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20 février 2010

La déroute alimentaire. La crise programmée et ses solutions.

 

Si nous comprenions le langage des lemmings en route pour leur suicide collectif, nous retrouverions certainement des discussions qui nous sont familières. La chute dans l'abîme est inévitable si nous ne changeons pas de chemin - mais le premier qui tente de diverger pourrait être écrasé par le troupeau - et qui oserait avoir raison seul face à l' « intelligence collective » de ces milliers de lemmings ? Le ravin est là, mais la peur de quitter le troupeau est plus forte encore. La comparaison s'arrête là, car dans le suicide des lemmings, aucun n'a tiré son épingle du jeu, alors que notre troupeau est mené par des petits malins qui croient profiter des la folie collective avant de se préserver de la chute au dernier moment.

Notre ravin prend la forme de la crise financière et de la crise écologique, beaucoup plus liées qu'on ne veut bien le dire. Elles ont un dénominateur commun : l'absence de centres de décision voués à l'intérêt général - voire même de centre de décision d'aucune sorte. Empêtrés dans de multiples interactions, dans des stratégies d'échecs (aux deux sens du mot), ils ne prévoient jamais plus de deux coups à l'avance. Les économistes et les scientifiques[1] disposent de toutes les analyses et compétences nécessaires pour inspirer une autre orientation - mais ils n'inspirent pas les politiques, seul le prochain « coup », la prochaine rustine, la prochaine magouille, obnubilent les décideurs.

Le politique est au centre de toutes les questions. Croissance, finance, développement durable, emploi, « Europe », etc. ? Tous ces enjeux pris isolément ne sont qu'écrans de fumée tant que n'est pas posée la vraie question : la cohérence d'une société complexe comme la nôtre passe par des États et des valeurs culturelles fortes. À défaut, les stratégies de passager clandestin des groupes et institutions mènent mécaniquement au pillage des ressources par les plus puissants (banques, compagnies pétrolières...), à moyen terme à la paralysie (voire l'Union Européenne) et à un peu plus long terme à l'effondrement (Rwanda 1994 + subprimes 2008, comme répétitions générales).

Toutes ces crises ont une racine commune : le néolibéralisme[2] et la multiplication des configurations dominées par les « passagers clandestins ». Nous en évoquerons ici une seule : la crise alimentaire - parce qu'elle est sans doute la plus radicale de celle qui nous menace. Mais la plupart des arguments qui suivent sont transposables à d'autres domaines.

I.            Vers la crise alimentaire ?

La population mondiale explose sans moyens durables de s'alimenter. Le ralentissement démographique de ce point de vue n'est qu'une vue de l'esprit. Dans les meilleur des cas, la population mondiale n'augmenterait d'ici 2050 « que » de l'équivalent de la population mondiale de 1950 (2.5 milliards d'habitants) alors que - et c'est là le cœur de l'argument - que nos capacités agricoles sont déjà à saturation sans pour autant qu'un milliard de personnes mangent à leur faim.

« Jusqu'ici, tout va bien... »

D'hors et déjà, l'agriculture intensive épuise les sols, et la croissance de la production est presque toujours obtenue sans calcul rationnel du renouvellement des ressources nécessaires : sols, eau, forêts ... La surpêche stérilise les océans. La pression de la croissance démographique crée une urgence permanente dans les régions pauvres et interdit toute prise en compte du moyen terme. La concentration de cultures homogènes (OGM ou pas) et d'élevages intensifs créent les conditions de ravageuses épidémies. La production de biocarburant accélère la saturation agricole.

L'agriculture traditionnelle était locale, et les disettes de même. L'ouverture des marchés amortit ces crises locales - du moins quand la population concernée conserve des ressources d'autres sortes à échanger. Le libre-échange stimule les cultures d'exportations, avec de spectaculaires progrès de la productivité.

Mais les avantages comparatifs décrits par Ricardo[3] ne se réalisent que sous des conditions précises. La déformation des taux de change sous l'effet des mouvements de capitaux, la non prise en compte des externalités dans la formation des prix (pollution, épuisement des ressources, au niveau de la production comme du transport) aboutissent à des échanges biaisés et souvent appauvrissants.

Le libre-échange s'accompagne aussi d'une double dépendance : vis-à-vis de production spécifiques, et vis-à-vis du marché mondial. La faible diversification de la production résultant de la division internationale du travail démultiplie l'effet de crises climatiques ou biologiques frappant de telles cultures ou élevages. De plus, le pays exportateur comme l'importateur sont à la merci d'un collapsus des circuits commerciaux. Dans le cas d'une crise alimentaire mondialisée, nulle région ne serait à l'abri du maelstrom des prix, et ensuite de la fermeture des frontières des pays exportateurs pour sauver leur population. L'effroyable gestion privée des OGM accroît encore cette vulnérabilité, en privant les agriculteurs des moyens de reproduire eux-mêmes leurs semences (et demain leur cheptel ?), et en réduisant encore la diversité génétique.

La spéculation s'empare des produits dont l'offre faiblement élastique permet de distraire des stocks de leur destination normale. Les céréales répondent à cette condition. La surgélation en élargit la possibilité à la quasi-totalité des produits alimentaires. L'explosion des capitaux spéculatifs et la saturation de leur « marchés » d'élection : bourse, immobilier, les reportent sur les matières premières et les produits agricoles. La spéculation s'est orientée vers les stocks alimentaires et elle commençait à en aspirer les prix à la veille de la crise des subprimes. En période de hausse, elle accentuera les pénuries, et en période de krach le déstockage ruinera les agriculteurs.

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Les prévisions de Malthus ont été si longtemps démenties que son argument s'est émoussé. Faut-il pour autant négliger les exemples locaux de crises alimentaires : Haïti (des sols épuisés et la population réduite à une misère chronique par l'agriculture intensive), Rwanda (des massacres massifs avant tout motivés par l'insuffisance de terres cultivables)[4] ... ?

Une issue technologique ?

Le progrès scientifique amènera-t-il les technologies-miracles pour éviter le désastre annoncé ? C'est a priori improbable pour deux raisons. La première est que les découvertes sont par nature incertaines. Il ne s'agira jamais que d'un pari - sur la survie de milliards d'êtres humains. La seconde, plus fondamentale, est que le problème n'est que secondairement technologique - il réside d'abord dans notre organisation sociale, politique et économique.

Le long terme n'est pas inscrit dans notre modèle de développement. Le progrès technique n'est qu'un moyen de prolonger une aveugle course en avant. Le libre-échange agricole, la centralisation des semences ou des gènes dans de gigantesques entreprises transnationales, la négligence systématique du renouvellement des ressources, le mépris des politiques de régulation des naissances... rien de tout ceci ne relève d'une limite technologique. L'horizon du calcul économique s'arrête à une dizaine d'années tout au plus... au-delà les prévisions ne constituent plus des incitations[5]. Quant au calcul politique, il est borné par les cycles électoraux et l'instabilité des états pauvres. Quand bien même quelques esprits éclairés s'émancipent de ce cancer social, la concurrence acharnés des autres entrepreneurs économiques ou politiques les mettent rapidement en difficulté. Comment faire accepter électoralement une hausse durable des prix agricoles pour prévenir une crise dont le terme est encore inconnu ? Comment renoncer à des profits faciles pour garantir la soutenabilité de l'économie dans 20 ans ?

La technologie, n'est donc ni un problème ni une solution par on ne sait quelle substance propre. Sa nature dépend de l'usage qui en est fait et de l'orientation des recherches. Il est trivial de constater que nous serions d'hors et déjà capables techniquement de réorganiser les agricultures en fonction d'impératifs de préservation des sols, de renouvellement de l'eau, d'indépendance alimentaire pour la plupart des pays et de santé publique. Le freinage initial de la productivité serait sans doute plus faible qu'on l'imagine couramment, grâce à la mise en œuvre de techniques en jachère mais dont certaines expériences donnent un avant-goût (cultures sous serre en Europe du Nord, irrigation en Israël, exploitation des ressources en algues au Japon...). Les techniques existantes pourraient de plus déboucher à court terme sur de nouvelles applications pourvu que la nécessité s'en fasse sentir - à commencer par les OGM, aujourd'hui orientées par le profit à court terme de multinationales, qui pourraient vraisemblablement tout aussi bien s'appliquer à la création de multiples variétés à usage local et adaptées aux différentes conditions de culture[6].

Plus fondamentalement, la recherche est aujourd'hui prisonnière de laboratoires privés voués au rafistolage du système technique existant. Une transformation radicale des incitations économiques réorienterait ses programmes. Une agriculture soutenable, mais aussi capable de nourrir l'humanité, ne serait certes pas plus « naturelle » mais elle mobiliserait des techniques sélectionnées selon un autre « cahier des charges » que celui qu'impose le capitalisme spéculatif !

II.            La décroissance : une fausse piste

Une production anarchique de biens et services destinés à la consommation immédiate produit et prépare des crises qui nourrissent le mythe inverse de la « décroissance » - un monde où la production se limiterait au « nécessaire » et respecterait les impératifs écologiques.

L'impossible frugalité

Ce mythe est renforcé par sa coïncidence avec l'idéologie dominante, imprégnée de « purge » et d' « austérité » comme ultime remède aux crises systémiques. On comprend facilement comment la frugalité imposée aux dominés permet de faire reposer sur eux l'essentiel des conséquences des crises[7]. Les « décroissants » sont généralement loin de telles intentions, mais l'homologie des discours les renforce mutuellement.

La faute intellectuelle primaire en est la confusion entre croissance économique et épuisement des ressources. On pourrait avec autant de raison poser l'équation inverse, celle de l'extraordinaire élargissement des ressources qu'a permis la croissance, en dépit de toutes les tares que lui imprime le mode de production , via la diffusion du progrès technique[8]. Nous avons cependant constaté nous même que cette croissance aboutit à une impasse si elle demeure privée de gouvernail.

Mais la population mondiale actuelle et son accroissement programmé interdisent tout retour en arrière. La résorption du sous-développement suppose une croissance massive du PIB mondial et dans une moindre mesure des ressources alimentaires par habitant. La question n'est donc pas de réduire la croissance, mais de la réorienter vers des ressources sûres et renouvelables. La production agricole devra certainement doubler d'ici une trentaine d'années (augmentation de la population, et amélioration de la nutrition), et cette production sans précédent devra être indéfiniment maintenue. La réponse à un tel défi ne passe pas par un ralentissement de la croissance, mais au contraire par des investissements massifs dans la recherche, l'irrigation, l'entretien des sols, l'organisation de l'exploitation des ressources marines, etc., et en amont vers les technologies à portée plus générale (énergie, biotechnologies...).

Comment infléchir le modèle de consommation ?

La critique de notre modèle alimentaire - surconsommation de viande et de matières grasses... - est souvent pertinente, mais les populations les plus pauvres sont aussi les plus sujettes à la « malbouffe ». Ce simple constat devrait interroger les tenants de la « décroissance ». Ce n'est pas par la privation que l'on change des valeurs aussi enracinées que les habitudes alimentaires. Ni le mode de vie en général. Comparez l'usage du tri sélectif ou des filtres à particules dans les quartiers résidentiels et dans les « cités » ! Une population privée d'emploi et de projet fédérateur se repli sur un minimum social imperméable à toute idée d'intérêt commun à une collectivité elle-même perçue comme hostile. Le discours moralisateur des « décroissants » revient à stigmatiser ces populations sans être efficace pour autant.

Comment alors changer le mode de consommation[9], l'orienter vers des produits moins dépensiers en ressources et plus satisfaisants au plan sanitaire ? D'abord la vérité des prix : si la viande rouge crée une pression insoutenable sur les ressources, cela doit s'exprimer dans son prix, via un système de taxation adéquat. Des contrôles beaucoup plus contraignants sur les produits de consommation permettraient à la fois l'information des consommateurs et l'application de normes sanitaires beaucoup plus sévères (voir par exemple la surcharge en sel des aliments industriels, ou les risques de cancers provoqués par certains emballages, qui n'ont pas entraîné jusqu'à présent d'interdiction générale). Mais si de telles mesures dégradent globalement les conditions de vie ressenties, ou si elles sont perçues comme inégalitaires, elles seront inapplicables. Là encore, la croissance économique et la relative prospérité qu'elle permet en créent certaines conditions. Et accessoirement ces mesures supposent l'instauration de contrôles et de règles que seul l'état-nation a les moyens d'instaurer - à rebours du mondialisme doctrinaire de nombre de « décroissants ».

Plus généralement, les transformations systémiques supposent un consensus social incompatible avec l'idéologie de la purge. Un regard élémentaire sur les précédents historiques de la « décroissance » devrait suffire à un détourner résolument tout esprit progressiste. La Russie post-communiste, l'Europe des années 30 ou nombre de pays d'Afrique post-coloniale pour ne citer que les exemples les plus familiers, illustrent le désespoir des populations, le repli sur la débrouille individuelle, la perte de contrôle des États, sur fond de guerres civiles et de communautarismes divers. La décroissance en pratique, c'est la barbarie. Et dans un tel contexte, aucune institution n'est en mesure de faire valoir une perspective de long terme, le gaspillage des ressources se démultiplie avec pour seule limite l'appauvrissement de la population[10].

III.            Intégrer les marchés

La survie de tout système social dépend du dispositif d'incitations et de sanctions qui prohibe les comportements entropiques et récompense les comportements favorables à la reproduction du système. Il s'agit donc d'intégrer les institutions, c'est-à-dire d'en assurer la cohérence entre elles et avec les fins que se fixe la collectivité.

La « main invisible », une affaire d'État

La fameuse « main invisible » d'Adam Smith répond à cette condition, si on veut bien l'extraire des interprétions ultralibérales dont elle a fait l'objet. Le marché incite le boucher à fournir de la bonne viande au consommateur, et ce dernier à rémunérer correctement le boucher. Voilà pour les incitations. Les conditions implicites ne sont pas moins importantes :

1.       Aucun ne peut voler l'autre, ce qui serait pourtant a priori le moyen le plus expédient de se procurer les biens convoités ;

2.       Le moyen de paiement est suffisamment fiable pour garantir à long terme la transaction ;

3.       Le boucher et ses clients entretiennent des rapports suffisamment durables pour dissuader toute tentation de tromperie ;

4.       Les ressources futures du boucher et des consommateurs assurent la continuité de la transaction (que se passera-t-il quand le boucher aura décimé tout le troupeau, où que celui-ci aura épuisé le pâturage ?);

5.       Les consommateurs sont les seuls clients du boucher (pas de spéculateurs) ;

6.       La répartition des revenus permet à tous de participer à un tel marché ;

7.       Ni le boucher ni ses clients ne sont en situation de monopole/monopsone qui leur permettrait de concentrer à leur profit la plus grande part des revenus.

Si ces conditions ne sont pas remplies, on montre facilement que la « main invisible » mène à l'effondrement du marché et de la production (conditions 1 et 2) ou à une répartition non optimale des revenus et de la production. Dans toutes ces hypothèses, l'intervention d'une force cohésive est nécessaire, qu'il s'agisse de l'État, de règles morales/religieuses, ou d'autre chose. En réalité, les marchés smithiens sont l'exception et leur construction relève d'une intense volonté politique et d'une continuité administrative incompatibles avec l'idéologie faussement libérale dans laquelle nous baignons encore.

Sur le « marché » mondial de l'alimentation, la condition (1) est a priori réalisée, mais remise en cause par des opérations de brigandage international que caricature l'invasion de l'Irak (en matière d'énergie, mais la montée des tensions alimentaires déplace les enjeux...). La condition 2 est compromise par l'instabilité monétaire, et la 3 par l'obscurité qui accompagne l'allongement des circuits de distribution. La 4 est clairement inexistante, et la 5 et la 7 sont de moins en moins vérifiée, et la 6 ne l'a jamais été !

En appeler au « marché » pour régir la production et la distribution alimentaire est donc une ineptie manifeste, dont la répétition forcenée n'augmente pas la pertinence. Autant il est vrai que des dispositifs smithiens (main invisible) sont localement efficaces, autant la construction du cadre qui les autorise relève d'autres niveaux de l'organisation sociale - niveaux dont le défaut est la cause véritable de la crise future.

Organisation et marché : la ligne de crête

La critique néolibérale des dysfonctions de la régulation publique est aisément réfutée : elle ne propose aucune solution aux problèmes dont elle récuse la gestion administrative. Ce n'est pas parce que le chauffeur conduit mal que le véhicule sera mieux conduit... sans chauffeur ! Nous montrons ici la nécessité d'un encadrement radical des activités marchandes pour les cantonner à leur domaine d'efficacité. Mais nous n'ignorons pas pour autant le  danger des usines à gaz administratives[11].

Posons comme principe que l'organisation d'une communauté humaine croît en complexité en raison inverse de sa sûreté[12]. Tel est d'ailleurs la limite ultime du projet ultralibéral d'une société entièrement régie par les marchés : quand bien même l'improbable programme de transformation des individus réellement existants en homo œconomicus serait mené à terme, la multitude des conditions requises pour la stabilité d'un équilibre général walrasien le condamnerait à une rapide explosion. Sa contradiction est la même que celle qui paralysa les économies planifiées : l'impossibilité de modéliser et de prévoir les comportements humains pour les intégrer à une méga-machine, qu'il s'agisse d'un système de marchés ou d'une économie planifiée. La solution réside dans la combinaison précaire de « règles du jeu » contraignantes et du libre jeu des individus ou des institutions. L'effacement de ces règles mène à la multiplication des passagers clandestins et à l'implosion sociale ; leur excessive multiplication conduit au même résultat par le biais de l'inefficacité bureaucratique.

Récapitulons : La production agricole mondiale doit être encadrée par des règles strictes pour en assurer la soutenabilité. Pour l'essentiel (c'est-à-dire l'indépendance alimentaire), elle doit être soustraite aux échanges internationaux (ceux-ci étant réservés aux échanges de surplus). Et bien entendu les dérives spéculatives doivent être découragées par le système financier. Bref, un marché aussi smithien que possible doit être constitué pour en stimuler la production est en assurer la répartition. Et, pour certaines régions du monde, la régulation des naissances reste un objectif primordial.

Le besoin d'État

Ces règles, interventions, supposent la construction d'un corpus juridique et d'un consensus politique inenvisageables en dehors d'un État-nation[13]. Il ne s'agit pas que d'une organisation administrative : valeurs, représentations collectives, anticipations, routines, se combinent autour d'institutions communes et forment une culture commune qui modèle à son tour les comportements « de marché ».

Des États-nations souverains seraient en mesure de négocier au cas par cas des accords commerciaux avantageux pour développer certains échanges sous réserves de réglementations communes. Ce n'est pas l'échange qui est dangereux, mais sa dérive qui résulte de l'éviction de l'intégration nationale. La conséquence en est le nivellement des règles d'organisation et la prolifération des dérives et risques systémiques. L'efficacité apparente sur tel ou tel « marché » se paie de dysfonctions proliférantes, comme nous le constatons aujourd'hui. La Nation n'est pas une fin en soi, mais un niveau d'organisation nécessaire de communautés politiques pour contrôler leur destin.

Certes, une gestion nationale n'a aucune raison d'être performante ou conforme à l'intérêt général. Mais elle en a la possibilité, que renforceraient vraisemblablement des institutions démocratiques adéquates. Le libre échange et la dérèglementation quant à eux mènent forcément au désastre.

 

 

La prévention de la crise alimentaire inscrite dans notre trajectoire actuelle passe par une certaine « nationalisation » des agricultures. Plus généralement il s'agit d'établir une certaine souveraineté économique comme condition d'une prospérité durable. À l'évidence, les changements ci-dessus décrits ne résulteront pas d'une « prise de conscience » intellectuelle - d'ailleurs rien de ce qui précède ne constitue une découverte, tout au plus une récapitulation de connaissances aisément disponibles pour qui veut s'en emparer. Vraisemblablement crises économiques, guerres, famines et désastres environnementaux jalonneront notre avenir proche. Ces évènements seront souvent le point de départ de spirales destructives avec la dislocation du consensus culturel qui soutenait la prospérité économique - mais en déstabilisant les intérêts établis ils rendront possibles une réorientation radicales de nos politiques. Ce texte se voulait une modeste contribution à la diffusion des outils conceptuels d'une telle réorientation.



[1] Économistes et scientifiques mènent des recherches fructueuses dans les limites de l'autonomie que leur concède la bien-pensance politique et financière. L'économie n'est pas une science pure, elle est corrompue intellectuellement par la bienveillance financière et médiatique dont font l'objet les plus médiocres de ses charlatans, chargé de l'apologie de l'oligarchie. La science elle-même ne recherche que dans les directions où la recherche est financée, et parfois certains scientifiques se laissent enrôler dans des opérations financièrement ou médiatiquement séduisantes pour d'obscurs intérêts à courte vue (grippe A, changement climatique, etc.). Mais la visibilité de ces fous du roi ne doit pas laisser oublier la puissante accumulation des savoirs qui circule entre initiés, et dément le discours omniprésent de l'inéluctabilité du cours actuel de nos sociétés.

[2] Le néolibéralisme idéologie dominante des 30 dernières années, n'est pas en réalité libéral. Le libéralisme est une doctrine préconisant la maximisation de la liberté pour tous. Ambiguë et contradictoire, il ne se confond pas pour autant avec la primauté des intérêts privés sur l'intérêt public, marque du néolibéralisme et qui conduit à la contraction de la liberté du plus grand nombre.

[3] Si chaque pays se spécialise et exporte les produits pour lesquels sa productivité est la plus élevée, le produit total partagé par les partenaires sera plus élevé et chacun s'en trouvera plus prospère.

[4] Cf. J. DIAMOND : Effondrement, Gallimard 2009.

[5] Les économistes néolibéraux balancent entre deux justifications. Les plus doctrinaires éludent la question grâce à l'hypothèse d'anticipations rationnelles (un marché parfait intégrerait spontanément le long terme dans la formation des prix). La plupart admettent la nécessité d'une intervention publique, mais c'est pour lui opposer des conditions rédhibitoires : coopération internationale, modération des dépenses publiques, dérèglementations, maintien du libre échange, etc. - au nom d'un insurmontable mysticisme de marché.

[6] Je n'entre pas dans le débat dur la dangerosité d'une dissémination de ces organismes. Là encore un contrôle public indépendant et fiable permet a priori de réduire ce risque. Le risque zéro est évidemment hors de portée, mais celui de l'abstention est manifestement encore plus élevé.

[7] Etant entendu que ce report à court terme du coût de l'ajustement bloque le système à long terme, faute de demande effective. Mais les classes dominantes peuvent sauvegarder leurs privilèges dans la crise, voire les renforcer, tant qu'elle ne débouche pas sur une crise révolutionnaire.

[8] La « science » économique établie ressasse que se sont les marchés qui créent la prospérité. Or même les raisonnements les plus libéraux ne montrent qu'une meilleure allocation des ressources dans un système de marchés. Or l'essentiel de la croissance vient d'ailleurs : de la mise en œuvre de nouvelles technologies, de l'apparition et de la diffusion de nouveaux produits. Le marché crée une optimisation instantanée mais ne porte en lui-même aucune dynamique de progrès à long terme, qu'il peut toutefois faciliter dans la mesure où ces conditions institutionnelle favoriseraient l'innovation.

[9] Dans la mesure où cela est indispensable ! Car les petits bourgeois moralisateurs assimilent vite leur sous-culture aux intérêts de l'humanité et voudraient imprimer à la planète entière leurs engouements hygiénistes du moment...

[10] L'histoire d'Haïti est édifiante : épuisement des terres au XIXe siècle, misère et dictatures ensuite... Loin d'inciter à changer de voie, le blocage de la croissance affaiblit toutes les alternatives : Etat, société civile, investissement s'enrayent, et ne demeure que la survie au jour le jour.

[11] Rappelons toutefois qu'elles ne sont pas une spécialité des États : organismes internationaux et grandes entreprises la partagent largement.

[12] Il s'agit d'ailleurs sans doute d'un principe beaucoup plus général d'organisation de la matière et de la vie. La complexité va de paire avec la fragilité d'ensemble car les « crises » sont d'emblée systémiques au lieu de rester locales. Quel que fût le scénario d'extinction des dinosaures, il frappa les espèces les mieux adaptées à leur environnement, mais aussi les plus vulnérables à la transformation de celui-ci.

Voir sur ces questions Denis GORTEAU : http://quefaire.e-monsite.com/rubrique,selections-et-civilisations,338931.html

[13] La Nation se présente comme un compromis imparfait entre l'échelon local qui prive d'utiles divisions du travail et l'échelon mondial porteur d'entropie. Certes, nombre d'entre elles sont en deçà de la masse critique d'une certaine efficacité économique (ou proches du seuil de l'entropie, comme l'ex-URSS ?). Ce sont des produits de l'histoire, que nous ne sommes pas en mesures de remodeler. En revanche, nous pouvons tirer le meilleur parti possible de ce niveau d'intégration.

 

09:27 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (9)