’est épanouie qu’avec la construction de l’état de droit.



[1] Relativement seulement, car la vulgate libérale n’a voulu retenir que la magie de l’harmonie universelle censée se dégager de la « main invisible ». Du coup les conditions et les propriétés de l’instrument s’effacent au profit d’une justification biaisée du pouvoir des dominants. Le « marché » en est discrédité pour toute la pensée critique, alors qu’il fait partie des institutions indispensables à toute économie moderne.

[2] L’espérance statistique du profit dépend de son existence macroéconomique : c’est la constitution d’un surplus qui valide les anticipations de profit. Or ces anticipations sont elles-mêmes une condition de la constitution d’un surplus, via les comportements entrepreneuriaux qu’elles fondent. Une certaine configuration des valeurs et des croyances conditionne donc le fonctionnement des marchés (l’ « esprit du capitalisme » de Weber). Pour que la « main invisible » se réalise, il faut que des individus aient fait le choix d’être bouchers, de développer leur offre avec les risques que cela comportent, et comptent plus sur leur profit d’entreprise que sur l’escroquerie des clients… ces derniers eux même doivent avoir une relative confiance dans le boucher, préférer le coût de l’achat aux avantages du vol ou de la mendicité, etc. Un survol sommaire de l’histoire ou de la sociologie des sociétés contemporaines montre que ces conditions sont finalement assez rarement optimales…

[3] Pour filer encore la métaphore, les propriétés de la viande du marché smithien sont relativement faciles à connaître, il n’en va pas de même d’énormément de transactions dont la réalisation est incertaines : contrats d’assurance (aléa moral), produits à la fiabilité mal connue (appareils divers, de l’automobile au microordinateur en passant par le mixer…).

[4] Il est illusoire de mettre cette différence au compte d’une plus grande solidité de l’économie française. Outre qu’elle n’en a nullement montré les signes ces dernières années (chômage persistant, croissance parmi les plus faibles de l’OCDE, etc.) le propre de la mondialisation est une intégration extrême des flux financiers et des échanges de marchandises entre les économies développées. Moins encore qu’en 1929 (où la même fable de « la France à l’abri » avait été colportée par les dirigeants de l’époque) notre économie ne peut espérer passer entre les gouttes. Pire encore : Les entreprises les moins solides, les moins épaulées par leur gouvernement national, seront les premières victimes. C’est peut être aux États-Unis que ce situe l’épicentre du séisme, mais il y a fort à parier que c’est en Europe que les dégâts seront les plus considérables…

[5] Elle s’est pourtant résolue à racheter sans états d’âme les créance douteuses depuis décembre 2007, prenant le contre-pied de sa propre orthodoxie.

[6] Songeons que les États, pourtant unanimes en principe, n’ont toujours pas réussi à empêcher le système bancaire de blanchir l’argent des trafics : drogue, armes, etc. Rien d’étonnant à cela, tant que les banques tireront profit du recyclage de ces capitaux. Le capitalisme produit aussi bien des armes que des crucifix ou des médicaments. Idem pour la finance : créer / recycler de la monnaie, moyennant commissions ou intérêt. L’attrait du profit et la pression concurrentielle sont les seuls régulateurs du marché – ce que comprennent fort bien les VRAIS libéraux. Les appels à la morale sont toujours le cache-misère du laisser-faire. Une véritable « morale » publique consisterait à sanctionner la malfaisance. Au lieu de cela, l’ultralibéralisme multiplie les occasions de s’enrichir au détriment de la collectivité et recommande en même temps de ne pas s’en saisir.

[7] La meilleure des réglementations bancaires serait impuissante à éradiquer toute forme de spéculation. Il est inévitable, et parfois utile, que les agents économiques saisissent l’opportunité des variations de prix pour réaliser des gains spéculatifs, et le crédit, au cours de sa circulation dans le circuit économique, est forcément distrait de son usage initial. Le danger est, encore et toujours, que ces opérations se muent en bulle grâce à un financement à guichets ouverts assurant sans cesse de nouveaux flux d’achats créant les plus-values des acheteurs précédents. Si ce financement cesse d’être direct, il se réduit à un sous-produit d’activités productives et se tarit nécessairement si les besoins de la spéculation perdent toute proportionnalité avec l’activité réelle.

[8] Outre l’incertitude dont elle entache les futures pensions de retraite, la capitalisation gonfle démesurément les capitaux à placer et nourrit les bulles spéculatives – du moins tant que la montée en puissance de ces régimes de retraite l’emporte sur les pensions à servir. Ces capitaux sont-ils nécessaires à l’économie productive ? Non, dans la mesure où un flux régulier de crédit validerait les projets de cette dernière, et où les marchés financiers retrouveraient leur fonction vertueuse de drainage des encaisses monétaires vers des placements productifs.

[9] La bulle médiatique sur le « réchauffement climatique » précède et prépare, plus ou moins consciemment, la bulle financière sur les actions des énergies renouvelables et les droits à polluer. Il est significatif que le tohu-bohu des conférences internationales n’aient débouché sur fort peu de règles internationales d’interdiction ou de taxation des activités polluantes, mais à l’instauration de ces fameux « droits à polluer » qui demain pourraient être achetés et revendus sans rapport avec le contexte industriel et environnemental !

[10] Il s’agirait d’éviter de faire peser sur les finances publiques et les contribuables le coût artificiel d’une politique d’intérêt général par ailleurs redistribué, via les titres de la dette, au système financier. Ils en constituent aujourd’hui un élément essentiel, en tant que titre à sécurité maximale, dans une logique de gestion des risques. Or justement ces opérations, avons-nous montré, devraient être réalisées (quand elles sont nécessaires) autrement que par la finance.

[11] La « taxe Tobin » consisterait à prélever quelques dixièmes de pourcent sur les échanges de devises, ce qui supprimerait le gain tiré des opérations à très court terme, qui ne jouent effectivement que sur de faibles marges. L’effet serait en revanche imperceptible pour les transactions sur les biens et services. On peut s’interroger sur l’ampleur de la taxation pertinente vu l’amplification des flux spéculatifs, sans doute les estimations de Tobin sont elles aujourd’hui dépassées. Une telle taxe en tout cas n’agirait que sur les flux spéculatifs, sans préjudice d’autres mesures envisageables pour filtrer les échanges de biens et services, en particulier ceux qui résultent du « dumping » produit pas la dépréciation de certaines monnaies.

[12] Le système traditionnel, via le réescompte ou l’open market, ne permet aux autorités monétaires que d’agir sur les taux à court terme. Les taux à long terme, indispensable pour l’investissement, sont influencés par la perception du risque qu’ont les prêteurs. D’où l’envolée des taux à long terme – ou l’assèchement du crédit – lorsque le pessimisme mimétique s’empare des agents économiques. Si ces crédits étaient refinançables à des conditions prévues à l’avance, ces fluctuations du financement bancaires seraient amorties, et l’État disposerait d’un levier efficace pour agir sur l’investissement. Cette réforme présente certes quelques difficultés techniques, mais bien moindres que les « produits financiers » hyper-sophistiqués de la période qui s’achève…

[13] Qu’on songe au taux d’intérêt extravagants qui ont ravagé les économies européennes dans les années 80-90 pour contrer la déstabilisation des taux de change avant l’euro, ou à l’assèchement du financement dans les pays touchés par la « crise asiatique » de 1998, et bien évidemment à l’actuel « credit crunch ».

[14] La propriété d’État des entreprises n’est pas la panacée qu’imaginait la « gauche historique » ; plutôt que de « démocratiser » le système économique et de renforcer le pilotage macroéconomique, les nationalisations ont créé une osmose perverse entre managers et hauts-fonctionnaires, une confusion des intérêts qui n’est sans doute pas étrangère à la pénétration de l’idéologie ultralibérale au cœur même de l’administration. C’est plutôt par une rigoureuse séparation des pouvoirs que l’État est à même de réglementer et de piloter l’économie nationale, en laissant à des acteurs privés la charge des opérations de production proprement dites.

[15] A priori, les plans engagés aux États-Unis par Obama ou en Chine semblent conséquents au moins au niveau des volumes engagés. On peut bien sûr contester le détail, mais cette question est inessentielle pour ce qui nous occupe ici, à savoir la réorientation du capitalisme.

[16] En règle générale, notre société requiert plus de dépenses socialisées que par le passé. Quelle que soit l’organisation des agences qui en seront chargées, elles demanderont plus de prélèvements obligatoires. Il faut tordre le cou à la logorrhée antifiscale qui appauvrit le pays, dégrade les conditions du plus grand nombre et nourrit les bulles spéculatives via les titres de la dette publique !

[17] Ces derniers domaines choqueront une certaine gauche pour laquelle tout ce qui évoque la « répression » est intrinsèquement mauvais. Vaste débat, bien sûr, mais est-il raisonnable de négliger l’insécurité latente que génère la généralisation de l’urbanisation ? De nier les nouvelles tâches de la justice : judiciarisation des conflits particuliers, criminalité en col blanc, divorces, etc.  ? Est-il humaniste de laisser s’entasser les prisonniers dans des locaux insuffisants et mal aménagés, et de conditionner les décisions de justice aux places vacantes ? Est-il prudent de laisser péricliter notre armée au motif de l’absence de menace étrangère identifiée, alors que la reconstruction d’un appareil de défense, au cas où ces conditions changeraient, demanderait plusieurs dizaines d’années ?

[18] Sur ces questions, cf. mon article : De l’État-Providence à l’État social.

[19] Idem

[20] On nous objectera que le coût et le risque du crédit aux PME et aux grandes entreprises n’est pas le même. Une politique volontariste de développement industriel devrait justement corriger cet effet du marché de manière à développer l’emploi et l’innovation dont sont porteuse les PME. Le financement des « start-up » a souvent été présenté comme un point fort des marchés financiers dérégulés sur le financement administré. Comme nous l’avons indiqué, l’argument est plus que douteux, mais soulève un vrai problème qu’un système bancaire encadré serait certainement mieux à même de résoudre que la finance spéculative.

[21] Tout ceci coûterait évidement fort cher, d’autant qu’il deviendrait indispensable de revaloriser considérablement les moyens et les revenus des chercheurs pour se mettre à l’abri de la fuite des cerveaux. Mais ce serait un investissement très favorable à moyen terme.

[22] Le but n’est pas de tenir en lisière les entrepreneurs, mais de trouver les procédures qui permettront une coordination de leurs décisions favorable aux objectifs que nous avons énoncés.

[23] En économie ouverte, si la croissance d’un pays excède celle de ses partenaires commerciaux ses importations accompagnent mécaniquement la croissance du PIB, tandis que ses exportations restent limitées par l’état du marché intérieur des pays partenaires. D’où un déficit favorable à un endettement extérieur parfois périlleux ou des fluctuations indésirables du taux de change.

[24] D’authentiques auteurs libéraux, de Ricardo à Krugman, fournissent des clés d’analyse pertinentes pour rompre avec la dérive ultralibérale.

[25] Ce ne sont là que des conditions économiques qui n’épuisent évidemment pas les conditions pour qu’une coopération accrue débouche à terme sur une union politique.

02 janvier 2009

La crise du capitalisme spéculatif (II) : Anatomie de la Crise

 

 

 

Revenir à la première partie

La crise qui s’amplifie depuis 2007 met en lumière l’extravagant enchevêtrement de dettes et de spéculation qui soutenait la croissance de la phase révolue. Tout l’enjeu des semaines actuelles est de savoir si les politiques publiques réussiront à différer durablement l’effondrement du château de cartes.

La valeur des actions du CAC 40 avait été multipliée par 2.2 du plus bas de 2003 au plus haut de 2007. Progression « modeste » dans l’histoire des bulles, et dont l’éclatement ne paraît pas exceptionnel dans l’histoire boursière. Mais le cœur de la finance s’était déplacé vers d’autres marchés, plus opaques et encore moins réglementés. D’où une crise sans précédent. Souvent comparée à la crise de 29, la crise de 2008-09 s’en distingue toutefois par plusieurs traits : d’abord, une diffusion beaucoup plus rapide à l’ensemble de la planète, qui compromet l’ensemble de la circulation monétaire mondiale. Ensuite un volume vertigineux de promesses de payer, qui se comptent désormais en trillions voir en trilliards de dollars. Enfin une réaction rapide et massive des pouvoirs publics qui inondent les grandes institutions financières de liquidités et engagent des plans massifs de relance de l’activité aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en Chine.

Examinons les mécanismes de cette crise, avant d’en extrapoler la dynamique.

I. Les quatre bulles

A. Les subprimes

La crise des subprimes est la plus médiatisée, ce qui ne signifie pas forcément la mieux comprise. Pour prolonger la bulle spéculative sur l’immobilier américain, les banques ont recouru à des crédits de plus en plus risqués, en termes de durée comme de solvabilité des emprunteurs. Les prêteurs se croyaient pourtant à l’abri des défauts de paiement, puisque la hausse des prix permettait de « se payer » sur la revente du logement – quitte à ruiner l’emprunteur. La bulle immobilière se présente donc en partie comme une spéculation entre où les banques sont les principaux opérateurs, par ménages interposés. On retrouve le schéma typique d’une bulle, où la hausse des prix attire sans cesse de nouvelles mises qui elles-mêmes produisent cette hausse des prix – jusqu’au moment toutefois où le ralentissement du crédit nouveau déclenche un cycle de baisse qui entraîne des pertes croissantes dans le système bancaire, met en évidence la fragilité de l’ensemble des créances et débouche in fine sur un blocage du crédit et des faillites en chaîne.

B. La titrisation

La titrisation est le « nouveau » mécanisme financier qui a stimulé l’aventurisme bancaire. Développée depuis les années 80 aux États-Unis et ensuite dans les autres pays capitalistes développés, la titrisation consiste à autoriser les banques à revendre à d’autres agents les créances ouvertes par leurs opérations de crédit. En principe, il ne s’agissait que de permettre aux banques de réduire leur exposition au risque tout en ouvrant un nouveau compartiment au marché financier. En réalité l’afflux de nouveaux titres négociables a nourri endettement et spéculation, et démultiplié et généralisé les risques :

· la perspective de se défaire de leurs créances a encouragé les banques à consentir des prêts de plus en plus risqués,

· La revente des créances a entraîné une déperdition considérable d’information, nombre de détenteurs ignorant purement et simplement le risque attaché à leurs actifs, d’où une survalorisation de ces créances,

· Au lieu de se concentrer sur les banques engagées dans le crédit immobilier, les créances douteuses ont littéralement imprégné tout le système financier.

De plus, banques et compagnies d’assurance sont étroitement solidarisées par les engagements croisés qui les lient. Le crédit interbancaire est indispensable à la circulation des liquidités et repose sur la confiance mutuelle, elle-même fondée sur la solidité de bilans totalement faussés par l’accumulation de titres inévaluables. De même, le risque couvert par les compagnies d’assurance était vraisemblablement sous-évalué en raison de l’opacité du marché. Mais surtout il ne s’agissait que d’un risque microéconomique, le risque systémique n’était pas couvert. De sorte que l’éclatement de la crise s’est traduit par la faillite virtuelle de l’ensemble des assurances, et par là même des assurés, y compris ceux qui n’étaient pas victimes de défauts de paiement mais se retrouvaient « à découvert » en raison de l’insolvabilité de leur assurance.

C. La bulle des produits dérivés

Les « produits dérivés » se présentaient justement comme une « révolution du marché » dans ce domaine de l’assurance. Cette géniale « innovation » n’est autre qu’un pari sur l’évolution d’un actif ou d’un indice. Au-delà d’un foisonnement de formes et de techniques à la mesure du gigantisme de ce « monde parallèle », il s’agit toujours de fournir aux acteurs financiers une « assurance » contre un évènement futur. Par exemple, acheter la certitude d’une revente de titres à un niveau donné pour le cas où leur prix de marché plongerait au dessous de ce seuil. Ou une promesse de prime en cas de sécheresse, de guerre, ou de tout autre évènement entraînant un risque pour l’acheteur, qui le transfère ainsi au vendeur…  Ces « produits dérivés » se présentent comme une sorte d’assurance titrisée, on achète des « garanties » contre tout et n’importe quoi pourvu que se présente un vendeur, c'est-à-dire un spéculateur jouant sur la non-réalisation du risque. Pour ce dernier, l’opération est hautement lucrative - tant que son appréciation du risque reste en moyenne conforme à sa fréquence de réalisation.

Comme les « subprimes », les « put » et les « call » passent de main en main, à des prix variant avec les humeurs du marché… Ces titres se prêtent donc à de remarquables « bulles dans la bulle ».

Du côté des émetteurs, la solvabilité est-elle garantie ? En théorie oui, dans la limite d’un contrôle prudentiel dangereusement relâché par l’opacité générale du marché. Mais les escrocs ou demi-escrocs ne sont qu’une part mineure du problème, qui réside dans le risque systémique.

Ce risque systémique est celui d’un collapsus général du marché – précisément celui qui s’est produit cette année (2008). Les positions reposent sur l’estimation d’un risque spécifique, c'est-à-dire dont la fréquence est connue dans l’état normal des affaires. Par exemple l’on peut évaluer la probabilité d’une canicule à régime climatique donné[1]. Mais ce modèle devient obsolète en cas de basculement général du climat. De même l’on peut assurer les défauts de paiement dans la mesure où ils représentent une fraction référencée de l’ensemble des opérations. La faillite d’un débiteur, la variation intempestive d’un prix sont assurables. Pas l’état de faillite simultané de la plupart des débiteurs, ou de brutaux mouvements d’inflation ou de déflation. En pareil cas, et donc aujourd’hui, la plupart des promesses qui sont la « substance » de ces marchés sont devenues irréalisables.

Ces promesses n’ont pas constitué de création monétaire ex ante. Les émetteurs se sont seulement engagés à trouver les fonds nécessaires au cas où. En revanche la réalisation simultanée des risques contraint à un reflux massif vers les créanciers : quelques trillions de dollars d’engagements, qui n’ont jamais réellement circulé mais qui devraient en théorie apparaître au moment même où les conditions d’accès à la liquidité se durcissent comme jamais…

Comme toujours, la ruine des débiteurs entraîne celle des créanciers. La valeur des « options » s’effondre à mesure que le doute s’installe sur la réalisation future de leurs engagements, et avec elle le bilan de leurs détenteurs. Les « assurés » s’aperçoivent que leur garantie est inopérante. Mise à nu, leur situation se révèle pour ce qu’elle est depuis le début : à l’actif des titres « pourris », au passif des engagements fermes[2]. Comment obtenir du crédit frais en de telles circonstances ?

D’autant que c’était aussi avant la crise que ces produits dérivés, comme la titrisation, avaient été pernicieux. L’illusion d’être « couverts » a incité les agents à multiplier les prises de risques inconsidérées et c’est vulnérabilité du système qui s’est encore démultipliée.

D. Les paiements internationaux

La crise des paiements internationaux n’en est qu’à ses prodromes. Les politiques néolibérales ont ouvert sans retenue les frontières aux flux de capitaux, permettant aux États de se financer massivement ou de placer leurs excédents à l’étranger. En d’autres termes, les échanges ne marchandises ne constituent plus qu’une part subordonnée des flux financiers.

C’est ainsi que certains états, en premier lieu les États-Unis, peuvent drainer les capitaux du monde entier, tandis que d’autres sont à la merci de d’assèchement soudain de leur liquidité par des ouragans spéculatifs : crise mexicaine de 1994, asiatique de 1997, argentine de 1998…

On peut mesurer cette interdépendance par l’ampleur sans précédent des excédents et déficits commerciaux sur l’ensemble de la planète. Contrairement à tout ce qu’enseignait la théorie économique, les États-Unis cumulent des déficits considérables[3], qui constituent de facto une dette massive vis-à-vis principalement des pays asiatiques. Ceux-ci acceptent d’accumuler des avoirs en dollars, d’une part pour se prémunir de nouvelles crises financières[4] et d’autre part pour éviter qu’une baisse du dollar ne compromette leurs exportations.  S’y ajoutait jusqu’à une date récente la « sécurité » attachée au marché américain des capitaux.

Les propriétés de ce système financier international sont les suivantes : déconnexion des taux de change des « fondamentaux » de l’échange commercial, conduisant à la concurrence destructive des « pays à bas salaires » (en réalité à devise sous-évaluée), subordination des politiques économiques à la nécessité de « rassurer » les marchés financiers[5], et enfin risque massif d’une crise de la dette à l’échelle inter-nationale. Les crises qui ont secoué les pays émergents surendettés en 1980-81 ou l’Asie en 1997 ne relevaient pas d’un endettement en lui-même dramatique. Dans la plupart des cas il était soutenable dans les conditions du marché financier où il s’était constitué. Ces crises résultèrent de soudain retournement des conventions en vigueur : hausse massive des taux d’intérêt américains en 1980-81 amorçant une bulle spéculative sur le dollar et interdisant le refinancement de la dette du tiers-Monde, panique financière en Asie en 1997. Ce qui s’est alors révélé, c’est que le retrait des énormes masses de capitaux flottants provoquait une brutale déflation et bloquait tout les circuits financiers intérieurs. Il ne s’agissait pourtant alors que de « petits » débiteurs. La menace désormais pèse sur tous les pays, à commencer par le premier débiteur mondial : les États-Unis. Seule l’intervention massive du FMI a permis de « sauver » l’Islande et la Hongrie de ce scénario catastrophe dans les derniers mois. Mais le FMI a-t-il les moyens de subvenir aux besoins en liquidités d’un nombre croissant de pays si la nervosité des marchés et la tentative désespéré des pays créanciers (eux-mêmes en crise) de rapatrier leurs avoirs multiplie les crises de ce type ? Au bout du processus se profile le « big one » des séismes financiers : le rapatriement des capitaux asiatiques précipitant le dollar aux abîmes.

II. Scénarios pour l’apocalypse

A. Scénario 1 : l’effondrement

L’effondrement complet du système reste improbable, car il suppose une complète incapacité des acteurs à coordonner leurs réactions pour bloquer la spirale de la crise. Improbable, mais pas impossible, et le scénario mérite d’être évoqué ne serait-ce pour mettre en évidence les périls auxquels sont confrontées les politiques publiques.

Les dominos tomberaient les uns après (sur) les autres : la crise immobilière a déjà entrainé celle des subprimes, laquelle a contaminé tout le système du crédit. Ce dernier commence à entraîné le krach de l’ensemble des marchés financiers, et une crise majeure dans l’économie réelle, via les difficultés de refinancement du surendettement et la contraction des débouchés du fait même de la crise. Cette crise de l’économie réelle fragilise en retour davantage le système bancaire, confronté à de nouveaux défauts de paiements, et les marchés financiers évidemment. Parallèlement, la panique dans les segments les plus fragiles du système financier mondialisé se traduira par des mouvements erratiques de capitaux pouvant entraîner le défaut de paiement de certains pays. Si cela devait se réaliser, la panique s’en nourrirait encore et pourrait devenir irrésistible, tant les masses de capitaux engagés excèdent les fonds mobilisables par les états[6] et le FMI. Comme les États-Unis constituent le cœur financier de la planète, et financent leurs déficits extérieurs par l’épargne du reste du monde, le « bouquet final » pourrait provenir d’une fuite de ces capitaux, donc d’une dépréciation du dollar dévalorisant du même coup tous les immenses avoirs en dollar de la planète.

L’aboutissement de telles enchaînements serait une contraction du PIB mondial et de l’emploi de l’ordre de 50 % (comparable aux effets de la crise de 1929, mais dans des économies encore plus intégrées et interconnectées[7]). Quant aux conséquences politiques et géostratégiques, elles sont trop considérables pour être évaluées !

B. Scénario 2 : L’enlisement

L’enlisement est le scénario le plus probable.  Les autorités monétaires ont tiré de 1929 la leçon que le laisser-faire intégral risquait d’emporter le système lui-même dans une spirale dépressive sans fin. Les injections massives et répétitives de liquidités, les prises de contrôle publiques des banques et institutions stratégiques, pourraient calmer le jeu, interrompre les enchaînements dépressifs.

Pour autant, la pyramide de dettes n’est pas purgée ni la « confiance » rétablie. Les mécanismes de formations des revenus demeurent peu favorables à la croissance Sans augmentation autonome de la demande salariale (ajustements de type « fordiste ») ni reprise du processus d’endettement, les États sont en première ligne pour tenter de la ranimer par leurs déficits budgétaires. D’un côté les dettes publiques s’enflent démesurément, de l’autre la croissance reste atone et le chômage s’amplifie.  C’est en gros ce qui s’est produit au Japon de la crise financières de 1992 jusqu’au début des années 2000[8].

La situation se résumerait ainsi : Les dettes s’amortissent progressivement, mais le mouvement est contrarié par la déflation - la baisse des prix et des actifs réévaluant automatiquement la dette à mesure même que les agents tentent de la rembourser. Les efforts pour éviter la contraction de la masse monétaire, par exemple en refinançant les dettes existantes, retardent d’autant le rétablissement des bilans.

Pourtant, des liquidités s’accumulent dans le système bancaire, des encaisses se reconstituent. Mais tant que les anticipations restent défavorables, le crédit ne reprend pas et la monnaie existante ne circule pas (sa « vitesse de circulation » diminue). Les commandes « classiques » de la politique économique ne répondent pas : ni les déficits publics ni les baisse des taux d’intérêt ne relancent la circulation. Les difficultés persistantes des entreprises suscitent une exigence croissante de réduction des impôts, des charges et des salaires. Si les politiques économiques vont en ce sens, elles aggravent la crise des débouchés et compliquent encore les conditions d’une sortie de crise.

Le marasme se prolongerait jusqu’au point où se constituent les conditions d’une réorganisation des anticipations et des stratégies : réduction progressive du stock de dettes, vieillissement du capital poussant à une reprise de l’investissement de remplacement, apparition de nouvelles lubies spéculatives…

C. Scénario 3 : Le retour de l’inflation

Pour la vulgate « orthodoxe » des dernières décennies, « l'inflation est partout et toujours un phénomène monétaire » dixit Milton Friedman, célèbre inspirateur de l’ « école de Chicago » qui inspira le tournant libéral des années 80. Or ce postulat ne repose que sur un modèle simpliste et à contre-sens de l’économie réellement existante. Dans ce modèle, la spéculation n’existe pas et les transactions ne font que réagir, en terme uniquement de prix, à des variations exogènes de l’offre de monnaie.

Or dans une économie capitaliste moderne, c’est la demande de crédit qui entraîne la création de monnaie, cette dernière venant valider les anticipations des acteurs économiques. Ces dernières se forment dans un univers radicalement incertain puisque déterminé par le comportement mimétiques de ces mêmes acteurs. À l’encontre de Friedman, on pourrait affirmer avec plus de raison que « l’inflation est partout et toujours un phénomène de psychologie collective ». Certes la politique monétaire peut accompagner ou au contraire contrarier les anticipations inflationnistes, mais elle ne les détermine pas. Ce qui signifie qu’une même politique monétaire est compatible avec des configurations économiques contrastées, en fonctions d’autres paramètres. Ainsi, les politiques « accommodantes » de ces dernières décennies ont contribué à des résultats très diversifiés, incompréhensible pour le simplisme friedmanien[9] :

- dépression, si la préférence pour la liquidité est telle que la monnaie ne circule plus, même lorsque les encaisses sont abondantes à certains points du « circuit ». La tendance à la déflation qui s’ensuit valorise ces encaisses oisives plus que les placements et investissements risqués. C’est ce que nous connaissons en ce moment.

- bulles spéculatives, qui fonctionnent comme des pompes aspirantes, chaque hausse de prix anticipant la suivante qui exige à son tour son flux d’argent frais. Anticipation de hausse des prix des actifs, doublée d’anticipations mitigées sur l’économie réelle. Cette inflation particulière s’est d’autant plus développée ces dernières décennies que les autorités en place ne diagnostiquaient pas le mal…

- inflation, lorsque sa propre anticipation entraîne la formation de prix et de salaires en hausse alors même que les perspectives de croissance apparaissent comme médiocres. Les crédits financent alors la hausse des prix, mais pas l’élargissement de l’échelle de la production, ni l’innovation. Mutatis mutandis, c’est la configuration que nous avons connu dans les années 70.

- Croissance, enfin, mais à condition que cette dernière soit anticipée et canalise l’usage du crédit vers l’investissement productif – c’est en gros le schéma des « Trente Glorieuses ».

La politique monétaire n’agit sur ces configurations que comme condition permissive, elle ne les détermine pas à elle seule. Elle en est même prisonnière dans la mesure où la non-validation par les autorités monétaires du système d’anticipations produit certes la crise de ce dernier, mais nullement sa recomposition sur des bases plus favorables. Ajoutons que les instruments classiques de la politique monétaire, qui reviennent à la seule manipulation des taux d’intérêt à court terme, ne permettent de moduler les volumes de crédit qu’indirectement, donc souvent peu efficacement[10].

 

En l’état actuel des choses, il n’est guère probable que les énormes quantités de liquidités injectées dans le système bancaire génèrent rapidement de l’inflation. Celle de ces derniers mois résultait de la tension exercée par la croissance et la spéculation sur les prix des produits de base, mais désormais la demande s’étiolant, c’est plutôt à un affaissement de ces prix qu’il faut s’attendre – pour le malheur en premier lieu des pays aux économies dépendantes de l’exportation de tels produits. Pour que l’afflux de liquidités se traduise en inflation, encore faudrait-il qu’il se traduise par une reprise du crédit – pour le moment paralysé par la course à la liquidité.

Ce n’est que lorsqu’un certain statu-quo se sera rétabli pour les banques que l’hypothèse inflationniste prendra une certaine consistance : la combinaison d’un investissement productif à long terme toujours tétanisé par des anticipations défavorable et d’une reprise du crédit à un coût très bas pourrait se résoudre en hausse des prix, dans un schéma analogue à celui des années 70[11].

En outre, l’inflation permettrait en outre de résorber en douceur l’accumulation de dettes et de rétablir des conditions financières plus saines. Elle ne constituerait pas forcément le mal absolu que d’aucuns se plaisent prématurément à décrire.

D. Scénario 4 : le surinvestissement

Cette revue des périls serait incomplète sans évoquer la figure du « surinvestissement » décrite par Marx ou Hayek : l’investissement productif se déconnectant lui-même des débouchés, des « biens de productions » produisent toujours plus de « biens de production » pour des usages finaux toujours plus indirects et justifiant de moins en moins l’allongement du « détour de production ». Mus par un optimisme aveugle et soutenus par des taux d’intérêts dérisoires, les entrepreneurs reporteraient toujours plus loin le retour d’investissements à la justification économique toujours plus douteuse. Un immense stock de moyens de production se constituerait, sans véritable rentabilité et dépendant pour sa perpétuation d’un financement toujours élargi : en quelque sorte, une bulle des actifs productifs ! C’est effectivement ce qui se produit lors de l’emballement du « cycle des affaires » où les engagements de capitaux excèdent de loin les perspectives raisonnables de débouchés, le dernier exemple en date étant la « bulle internet » qui avait vu la prolifération anarchique de « start-up » dopés à l’euphorie boursière, avant leur vaporisation au début des années 2000. Mais en certaines circonstances un tel scénario pourrait prendre une toute autre ampleur, tout particulièrement s’il est sciemment activé par les états.

Ranimer des anticipations euphoriques des entrepreneurs semble pour l’heure hors de portée, mais, variante du surinvestissement, l’économie de guerre pourrait constituer une « sortie de crise » tentante, l’État justifiant par un conflit réel ou supposé des dépenses d’équipement massives financées par création de monnaie. Les contradictions économiques seraient ainsi temporairement surmontées, comme à la fin des années 30…

 

 

Aucun de ces scénarios n’aboutit à la reconstitution d’un régime d’accumulation équilibré. Dans le meilleur des cas, après 5 à 10 ans de crise, nous reviendrions à une succession de « boom » et de « krachs » sur fond de déformation de l’appareil productif et de montée des inégalités, jusqu’au prochain accident majeur. Une telle trajectoire marginaliserait probablement les pays qui s’y enferreraient, car il est fort probable que d’autres, mieux inspirés, trouveraient les voies de la reprise de la croissance, par une combinaison de politiques d’endiguement de la finance, d’économie de guerre ou de soutien de la demande. C’est donc une redistribution générale des cartes qui se joue aujourd’hui, redistribution dont les perdants seront d’abord les pays incapables de se détacher du funeste modèle du « Consensus de Washington ».


Vers la 3e partie


[1] Les assureurs « classiques » appliquent cette distinction en excluant de leurs garanties les « catastrophes naturelles », ou les « actes de guerre », soit les évènements atypiques qui généraliseraient la réalisation de risques d’ordinaires occasionnels, et dépasseraient leur capacité d’honorer leurs engagements dans des conditions de rentabilité raisonnable.

[2] C’est ainsi que des bilans rassurants peuvent du jour au lendemain se muer en débâcle. Les titres de l’actif, et surtout les « options » assurantielles peuvent paraîtres très sains en temps normal, pour les agences de notation et les divers analystes. Mais chaque titre mène à un agent dont la solvabilité finale repose sur d’autres titres du même type. En d’autre terme, la solvabilité repose sur l’homéostasie du système. Tant que la bulle enfle, les risques sont effectivement couverts. Si elle éclate, toutes les couvertures s’évaporent.

[3] 712 milliards de dollars début 2008, soit de l’ordre de 6% du PIB.

[4] Face à l’imprévisibilité des flux de capitaux, de plus en plus d’état font le choix d’une accumulation volontaire d’excédents qui leurs constituent une réserve en cas de crise majeure. En attendant ces politiques sous-évaluent leurs devises, contribuant un peu plus au déficit commercial de leurs partenaires. Jacques Sapir parle à ce sujet de « néomercantilisme » (cf. L’économie politique de la crise et la question du nouveau Bretton Woods : http://www.m-pep.org/IMG/pdf/081121-sapir_brettonWoods2.pdf).

[5] Depuis bientôt trente ans, la ritournelle de la « contrainte extérieure » rythme les plans de déflation salariale et de financiarisation aimablement surnommés « rigueur ». Dans un marché financier mondialisé, les états n’ont en effet d’autre choix que de s’ »adapter » ou de renoncer à la sacro-sainte liberté des mouvements de capitaux.

[6] Certains états pourraient rapidement devenir insolvables, car leurs interventions feraient exploser leur dette dans des proportions incompatibles avec un paiement durable du service de cette dette. L’inflation, qui dévaloriserait cette dette, ou le défaut de paiement, deviendraient trop probables pour que des agents économiques non contraints acceptent de financer les déficits. La seule solution serait alors pour les états de s’octroyer un financement discrétionnaire par leur banque centrale.

[7] Dans les années 30, la crise a été amortie par la persistance d’une économie agricole ou artisanale relativement autosuffisante et peu dépendante du système financier. Les progrès de la division du travail et la pénétration du système de crédit ont accru la vulnérabilité des entreprises face aux crises systémiques. Aujourd’hui, une crise « de type 1929 » serait forcément beaucoup plus grave qu’en 1929 !

[8] A ceci près que les comportements des actifs les particularités du « marché du travail » japonais ont pu amortir les effets les plus spectaculaires sur l’emploi. Il n’en irait certainement pas de même en Europe !

[9] C’est sans doute ce qui explique l’extraordinaire incompétence des autorités monétaires, et de beaucoup d’économistes pourtant dotés d’un stock impressionnant de diplômes. Munis d’une théorie totalement inopérante, ils n’ont jamais compris l’enrayement de la croissance ni vu venir la crise présente. Toute leur énergie s’est gaspillée à tenter d’interpréter les évènements avec des modèles de plus en plus sophistiqués mais dont les prémisses étaient fausses (on peut raisonnablement considérer que la valeur explicative d’une théorie est inversement proportionnelle à la complexité des discours et des élaborations mathématiques nécessaires pour lui fournir un semblant de concordance avec les faits…). Cet autisme généralisé était cependant validé par les bruyants applaudissements des bénéficiaires de la situation.

[10] Au début des années 80 les hausses massives de taux d’intérêt destinées à juguler l’inflation on surtout réorienté les anticipations vers la spéculation sur les devises et les titres.

[11] Mais cet enchaînement n’a rien d’un automatisme, comme le montre la crise japonaise des années 90 où les plans de relance successifs n’ont débouché ni sur l’inflation, ni sur la reprise. L’inflation résulte d’un état particulier des anticipations et non de la mécanique immuable imaginée par les monétaristes.

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01 janvier 2009

La crise du capitalisme spéculatif (I) : capitalisme et économie de spéculation

Cet essai à pour objectif de mettre en en perspectives la crise financière qui s’est ouverte en 2007-2008 et débouchera selon toute vraisemblance sur une crise historique à partir de 2009. Plus qu’ « une » crise de plus, celle-ci met en évidence les limites de la régulation du capitalisme depuis 1980 – capitalisme « actionnarial », capitalisme « financiarisé » ou « mondialisé », diverses appellations circulent, mais nous préfèrerons celle de capitalisme spéculatif, car la spéculation nous semble au cœur de la reproduction du système.

Nous procéderons en trois temps : mettre en évidence quelques propriétés de cette « régulation spéculative », brosser le panorama de la crise en cours, et enfin hasarder quelques propositions pour sortir de la désastreuse politique ultralibérale que la crise ne remettra pas en cause à elle seule.

 

 

La crise nous invite (une fois de plus) à refuser les discours faciles sur « le marché » ou « le capitalisme ». La bulle financière fait certes partie du capitalisme, mais comme le cancer de l’organisme qu’il détruit. Le marché est une forme d’organisation de la circulation des biens et services, efficace dans certaines conditions et destructive dans d’autres. Le marché spéculatif appartient à la deuxième catégorie. Non seulement il aboutit à une allocation aberrante du capital et une répartition des revenus de plus en plus inégalitaire, mais il perturbe les véritables marchés par des variations répétitives des conditions du crédit (taux d’intérêt et disponibilité), des vagues d’excès et de pénurie monétaires, et des exigences irrationnelles de rentabilité. Loin de ne constituer qu’un sous-produit de l’économie de marchés, les marchés spéculatifs en sapent le fondement même. Les vertus que les auteurs libéraux mettent en évidence pour le libre marché en matière de biens et services supposent en réalité des conditions d’existence « meta-marchandes », au premier rang desquelles se situe l’endogénéïté des flux monétaires à l’économie productive – en d’autres termes un système de financement administré créant des conditions stables et prévisibles pour la production.  Création de monnaie et finance ne sont pas des produits de l’économie de marché, mais des conditions préalables, au même titre que l’état de droit, la police, la justice ou la défense nationale.

La monnaie n’est pas un produit mais une convention. La création de biens dépend d’une allocation opportune de facteurs de production (capital et travail) et de l’incorporation du progrès technique.  Ce n’est pas le cas de la création de monnaie. Qui est une création conventionnelle par le crédit. Ce dernier relève des anticipations de remboursement, son volume possible varie donc du zéro à (presque) l’infini en fonction de la « confiance » du système bancaire dans la solvabilité de ses emprunteurs – étant bien entendu que cette solvabilité ne provient d’une activité productive qu’à titre d’option, la fraude, le vol ou la spéculation étant tout aussi susceptibles a priori de créer de séduisants « retours sur investissement ». Dans un contexte de libre marché, les flux monétaires sont donc foncièrement imprévisibles, puisque leurs déterminants n’ont rien à voir avec leurs conditions de « production ». À ceci s’ajoute que les anticipations sont foncièrement a-rationnelles, puisque l’avenir est imprévisible, qu’il s’agisse du comportement des débiteurs, de la situation macro-économique future ou du progrès technique à venir. À défaut de certitudes, la « confiance » relève du pari, des « esprits animaux » comme le disait Keynes – avec toute l’instabilité, les retournements radicaux que produit la psychologie collective[1].

I. Capitalisme et endettement

A. L’endettement, moteur du capitalisme

L’endettement est au cœur du capitalisme. Le sens commun et son doublon dans l’économie vulgaire condamnent la dette par principe car ils confondent l’usure, c’est-à-dire la dette gagée sur la spoliation des revenus futurs du débiteur, avec le crédit à la production, gagé sur le surplus permis par l’investissement généré par ce crédit. Le crédit moderne, capitaliste, appartient à la seconde catégorie, ce qui ne signifie nullement, bien entendu, que la première forme du crédit ait disparu. Le crédit agit par deux canaux très différents :

· Il draine le capital vers l’initiative et l’innovation. Grâce au crédit ex nihilo – la monnaie de crédit, crée par un simple jeu d’écritures à partir d’une promesse de remboursement – le capital se porte sur des projets au lieu de stagner entre les seules mains des entreprises établies et routinières. La dette fait entrer l’avenir dans le présent, sans elle pas d’accumulation ni de progrès technique.

· En second lieu, le crédit assure une expansion monétaire suffisante pour ajuster le volume des transactions aux potentialités de la croissance économique.  À défaut d’une expansion continue des moyens de paiements, toute accroissement des transactions passerait par la baisse des prix, c’est-à-dire une déflation, source de pertes chroniques pour les entreprises (contraintes de vendre à un niveau de prix plus bas que celui qui prévalait lors de l’avance des coûts) et poussant à la détention de liquidités au détriment de l’investissement (en déflation, la monnaie prend de la valeur alors que l’investissement se dévalorise)[2]. Pour les mêmes raisons, le crédit est à la base de politiques macroéconomiques. Le déficit budgétaire (c'est-à-dire l’endettement de l’État, dont l’accumulation forme la dette publique) est l’outil indispensable de correction des crises périodiques liées au cycle des affaires[3].

 

B. L’endettement programmé du capitalisme « fordiste »

L’endettement toutefois prend un caractère très différent selon les institutions qui l’encadrent. Les banques, créatrices de la monnaie de crédit, n’ont nulle tendance naturelle à le proportionner aux besoins macroéconomiques ni à l’adosser à la production. D’où une réglementation, au fil de l’histoire des crises monétaires et financières : une banque centrale imposant une monnaie « légale » en couverture du crédit et la fournissant au système bancaire à un certain coût ; des normes de liquidité et un cadre réglementaire des opérations admises. La crise des années 30 avait montré comment l’anarchie bancaire pouvait mener le système tout entier à sa perte ; les années suivantes furent celles d’une réglementation sans précédent. Contrôle des changes, cloisonnement des banques d’affaire et de dépôt, interdiction des sociétés d’investissement sur les marchés financiers (les actuels OPCVM)… L’activité des banques étaient canalisées vers le crédit aux entreprises et aux particuliers, tandis que l’activité boursière contribuait à financer les opérations productives.

D’où une physionomie particulière de l’endettement, qui anticipait la production et les revenus et prévenait la résurgence des crises de surproduction. La contrepartie de cet endettement programmé était l’indexation des salaires sur la productivité : leur augmentation régulière créait les conditions pour une expansion régulière de la production. Rappelons que ce « capitalisme administré » permit la plus forte croissance de l’histoire dans les pays développés, et ce durant une trentaine d’années. Certes, le revers de la médaille fut dans les années 70-80 le dérapage inflationniste, la création de monnaie se déconnectant d’une productivité en fort ralentissement. Dans le même temps, les réglementations instaurées au plan national étaient contournées par la mondialisation naissante, en particulier les banques « off shore » recyclant sans contrôle la masse croissante des dollars extérieurs aux États-Unis qu’alimentait le déficit commercial américain[4].

On relit aujourd’hui avec une certaine ironie les critiques des ultralibéraux contre cette « économie d’endettement » accusée de tous les maux : mauvaise allocation du capital due au manque de souplesse du système bancaire administré, inflation…  Cette régulation contraire à tous les préceptes ultralibéraux coïncide en réalité avec la période la plus prospère de l’histoire du capitalisme !

Ce système de financement stabilisait la monnaie et la finance[5], permettait une croissance forte tirée par les salaires, et ne générait d’endettement que commensurable à cette croissance, donc soutenable au plan macroéconomique.

C. L’endettement exponentiel du capitalisme « libéral »

Toute autre est la logique à l’œuvre depuis les années 1980. La remise en cause des principes keynésiens, la confiance aveugle dans les « marchés », la compression des salaires et la déréglementation tous azimuts sont les caractéristiques bien connue de cette nouvelle période. Mais comment se résout alors la contradiction basique entre la compression des salaires et l’expansion des débouchés indispensable pour absorber les gains de productivité ? Une interprétation « optimiste »[6] voyait dans les marchés financiers le nouvel instrument de validation de la croissance future. Les prix des actifs, censés répercuter les perspectives économiques réelles (dans un monde d’agents « rationnels » venaient créer un « effet de richesse » ajustant la demande aux potentialités de la production, tandis que les dividendes suppléaient aux augmentations de salaires. Raisonnement ingénieux mais bien loin des dynamiques véritablement à l’œuvre.

Dette et spéculation sont devenues les instruments privilégiés d’un ajustement contrarié par la stagnation des revenus faibles et moyens. La surproduction latente est résolue, selon les périodes, par trois formes d’endettement cumulatif :

1. les bulles spéculatives, gonflées par le crédit, avant qu’une partie ne s’en échappe sous forme de plus-value réalisées ou de revenus des acteurs financiers ;

2. le desserrement des contraintes de crédit aux entreprises et aux ménages, avec une croissance sans précédent de l’encours d’endettement privé, basé sur une augmentation continue du risque global et générant in fine les « subprimes »[7] ;

3. les déficits chroniques des finances publiques, la politique conjoncturelle venant au secours d’une dégradation économique elle-même de plus en plus structurelle. Ce déficit budgétaire résulte mécaniquement des baisses d’impôts promues par un ultralibéralisme inconséquent, car incapable sous peine de désastre macroéconomique de réduire les dépenses au niveau des recettes. Ces réductions d’impôts constituent une réponse perverse et désespérée à la stagnation de la consommation, en même temps qu’à l’assèchement des occasions de profit productif pour la masse des entreprises.

Toutes ces dettes ont en commun qu’en l’absence de conditions structurelles favorables au bouclage macroéconomique (égalisation et croissance des salaires, en particulier) elles augmentent plus vite que le PIB. C’est le cas des dettes publiques, bien sûr, mais dans une toute autre mesure des dettes connectées aux marchés spéculatifs dont le développement exige un flux exponentiel d’argent frais.

Précisons les propriétés de cette économie de spéculation.

II. L’économie de spéculation

A. La pyramide albanaise

Au lendemain de la chute du communisme en Albanie, des escrocs prétendirent offrir à leurs concitoyens le moyen de goûter en fin aux promesses du capitalisme. Il s’agissait d’acheter un « titre » apportant un intérêt au taux extraordinaire de 100 % - en réalité payé par de nouveaux acheteurs. Tant qu’un flux continu de pigeons vint alimenter l’élargissement de la base financière de la « pyramide », les détenteurs virent la promesse honorée, ce qui attirait en retour de nouvelles futures victimes. Car vint le moment où le stock de naïfs solvables fut épuisé, les intérêts ne purent plus être payés et des milliers d’albanais s’aperçurent que leur « fortune » s’était réduite à zéro en quelques heures.

Imaginons maintenant qu’un système de crédit vienne alimenter une « pyramide albanaise ». Son développement devient virtuellement illimité. Les gains assurent à leurs bénéficiaires un niveau de vie confortable mais sont pour la plupart réinvestis dans la perspective de gains plus extraordinaires encore. C’est une véritable économie parallèle qui s’enfle démesurément, sans effet sans rapport direct avec la production. Ce monstre financier n’a, par hypothèse, nulle vocation à financer l’économie réelle, il la parasite à la manière d’un cancer tout en infléchissant ses logiques internes.

Ce monstre n’est malheureusement guère différent de ce qui s’est réellement développé depuis les années 70[8]. Certes le financement de la production est supposé constituer la finalité des émissions de titre et le socle de leur valeur, mais en pratique la logique purement spéculative – jouer sur des variations de prix – constitue l’essentiel des transactions. L’économie réelle n’est financée qu’accessoirement.  En d’autre terme le rendement du secteur spéculatif est ridicule dans la matière même qui est supposée justifier son existence. Il faut 1000 € dans la spéculation pour que les entreprises en obtiennent effectivement 10 – et cet ordre de grandeur est peut-être optimiste[9].

Formée par une convention arbitraire qui ne tient que par autosuggestion collective et alimentée par un crédit à jet continu, l’économie de spéculation est par nature instable ; booms et krachs s’auto-entretiennent. Fondamentalement la spéculation mène à l’effondrement puisqu’elle signifie la déconnexion du prix de ses objets de toute référence à l’économie réelle. Par exemple la valeur d’un bien immobilier peut être déterminée par son coût de construction (si l’offre en est élastique) ou par la somme actualisée des loyers futurs qu’il peut apporter (dans le cas contraire). Si la spéculation mène le prix des logements à un niveau implicite de loyer insoutenable pour les ménages, cela signifie qu’il ne tient que pour et par la spéculation – et s’écroulera avec elle[10]. De même pour les actions : quand la valeur d’un titre dépasse toute évaluation raisonnable de ses dividendes futurs actualisés, c’est que la bulle spéculative est à l’œuvre. Quand la parité d’une monnaie aboutit à une surévaluation manifeste, comme c’est le cas de l’euro, c’est encore et toujours un symptôme de la bulle. Et à l’heure où s’écrit ce texte, malgré plus d’une année de crise, ces bulles ne se sont toujours pas significativement dégonflées.

B. Les conséquences de l’économie de spéculation

Rien ne serait plus faux que de considérer le secteur spéculatif comme une excroissance, certes déstabilisatrice pour le système bancaire, mais sans effet sur l’économie réelle en dehors des périodes de crise aigüe. Même en période d’essor, la bulle contamine l’économie productive et accentue ses contradictions fondamentales.

1. Une allocation douteuse du capital

L’interprétation naïve de la mobilité des capitaux lui attribue toutes les vertus en matière d’allocation du capital. Ce dernier s’orienterait vers les productions les plus rentables, par la vertu du marché et de la rationalité des agents.

C’est d’abord confondre rentabilité et productivité : une opération, même productive, peut dégager une forte rentabilité sans forcément représenter un progrès en termes de productivité – par exemple grâce à une position de monopole, ou une politique de baisse des salaires.

Plus fondamentalement, un marché de capitaux totalement mobiles oriente plutôt les agents vers une succession de « coups » à court terme, en fonctions de variations du prix des actifs aléatoires dans leurs origines mais amplifiées par leurs conséquences spéculatives. Les agents opèrent en situation d’incertitude qui ne leur permet pas d’exercer des choix « rationnels » ; ils opèrent plutôt une succession de paris sous réserve du risque subjectif qu’ils attachent à chaque opération.

Plus un marché est spéculatif, plus la considération de la revente d’un titre l’emporte sur celle de sa rentabilité intrinsèque. Le marché américain est préféré à celui des pays émergeants, même si la croissance et les profits y sont inférieurs à moyen terme, parce que le système financier et les entreprises américaines étaient considérées comme particulièrement robustes et bénéficiant d’une forte sécurité juridique. Il s’agit là encore plus de suivre le courant dominant qui valorise les titres que d’évaluer objectivement la somme actualisée de leurs dividendes. La sécurité – même illusoire comme les actuels évènements le prouvent – biaise l’allocation de capital vers les investissements les plus routiniers.

Il n’est pas contradictoire qu’un tel marché puisse favoriser parfois à l’excès les « nouvelles technologies » - bulle « internet » à la fin des années 90, bulle « verte » aujourd’hui – en fonction des engouements du moment. Le succès de la plupart de ces titres étaient dû à l’anticipation partagée d’une hausse spéculative de leurs cours plus qu’à un véritable pari sur leurs profits futurs[11], et ceci exclusivement sur les marchés des pays développés, plus « fiables » et plus « liquides » (il s’agit toujours de la convention qui liait les opérateurs ces dernières décennies). Si de tels mécanismes peuvent parfois faciliter le financement d’innovations, la rationalité productive de ces « choix » est finalement très contestable.

2. Un détournement des ressources

Le secteur financier lui-même accapare une place grandissante des investissements[12], et devient même l’activité dominante dans certaines zones (Londres, Suisse, Luxembourg…). Au sein même du secteur productif, une part croissante de l’activité de l’entreprise est accaparée par les opérations financières.

L’explosion des prix immobilier n’a pas besoin d’être rappelée. Pour les ménages, mais aussi pour les entreprises, un coût croissant accompagne le logement ou la disposition des locaux. La spéculation imprimait sa marque sur l’économie réelle bien avant le krach, dans le silence de la plupart des commentateurs. En France comme ailleurs la bulle a coïncidé avec l’explosion du mal-logement et la généralisation de la baisse du pouvoir d’achat. Les rapports entre ces phénomènes sont étroits : la ponction de la bulle spéculative sur le marché du logement réduit le pouvoir d’achat des accédants à la propriété et des locataires, tout en rehaussant le seuil d’accession au logement en termes de revenu et de garanties[13].

De même, la flambée des matières premières et des prix alimentaires était elle-même attisée par la multiplication des capitaux spéculatifs en quête de placement[14].

Notons enfin que l’engouement récent des milieux financiers pour la défense de l’environnement n’est sans doute pas sans rapport avec la création de « droits à polluer », nouvelle variété de titres sans doute appelée à un grand avenir sur les marchés spéculatifs.

3. L’accroissement des inégalités de revenus

Les gains salariaux du secteur financier s’élèvent au détriment du reste de la société (ceux des traders en constituant la caricature) et la main d’œuvre la plus qualifiée se détourne de l’économie productive (pour preuve, le succès des écoles de commerce et de l’ingénierie financière, au détriment des grandes écoles à finalité industrielle.

Les gains faramineux des cadres du secteur financiers exercent un effet de contagion sur le reste de l’économie ; la pression des actionnaires qui exigent des rendements insoutenables contraint les entreprises à privilégier la rentabilité financière à court terme, pour laquelle la compression de la masse des salaires est un moyen privilégié – soit directement soit via les délocalisations. Enfin la surévaluation de l’euro décuple les effets de la concurrence des pays à bas salaires, et ceci sans aucune justification économique [15]!

 

 

Au final, le bilan des 30 dernières années de l’histoire économique est assez calamiteux, en particulier pour les pays au cœur de la mondialisation, c'est-à-dire qui ont remis leur destin à la dynamique des bulles. En dépit d’un extraordinaire progrès technique, la croissance économique s’est affaissée, l’emploi s’est précarisé, la protection sociale est remise en cause, et des crises de plus en plus violentes ouvrent la perspective d’une dégradation encore plus considérable. La libre circulation des capitaux a ruiné une partie du Tiers-Monde et financé des déséquilibres commerciaux insoutenables à long terme menaçant la prospérité des pays, comme l’est asiatique, qui ont pourtant réussi jusqu’à présent à s’abriter en partie du fléau de la finance folle. La crise présente constitue donc un périlleux moment de vérité pour le capitalisme spéculatif – et avec lui hélas pour le destin de l’humanité.

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[1] Les économistes mercantolâtres se débarrassent du poids du réel en adoptant l’hypothèse burlesque d’ « anticipations rationnelles », selon laquelle sur des marchés « parfaits » les agents maîtriseraient parfaitement la conséquence de leurs décisions. Rappelons simplement que ces économistes eux même se sont révélés remarquablement inaptes à maîtriser ces compétences qu’ils prêtent aux agents économiques, et qui reviendraient à prédire l’avenir !

[2] Les ultralibéraux, adeptes de la « Loi de Say », épurent a priori leurs modèles des effets de l’inflation, ou de la déflation au motif que la monnaie serait neutre. Comme le disait Say : « Il y a toujours assez d'argent pour servir à la circulation et à l'échange réciproque des autres valeurs, lorsque ces valeurs existent réellement (...). La marchandise intermédiaire, qui facilite tous les échanges (la monnaie) se remplace aisément dans ces cas-là par des moyens connus des négociants » (Jean-Baptiste SAY : Traité d'économie politique, Calmann-Levy 1972). Say méconnaissait totalement le problème du temps et de l’incertitude, dans une économie monétaire où les contrats intertemporels (commandes, dettes, salaires…) sont libellés en valeur nominale et dans l’ignorance structurelle de l’avenir. Ces engagements sont pris sur la base de conventions grossières sur l’état futur de l’environnement, et le cœur de cette convention est la stabilité de la valeur de la monnaie (ou une certaine inflation anticipée). Toute variation imprévue de la valeur de la monnaie transforme les effets de ces engagements. Et il est dans la nature justement de la déflation d’être imprévue : si elle avait été prévue, les engagements sur la base des anciens prix n’auraient par nature pas été souscrits !

[3] Les « marchés financiers », emblématiques d’une idéologie plus mercantolâtre qu’authentiquement libérale, sont loin de remplir à eux seuls ces fonctions. Certes, un très hypothétique marché sûr, transparent et généralisé des actions faciliterait le drainage du capital vers ses usages les plus rentables, donc a priori les plus productifs. Mais, incapable à lui seul d’alimenter l’économie en liquidités suffisantes en contrepartie de la croissance, il la condamnerait à une perpétuelle déflation décourageant l’investissement et l’innovation.

[4] C’est une des raisons pour lesquelles un pur et simple « retour au fordisme » est irréalisable. Les instruments de régulation de cette période sont trop fragiles, en particulier en matière de contrôle des mouvements de capitaux. Mais à l’inverse du choix ultralibéral de 1980 (le « consensus de Washington ») nous pensons que la solution passe par un renforcement et une redéfinition de l’encadrement public de l’activité économique.

[5] L’inflation croissante constituait bien un « désordre » dommageable, mais sans comparaison avec les flux et reflux brutaux des capitaux, des taux d’intérêt et du prix des actifs qui marque la période ultérieure. Obsédés par le seul niveau du prix des biens et services, les monétaristes ont superbement ignoré le chaos financier que générait  les politiques qu’ils inspiraient.

[6] Voir par exemple l’interview de Michel Aglietta dans L’Expansion N°589 du 21/01/1999).

[7] Rendons hommage à un auteur dont nous ne partageons pourtant pas les présupposés : cette dynamique était parfaitement décrite dès les années 1980 par Maurice Allais. Cf. par exemple son article prophétique dans Le Monde du 26/06/1989.

[8] « Arrêté jeudi [11 décembre], M. Madoff, 70 ans, est accusé d'avoir monté une gigantesque fraude pyramidale en payant des intérêts à ses anciens clients grâce au capital apporté par les nouveaux. » (AFP). L’escroquerie se monte à plusieurs dizaines de milliard de dollars… Comme lors de chaque crise financière, la faute est attribuée aux opérateurs les moins scrupuleux, commodes bouc-émissaires d’une turpitude en réalité collective. Madoff n’a fait que raccourcir la chaîne d’opérations qui va des nouveaux « investissements » aux plus-values sur les anciens.  En bonne « morale » financière, ces flux doivent passer par les marchés spéculatifs avant d’enrichir les spéculateurs. Madoff a simplement négligé cette opération de blanchiment…

[9] Voir Frédéric LORDON : Jusqu’à quand ? Libris 2008, p. 91 et suiv.

[10] Mettons à 1000 €/mois (12 000 €/an) le loyer maximum soutenable pour un T3, et supposons un taux d’actualisation (rémunération du capital + entretien) de 10 %. Le calcul aboutit à un prix maximum de 120 000 €, soit très en-dessous des niveaux atteints en 2007-2008 dans la plupart des grandes villes en France. Inversons le calcul, un T3 à 200 000 € (valeur couramment atteinte dans les offres immobilières à Marseille, par exemple) supposerait un loyer annuel de 20 000 € soit 1667 €/mois, quand le revenu disponible moyen d’une famille comprenant 2 actifs et 2 enfants avoisine 53 716 € avant impôts (chiffre INSEE pour 2006). Comme la répartition des revenus est telle que la majorité des familles sont en dessous de ce niveau moyen, cela signifie que la plupart seraient exclues d’un tel logement – pourtant a priori modeste. Corollairement, de tels bien ne sont pas louables durablement dans leur ensemble. Leur prix ne tient que par la spéculation – ceux qui n’achètent que pour revendre imposant des conditions draconiennes aux accédants à la propriété.

[11] Cf. encore F. LORDON, op. cité.

[12] Pour la France, 3.4 % du total en 1980, autour de 8% dans les années 2000.

[13] Certes, la bulle s’est aussi accompagnée de construction massive, mais celle-ci ne serait susceptible de résoudre le problème qu’au cas où la baisse des prix ne laisserait pas place à une nouvelle bulle haussière.

[14] Comme le prouve a posteriori le spectaculaire effondrement des cours du pétrole fin 2008.

[15] Rappelons que la théorie centrale du libre-échange – les avantages comparatifs- suppose que les parités monétaires résultent de l’ajustement des échanges de marchandises. L’argument n’est plus pertinent dès lors que ces parités dépendent essentiellement de mouvements de capitaux.

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