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28 juin 2010

LA BOÎTE DE PANDORE (II)

II.            Générations : la face cachée de la retraite

Dans un article du New-York Times de 1995, Paul Krugman remarquait que la différence de revenu entre les Français et les Américains ne provenait par d’une différence de productivité horaire, mais principalement d’un arbitrage différent entre travail et temps libre. Les Français travaillent moins d’heures par semaine, prennent plus de congés payés, et partent en retraite plus tôt. Krugman souligne que ce choix est plus satisfaisant que celui des États-Unis, et permet en particulier une vie de famille et des rapports sociaux plus riches.

Il est en effet extraordinairement réducteur de ne considérer la retraite que sous l’angle du prélèvement sur les cotisants, ou même sous celui du transfert intergénérationnel du revenu. L’apparition d’une période de « retraite » dans les pays développés après 1945 est d’abord un partage travail/loisir plus favorable au second à l’échelle d’une vie. La retraite est une forme de réduction du temps de travail. Comme nous l’avons déjà souligné, c’est d’abord un choix collectif relativement neutre économiquement – à ceci près qu’il suppose une réglementation publique sévère pour être praticable, la « retraite à la carte » relevant du fantasme (cf. plus loin).

Mais sa signification la plus profonde est l’institutionnalisation d’un temps non contraint, où l’activité peut se porter sur autre chose que le travail producteur de revenu monétaire.

Le discours habituel met l’accent sur la consommation des retraités – pour souligner leur (relative !) opulence  ou leur contribution à l’industrie du tourisme ou des services à la personne.

C’est toutefois oublier l’essentiel : l’ouverture, et l’expansion grâce aux gains d’espérance de vie, d’une période où le travail désaliéné rejoint le loisir,  où la contribution à la solidarité sociale relève de la réciprocité et non plus de l’échange marchand. Bénévolat, participation à des associations, garde des petits-enfants et autres services à la descendance, vie de quartier…  À rebours de l’image d’un « troisième âge » aux crochets de la société, ce dernier s’avèrerait un liant indispensable face à la dislocation des structures traditionnelles d’intégration : famille, voisinage…

Avant de se féliciter de la généralisation du travail des femmes, ne faudrait-il pas se demander le rôle des grands-parents retraités dans cette conciliation (relative) de la vie familiale et de l’emploi ? Les familles « recomposées » ne se décomposeraient-elles pas totalement sans l’ancrage des individus dans une filiation renforcée par la longévité et la disponibilité des grands-parents ? Et à l’heure du « bio », la production du potager familial apporte peut-être plus de modernité que le périple des poires de Chine ou du raisin du Chili avant d’aboutir dans nos assiettes…

La retraite serait ainsi le laboratoire d’autres rapports sociaux, rendus possibles par une moindre contrainte de productivité au niveau des moyens matériels[1]. Sa remise en cause, ou tout au moins la résistance à son expansion, relèverait à l’inverse d’une défense culturelle du capitalisme traditionnel, fondé sur infinitude des besoins marchandisés. Comment concevoir l’expansion illimitée de la production si la consommation se dérobe au profit de l’autoproduction ? Sur quel travail prélever les profits si sa masse se restreint relativement, alors même que l’achèvement de la mondialisation clôt la recherche des nouveaux « far west » du capital[2] ?

L’imaginaire du capitalisme réduit au mieux  à l’insignifiance, et au pire au parasitisme tout ce qui ne se traduit pas en finance et en marchandise.  D’où un discours hémiplégique sur les retraites, pour lequel étendre le temps de non-travail au détriment de celui du salariat relève de l’inconcevable. « Si on vieillit plus longtemps, il faut qu'on travaille plus longtemps » déclarait D. Strauss-Kahn le 20 mai dernier[3]

 

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[1] L’aveuglement concernant cette massive évidence renvoie aussi à la difficulté pour certains économistes à concevoir ce qui n’est pas mathématisable. Prélèvements, coût, prestation, etc. se prêtent à une « sérieuse » modélisation, alors que les rapports qualitatifs et informels échappent à cette approche. Au lieu de choisir les instruments intellectuels pour analyser le monde, beaucoup de techno-économistes ignorent tout ce que ne couvrent pas les champs très partiel de leurs instruments. Cette limite intellectuelle est amplifiée par sa concordance avec ce que veulent entendre leur public et ceux qui les financent…

[2] Ces limites sont relatives, comme le montre l’histoire du capitalisme qui a surmonté la réduction séculaire du temps de travail et l’puisement rapide des solutions « impérialistes » à ses crises récurrentes. Mais l’accumulation suit sa plus forte pente sitôt qu’elle n’est plus solidement endiguée par des institutions et un contrôle public contraignants.

[3] Si nous contestons ce dogme néolibéral, ce n’est pas pour lui en substituer un autre. Il ne s’agit pas de prétendre que la seule perspective envisageable soit une expansion illimitée des pensions et de la durée des retraites ! Il existe d’excellentes raisons de considérer qu’une certaine croissance de la production marchande doive encore restreindre l’aspiration au « temps libre ». Mais avec d’autres arguments que ceux de la fatalité démographique !

10:04 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (0)

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