Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

28 juin 2010

LA BOÎTE DE PANDORE (I)

I.            Réflexions pour la Planète Mars

La répartition intertemporelle des revenus

L’actualité nous accable de discours, de détails, d’idées reçues qui nous font perdre de vue les questions essentielles. Commençons par nous fixer les idées en examinant une planète lointaine, dont la distance nous permettrait de fixer notre attention sur des grandeurs simples.

Supposons que les Martiens ont une population stable, c’est-à-dire que les effectifs de leurs générations sont constants, et leurs revenus nets sont tous les mêmes, qu’ils soient actifs ou retraités. Tous les actifs martiens ont un emploi.

Les revenus des retraités achètent donc une part de la production martienne proportionnelle à leur effectif, part dont ils évincent évidemment les martiens actifs.

Le revenu brut par actif (Rb) se compose d’un revenu net (Rn) et de cotisations sociales. Celles-ci dépendent du nombre de retraités par cotisant (r), soit : r*Rn. Donc Rb=Rn + r*Rn, ou encore Rb=Rn(1+r) et Rn=Rb/(1+r).

  • Examinons la répartition des richesses entre ces deux catégories pour une année de base (année 0). A cette époque, l’espérance de vie sur Mars est de 80 ans, et la vie active va de 20 à 60 ans. Soit 2 générations d’actifs pour 1 de retraités : r=0.5.

Si Rb = 100, Rn=100/1.5, soit 67.

  • Trente ans plus tard, l’espérance de vie des martiens s’est accrue de 10 ans. On a donc r=0.75 retraité par actif (30/40). Quant à la production martienne, elle s’est accrue à un rythme très faible : 1% par an. Pourtant, cumulé sur 30 ans, le revenu brut par tête atteint : 100*1.0130=135.

Comme les retraités gagnent toujours autant que les actifs, le revenu net des uns et des autres est de : 135/1.75=77.

Que nous montre ce calcul ? Les martiens ont pu avec une faible croissance économique améliorer légèrement le niveau de vie de tous tout en absorbant une augmentation de 50% de leur ratio retraité/actif.

Bien entendu, le choix des martiens est contestable. Ils ont choisi de conserver l’âge de départ et le montant des retraites,  d’autres politiques auraient pu être envisagées :

  • Augmenter l’âge de la retraite et augmenter ainsi leur revenu par tête (sous réserve que les emplois correspondants soient créés),
  • Réduire la pension des retraités pour augmenter les revenus d’activité.

Notre éloignement de la planète mars nous prive de l’observation de certains détails, mais elle nous révèle l’essentiel :

Dans une économie en croissance, le vieillissement de la population ne crée aucun problème insoluble pour financer les retraites. Il nécessite simplement un choix collectif dont aucune option n’est imposée par des « lois économiques » d’aucune sorte :

- moins augmenter les revenus d’activité pour financer plus de retraites (mais les augmenter quand même), ou bien

- allonger la durée du travail pour accroître davantage les revenus, ou encore

- réduire le montant des pensions.

De la planète Mars à la France contemporaine

La situation des pays développés actuels ressemble à celle des martiens : notre espérance de vie augmente d’un trimestre chaque année, soit 10 ans tous les 40 ans si on extrapole le rythme actuel. Les générations nombreuses du « Baby Boom » atteignent l’âge de la retraite et accroissent inexorablement la part des retraités dans la population adulte, malgré une fécondité proche de 2, soit approximativement le seuil de renouvellement des générations, abondée par un solde migratoire de 100 000 personne par an au minimum[1].

Quant aux hypothèses économiques, voici celles qui fondent les prévisions du scénario le plus pessimiste du COR[2] :

Scénario C (chômage 7 %, productivité +1,5 %)

Taux de croissance moyen (en %)

2009 - 2013

2014 - 2020

2021 - 2050

Croissance potentielle

1,7

1,6

1,6

 

Population active

0,1

-0,1

0,0

Taux de chômage structurel (en %)

8,4

7,7

7,0

 

PIB volume

1,3

2,0

1,6

 

Productivité apparente du travail par tête

1,4

1,8

1,5

Salaire par tête réel

1,1

1,8

1,5

 

Source : DG Trésor.

On notera la limite de l’exercice, puisqu’il s’agit d’extrapoler les tendances actuelles sur une période dont on imagine mal qu’elle aille sans bouleversements structurels. On s’interrogera en passant sur la volonté de prolonger la prévision sur une durée aussi longue, que rien n’oblige à anticiper – si ce n’est peut-être ( ?) un souci de dramatiser en présentant des chiffres cumulés sur une quarantaine d’années.

Dans ce pire des scénarios, le ratio cotisants-retraités atteindrait 1,15 vers 2050 contre un peu plus de 1,6 aujourd’hui. Soit un taux de croissance annuel d’environ 0.85%. Le COR prévoyant en moyenne environ 1.5% de croissance annuelle du salaire par tête, il en reste 0.65% par an pour les salaires – ceci bien évidemment sans toucher aux hypothèses de base de la projection : chômage élevé et maintien d’un partage de la valeur ajoutée au niveau actuel, donc très favorable aux profits.

Même sur ces bases : croissance faible, partage de la valeur ajoutée défavorable aux salariés, chômage élevé, le financement des retraites dans les conditions actuelles n’a rien d’insurmontable.

Que penser alors de l’argument ressassé : puisqu’on vit plus longtemps, on doit travailler plus longtemps ? Cet argument n’a aucun contenu économique. Il s’agit d’un pur jugement de valeur, d’un choix de société : les tenants de cet argument considèrent que la retraite doit rester résiduelle après une vie de travail salarié. Pourquoi pas ? Ce choix de société mérite d’être débattu dans ses fondements et ses conséquences, il représente une des options de notre organisation sociale en devenir. Mais c’est une pure escroquerie que de prétendre que cette option soit une « nécessité » décontextualisée.

Nous avons établi dans cette première partie que la question des retraites n’est que très faiblement une question démographique. S’il ne s’agissait que de « vieillissement », les ajustements seraient relativement simples et feraient l’objet d’un débat de société sans urgence particulière. Nous aurions 40 ans pour ajuster le partage salaire/retraite.

Or tel n’est pas du tout le débat qui nous est infligé : il s’agirait d’une urgence financière pour laquelle la seule discussion possible porterait sur les rythmes et les formes d’une réduction des retraites par raccourcissement ou réduction des pensions. Cette déformation des enjeux, cette dramatisation et cette hâte frénétique sont les symptômes d’arrière-pensées inavouables en l’état…

Nous commencerons par resituer la question des retraites dans son contexte sociologique avant de mettre en évidence les enjeux véritables des « réformes ».

 

PAGE SUIVANTE ==>


[1] Les projections de l’INSEE pour 2050 tablent sur une descendance finale de 1,9 enfants par femme, un peu faible compte tenu du chiffre actuel (2,1), et un solde migratoire de 100 000 personnes/an, forcément très arbitraire compte tenu des changements qui surviendront dans la politique migratoire d’ici 2050.

[2] Conseil d’Orientation des Retraites,

10:05 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (2)

Commentaires

Bonjour Professeur Halpern,

Je me suis permis de venir faire un tour sur votre site suite à votre intervention sur Bonnet d'Ane. Je me suis arrêté sur cet article sur les retraites et j'aimerais partager avec vous les remarques suivantes :
- comment traitez vous l'inflation dans votre raisonnement ? En effet, vous conviendrez qu'un euro en 2010 n'a pas la même valeur qu'en 2050.
- Vous estimez que le taux de chômage prospectif de 7% est très élevé. Pourtant, nous n'avons pas connu un tel taux depuis de nombreuses années.
- Vous semblez raisonner comme si le PIB était une richesse nationale, propriété de tous. En réalité, il s'agit de la somme des richesses individuelles, répartie de manière inégale au sein de la population (entre les riches et les pauvres, entre les jeunes et les vieux, ...). Qu'est ce qui vous fait penser que les personnes n'ayant pas besoin de pension vont accepter d'augmenter leurs cotisations pour un système qu'elles jugent injuste et donc qu'elles vont rester en France ?
- Enfin, que pensez vous de l'impact actuel du niveau global de charges sociales sur l'emploi ? (la France a le plus faible salaire net pour le plus fort salaire complet). Ne pensez vous pas que c'est justement ce fort niveau de prélèvements sociaux qui induit un chômage structurel important ?

Écrit par : Joe | 11 octobre 2010

Je vous remercie de votre lecture et de vos questions, qui me permettent en effet d'expliciter certains points.

* « comment traitez vous l'inflation dans votre raisonnement ? En effet, vous conviendrez qu'un euro en 2010 n'a pas la même valeur qu'en 2050. »

Tous les chiffres que j'utilise s'entendent bien sûr hors inflation.

* Vous estimez que le taux de chômage prospectif de 7% est très élevé. Pourtant, nous n'avons pas connu un tel taux depuis de nombreuses années."

C'est en fait le COR qui inclut ce chiffre dans son « scénario pessimiste ». C'est une moyenne intermédiaire entre celle des années de plein emploi (2-3%) et le chiffre des années de crise aigüe. S'il se réalisait, cela signifierait le prolongement du sous-emploi chronique des trente dernières années. Comme je le montre, cela ne suffirait pas à empêcher le financement de l'actuel système de retraite. Si le chiffre était pire que celui là, les conséquences iraient bien au-delà du système de retraites. Ce serait la tiers-mondisation de la société française... je pars du principe que les politiques d'aujourd'hui doivent prévenir un tel scénario-catastrophe et certainement pas s'y adapter par avance ! Or le maintien d'un système "généreux" de retraite est un facteur de stabilité et de prévisibilité qui peut contribuer à nous rapprocher du plein emploi.

* « Vous semblez raisonner comme si le PIB était une richesse nationale, propriété de tous. En réalité, il s'agit de la somme des richesses individuelles, répartie de manière inégale au sein de la population (entre les riches et les pauvres, entre les jeunes et les vieux, ...). Qu'est ce qui vous fait penser que les personnes n'ayant pas besoin de pension vont accepter d'augmenter leurs cotisations pour un système qu'elles jugent injuste et donc qu'elles vont rester en France ? »

Le rendement pensions/cotisations du système par répartition est favorable. La redistribution ne joue que comme filet de sécurité pour les plus pauvres (minimum vieillesse). Je serais toutefois plutôt favorable à un système plus redistributif, puisqu'il exonèrerait de facto le salaire de base de cotisation. Cela ferait-il fuir quelques ultra-privilégiés rétifs à toute idée de solidarité sociale? Pour que je m'en inquiète, il faudrait me convaincre que ces gens sont irremplaçables. (Vaste sujet au demeurant ! C'est aujourd'hui qu'ingénieurs et chercheurs renoncent ou partent à l'étranger, pas à cause de la fiscalité mais de la surévaluation des professions liées à la finance et de la sous-évaluation symétrique de toutes celles qui sont orientés vers la production.)

* « Enfin, que pensez vous de l'impact actuel du niveau global de charges sociales sur l'emploi ? (la France a le plus faible salaire net pour le plus fort salaire complet). Ne pensez vous pas que c'est justement ce fort niveau de prélèvements sociaux qui induit un chômage structurel important ? »

Je ne sais pas quels chiffres vous ont inspiré ce commentaire, mais je n'ai vu nulle part que la France ait « le plus fort salaire complet » ! Ceci dit, il me semble que vous mêlez deux questions :
- au niveau des échanges internationaux, l'euro gonfle considérablement (de l'ordre de 30%) notre coût salarial unitaire. Nous sommes également victimes de politiques de déflation salariales, favorables aux pays les plus restrictifs, mais au détriment de la croissance économique de tous. La solution est évidemment de reconsidérer notre politique commerciale : adopter un taux de change plus faible et asseoir une part de nos prélèvements sociaux sur les importations.
- Au niveau intérieur, je constate que la part des profits dans la valeur ajoutée n'a jamais été aussi haute. Les entreprises ne sont certainement pas globalement étranglées par les coûts salariaux. En revanche, les entreprises de main d'œuvre et particulièrement les plus petites d'entre elles pourraient être incitées à accroître l'emploi en retirant de l'assiette des cotisations l'équivalent d'un SMIC par emploi, et en l'étendant par ailleurs à l'ensemble de la valeur ajoutée.

Écrit par : J. Halpern | 12 octobre 2010

Les commentaires sont fermés.