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28 juin 2010

LA BOÎTE DE PANDORE (V)

V.            Conjoncture : l’engrenage déflationniste

Déficit ou déflation

Voici deux extraits éclairants d’une « déclaration de fin de mission » du FMI en France (15/06/2010) :

« D’importantes réformes de long terme (en particulier concernant les retraites et le système de santé), ne produiraient que des économies limitées dans l’immédiat, mais auront des effets positifs et significatifs en termes de crédibilité auprès des marchés financiers et sur la demande intérieure. »

« La réforme des retraites et du système de santé doivent constituer la pierre angulaire de la stratégie budgétaire de moyen terme. En 2009 et 2010, les déficits des administrations de sécurité sociale ont contribué au déficit public pour près de 1,5 pour cent du PIB par an. Le gouvernement accorde donc à juste titre une attention particulière à une réforme des retraites visant à repousser l’âge effectif de départ à la retraite, des mesures concrètes devant être dévoilées sous peu. Il est important qu’une consultation publique ait lieu sur une telle réforme décisive ; il convient toutefois de résister aux pressions qui conduiraient à ne pas corriger les déséquilibres fondamentaux et à s’appuyer démesurément sur des mesures d’accroissement des recettes. L’augmentation rapide de la dette du système français de santé et d’autres composantes du système de protection sociale appelle la mise en place urgente de mesures audacieuses visant à rééquilibrer les comptes du système de sécurité sociale. »

L’avantage des écrits du FMI est qu’ils présentent avec une certaines transparence la substance des stratégies en œuvre.

« Crédibilité auprès des marchés financiers », réduction du déficit public : il s’agit d’influencer les « marchés financiers » comme souvent personnifiés et supposés s’amadouer à chaque purge financière, comme les dieux antiques devant les sacrifices… Au-delà de la naïveté de la formulation, la question est celle de la sécurité des placements en titre publics que compromettrait un endettement public trop élevé, et de la concurrence du financement du déficit public vis-à-vis du financement du système bancaire pressé de développer ses fonds propres par la prise de conscience du risque systémique. On a critiqué ailleurs cette analyse à courte-vue ; en tout cas les retraites ne sont ici conçues que comme une occasion de réduire un déficit !

Ce dernier objectif, si tant est qu’il soit tenable et souhaitable, pourrait toutefois être obtenu par d’autres moyens. Pour qu’il n’y ait pas d’ambigüité, le FMI invite  à  « résister aux pressions qui conduiraient (…) à s’appuyer démesurément sur des mesures d’accroissement des recettes ». Les considérants de cette recommandation ne sont pas précisés, mais on comprend aisément que ces recettes pèserait directement ou indirectement sur les entreprises alors même qu’on s’oriente vers une plus forte compression des coûts salariaux (cf. § précédent). Problématique à double détente : sur le plan conjoncturel, les entreprises sont prises en étau entre le tarissement de leurs débouchés et les difficultés d’accès au crédit, conditions que les politiques d’austérité ne manqueront pas d’aggraver. La seule variable d’ajustement est alors le coût salarial, dont la protection sociale est la part la moins immédiatement ressentie par les salariés, et la plus sujette en l’état actuel des choses à la dynamique socioculturelle – une « dérive » en termes de technocratie financière.

Ces considérations de court terme sont évidemment non pertinentes ; elles surdéterminent un choix de société et de régulation économique dont les considérants et les conséquences sont d’un tout autre ordre que la quadrature du cercle[1] que cherchent désespérément à résoudre le gouvernement et le FMI.

Retraite ou chômage ?

La Grande Crise commence à produire ses effets sur l’emploi. Voici l’évolution du taux de chômage mesurée par l’INSEE :Chôm.jpg

En augmentant la population active au moment même où l’emploi fléchit, la réforme des retraites augmentera mécaniquement le chômage – à moins que la Grande Crise se dissipe rapidement, hypothèse pour le moins incertaine. Le sous-emploi concentrera ses effets aux deux extrémités de la vie active : jeunes victimes de l’absence de créations d’emploi et du report de la retraite des anciens, « seniors » indésirables pour cause d’exigences salariales élevées et/ou d’une efficacité déclinante et inemployables en cas de licenciement.

Le taux d’emploi actuel des 50-64 ans est de 38 % (source : OCDE), l’âge moyen de départ à la retraite était de moins de 61 ans en 2006 (source : COR) avec une nette tendance à la diminution, sous l’effet conjugué de politiques d’entreprises peu favorables à l’emploi des salariés âgés, de politiques gouvernementales favorisant jusqu’à une date récente les préretraites et d’une aspiration vraisemblablement croissante à quitter précocement le « monde du travail ».

La politique d’emploi des entreprises répond logiquement à l’évolution divergente de l’efficacité d’un salarié et de sa rémunération, alors même que les anciennes conventions sociales sont encore parfois en vigueur. Ces dernières prévoyaient une « carrière » au long de la vie active, adaptant partiellement le salaire au cycle de vie et ménageant une « motivation » permanente pour stimuler le salarié jusqu’à sa retraite[2].schéma.jpg

Là encore, la conjonction de l’acharnement à allonger la durée d’activité et la remise en cause des carrières par des entreprises elles mêmes enchaînées à l’instabilité des marché crée une configuration explosive. Reconstituer une carrière et ménager une fin de vie professionnelle attrayante n’est pas insurmontable mais suppose stabilité des débouchés, régulation de la concurrence, dépressurisation des politiques salariales… toutes choses peu compatibles avec le néocapitalisme.

Sous-emploi et/ou régression du statut social et du revenu : il n’est pas étonnant que les salariés âgés préfèrent la perspective d’une retraite rapide, parfois même au prix d’une pension réduite[3].

Le FMI, dans l’étude précitée, ne méconnaît pas cette question : « Au-delà des facteurs conjoncturels, il conviendra également de mettre l’accent sur le relèvement du taux d’emploi, trop faible en France à ce jour, en particulier chez les jeunes et les seniors. »

Mais il ne conçoit la prolongation de la vie professionnel que sur le mode punitif : « Pour soutenir l’emploi des seniors, le gouvernement a réduit les obstacles financiers pour qu’il soit plus facile de percevoir à la fois un revenu de travail et une pension de retraite tandis que la mise à la retraite obligatoire a été abolie. Les mesures destinées à augmenter les incitations à travailler, telle que la mise en œuvre effective d’exigences en matière de recherche d'emploi, doivent être poursuivies. Le relèvement de l’âge légal de départ à la retraite, inclus dans la réforme des retraites annoncée, constitue un facteur décisif de l’accroissement du taux d’emploi »

Les seniors devront donc adapter leurs exigences à l’impératif de réduction du volume global des pensions et aux conditions dégradées de leurs emplois dans les entreprises. Si l’on ajoute que le montant des pensions est calculé sur le salaire des 25 meilleures années d’activité, les dernières risquent fort de n’en plus faire partie alors que naguère elles abondaient généralement la base de calcul de la pension.

En dépit de cela l’application de la réforme en pleine crise économique aggravera le sous-emploi des jeunes comme des seniors. Mais saisi par l’urgence financière le gouvernement a clairement retranché l’emploi et les retraites en elles-mêmes de ses priorités.

 

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[1] « Pour la France (dans un contexte de perspectives de croissance encore faibles) il convient de trouver l’équilibre délicat entre d’une part, la soutenabilité budgétaire et les mesures propres à renforcer la confiance et, d’autre part, l’objectif de croissance. » Sachant que les déficits en questions sont le dernier moteur de la croissance, on mesure en effet la « délicatesse » de cet « équilibre » ! Le FMI est géré par des gens compétents vraisemblablement conscients de cette contradiction, mais elle est insoluble une fois posé le terme du problème : un endettement qui ne stimule la demande présente qu’au prix d’une charge de la dette insupportable pour la demande future !

[2] En moyenne, les « besoins » du salariés augmentent fortement au début de sa vie active, avec la mise en ménage, l’arrivée des enfants, parfois l’acquisition d’un bien immobilier ; ils décroissent en fin de période d’activité. Toutefois le statut professionnel est vécu comme une récompense pour les années de travail et les sacrifices consentis en début de carrière. L’assimilation de l’ancienneté et d’avantage salariaux et statutaires est profondément ancrée dans notre culture, la déchéance des vieux travailleurs est alors vécue comme un drame personnel et une injustice sociale.

Une autre culture des relations professionnelles peut bien sûr ce constituer, qu’on assimile un peu vite sans doute au « modèle américain » ou le parcours professionnel est conçu comme réversible, les rapports sont individualisés et précarisés selon une logique purement marchande plus proche de celle des manuels d’économie néoclassique. Mais il est loin d’être acquis que sa diffusion soit favorable à la productivité à long terme de l’économie qui repose largement sur l’expérience et la loyauté des collectifs de travail.

[3] C’est précisément cette dernière possibilité, déjà désavantageuse, que le gouvernement entend verrouillée en reculant de 2 ans l’âge légal d’ouverture des droits à pension…

09:58 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (0)

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