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02 mai 2010

Vertige déflationniste sur l’Europe

 

Un consensus assez étendu des économistes sérieux souligne l'impasse des politiques économiques que révèle la crise de la dette publique grecque. Privée de financement discrétionnaire par les traités européens et l'obstination monétariste des principaux gouvernements de l'Union, la Grèce vient de s'engager à réduire drastiquement son déficit budgétaire tout en finançant le service de sa dette publique à un taux d'intérêt écrasant vu les circonstances (plus de 10% aujourd'hui sur les « marchés », 5% pour l' « aide » de l'Union Européenne). Or ce déficit grec n'est qu'une application particulière d'une politique générale de soutien de l'économie généralisée depuis le début de la Grande Crise.

Pour en comprendre les enjeux, cette note exposera le mécanisme du « multiplicateur keynésien» - rien d'original pour un lecteur de Keynes, mais bric-à-brac théorique des néolibéraux a jeté une telle chape d'ignorance sur les acquis de l'économie politique qu'il faut sans doute radoter un peu. Nous montrerons ensuite que les déficits publics sont impuissants à résoudre la crise, mais permettent de la contenir. Leur abandon précipiterait un nouvel accès de déflation, appauvrissement qui ne créerait d'ailleurs en rien les conditions d'une reprise ultérieure de la croissance.

J'essaie d'aller à l'essentiel :

Pour une production donnée de biens de consommation, l'investissement crée les profits.

1.       Toute production crée un revenu qui lui est équivalent ;

2.       La production est constituée de biens de consommation qui seront « offerts » sur le marché (Co) et de biens d'équipement qui serviront à l'investissement (I) : Y=Co+I.

3.       Le revenu sera dépensé en biens de consommation (Cd) ou ne sera pas dépensé (épargne : S) : Y=Cd+S. Mais il ne s'agit pour le moment que d'un désir des consommateurs, les opérations de vente n'ayant pas encore eu lieu.

4.       Il faudra donc que Co+I=Cd+S : c'est une évidence arithmétique. Mais comment cela se réalisera-t-il ?

5.       Si I=S, tout ira bien. L'épargne « désirée » équivaut à l'investissement. La part du revenu dépensée en biens de consommation achètera exactement la production des entreprises.

6.       Mais rien n'indique que l'investissement équivaut ex ante[1] à l'épargne. Pour simplifier : L'investissement dépend principalement des anticipations des entreprises sur la profitabilité future de cet investissement (l'efficacité marginale du capital). L'épargne dépend de la peur de l'avenir (« précaution »), de la répartition des revenus, des opportunités de différer certains achats (« spéculation »), du montant des profits (qui pour l'essentiel constitueront une épargne). Aucun mécanisme n'égalise ex ante ses deux grandeurs.

7.       Supposons donc qu'ex ante, l'investissement soit supérieur à l'épargne. C'est irréalisable puisque cela supposerait que la consommation offerte (Co=Y-I) soit inférieure à la consommation demandée (Cd=Y-S). Co et Cd se « rencontrent » au moment de la vente, et ce sont les prix[2] qui réalisent leur nécessaire égalité. Dans notre cas de figure (demande supérieure à l'offre), la hausse des prix vient rationner les consommateurs qui achètent finalement bien la quantité offerte, mais à un prix plus élevé. Ce supplément de prix revient aux entreprises sous forme de profit (П) qui constitue une épargne supplémentaire. Donc, à l'arrivée, ex post, l'épargne totale s'est égalisée à l'investissement grâce au profit des entreprises. On peut écrire : C+I=C+S.

8.       Inversement : si c'est l'épargne qui s'établit à un niveau plus élevé que l'investissement, Co sera supérieure à Cd, ce qui signifie que les prix devront baisser. Les entreprises feront alors des pertes, qui peuvent s'interpréter comme une épargne négative. Là encore, ex post C+I=C+S.

Il est donc établi que toutes choses égales par ailleurs le profit (positif ou négatif) résulte de l'investissement. Mais les choses ne peuvent en rester là car

Cette perspective rétroagit sur la production de biens de consommation, c'est là le multiplicateur proprement dit.

9.       Les profits, réalisés ou anticipés, poussent les entreprises à augmenter leur production pour un investissement donné.  Mais cette augmentation des revenus signifie aussi une augmentation de l'Épargne. Cette dernière réduira l'excès de demande sur les biens de consommation qui a un certain point s'annulera, et les profits avec lui.

10.   La production Y augmente jusqu'à ce que l'épargne désirée s'égalise à l'investissement. Soit S= I=Y-C, C étant une fonction de Y (la part consommée du revenu, c étant la propension à consommer). D'où : I-Y-cY, et Y=(1/(1-c))I, qui est la formule bien ( ?) connue du multiplicateur.

Arrivé à ce point, on peut récapituler :

Les conditions d'une augmentation de la production jusqu'au niveau du plein emploi : Niveau de l'investissement, propension à épargner, anticipations.

*La variable clef est l'investissement, ou une dépense équivalente c'est-à-dire qui génère un revenu supplémentaire qui évitera la surproduction de biens de consommation. Par exemple les dépenses publiques financées par le déficit budgétaire : distribution directe ou indirecte de revenus sans production de biens de consommations supplémentaires.

* Mais l'effet de cet investissement dépend de la propension à épargner (1-c). Si elle est forte, un investissement donné agira plus faiblement sur la production - et un moindre fléchissement de l'investissement l'établira en dessous de l'épargne ex ante, entraînant un ajustement déflationniste.

* Enfin aussi bien l'investissement que les plans de production de biens de consommations dépendent des anticipations des entreprises (la « demande effective » de Keynes). Ce qui signifie que

- l'investissement peut être comprimé par le pessimisme des entreprises, entraînant une tendance déflationniste qui renforce ce pessimisme. Cet effet est le mieux connu et on en déduit généralement qu'une politique de relance peut rétablir une croissance auto-entretenue.

- Mais même si l'investissement est « suffisant » il se peut que les entreprises n'ajustent pas leurs plans de production au niveau rendu possible par le multiplicateur. Dans ce cas, elles engrangent des profits sans anticiper la reprise de la croissance.

La crise actuelle constitue une conjonction exceptionnellement défavorable :

-          Double blocage de l'investissement privé par les restrictions au crédit des banques (inquiétudes macroéconomiques et tentatives de reconstituer leurs fonds propres) et par le pessimisme des entreprises ;

-          Propension à épargner gonflée par le blocage des salaires (revenus dont la propension à consommer est la plus forte), les tentatives de désendettement des ménages et la restriction du crédit à la consommation ;

-          Anticipations pessimistes et tentatives de désendettement des entreprises se conjugant pour freiner l'ajustement de la production au niveau permis par le multiplicateur.

Cette conjugaison explique la faible efficacité apparente des politiques de relance que manifestent les déficits budgétaires sans précédent accumulés depuis trois ans dans les principaux pays de l'OCDE. La crise actuelle est structurelle, elle ne se résoudra pas avec le traitement symptomatique qu'on appelle « relance ».

Mais les déficits sont le dernier barrage contre la déflation.

A contrario le renoncement à ces politiques produirait une nouvelle aggravation des trois facteurs cités ci-dessus : sous-investissement, sur-épargne et anticipations pessimistes.

De ce point de vue le déficit budgétaire doit être considéré non comme un « défaut de gestion » mais comme un véritable service public. Les banques centrales ou tout autre organisme dédié doivent garantir le financement des États, comme c'est déjà en partie le cas aux États-Unis et au Royaume-Uni  mais hélas pas dans la Zone Euro qui risque d'être bientôt l'épicentre de la déflation mondiale si se généralise la politique suicidaire imposée à la Grèce. L'austérité infligée aux finances publiques appauvrira encore le pays à la suite de ses fonctionnaires et de ses services publics, elle réduira les recettes fiscales de l'état grec, fragilisant en retour sa capacité à honorer le service de sa dette. Par contrecoup, les pays exportateurs vers la Grèce seront touchés, à commencer par l'Allemagne. L'appauvrissement provoquera des défauts de paiement qui nourriront un peu plus la crise bancaire.

Il ne s'agit évidemment pas que de la Grèce, qui ne se distingue des autres pays européens que par la précocité de la défiance des créanciers[3]. La même configuration mène inéluctablement aux défauts de paiement de la plupart des États de la Zone Euros et/ou à une déflation sans précédent dans le sillage des politiques d'austérité. D'hors et déjà l'augmentation des taux d'intérêt des dettes publiques revient à stériliser la part de la dépense publique qui devra être consacrée à leur versement[4].

Pour poursuivre le traitement symptomatique de la crise, la seule solution est le financement direct des finances publiques par la BCE à un taux symbolique.



[1] Par ex ante, nous attendons : avant les processus d'ajustement. Les « plans » des entreprises et des ménages existent mais ne sont pas compatibles. Ils devront s'harmoniser par la force des choses. C'est cet aboutissement que nous dirons : ex ante.

[2] On peut aussi imaginer que se seraient des variations de stocks, ce qui compliquerait le raisonnement sans en changer les conclusions)

[3] Dans les circonstances actuelles il est totalement oiseux de discuter la nature des dépenses publiques considérées. Keynes soulignait dans les années 30 que même payer des gens à creuser et reboucher des trous exercerait un effet positif contre la déflation. Une fois établi le principe que la dépense publique ne répond pas à un principe de rentabilité mais de service public, il sera temps d'engager une autre discussion sur la meilleure façon de dépenser l'argent public.

[4] Puisqu'a priori les créanciers sont une catégorie à forte propension à épargner.

 

13:02 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (2)

Commentaires

Pensez-vous actuellement imaginable qu'au lieu de lier le destin de chaque pays à celui de la Grèce en obligeant ces derniers à prêter tout en étant eux-mêmes en déficit, on puisse mettre en place un large cadre de règlementation autour de l'activité des banques, sous réserve de pouvoir le supprimer lorsque la reprise sera confirmée, afin de contraindre ces derniers à prêter à des taux raisonnables l'argent que les Etats eux-mêmes leur ont prêté avec des taux d'intérêts quasi-nuls ?

Cela aurait surement un moindre coût social que le plan d'austérité imposé par le FMI, dont l'intervention n'est pas plus orthodoxe dans un pays de l'UE qu'une règlementation du système bancaire.

Écrit par : Clentos | 02 mai 2010

Le prêt à la Grèce par les autres pays ne résout en effet pas grand chose, car tous sont au bord de la même crise sur leur dette publique - crise purement institutionnelle, il faut le rappeler. les dettes publiques ne sont pas par elles mêmes insoutenables, c'est l'obligation qui est faite aux États de passer par un financement privé quelles que soient les circonstances qui est absurde.
Dès le début de la crise financière, il aurait fallu lier le sauvetage des banques à leur nationalisation et leur réorganisation sur des bases plus saines, incluant évidemment l'interdiction de la plupart des produits structurés et dérivés, dont les CDS. Il faudra bien revenir là-dessus quand on abordera enfin les conditions de dépassement de la crise.
Mais dans l'immédiat, il existe un dispositif beaucoup plus simple pour couper court à la spéculation contre les dettes publiques : le refinancement des États par la banque Centrale. Il suffit pour cela qu'elle achète des bons du Trésor dans les mêmes conditions que les titres apportés par les banques. Le FED l'a fait... ce n'est donc pas si révolutionnaire ! Un tel refinancement n'aurait peut-être même pas besoin d'être effectif : sa seule garantie "casserait" le risque et les agents privés seraient disposés à prêter à des conditions beaucoup plus avantageuses.

Écrit par : J.Halpern | 03 mai 2010

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