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15 juin 2009

Le « Grand Bazar » d’Europe-Écologie

Encore une petite note politique « à chaud » sur l'interprétation du vote du 7 juin.

Le plus remarquable n'est pas son résultat, assez prévisible et peu significatif, que la pléthore de pseudo-analyses dont il est le prétexte. On aurait tort de réduire cette logorrhée médiatique à la superficialité des commentateurs, ou à la contrainte de l'économie des medias comme du champ politique de produire du discours pré-mâché pour capter l'attention d'un public distrait.  Car ce petit monde de journalistes, de politiciens, de chroniqueurs fabriquent la pensée unique du moment. Leur discours répété en boucle acquiert la force du consensus, c'est- à-dire de l'évidence, pour un public dépourvu des moyens ou de la motivation pour bâtir sa propre interprétation. Les réflexions qui suivent portent plus sur cette fabrique d'idéologie que sur les événements qui en sont le prétexte.

Europe Écologie, l'éternel retour de la société civile

L'écolomania des commentateurs excités par le mirage d'un électorat fourre-tout recruté parmi des votants fluctuants et minoritaires en dit long, non sur l'état du pays, mais sur l'idéologie montante de ses « élites ». Pour ces demi-savants, l'écologie à la sauce Cohn-Bendit est un pare-feu rêvé contre la remise en cause du néolibéralisme déstabilisé par la crise.

Qu'il est plus facile de se vautrer dans le consensus mou de la préservation de l'environnement que d'aborder les questions saillantes d'une croissance économique bloquée et d'une dette proliférante, générant chômage, précarité, mal-logement, inégalités, paupérisation de l'état et des services publics !

Derrière le mirage de la décroissance et les « nouvelles habitudes de consommation » se profile l'ombre de la paupérisation du salariat comme seule planche de salut pour une finance à bout de souffle mais cherchant à préserver son tribut en dépit de la dépression économique.

Notons au passage le contresens radical d'un écologisme qui croirait trouver dans la purge un remède aux dégâts environnementaux d'un capitalisme dérégulé. Tout au contraire la pauvreté et le déclassement relègueraient définitivement cette question au dernier rang des préoccupations, dressant la population contre les génies du village qui auraient cru sauver la planète en sacrifiant le peuple.

En fait l'écologie n'est pas politiquement structurante, elle imprègne les discours de tous les partis sans exception. Le rideau de fumée des partis « écolos » n'est qu'un avatar du centrisme mou qui dilue la question de fond du contenu de classe du changement social dans des considérations superficielles, millénaristes ou technicistes.

À cela ajoutons encore plus trivialement la torpille anti-Bayrou que les petits malins du sarkozisme se sont employés à lubrifier.

Il est vrai que la mayonnaise réussie d' « Europe Écologie » ne tenait pas à la conversion de ses électeurs au nouvel obscurantisme financiaro-bobo. Le propre des listes attrape-tout est d'offrir  un refuge à un électorat hésitant, désorienté, mais « citoyen » et désireux de participer malgré tout à la cérémonie électorale. Entre une sensibilité critique de gauche du PS, séduite par le passé de Bové ou d'Eva Joly, un conformisme apolitique mais choqué par les paillettes sarkozienes, un libéralisme assumé ou un catastrophisme millénariste, la rencontre n'est qu'éphémère. En 1994, la liste « Énergie Radicale » conduite par Bernard Tapie obtint 12,03% et 13 élus et fut (déjà !) présentée par les commentateurs comme  la marque de l'entrée de la « société civile » en politique et le tocsin du PS (14.5% des suffrages). On sait ce qu'il en advint !

Le mirage « Europe Écologie » se dissipera rapidement, ne serait-ce que par l'entrée en scène des abstentionnistes du 7 juin, issus ultra-majoritairement de catégories populaires fort peu séduites par la décroissance et l'individualisme libertarien que symbolise CB. Cependant, la crise des « classes moyennes » dans l'étau de la dépression économique ne saurait que produire de nouveaux nuages de poussières électoraux. Ceux-ci alimenteront les enthousiasmes et les terreurs du petit monde de l'oligarchie, incapable de produire une idéologie positive des pratiques de prédation financière, et permettront au passage quelques manipulations électorales.

Bayrou-Cohn-Bendit : derrière la mise en scène

On pourrait rapidement passer l'altercation entre Bayrou et CB au chapitre des attaques personnelles,  d'autant plus probables que les protagonistes s'opposent plus pour le partage des places que sur des programmes qui se confondent aisément. C'était d'ailleurs mon sentiment à chaud au vu de l'incident. Mais la suite des événements fut plus étonnante. Bayrou, qui n'avait pourtant fait que riposter aux attaques de CB, se vit immédiatement accusé dans les medias d'avoir perdu son sang froid, et sommé de s'expliquer, implicitement de se rétracter. Tous les dirigeants politiques s'enfermèrent dans un silence gêné qui valait soutien à CB.

Or dans les années 70-80, le personnage a réellement tenu des propos - disons : « contestables », pour rester modéré - sur la sexualité des enfants et le rôle de l'adulte éducateur. Bref il a frôlé l'apologie de la pédophilie (Voir par exemple : http://www.dailymotion.com/video/x9j1nu_danny-un-si-charm...).

On aurait pu imaginer qu'un passé aussi sulfureux troublât les medias. Or les commentateurs ont préféré regretter le soi-disant« coup bas » porté par Bayrou.

Comment expliquer cette étrange mansuétude ?

Première explication, probable mais superficielle : la satisfaction implicite de « couler » Bayrou, dont l'antisarkozisme viscéral et l'indépendance prise par rapport au système soulevait une hostilité croissante, depuis un moment perceptible dans les éditoriaux. L'électron-libre Bayrou dérangeait, et CB, démagogue totalement intégré dans le jeu du système, offrait une occasion de l'écarter. Les attaques personnelles répétées de CB visaient probablement à produire le « dérapage » qui finit par se produire puis fut reproduit en boucle sur toutes les chaînes et tous les tons.

Mais cette petite manœuvre laisse entière la question de savoir comment le passé de CB peut être réduit à un péché de jeunesse. Rappelons que la pédophilie n'est pas une opinion comme une autre. Elle remet en cause le lien social et les rapports entre les générations. La sexualité  transforme l'autre en moyen et constitue un rapport de pouvoir écrasant entre partenaires inégaux. L'imposer à un enfant (qui ne peut par définition être « consentant » faute d'avoir acquis l'expérience, la rationalité et le pouvoir qui lui permettraient de refuser) le soumet aux caprices de l'adulte et brise sa personnalité, avec un rapport à l'autre irrémédiablement compromis. Au niveau social, la désacralisation de l'enfant brise la convention qui justifie la confiance des parents dans l'environnement social et institutionnel. Légitimer la pédophilie, c'est faire de chaque adulte un péril potentiel pour les enfants, avec au bout du chemin le retour de la violence privée comme seule protection de son clan familial contre les prédateurs extérieurs.

À l'arrière plan de cet épisode politicien s'entrevoit donc un problème politique majeur qui reste à analyser.

Première hypothèse : la solidarité soixante-huitarde. CB est le symbole de la génération bourgeoise aujourd'hui aux postes de commandes. Nombre de ses pairs ont partagé les mêmes « errements » : gauchisme, rejet de la morale christiano-bourgeoise. La « révolution » se vivait comme un inventaire du vieux monde dont les règles les mieux établis étaient remisées dans la poubelle de l'histoire - puis ressorties à mesure que les jeunes loups s'établissaient dans le monde réellement existant. Bref la dérive de CB relèverait de cette phase de catharsis collective dont il est malséant de relever aujourd'hui les excès - un peu comme on ne rappelle pas à un adulte sa première cuite d'adolescent. Admettons l'argument pour CB, pourtant plus que trentenaire à l'époque considérée ; d'ailleurs il ne s'agit pas dans cette note d'accabler le personnage mais de s'interroger sur la complaisance dont bénéficient ses frasques passées parmi nos « élites ».

Seconde hypothèse, plus problématique et malheureusement vraisemblable : l'amoralisme post soixante-huitard demeurerait l'une des facettes de la nouvelle bourgeoisie. La pédophilie « soft » ne choquerait que modérément et son rappel brutal ne saurait émaner que d'une rigidité morale réactionnaire - exactement ce que CB reprochait à Bayrou, chrétien pratiquant et symbole d'une certaine « vertu »  en politique face au bling bling sarkozien[1].

Or cet amoralisme bourgeois ne doit rien au hasard, il réfracte dans la culture globale les attendus du néolibéralisme en économie : la recherche du profit (de l'entreprise) et  du plaisir (du consommateur) rejoint le précepte libertarien de n'entraver aucune liberté individuelle dans l'expression de sa puissance. Le social, comme l'économique, doit se réduire à la recherche individuelle d'une maximisation de satisfaction (conçue en fait comme consommation), bornée a minima par les droits d'autrui. Ces deux libéralismes, économique et sociétal, constituent en réalité des ultralibéralismes, car ils ne conçoivent la liberté que comme un droit individuel à maximiser sa puissance. Ils relèvent des mêmes présupposés et servent les mêmes intérêts : de ceux dont les ressources permettent de se servir sur les marchés que devient la société : marché des biens et services, marché politique, marché matrimonial ou sexuel... Sur ces marchés, l'autre n'est qu'un consommateur, un producteur... ou un produit. Cet  ultralibéralisme moral aurait-il trouvé en CB le porte-drapeau que fut Margaret Thatcher en matière économique ?

Le « scandale » soulevé par F. Bayrou en révèle donc un autre, moins spectaculaire mais plus profond : celui de classes dominantes s'émancipant de leurs derniers haillons de morale commune.



[1] Que Bayrou fut sincère ou victime d'un mauvais calcul politicien ne change rien à l'affaire. Il rappelle à son corps défendant un certain moralisme pré-soixante-huitard, contre lequel se réactivent les railleries des fils-à-papa révoltés  aujourd'hui sexagénaires...

 

14:59 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (0)

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