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28 juin 2010

LA BOÎTE DE PANDORE (IV)

IV.            Répartition : qui paiera l’ajustement ?

La fragile légitimité de la répartition

La répartition présente l’avantage considérable de rendre transparent le choix collectif que constitue le partage salaire direct/retraite (transparence évidemment compromise par l’enfumage volontairement organisé pour travestir les enjeux économiques et financiers en « problème démographique »). Dans un système par capitalisation, nous l’avons vu, l’individualisation du choix n’est qu’un miroir aux alouettes étant donnée l’asymétrie d’information et l’incertitude structurelle qui interdisent d’anticiper le partage final des ressources. Dans un système de répartition, au contraire, le montant des prélèvements détermine directement celui des pensions simultanément versées.

L’avenir demeure bien sûr incertain, aucun système n’étant en mesure de s’émanciper de cette dimension structurelle de notre réalité. L’illusion de transparence et de calculabilité des modèles financiers est une redoutable illusion dont les futurs retraités ruinés des systèmes de capitalisation ont refait l’expérience ces derniers mois ! Tout ce que garantit la répartition, c’est que les montants des retraites futures (comme ceux d’aujourd'hui) dépendront d’un choix politique. La question de la durabilité des institutions de Sécurité Sociale est évidemment ouverte ; leur basculement vers des institutions privées et financiarisées est plausible, en témoignent le dépérissement programmé de la Sécurité Sociale en France  ou la force de l’opposition aux timides tentatives de l’administration Obama aux États-Unis d’ébaucher une véritable assurance-maladie.

Il est vrai que la perspective d’un déclin continu de la répartition spolierait les actifs d’aujourd'hui des contreparties futures de leur solidarité actuelle avec les générations retraitées[1]. Si cette perspective devenait une croyance partagée, elle s’autovaliderait en convaincant les actifs de  contester le poids des cotisations pour leur substituer des assurances privées. Plus encore que l’acide des « réformes », c’est ce basculement culturel qui menace la Sécurité Sociale en général.

La protection sociale à contresens du néocapitalisme

La gestion dite « fordiste » du capitalisme d’après guerre, dont est issu notre système de retraite, asseyait les prélèvements de la Sécurité Sociale sur les salaires, une part sous forme de cotisations patronales, l’autre de cotisations salariales. Cette distinction n’ôte rien au fait que les pensions étaient conçues comme une part du coût salarial, rien n’en serait changé si elle n’existait pas. Il s’agissait seulement d’une clef de répartition des charges futures. Augmenter les cotisations patronales, c’est accroître, de manière unilatérale et centralisée, le coût salarial. Accroître les cotisations salariales revient à réduire toutes choses égales par ailleurs le pouvoir d’achat du salaire. Bien entendu, les effets de cette différenciation se modulent en fonction des rapports de force. Les entreprises sont parfois en mesure de répercuter l’augmentation des charges patronales sur les salaires, et les salariés peuvent parfois compenser la hausse de leur cotisation par celle de leur salaire brut. Quoi qu’il en soit ces cotisations tendent à s’indexer sur des facteurs étrangers non seulement à la situation microéconomique de l’entreprise (ce qui découle de leur administration centralisée) mais aussi aux objectifs macroéconomiques eux-mêmes. Pour ce qui est des retraites, ce sont le poids relatif des générations et l’espérance de vie qui déterminent l’évolution des prélèvements.

Le graphique ci-dessous montre bien cette déconnexion des prestations sociales des salaires : au relatif parallélisme des évolutions d’avant 1980 succède un spectaculaire décrochage ensuite, le freinage des salaires contrastant avec une évolution des prestations nettement supérieure à celle du PIB[2].

StatDocRetraites.jpg

Cette logique autonome de la protection sociale s’accordait aisément avec la macroéconomie fordiste : elle anticipait et stabilisait la croissance à venir, son coût était compensé par les gains de productivité et ses effets sur la compétitivité étaient négligeable dans un contexte de moindre ouverture commerciale et en l’absence de concurrence étrangère agressive.

Dans le néocapitalisme au contraire, la croissance des dépenses sociales exercent une pression insoutenable sur les entreprises confrontées à une concurrence dopée par les manipulations monétaires et la déflation salariale. L’instabilité de la croissance aiguise le risque microéconomique pris par l’ « avance » d’un coût salarial croissant.

La remise en cause de la protection sociale devient alors tout à la fois un moyen de restaurer la compétitivité des entreprises et se sécuriser leur situation financière.

L’improbable partage des ressources

Dans un tel contexte, le « simple » partage de la valeur ajoutée que nous avons présenté plus haut parait impraticable. Il est relativement facile de partager les gains de pouvoir d’achat, il l’est beaucoup moins de partager des salaires amputés par les politiques néolibérales. Soit le coût des retraites est imputé à la part salariale – et la perte de pouvoir d’achat est mise en évidence, avec des conséquences peu prévisibles[3]. Soit il est imputé aux entreprises, bien en peine pour la plupart de le supporter dans le contexte actuel. Derrière la question des retraites se profile celui du partage de la valeur ajoutée et de la régulation d’ensemble du capitalisme.

Dans ces conditions la question des retraites se réduit à celle de la réduction de leur volume de manière à conforter les entreprises sans amputer visiblement le salaire direct.

 

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[1] L’enchaînement des générations est la base du lien social. L’insidieuse campagne qui dresse les « jeunes » contre les retraités, accusés de profiter d’avantages financés par les premiers qui eux-mêmes n’en bénéficieront pas, met en cause les fondements non seulement de la protection sociale mais au-delà du pacte social lui-même. Tout ceci à partir d’arguments frelatés, car comme nous l’avons montré les conditions futures de retraite des générations actives ne sont nullement déterminées par une fatalité démographique ! Quant aux difficultés, bien réelles, des actifs actuels, elles ne sont pas dues aux retraités mais à une régulation économique fondée sur la précarité du salariat – la même régulation économique néolibérale au nom des « impératif » de laquelle il s’agit maintenant de « réformer » les retraites !

[2] Jusqu’en 1980, l’augmentation de la masse des salaires est accentuée par la croissance de la salarisation. En revanche, après 1980 ce facteur joue peu, mais il s’agit de salaires bruts, les salaires nets (amputés des prélèvements sociaux croissants) augmentent moins vite.

[3] La réduction des salaires nets nominaux est (encore ?) « taboue ». Plusieurs raisons à cela : cela signerait l’entrée en déflation, dont personne n’ose encore assumer les conséquences ; la crainte d’une réaction collective massive, remettant en cause l’ensemble de l’édifice néolibéral, n’a pas encore disparu ; enfin même en l’absence d’une mobilisation collective la frustration des salariés est susceptible de produire une « démotivation », voire une défection vis-à-vis des entreprises.

10:01 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (0)

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