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28 juin 2010

LA BOÎTE DE PANDORE (Introduction)

LA BOÎTE DE PANDORE : RÉFORME DES RETRAITES OU AJUSTEMENT NÉOLIBERAL ?

J’avais promis à quelques amis et à mes étudiants de produire une synthèse de mes réflexions sur les retraites. Comme souvent en pareil cas la promesse m’a entraîné dans un article beaucoup plus conséquent qu’envisagé. La retraite concentre les contradictions culturelles et macroéconomiques du néocapitalisme. Démonter les enjeux de son financement impose de remonter les engrenages d’un système économique intégré, dont les éléments ne peuvent être isolés de la logique d’ensemble. Toucher – ou ne pas toucher – aux retraites, c’est diffuser une onde de choc qui se propagera dans tous les compartiments de la vie économique et sociale.

Au conseil européen du 15 mars 2002, le président Jacques Chirac et le premier Ministre Lionel Jospin avaient souscrit à l’engagement européen suivant : « d'ici 2010 augmenter progressivement d'environ 5 ans l'âge moyen effectif de cessation d'activité professionnelle (58 ans actuellement) ».

L’actuelle réforme (pour l’essentiel : réduire le montant et la durée des pensions) s’inscrit bien dans une stratégie d’ensemble. J’appellerai « néolibéralisme » le complexe idéologique aujourd'hui dominant qui inspire la politique de la plupart des pays développés. Il se caractérise en résumé par la reprise de raisonnements traditionnels ultralibéraux et un recours à l’état immodéré (et paradoxal sur le plan des idées). Ses tenants s’orientent sur des enjeux globaux vis-à-vis desquels la question des retraites n’est qu’un regrettable abcès de fixation. Un verrou à faire sauter dans un beaucoup plus vaste programme de financiarisation de l’économie et de la société.

Difficile dans ces conditions de m’en tenir à la concision qu’une gestion rationnelle de mon agenda (et de celui de mes lecteurs) eut pourtant du m’imposer.

Voici en quoi consistera mon argumentation (cliquez sur la présentation pour accéder au texte complet) :

 

1. L’évolution démographique ne pose en elle-même aucun problème financier qui imposerait les réformes actuelles, leurs motivations sont à rechercher ailleurs. Les points 2, 3, 4 et 5 exploreront les considérants de cette remise en cause. Le point 6 évoquera les conditions d’une autre politique des retraites.


2. La constitution d’une « classe de loisirs » après 60 ans remet en cause la marchandisation générale des activités humaines qui est la substance du capitalisme. La retraite est seulement conçue comme un gaspillage de main d'œuvre et un prélèvement sur l’économie, alors qu’elle constitue aussi un point nodal du lien social et un moteur du changement des rapports sociaux.


3. Le système de retraite par répartition se fonde sur un contrat social entre les générations, à rebours de l’imaginaire individu autosuffisant du néolibéralisme ; il soustrait le montant des cotisations à la gestion des institutions financières et au soutien des « marchés ». Mais la retraite par capitalisation s’avère incertaine et macroéconomiquement indésirable.


4. Si la réforme se focalise sur la réduction des pensions, c’est essentiellement pour enrayer la pression des cotisations sur les charges des entreprises ; la priorité est la réduction de ces dernières pour soulager les entreprises de la double pression de la finance et de la concurrence internationale.


5. La crise globale commencée en 2008 redouble ces conditions d’une urgence financière, personnifiée par « les marchés » et le châtiment qu’ils sont supposés infliger aux pays « déficitaires ». Les retraites deviennent alors l’otage d’une politique indiscriminée de réduction des déficits. La combinaison de l’allongement de la vie active et de la contraction de l’emploi oriente de plus cette réforme  vers une précarisation accrue des carrières professionnelles.


6. Cependant, la gestion des retraites par répartition, et de la Sécurité Sociale en général, pourraient redevenir un instrument d’une politique structurelle de soutien à la demande et de réorientation des charges dans un sens plus favorable à l’emploi, mais sous condition d’une réorientation d’ensemble des politiques économiques.


7. La conclusion de cette analyse sera que la question de l’organisation de la retraite est un choix collectif qui doit être envisagé en tant que tel, alors que les conditions actuelles de réforme interdisent un tel choix au nom des contraintes systémiques du néocapitalisme.

 


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LA BOÎTE DE PANDORE (I)

I.            Réflexions pour la Planète Mars

La répartition intertemporelle des revenus

L’actualité nous accable de discours, de détails, d’idées reçues qui nous font perdre de vue les questions essentielles. Commençons par nous fixer les idées en examinant une planète lointaine, dont la distance nous permettrait de fixer notre attention sur des grandeurs simples.

Supposons que les Martiens ont une population stable, c’est-à-dire que les effectifs de leurs générations sont constants, et leurs revenus nets sont tous les mêmes, qu’ils soient actifs ou retraités. Tous les actifs martiens ont un emploi.

Les revenus des retraités achètent donc une part de la production martienne proportionnelle à leur effectif, part dont ils évincent évidemment les martiens actifs.

Le revenu brut par actif (Rb) se compose d’un revenu net (Rn) et de cotisations sociales. Celles-ci dépendent du nombre de retraités par cotisant (r), soit : r*Rn. Donc Rb=Rn + r*Rn, ou encore Rb=Rn(1+r) et Rn=Rb/(1+r).

  • Examinons la répartition des richesses entre ces deux catégories pour une année de base (année 0). A cette époque, l’espérance de vie sur Mars est de 80 ans, et la vie active va de 20 à 60 ans. Soit 2 générations d’actifs pour 1 de retraités : r=0.5.

Si Rb = 100, Rn=100/1.5, soit 67.

  • Trente ans plus tard, l’espérance de vie des martiens s’est accrue de 10 ans. On a donc r=0.75 retraité par actif (30/40). Quant à la production martienne, elle s’est accrue à un rythme très faible : 1% par an. Pourtant, cumulé sur 30 ans, le revenu brut par tête atteint : 100*1.0130=135.

Comme les retraités gagnent toujours autant que les actifs, le revenu net des uns et des autres est de : 135/1.75=77.

Que nous montre ce calcul ? Les martiens ont pu avec une faible croissance économique améliorer légèrement le niveau de vie de tous tout en absorbant une augmentation de 50% de leur ratio retraité/actif.

Bien entendu, le choix des martiens est contestable. Ils ont choisi de conserver l’âge de départ et le montant des retraites,  d’autres politiques auraient pu être envisagées :

  • Augmenter l’âge de la retraite et augmenter ainsi leur revenu par tête (sous réserve que les emplois correspondants soient créés),
  • Réduire la pension des retraités pour augmenter les revenus d’activité.

Notre éloignement de la planète mars nous prive de l’observation de certains détails, mais elle nous révèle l’essentiel :

Dans une économie en croissance, le vieillissement de la population ne crée aucun problème insoluble pour financer les retraites. Il nécessite simplement un choix collectif dont aucune option n’est imposée par des « lois économiques » d’aucune sorte :

- moins augmenter les revenus d’activité pour financer plus de retraites (mais les augmenter quand même), ou bien

- allonger la durée du travail pour accroître davantage les revenus, ou encore

- réduire le montant des pensions.

De la planète Mars à la France contemporaine

La situation des pays développés actuels ressemble à celle des martiens : notre espérance de vie augmente d’un trimestre chaque année, soit 10 ans tous les 40 ans si on extrapole le rythme actuel. Les générations nombreuses du « Baby Boom » atteignent l’âge de la retraite et accroissent inexorablement la part des retraités dans la population adulte, malgré une fécondité proche de 2, soit approximativement le seuil de renouvellement des générations, abondée par un solde migratoire de 100 000 personne par an au minimum[1].

Quant aux hypothèses économiques, voici celles qui fondent les prévisions du scénario le plus pessimiste du COR[2] :

Scénario C (chômage 7 %, productivité +1,5 %)

Taux de croissance moyen (en %)

2009 - 2013

2014 - 2020

2021 - 2050

Croissance potentielle

1,7

1,6

1,6

 

Population active

0,1

-0,1

0,0

Taux de chômage structurel (en %)

8,4

7,7

7,0

 

PIB volume

1,3

2,0

1,6

 

Productivité apparente du travail par tête

1,4

1,8

1,5

Salaire par tête réel

1,1

1,8

1,5

 

Source : DG Trésor.

On notera la limite de l’exercice, puisqu’il s’agit d’extrapoler les tendances actuelles sur une période dont on imagine mal qu’elle aille sans bouleversements structurels. On s’interrogera en passant sur la volonté de prolonger la prévision sur une durée aussi longue, que rien n’oblige à anticiper – si ce n’est peut-être ( ?) un souci de dramatiser en présentant des chiffres cumulés sur une quarantaine d’années.

Dans ce pire des scénarios, le ratio cotisants-retraités atteindrait 1,15 vers 2050 contre un peu plus de 1,6 aujourd’hui. Soit un taux de croissance annuel d’environ 0.85%. Le COR prévoyant en moyenne environ 1.5% de croissance annuelle du salaire par tête, il en reste 0.65% par an pour les salaires – ceci bien évidemment sans toucher aux hypothèses de base de la projection : chômage élevé et maintien d’un partage de la valeur ajoutée au niveau actuel, donc très favorable aux profits.

Même sur ces bases : croissance faible, partage de la valeur ajoutée défavorable aux salariés, chômage élevé, le financement des retraites dans les conditions actuelles n’a rien d’insurmontable.

Que penser alors de l’argument ressassé : puisqu’on vit plus longtemps, on doit travailler plus longtemps ? Cet argument n’a aucun contenu économique. Il s’agit d’un pur jugement de valeur, d’un choix de société : les tenants de cet argument considèrent que la retraite doit rester résiduelle après une vie de travail salarié. Pourquoi pas ? Ce choix de société mérite d’être débattu dans ses fondements et ses conséquences, il représente une des options de notre organisation sociale en devenir. Mais c’est une pure escroquerie que de prétendre que cette option soit une « nécessité » décontextualisée.

Nous avons établi dans cette première partie que la question des retraites n’est que très faiblement une question démographique. S’il ne s’agissait que de « vieillissement », les ajustements seraient relativement simples et feraient l’objet d’un débat de société sans urgence particulière. Nous aurions 40 ans pour ajuster le partage salaire/retraite.

Or tel n’est pas du tout le débat qui nous est infligé : il s’agirait d’une urgence financière pour laquelle la seule discussion possible porterait sur les rythmes et les formes d’une réduction des retraites par raccourcissement ou réduction des pensions. Cette déformation des enjeux, cette dramatisation et cette hâte frénétique sont les symptômes d’arrière-pensées inavouables en l’état…

Nous commencerons par resituer la question des retraites dans son contexte sociologique avant de mettre en évidence les enjeux véritables des « réformes ».

 

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[1] Les projections de l’INSEE pour 2050 tablent sur une descendance finale de 1,9 enfants par femme, un peu faible compte tenu du chiffre actuel (2,1), et un solde migratoire de 100 000 personnes/an, forcément très arbitraire compte tenu des changements qui surviendront dans la politique migratoire d’ici 2050.

[2] Conseil d’Orientation des Retraites,

10:05 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (2)

LA BOÎTE DE PANDORE (II)

II.            Générations : la face cachée de la retraite

Dans un article du New-York Times de 1995, Paul Krugman remarquait que la différence de revenu entre les Français et les Américains ne provenait par d’une différence de productivité horaire, mais principalement d’un arbitrage différent entre travail et temps libre. Les Français travaillent moins d’heures par semaine, prennent plus de congés payés, et partent en retraite plus tôt. Krugman souligne que ce choix est plus satisfaisant que celui des États-Unis, et permet en particulier une vie de famille et des rapports sociaux plus riches.

Il est en effet extraordinairement réducteur de ne considérer la retraite que sous l’angle du prélèvement sur les cotisants, ou même sous celui du transfert intergénérationnel du revenu. L’apparition d’une période de « retraite » dans les pays développés après 1945 est d’abord un partage travail/loisir plus favorable au second à l’échelle d’une vie. La retraite est une forme de réduction du temps de travail. Comme nous l’avons déjà souligné, c’est d’abord un choix collectif relativement neutre économiquement – à ceci près qu’il suppose une réglementation publique sévère pour être praticable, la « retraite à la carte » relevant du fantasme (cf. plus loin).

Mais sa signification la plus profonde est l’institutionnalisation d’un temps non contraint, où l’activité peut se porter sur autre chose que le travail producteur de revenu monétaire.

Le discours habituel met l’accent sur la consommation des retraités – pour souligner leur (relative !) opulence  ou leur contribution à l’industrie du tourisme ou des services à la personne.

C’est toutefois oublier l’essentiel : l’ouverture, et l’expansion grâce aux gains d’espérance de vie, d’une période où le travail désaliéné rejoint le loisir,  où la contribution à la solidarité sociale relève de la réciprocité et non plus de l’échange marchand. Bénévolat, participation à des associations, garde des petits-enfants et autres services à la descendance, vie de quartier…  À rebours de l’image d’un « troisième âge » aux crochets de la société, ce dernier s’avèrerait un liant indispensable face à la dislocation des structures traditionnelles d’intégration : famille, voisinage…

Avant de se féliciter de la généralisation du travail des femmes, ne faudrait-il pas se demander le rôle des grands-parents retraités dans cette conciliation (relative) de la vie familiale et de l’emploi ? Les familles « recomposées » ne se décomposeraient-elles pas totalement sans l’ancrage des individus dans une filiation renforcée par la longévité et la disponibilité des grands-parents ? Et à l’heure du « bio », la production du potager familial apporte peut-être plus de modernité que le périple des poires de Chine ou du raisin du Chili avant d’aboutir dans nos assiettes…

La retraite serait ainsi le laboratoire d’autres rapports sociaux, rendus possibles par une moindre contrainte de productivité au niveau des moyens matériels[1]. Sa remise en cause, ou tout au moins la résistance à son expansion, relèverait à l’inverse d’une défense culturelle du capitalisme traditionnel, fondé sur infinitude des besoins marchandisés. Comment concevoir l’expansion illimitée de la production si la consommation se dérobe au profit de l’autoproduction ? Sur quel travail prélever les profits si sa masse se restreint relativement, alors même que l’achèvement de la mondialisation clôt la recherche des nouveaux « far west » du capital[2] ?

L’imaginaire du capitalisme réduit au mieux  à l’insignifiance, et au pire au parasitisme tout ce qui ne se traduit pas en finance et en marchandise.  D’où un discours hémiplégique sur les retraites, pour lequel étendre le temps de non-travail au détriment de celui du salariat relève de l’inconcevable. « Si on vieillit plus longtemps, il faut qu'on travaille plus longtemps » déclarait D. Strauss-Kahn le 20 mai dernier[3]

 

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[1] L’aveuglement concernant cette massive évidence renvoie aussi à la difficulté pour certains économistes à concevoir ce qui n’est pas mathématisable. Prélèvements, coût, prestation, etc. se prêtent à une « sérieuse » modélisation, alors que les rapports qualitatifs et informels échappent à cette approche. Au lieu de choisir les instruments intellectuels pour analyser le monde, beaucoup de techno-économistes ignorent tout ce que ne couvrent pas les champs très partiel de leurs instruments. Cette limite intellectuelle est amplifiée par sa concordance avec ce que veulent entendre leur public et ceux qui les financent…

[2] Ces limites sont relatives, comme le montre l’histoire du capitalisme qui a surmonté la réduction séculaire du temps de travail et l’puisement rapide des solutions « impérialistes » à ses crises récurrentes. Mais l’accumulation suit sa plus forte pente sitôt qu’elle n’est plus solidement endiguée par des institutions et un contrôle public contraignants.

[3] Si nous contestons ce dogme néolibéral, ce n’est pas pour lui en substituer un autre. Il ne s’agit pas de prétendre que la seule perspective envisageable soit une expansion illimitée des pensions et de la durée des retraites ! Il existe d’excellentes raisons de considérer qu’une certaine croissance de la production marchande doive encore restreindre l’aspiration au « temps libre ». Mais avec d’autres arguments que ceux de la fatalité démographique !

10:04 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (0)

LA BOÎTE DE PANDORE (III)

III.            Capitalisation : le trésor perdu de la finance

Cette hostilité culturelle à l’expansion de la période de retraite n’empêche pas celle-ci de constituer un enjeu financier de premier ordre. Le système de retraite par répartition (les cotisants financent les retraités du moment) encore en vigueur en France a toujours fait l’objet de contestations. D’aucuns rêvent de le remplacer par la capitalisation – c’est-à-dire  le versement des cotisations à des institutions financières chargées de les placer sur les marchés financiers de sorte de fournir un revenu viager à compter de l’âge de départ en retraite.

La capitalisation : un système risqué et inefficace

Examinons d’abord les prétendus avantages de ce système :

-          Il permettrait d’individualiser l’effort et les prestations de retraites, en fonction du choix volontaire de cotisation au long de la vie active. Chacun serait libre et responsable de sa retraite, alors que le système par répartition oblige à prélever autoritairement sur les actifs les cotisations destinées à d’autres.

-          Il résoudrait l’ « inéquité » consistant à faire subir le fardeau de générations nombreuses aux enfants des classes creuses, puisque chacun dépenserait son épargne accumulée et non les cotisations des actifs.

-          L’épargne ainsi générée créerait la richesse future consommée par les retraités grâce à la formation de capital supplémentaire.

Or chacun de ces arguments est éminemment contestable.

-          C’est un système risqué, compte tenu de l’extrême incertitude des marchés financiers. Certes, à très long terme, il est sans doute vrai que les produits financiers génèrent en principe des revenus cumulés aptes à constituer le support de rentes viagères – sous réserve d’ajuster la gestion des fonds au profit généré par la production à long terme, et non plus à des opportunités de court terme néfastes macroéconomiquement et surexposées au risque systémique. Les événements récents ont trop mis en évidence ce dernier pour qu’il soit nécessaire d’y insister. Chaque grande crise emporte quelques fonds de pension et l’espoir de retraite de millions de ménages américains ou anglais. Les cotisants ne contrôlent pas toujours la véritable exposition au risque de leurs économies, dans un marché structurellement opaque[1].

-          Dans ce contexte, la liberté du choix est une illusion, faute d’une transparence raisonnable des options proposées et de leurs conséquences à long terme. Sans compter que l’instabilité de l’emploi est particulièrement ravageuse pour les cotisants d’un tel système et leur capacité d’anticiper l’avenir. On ne peut accomplir de choix rationnel à long terme dans l’incertitude générale des paramètres de ce choix.

-          Plus ravageur encore : l’argument de la « formation de capital » renvoi à la préhistoire de l’analyse économique, aux « robinsonnades » où l’épargne individuelle cumulée formait le capital. Dans une véritable économie, le capital résulte certes de la non-consommation de certaines ressources, mais celle-ci ne s’obtient pas par la renonciation volontaire des ménages, mais par des mécanismes macro-économiques. Sans entrer ici dans les détails, notons que l’investissement résulte du pari productif d’une entreprise validé par un crédit qui renvoie, directement ou indirectement, à une création monétaire ex nihilo. L’épargne des ménages n’y apporte rien – pire encore, elle pourrait décourager cette formation de capital en la privant de débouchés ! Dernier clou au cercueil de cet « argument », la capitalisation ne crée d’épargne que durant sa montée en puissance, quand les cotisations s’accumulent et ne sont pas encore « mangées » par les pensions qu’il faut bien finalement servir !

-          Pour en terminer, il est évidemment faux de croire que vivre d’un revenu de son capital, ou des cotisations des actifs du moment, change quoi que ce soit au fait basique et incontournable que les retraités consomment toujours de PIB présent – jamais celui de leur vie active. Autrement dit : le procédé de formation du revenu des retraités n’y change rien, ils consomment toujours une part du PIB dont ils évincent les actifs ! « Vivre de son capital » ou « vivre des cotisation des actifs » est une pure illusion d’optique, dans les deux cas une partie des richesses créée par les actifs sera transférée aux retraités !

 

Un dernier eldorado pour la finance ?

À l’évidence pourtant, c’est bien un tel système qui sert de référence aux réformes en cours. La réduction des pensions est clairement engagée : passage de la base de calcul des 10 aux 25 meilleures années en 2003, décotes pour annuités non cotisées alors même que l’allongement de la durée requise en multiplie les cas… En même temps se multiplient les offres de retraites complémentaires à base de capitalisation. Si l’on extrapole les mesures récentes, se dessine un scénario de lent déclin du système par répartition « compensé » par la montée en puissance d’éléments de capitalisation.

Pourquoi promouvoir un système notablement inefficace ? Les enjeux ne sont manifestement pas la sécurité des retraites, mais l’appétit des institutions financières. Petit rappel sur les propriétés de l’économie de spéculation : l’augmentation des cours des actifs suppose que leur marché soit continuellement alimenté en liquidités nouvelles : épargne, crédit bancaire ou « monnaie fantôme »  des achats à découvert. La tension sur le crédit complique l’utilisation accrue du multiplicateur de crédit, les achats à découvert eux-mêmes reposent sur un effet de levier à partir de fonds propres. La crise aggrave bien entendu ces difficultés. D’où l’attrait d’une transformation des cotisations en épargne qui ouvrirait un vaste marché aux « intermédiaires financiers » et une bouffée d’oxygène à des marchés financiers guettés par la déflation.

Au-delà de l’aubaine que constituerait l’instrumentation de tout ou partie des cotisations de retraites, la capitalisation manifeste la schizophrénie inhérente à la finance en général. L’abondance de l’épargne retraite suppose une augmentation régulière des salaires, à défaut de laquelle les cotisations entrent en concurrence avec le salaire direct. Or le rendement financier de cette épargne est lié à une politique générale de compression des salaires – politique à l’origine de gains financiers à court terme mais surtout d’un blocage de la croissance à moyen terme (et conséquemment de ravageuses crises financières). Surmonter cette contradiction supposerait de prohiber l’exploitation des gains de court terme, à fortes externalités négatives, qui résultent de la compression des salaires. Une telle renonciation est contraire à la vocation même de la finance dérégulée qui vise à déplacer le capital en fonction d’une rentabilité microéconomique de court terme.

 

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[1] Et le coût de la gestion de l’épargne capitalisée est vraisemblablement plus lourd que celui d’un système plus « simple » de prélèvement/répartition synchroniques.

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LA BOÎTE DE PANDORE (IV)

IV.            Répartition : qui paiera l’ajustement ?

La fragile légitimité de la répartition

La répartition présente l’avantage considérable de rendre transparent le choix collectif que constitue le partage salaire direct/retraite (transparence évidemment compromise par l’enfumage volontairement organisé pour travestir les enjeux économiques et financiers en « problème démographique »). Dans un système par capitalisation, nous l’avons vu, l’individualisation du choix n’est qu’un miroir aux alouettes étant donnée l’asymétrie d’information et l’incertitude structurelle qui interdisent d’anticiper le partage final des ressources. Dans un système de répartition, au contraire, le montant des prélèvements détermine directement celui des pensions simultanément versées.

L’avenir demeure bien sûr incertain, aucun système n’étant en mesure de s’émanciper de cette dimension structurelle de notre réalité. L’illusion de transparence et de calculabilité des modèles financiers est une redoutable illusion dont les futurs retraités ruinés des systèmes de capitalisation ont refait l’expérience ces derniers mois ! Tout ce que garantit la répartition, c’est que les montants des retraites futures (comme ceux d’aujourd'hui) dépendront d’un choix politique. La question de la durabilité des institutions de Sécurité Sociale est évidemment ouverte ; leur basculement vers des institutions privées et financiarisées est plausible, en témoignent le dépérissement programmé de la Sécurité Sociale en France  ou la force de l’opposition aux timides tentatives de l’administration Obama aux États-Unis d’ébaucher une véritable assurance-maladie.

Il est vrai que la perspective d’un déclin continu de la répartition spolierait les actifs d’aujourd'hui des contreparties futures de leur solidarité actuelle avec les générations retraitées[1]. Si cette perspective devenait une croyance partagée, elle s’autovaliderait en convaincant les actifs de  contester le poids des cotisations pour leur substituer des assurances privées. Plus encore que l’acide des « réformes », c’est ce basculement culturel qui menace la Sécurité Sociale en général.

La protection sociale à contresens du néocapitalisme

La gestion dite « fordiste » du capitalisme d’après guerre, dont est issu notre système de retraite, asseyait les prélèvements de la Sécurité Sociale sur les salaires, une part sous forme de cotisations patronales, l’autre de cotisations salariales. Cette distinction n’ôte rien au fait que les pensions étaient conçues comme une part du coût salarial, rien n’en serait changé si elle n’existait pas. Il s’agissait seulement d’une clef de répartition des charges futures. Augmenter les cotisations patronales, c’est accroître, de manière unilatérale et centralisée, le coût salarial. Accroître les cotisations salariales revient à réduire toutes choses égales par ailleurs le pouvoir d’achat du salaire. Bien entendu, les effets de cette différenciation se modulent en fonction des rapports de force. Les entreprises sont parfois en mesure de répercuter l’augmentation des charges patronales sur les salaires, et les salariés peuvent parfois compenser la hausse de leur cotisation par celle de leur salaire brut. Quoi qu’il en soit ces cotisations tendent à s’indexer sur des facteurs étrangers non seulement à la situation microéconomique de l’entreprise (ce qui découle de leur administration centralisée) mais aussi aux objectifs macroéconomiques eux-mêmes. Pour ce qui est des retraites, ce sont le poids relatif des générations et l’espérance de vie qui déterminent l’évolution des prélèvements.

Le graphique ci-dessous montre bien cette déconnexion des prestations sociales des salaires : au relatif parallélisme des évolutions d’avant 1980 succède un spectaculaire décrochage ensuite, le freinage des salaires contrastant avec une évolution des prestations nettement supérieure à celle du PIB[2].

StatDocRetraites.jpg

Cette logique autonome de la protection sociale s’accordait aisément avec la macroéconomie fordiste : elle anticipait et stabilisait la croissance à venir, son coût était compensé par les gains de productivité et ses effets sur la compétitivité étaient négligeable dans un contexte de moindre ouverture commerciale et en l’absence de concurrence étrangère agressive.

Dans le néocapitalisme au contraire, la croissance des dépenses sociales exercent une pression insoutenable sur les entreprises confrontées à une concurrence dopée par les manipulations monétaires et la déflation salariale. L’instabilité de la croissance aiguise le risque microéconomique pris par l’ « avance » d’un coût salarial croissant.

La remise en cause de la protection sociale devient alors tout à la fois un moyen de restaurer la compétitivité des entreprises et se sécuriser leur situation financière.

L’improbable partage des ressources

Dans un tel contexte, le « simple » partage de la valeur ajoutée que nous avons présenté plus haut parait impraticable. Il est relativement facile de partager les gains de pouvoir d’achat, il l’est beaucoup moins de partager des salaires amputés par les politiques néolibérales. Soit le coût des retraites est imputé à la part salariale – et la perte de pouvoir d’achat est mise en évidence, avec des conséquences peu prévisibles[3]. Soit il est imputé aux entreprises, bien en peine pour la plupart de le supporter dans le contexte actuel. Derrière la question des retraites se profile celui du partage de la valeur ajoutée et de la régulation d’ensemble du capitalisme.

Dans ces conditions la question des retraites se réduit à celle de la réduction de leur volume de manière à conforter les entreprises sans amputer visiblement le salaire direct.

 

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[1] L’enchaînement des générations est la base du lien social. L’insidieuse campagne qui dresse les « jeunes » contre les retraités, accusés de profiter d’avantages financés par les premiers qui eux-mêmes n’en bénéficieront pas, met en cause les fondements non seulement de la protection sociale mais au-delà du pacte social lui-même. Tout ceci à partir d’arguments frelatés, car comme nous l’avons montré les conditions futures de retraite des générations actives ne sont nullement déterminées par une fatalité démographique ! Quant aux difficultés, bien réelles, des actifs actuels, elles ne sont pas dues aux retraités mais à une régulation économique fondée sur la précarité du salariat – la même régulation économique néolibérale au nom des « impératif » de laquelle il s’agit maintenant de « réformer » les retraites !

[2] Jusqu’en 1980, l’augmentation de la masse des salaires est accentuée par la croissance de la salarisation. En revanche, après 1980 ce facteur joue peu, mais il s’agit de salaires bruts, les salaires nets (amputés des prélèvements sociaux croissants) augmentent moins vite.

[3] La réduction des salaires nets nominaux est (encore ?) « taboue ». Plusieurs raisons à cela : cela signerait l’entrée en déflation, dont personne n’ose encore assumer les conséquences ; la crainte d’une réaction collective massive, remettant en cause l’ensemble de l’édifice néolibéral, n’a pas encore disparu ; enfin même en l’absence d’une mobilisation collective la frustration des salariés est susceptible de produire une « démotivation », voire une défection vis-à-vis des entreprises.

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LA BOÎTE DE PANDORE (V)

V.            Conjoncture : l’engrenage déflationniste

Déficit ou déflation

Voici deux extraits éclairants d’une « déclaration de fin de mission » du FMI en France (15/06/2010) :

« D’importantes réformes de long terme (en particulier concernant les retraites et le système de santé), ne produiraient que des économies limitées dans l’immédiat, mais auront des effets positifs et significatifs en termes de crédibilité auprès des marchés financiers et sur la demande intérieure. »

« La réforme des retraites et du système de santé doivent constituer la pierre angulaire de la stratégie budgétaire de moyen terme. En 2009 et 2010, les déficits des administrations de sécurité sociale ont contribué au déficit public pour près de 1,5 pour cent du PIB par an. Le gouvernement accorde donc à juste titre une attention particulière à une réforme des retraites visant à repousser l’âge effectif de départ à la retraite, des mesures concrètes devant être dévoilées sous peu. Il est important qu’une consultation publique ait lieu sur une telle réforme décisive ; il convient toutefois de résister aux pressions qui conduiraient à ne pas corriger les déséquilibres fondamentaux et à s’appuyer démesurément sur des mesures d’accroissement des recettes. L’augmentation rapide de la dette du système français de santé et d’autres composantes du système de protection sociale appelle la mise en place urgente de mesures audacieuses visant à rééquilibrer les comptes du système de sécurité sociale. »

L’avantage des écrits du FMI est qu’ils présentent avec une certaines transparence la substance des stratégies en œuvre.

« Crédibilité auprès des marchés financiers », réduction du déficit public : il s’agit d’influencer les « marchés financiers » comme souvent personnifiés et supposés s’amadouer à chaque purge financière, comme les dieux antiques devant les sacrifices… Au-delà de la naïveté de la formulation, la question est celle de la sécurité des placements en titre publics que compromettrait un endettement public trop élevé, et de la concurrence du financement du déficit public vis-à-vis du financement du système bancaire pressé de développer ses fonds propres par la prise de conscience du risque systémique. On a critiqué ailleurs cette analyse à courte-vue ; en tout cas les retraites ne sont ici conçues que comme une occasion de réduire un déficit !

Ce dernier objectif, si tant est qu’il soit tenable et souhaitable, pourrait toutefois être obtenu par d’autres moyens. Pour qu’il n’y ait pas d’ambigüité, le FMI invite  à  « résister aux pressions qui conduiraient (…) à s’appuyer démesurément sur des mesures d’accroissement des recettes ». Les considérants de cette recommandation ne sont pas précisés, mais on comprend aisément que ces recettes pèserait directement ou indirectement sur les entreprises alors même qu’on s’oriente vers une plus forte compression des coûts salariaux (cf. § précédent). Problématique à double détente : sur le plan conjoncturel, les entreprises sont prises en étau entre le tarissement de leurs débouchés et les difficultés d’accès au crédit, conditions que les politiques d’austérité ne manqueront pas d’aggraver. La seule variable d’ajustement est alors le coût salarial, dont la protection sociale est la part la moins immédiatement ressentie par les salariés, et la plus sujette en l’état actuel des choses à la dynamique socioculturelle – une « dérive » en termes de technocratie financière.

Ces considérations de court terme sont évidemment non pertinentes ; elles surdéterminent un choix de société et de régulation économique dont les considérants et les conséquences sont d’un tout autre ordre que la quadrature du cercle[1] que cherchent désespérément à résoudre le gouvernement et le FMI.

Retraite ou chômage ?

La Grande Crise commence à produire ses effets sur l’emploi. Voici l’évolution du taux de chômage mesurée par l’INSEE :Chôm.jpg

En augmentant la population active au moment même où l’emploi fléchit, la réforme des retraites augmentera mécaniquement le chômage – à moins que la Grande Crise se dissipe rapidement, hypothèse pour le moins incertaine. Le sous-emploi concentrera ses effets aux deux extrémités de la vie active : jeunes victimes de l’absence de créations d’emploi et du report de la retraite des anciens, « seniors » indésirables pour cause d’exigences salariales élevées et/ou d’une efficacité déclinante et inemployables en cas de licenciement.

Le taux d’emploi actuel des 50-64 ans est de 38 % (source : OCDE), l’âge moyen de départ à la retraite était de moins de 61 ans en 2006 (source : COR) avec une nette tendance à la diminution, sous l’effet conjugué de politiques d’entreprises peu favorables à l’emploi des salariés âgés, de politiques gouvernementales favorisant jusqu’à une date récente les préretraites et d’une aspiration vraisemblablement croissante à quitter précocement le « monde du travail ».

La politique d’emploi des entreprises répond logiquement à l’évolution divergente de l’efficacité d’un salarié et de sa rémunération, alors même que les anciennes conventions sociales sont encore parfois en vigueur. Ces dernières prévoyaient une « carrière » au long de la vie active, adaptant partiellement le salaire au cycle de vie et ménageant une « motivation » permanente pour stimuler le salarié jusqu’à sa retraite[2].schéma.jpg

Là encore, la conjonction de l’acharnement à allonger la durée d’activité et la remise en cause des carrières par des entreprises elles mêmes enchaînées à l’instabilité des marché crée une configuration explosive. Reconstituer une carrière et ménager une fin de vie professionnelle attrayante n’est pas insurmontable mais suppose stabilité des débouchés, régulation de la concurrence, dépressurisation des politiques salariales… toutes choses peu compatibles avec le néocapitalisme.

Sous-emploi et/ou régression du statut social et du revenu : il n’est pas étonnant que les salariés âgés préfèrent la perspective d’une retraite rapide, parfois même au prix d’une pension réduite[3].

Le FMI, dans l’étude précitée, ne méconnaît pas cette question : « Au-delà des facteurs conjoncturels, il conviendra également de mettre l’accent sur le relèvement du taux d’emploi, trop faible en France à ce jour, en particulier chez les jeunes et les seniors. »

Mais il ne conçoit la prolongation de la vie professionnel que sur le mode punitif : « Pour soutenir l’emploi des seniors, le gouvernement a réduit les obstacles financiers pour qu’il soit plus facile de percevoir à la fois un revenu de travail et une pension de retraite tandis que la mise à la retraite obligatoire a été abolie. Les mesures destinées à augmenter les incitations à travailler, telle que la mise en œuvre effective d’exigences en matière de recherche d'emploi, doivent être poursuivies. Le relèvement de l’âge légal de départ à la retraite, inclus dans la réforme des retraites annoncée, constitue un facteur décisif de l’accroissement du taux d’emploi »

Les seniors devront donc adapter leurs exigences à l’impératif de réduction du volume global des pensions et aux conditions dégradées de leurs emplois dans les entreprises. Si l’on ajoute que le montant des pensions est calculé sur le salaire des 25 meilleures années d’activité, les dernières risquent fort de n’en plus faire partie alors que naguère elles abondaient généralement la base de calcul de la pension.

En dépit de cela l’application de la réforme en pleine crise économique aggravera le sous-emploi des jeunes comme des seniors. Mais saisi par l’urgence financière le gouvernement a clairement retranché l’emploi et les retraites en elles-mêmes de ses priorités.

 

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[1] « Pour la France (dans un contexte de perspectives de croissance encore faibles) il convient de trouver l’équilibre délicat entre d’une part, la soutenabilité budgétaire et les mesures propres à renforcer la confiance et, d’autre part, l’objectif de croissance. » Sachant que les déficits en questions sont le dernier moteur de la croissance, on mesure en effet la « délicatesse » de cet « équilibre » ! Le FMI est géré par des gens compétents vraisemblablement conscients de cette contradiction, mais elle est insoluble une fois posé le terme du problème : un endettement qui ne stimule la demande présente qu’au prix d’une charge de la dette insupportable pour la demande future !

[2] En moyenne, les « besoins » du salariés augmentent fortement au début de sa vie active, avec la mise en ménage, l’arrivée des enfants, parfois l’acquisition d’un bien immobilier ; ils décroissent en fin de période d’activité. Toutefois le statut professionnel est vécu comme une récompense pour les années de travail et les sacrifices consentis en début de carrière. L’assimilation de l’ancienneté et d’avantage salariaux et statutaires est profondément ancrée dans notre culture, la déchéance des vieux travailleurs est alors vécue comme un drame personnel et une injustice sociale.

Une autre culture des relations professionnelles peut bien sûr ce constituer, qu’on assimile un peu vite sans doute au « modèle américain » ou le parcours professionnel est conçu comme réversible, les rapports sont individualisés et précarisés selon une logique purement marchande plus proche de celle des manuels d’économie néoclassique. Mais il est loin d’être acquis que sa diffusion soit favorable à la productivité à long terme de l’économie qui repose largement sur l’expérience et la loyauté des collectifs de travail.

[3] C’est précisément cette dernière possibilité, déjà désavantageuse, que le gouvernement entend verrouillée en reculant de 2 ans l’âge légal d’ouverture des droits à pension…

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LA BOÎTE DE PANDORE (VI)

VI.            Régulation : piste pour une politique des revenus

La retraite, levier d’une nouvelle politique des revenus ?

La politique des revenus est l’immixtion de l’État dans la formation des revenus, en particulier les salaires, pour les conformer à des objectifs macroéconomiques. Le terme était couramment utilisé durant les années 60-70, puis il est tombé en désuétude avec la renonciation des gouvernements à piloter la demande. Ces politiques n’en ont pas moins continué à être implicitement pratiquées, mais à rebours de leurs objectifs précédents. Désindexation des salaires en 1982, mise en sommeil des conventions collectives, gel progressif du traitement des fonctionnaires, limitation des hausses du SMIC à celle des prix… progressivement les politiques gouvernementales se sont centrées sur la compression des salaires. La seule exception fut l’instauration des 35 heures qui supposait de transférer temporairement une part des gains de productivité sur le salaire horaire. Les réformes des retraites font évidemment partie de cette politique des revenus, en enrayant progressivement le mécanisme d’entraînement du coût salarial par les pensions.

Comme pour tout instrument de régulation macroéconomique, sa mise en œuvre est délicate, on voit bien comment le freinage des salaires, combiné à la dérégulation financière, a débouché sur le chômage structurel[1], la survalorisation de l’immobilier et le surendettement. Revenir à un pilotage « keynésien » n’échapperait pas à la règle que toute mesure macroéconomique déclenche une chaîne d’interactions dont aucun modèle ne rend correctement compte. On peut néanmoins anticiper qu’assumer une redistribution croissante en faveur des retraités (si tant est que sur le plan politique une telle décision puisse être isolée d’une réorientation d’ensemble) renforcera les stabilisateurs automatiques, freinera en première analyse la montée du chômage et réintroduira un élément de prévisibilité dans les anticipations macroéconomique. Mais au plan microéconomique, elle posera un redoutable problème de partage des coûts entre le travail et le capital, et de toute façon surexposera les entreprises française à la concurrence destructive de ses partenaires (dans le cas probable où la plupart d’entre eux resteront englués dans des politiques de déflation compétitive). Sur le plan financier, une telle politique contrecarrera la « création de valeur » exigée par les actionnaires, désormais représentés par des institutions financières avides de rendement à court terme. Bref : c’est l’essentiel des mécanismes économiques complexes du néocapitalisme que court-circuitera une remise en cause même partielle, comme une politique divergente en matière de retraite. C’est à l’évidence cette profonde imbrication qui fonde l’étonnant consensus en faveur de la compression des retraites, les partisans du système ne divergeant que sur les mesures d’accompagnement.

La piste de la fiscalisation

La question des retraites ne peut donc être isolée d’une régulation d’ensemble ; toutefois on peut préciser les conditions de viabilité d’un choix différent de celui de l’oligarchie néolibérale.

En matière de financement, le partage entre cotisations salariales et patronales pourrait être maintenu à condition de se protéger du dumping monétaire, social et fiscal d’une concurrence internationale manifestement déréglée[2]. À partir de là, l’ajustement des recettes aux dépenses reposerait sur la modulation des parts salariales et patronale, à partir d’une programmation de hausses de salaires autour de celle de la productivité.

Mais demeurent deux inconvénients majeurs :

-           Une déconnexion entre un financement assurantiel (la prestation est la contrepartie d’une cotisation) et une logique universelle (l’impératif culturel est que tout le monde doit disposer d’une pension retraite) ;

-          Une incitation indésirable réduire la part du travail dans la production, au profit de solutions plus capitalistiques.

La fiscalisation des prélèvements apparait donc en première analyse comme une solution plus adéquate, à condition de reposer sur une assiette adaptée.

Les partis et syndicats de gauche mettent en avant des recettes « de poche » manifestement inadaptées à un financement durable : taxation des profits des banques, des opérations financières, des bonus ou des stock-options. De tels prélèvements sont peut-être adéquats pour d’autres objectifs, mais ils pèsent sur des opérations considérées comme indésirables. Cela légitime certes le principe du prélèvement, mais de deux choses l’une : soit ces taxes sont inefficaces pour contenir ces opérations – auquel cas elles peuvent contribuer à financer les retraites, mais dans le contexte d’une régulation par la finance maintenue, et donc d’une remise en cause permanente. Soit elles sont efficaces, l’hypertrophie financière de résorbe et le financement des pensions n’est du coup plus assuré !

Un prélèvement fiscal pérenne doit reposer soit sur l’ensemble des revenus, sur le modèle de la CSG, mais nombre de revenus financiers et une partie des profits y échappe, soit directement sur la valeur ajoutée brute.

Taxer la valeur ajoutée

Taxer directement la valeur ajoutée peut prendre la forme d’une « TVA sociale » comme a commencé à l’instaurer l’Allemagne. Cette idée est généralement récusée « à gauche » selon des arguments politiquement logiques mais économiquement fallacieux.

-          Le premier est que sa mise en œuvre dans le cadre de la politique actuelle reviendrait à décharger les entreprises sans augmenter les salaires nets et à reporter les coûts en aval sur les consommateurs. Ces derniers ne « récupéreraient » pas leurs cotisations, mais les paieraient en quelque sorte une deuxième fois sous forme de TVA. Cet argument est évidemment pertinent sur le plan de la mise en œuvre dans le cadre de la, politique actuelle, mais rien n’empêcherait qu’une politique différente transfère le recul des cotisations vers le salaire direct.

-          Le second argument, plus général mais totalement faux, est que la TVA est un impôt « injuste » qui pèse sur la consommation et épargne les profits. En réalité, toute taxation de la production se reporte en bout de chaîne sur les consommateurs ! Ces derniers « paient » tout autant les cotisations sociales, ou tout autre coût, que la TVA ! C’est même le propre d’une économie marchande que tout revenu soit la contrepartie d’un prix, les retraites ne font pas exception. Si l’on veut taxer spécifiquement les profits, ou certains d’entre eux, la seule solution est de les taxer spécifiquement.

La TVA sociale présente en revanche plusieurs propriétés intéressantes :

-          Assise sur la Valeur ajoutée Brute, elle pèse sur l’ensemble des facteurs de production, y compris les équipements[3]. Elle est donc neutre dans le choix de la combinaison productive par les entreprises. Elle correspond bien à l’idée que les prestations sociales ne sont pas une « assurance » au sens financier du terme, mais un droit de tous dont la satisfaction prime les partage salaire/profits et le choix d’une méthode de production.

-          Elle est appliquée aux produits importés et corrige ainsi un peu de la distorsion des conditions internationales de concurrence. Les importations sont taxées et les exportations dégrevées.

-          Elle peut donner lieu à un mode de calcul et de contrôle assez simple, ce qui en matière d’impôt n’est pas le moindre des avantages.

Je me suis basé sur la TVA sociale, pour m’appuyer sur une notion déjà popularisée. D’autres formes de taxation de la Valeur Ajoutée brute sont cependant concevables, en particulier si l’on veut exploiter davantage la piste de l’exclusion des charges collectives du coût du travail.

 

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[1] Il est d’usage chez les économistes néoclassique de ne qualifier de « structurel » que le chômage lié à l’inadéquation durable de l’offre de travail (lié à une réglementation inadéquate, à la rigidité des marchés, à des qualifications inadaptées, etc.). Le chômage produit par l’insuffisance de la demande effective est alors considéré comme « conjoncturel ». L’ennui, c’est que si les mots ont un sens ce « conjoncturel » qui sévit depuis plus de 30 ans et a accompagné le capitalisme dans la plus grande partie de son existence doit bien être qualifié de « structurel » dès lors que le dispositif institutionnel n’assure pas une dynamique soutenable de la demande !

[2] Rappelons que la pierre de touche des échanges internationaux est l’avantage comparatif – chaque pays valorisant les productions qui constituent ses « points forts » en matière de productivité. Or l’état présent de l’économie mondiale met en concurrence des pays dont les différences de coût se fondent largement sur des taux de change distordu par les mouvements de capitaux et des politiques de dumping monétaire, sur des divergences en matière de politique salariale et sociale et de fiscalités. Lire sur ce point l’analyse de Frédéric Lordon par exemple.

[3] L’objection selon laquelle la taxation du capital productif découragerait l’investissement et donc la compétitivité n’est guère recevable : les prestations de retraite, de chômage, etc. pèseront de toute façon sur les coûts globaux de l’économie nationale. Une combinaison productive dont la rationalité reposerait sur le seul report d’un coût microéconomique sur la collectivité ne produit en réalité aucun bénéfice macroéconomique ! Entre une combinaison productive produisant cinq emploi, et une autre produisant quatre emploi et un chômeur, le gain microéconomique et la différence (a priori positive) entre le coût de l’emploi gagné et celui de l’équipement nouveau – mais le gain macroéconomique est négatif, puisque le coût du chômage est partagé entre la collectivité et la famille du chômeur lui-même.

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LA BOÎTE DE PANDORE (conclusion)

VII.            Conclusion : Vrais choix et faux débats

L’extrême degré d’intégration de notre système économique ne nous permet pas d’en isoler une variable pour la traiter séparément. Réfléchir sérieusement à la question des retraites, c’est d’abord s’extraire des naïvetés financiaro-démographiques qui naturalisent les contraintes systémiques pour aboutir tautologiquement à ce que « toutes choses égales par ailleurs » il s’agit de réduire le montant et la durée des retraites !

« Toutes choses égales par ailleurs » nous n’avons en effet d’autre choix que de suivre les contraintes du néocapitalisme et subir passivement les crises produites par ses contradictions internes.

Si en revanche nous envisageons de remettre en cause l’ensemble de cette régulation, de déconstruire sa cohérence, les retraites redeviennent le choix ouvert que nous avons présenté dans notre première partie. Nous sommes alors engagés dans une redéfinition d’ensemble dont le résultat final est nécessairement incertain. L’incertitude quant aux conséquences en chaînes – « effets pervers » du changement social est un argument solide du conservatisme. Mais il doit être mis en balance avec l’incertitude et les dommages probables de la poursuite d’un système économique instable, faute d’ajustement de la production aux débouchés et faute d’une intégration durable, social comme culturelle, des citoyens à ses institutions.

De ce dernier point de vue, la remise à plat du « débat » biaisé sur les retraites trouve sa légitimité : les « réformes » néolibérales n’ont de légitimité que dans la mesure où nous partageons l’objectif de la perpétuation de la régulation néocapitaliste.

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