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28 juin 2010

LA BOÎTE DE PANDORE (III)

III.            Capitalisation : le trésor perdu de la finance

Cette hostilité culturelle à l’expansion de la période de retraite n’empêche pas celle-ci de constituer un enjeu financier de premier ordre. Le système de retraite par répartition (les cotisants financent les retraités du moment) encore en vigueur en France a toujours fait l’objet de contestations. D’aucuns rêvent de le remplacer par la capitalisation – c’est-à-dire  le versement des cotisations à des institutions financières chargées de les placer sur les marchés financiers de sorte de fournir un revenu viager à compter de l’âge de départ en retraite.

La capitalisation : un système risqué et inefficace

Examinons d’abord les prétendus avantages de ce système :

-          Il permettrait d’individualiser l’effort et les prestations de retraites, en fonction du choix volontaire de cotisation au long de la vie active. Chacun serait libre et responsable de sa retraite, alors que le système par répartition oblige à prélever autoritairement sur les actifs les cotisations destinées à d’autres.

-          Il résoudrait l’ « inéquité » consistant à faire subir le fardeau de générations nombreuses aux enfants des classes creuses, puisque chacun dépenserait son épargne accumulée et non les cotisations des actifs.

-          L’épargne ainsi générée créerait la richesse future consommée par les retraités grâce à la formation de capital supplémentaire.

Or chacun de ces arguments est éminemment contestable.

-          C’est un système risqué, compte tenu de l’extrême incertitude des marchés financiers. Certes, à très long terme, il est sans doute vrai que les produits financiers génèrent en principe des revenus cumulés aptes à constituer le support de rentes viagères – sous réserve d’ajuster la gestion des fonds au profit généré par la production à long terme, et non plus à des opportunités de court terme néfastes macroéconomiquement et surexposées au risque systémique. Les événements récents ont trop mis en évidence ce dernier pour qu’il soit nécessaire d’y insister. Chaque grande crise emporte quelques fonds de pension et l’espoir de retraite de millions de ménages américains ou anglais. Les cotisants ne contrôlent pas toujours la véritable exposition au risque de leurs économies, dans un marché structurellement opaque[1].

-          Dans ce contexte, la liberté du choix est une illusion, faute d’une transparence raisonnable des options proposées et de leurs conséquences à long terme. Sans compter que l’instabilité de l’emploi est particulièrement ravageuse pour les cotisants d’un tel système et leur capacité d’anticiper l’avenir. On ne peut accomplir de choix rationnel à long terme dans l’incertitude générale des paramètres de ce choix.

-          Plus ravageur encore : l’argument de la « formation de capital » renvoi à la préhistoire de l’analyse économique, aux « robinsonnades » où l’épargne individuelle cumulée formait le capital. Dans une véritable économie, le capital résulte certes de la non-consommation de certaines ressources, mais celle-ci ne s’obtient pas par la renonciation volontaire des ménages, mais par des mécanismes macro-économiques. Sans entrer ici dans les détails, notons que l’investissement résulte du pari productif d’une entreprise validé par un crédit qui renvoie, directement ou indirectement, à une création monétaire ex nihilo. L’épargne des ménages n’y apporte rien – pire encore, elle pourrait décourager cette formation de capital en la privant de débouchés ! Dernier clou au cercueil de cet « argument », la capitalisation ne crée d’épargne que durant sa montée en puissance, quand les cotisations s’accumulent et ne sont pas encore « mangées » par les pensions qu’il faut bien finalement servir !

-          Pour en terminer, il est évidemment faux de croire que vivre d’un revenu de son capital, ou des cotisations des actifs du moment, change quoi que ce soit au fait basique et incontournable que les retraités consomment toujours de PIB présent – jamais celui de leur vie active. Autrement dit : le procédé de formation du revenu des retraités n’y change rien, ils consomment toujours une part du PIB dont ils évincent les actifs ! « Vivre de son capital » ou « vivre des cotisation des actifs » est une pure illusion d’optique, dans les deux cas une partie des richesses créée par les actifs sera transférée aux retraités !

 

Un dernier eldorado pour la finance ?

À l’évidence pourtant, c’est bien un tel système qui sert de référence aux réformes en cours. La réduction des pensions est clairement engagée : passage de la base de calcul des 10 aux 25 meilleures années en 2003, décotes pour annuités non cotisées alors même que l’allongement de la durée requise en multiplie les cas… En même temps se multiplient les offres de retraites complémentaires à base de capitalisation. Si l’on extrapole les mesures récentes, se dessine un scénario de lent déclin du système par répartition « compensé » par la montée en puissance d’éléments de capitalisation.

Pourquoi promouvoir un système notablement inefficace ? Les enjeux ne sont manifestement pas la sécurité des retraites, mais l’appétit des institutions financières. Petit rappel sur les propriétés de l’économie de spéculation : l’augmentation des cours des actifs suppose que leur marché soit continuellement alimenté en liquidités nouvelles : épargne, crédit bancaire ou « monnaie fantôme »  des achats à découvert. La tension sur le crédit complique l’utilisation accrue du multiplicateur de crédit, les achats à découvert eux-mêmes reposent sur un effet de levier à partir de fonds propres. La crise aggrave bien entendu ces difficultés. D’où l’attrait d’une transformation des cotisations en épargne qui ouvrirait un vaste marché aux « intermédiaires financiers » et une bouffée d’oxygène à des marchés financiers guettés par la déflation.

Au-delà de l’aubaine que constituerait l’instrumentation de tout ou partie des cotisations de retraites, la capitalisation manifeste la schizophrénie inhérente à la finance en général. L’abondance de l’épargne retraite suppose une augmentation régulière des salaires, à défaut de laquelle les cotisations entrent en concurrence avec le salaire direct. Or le rendement financier de cette épargne est lié à une politique générale de compression des salaires – politique à l’origine de gains financiers à court terme mais surtout d’un blocage de la croissance à moyen terme (et conséquemment de ravageuses crises financières). Surmonter cette contradiction supposerait de prohiber l’exploitation des gains de court terme, à fortes externalités négatives, qui résultent de la compression des salaires. Une telle renonciation est contraire à la vocation même de la finance dérégulée qui vise à déplacer le capital en fonction d’une rentabilité microéconomique de court terme.

 

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[1] Et le coût de la gestion de l’épargne capitalisée est vraisemblablement plus lourd que celui d’un système plus « simple » de prélèvement/répartition synchroniques.

10:02 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (0)

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