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21 septembre 2010

Famille et modernité : pour un nouveau paradigme

Cet article prolonge mes réflexions précédentes : Déclin de la famille et « mariage gay » (2004) et La famille et l'action politique (2006)

Ces analyses sur la famille suscitent plus que d’autres des relations d’incompréhension qui tiennent sans doute aux déficiences de mes exposés, mais aussi à la rupture qu’ils représentent par rapport à la pensée dominante, pour laquelle il « va de soi » que les mutations de la structure familiale depuis un siècle s’expliquent « tout simplement » par la « libération » des femmes, la « liberté » des individus, l’ « égalité » des sexes et des genres, etc. Bref, cette pensée ne raisonne qu’en termes de conformité aux valeurs dominantes – ce qui n’est pas surprenant mais relève d’une réflexion bien courte. Il ne s’agit pour mes contradicteurs que de porter un jugement sur les thèmes à la mode : statut des femmes, mariage homosexuel, etc. Pour eux, la valeur évince le sens.

Avant de se « positionner » dans ce débat biaisé, où la réflexion scientifique est court-circuitée par le conformisme culturel, j'essaierai ici de formuler une grille d'interprétation qui donne sens à cette face cachée de la crise sociale que constitue la déstabilisation familiale. Cette dernière n’est pas un objet indépendant, mais, pour faire image, un nœud de rapports sociaux concentrés, dans l’ensemble des rapports sociaux. Son analyse renvoie d’abord à des principes généraux dont la validité ne se limite pas au sujet : il existe une cohérence profonde entre les niveaux d’analyse, qu’il s’agisse de sociologie de la famille, d’analyse des crises financières ou de l’entreprise, ou du système politique…

 

Table des matières

I. La méthode d'analyse

La posture scientifique

La complexité du social

II. Libérations individuelles ou perturbations systémiques

L’inceste

La « libération de la femme »

Le statut des homosexuels


III. Deux lectures de l'anomie familiale

Le revers du modèle bourgeois

Mimétisme, concurrence et retour du social


IV. Impasses et prospective

L’inanité du conservatisme social

Les principes d'un socialisme raisonné

 

I. La méthode d'analyse

Comprendre les faits sociaux exige de s'extraire d'a-priori moraux qui relèvent de la confusion entre analyse et action politique – et ce faisant compromettent l'une et l'autre . De plus la société constitue un objet d'étude spécial : un système d'interactions et non un assemblage artificiel.

 

La posture scientifique

La proclamation des sentiments et des jugements « positionnent » leur auteur et participent au processus circulaire de formation d’une « opinion publique » en renforçant la conviction des convaincus… Cet autorenforcement des croyances fait partie de la représentation d’elle-même que se crée une société et quiconque veut « peser » sur le marché des idées ou dans la politique quotidienne doit y participer.

Toutes les critiques de mes articles sur les questions familiales partent de la confrontation d’un « enjeu » à la mode - libération des femmes, PACS, mariage homosexuel, etc. - avec les valeurs dominantes : liberté, égalité, engagement, épanouissement de l’enfant. Que ces critiques émanent d’un « point de vue » traditionaliste ou libéral, la démarche est souvent la même : chaque question est évaluée « en soi » comme si elle n’entraînait pas une longue chaîne de conséquences, conformes ou non aux valeurs posées au départ, parfois prévisibles mais parfois imprévisibles.

L’évolution du statut des femmes semble conforme à nos valeurs dominantes de liberté et d’égalité. Mais cette affirmation n’a pas épuisé le sujet : comment s’explique cette transformation, pourquoi se produit-elle à partir des années 1960 (en gros) plutôt qu’à un autre moment ? Quels sont ses effets - dont la « libération » n’est qu’un aspect partiel, à côté duquel il faudrait ranger le relâchement des solidarité familiales, de nouvelles formes de socialisation des enfants et probablement une structuration différente de la personnalité, de nouveaux rapports à l’emploi et à l’État ? Ces pistes ne sont pas exhaustives, il s’agit seulement ici de montrer que le recroquevillement intellectuel sur la défense essentialiste de valeurs brouille la compréhension les transformations socioculturelles que nous vivons ,et n'aide probablement pas à la progression effective de ces valeurs à une échelle plus globale.

La posture scientifique que je m’efforce de tenir ici consiste à construire un modèle aussi explicatif que possible des faits sociaux observés. Elle n’exprime idéalement ni choix ni sentiments. Le biologiste ne « juge » ni les maladies ni les médicaments : il cherche d’abord à comprendre. C’est une position en surplomb qui s’abstrait du tourbillon des idées toutes faites et fonde sa légitimité sur la vérification par l’expérience ou par l’observation. Le succès mondain d’une telle démarche est d’ordinaire nul, mais elle permet de comprendre et de prévoir ce que ne perçoivent pas ceux dont le champ d’action est le « débat » médiatique ou l’action politique. La réflexion scientifique a pour vocation d’inspirer à terme ces derniers, de leur fournir des schémas plus réalistes d’interprétation.

Il s’agit d’un programme de travail que je n’ai pas la vanité de prétendre suivre à la perfection. La sociologie académique de la famille s’étiole1 alors même que se déploie une crise sans précédent de la famille : déficit et incertitude des rapports interindividuels, déphasage entre les attentes et les structures… une anomie massive se développe, furtivement révélée par les incivilité ou les statistiques de la dépression, mais peut-être aussi comme le feu sous la cendre, frustration de masse qui ne saurait se révéler ponctuellement mais sous forme d’explosion quand l’énergie accumulée débordera les soupapes instituées (routines sociales, dérivatifs consuméristes, État-Providence…)2.

Au risque de me répéter : je cherche à comprendre l’évolution et les enjeux des mutations familiales, et pas à les encenser ni les condamner par des a priori moralisateurs. Avant de se demander (si vous y tenez absolument) si la libération des femmes est une « bonne » chose, il s’agit d’analyser en quoi consiste cette transformation des rapports sociaux et quelles en sont les conséquences, y compris indirectes. Avant d’être « pour » ou « contre » le mariage homosexuel, interrogeons-nous sur les causes de l’irruption de cette question au premier plan de l’agenda politique, et sur les effets parfois lointains d’une telle reconnaissance.

Chers contradicteurs, évitez donc de me renvoyer systématiquement au constat de l’oppression des femmes, de la discrimination envers les homosexuels ou d'une autre « cause » à la mode. Ce n’est pas de cela que je souhaite parler, car je n’aurais rien de spécial à dire à ce sujet ; vous et moi partageons les mêmes valeurs qui sont celles de la société contemporaine et qui nous poussent instinctivement à rejeter toute « oppression » ou « discrimination ». Mais quand nous avons proclamé cette foi, nous n’avons pas avancé d’un centimètre dans la compréhension du changement social et, du coup, nos jugements instinctifs sont obérés par la méconnaissance du processus historique qui nous emporte.

 

La complexité du social

La société est un système complexe dont la totalité de l’analyse nous échappe. Des millions d’individus sont liés dans des réseaux enchevêtrés, régis par des règles multiples et non coordonnées pour la plupart. Un immense bric-à-brac hérités d’une histoire parfois très lointaine et dont la pratique sociale a assuré la cohérence. Les règles et formes d’organisation foncièrement inadaptées ont été éliminées, celles qui assuraient l’intégration et la reproduction de la société se sont progressivement imposées, par un long processus d’essais et d’erreurs3.

La cohérence qui en a résulté ne relève pas d’une construction rationnelle mais du processus aveugle des forces sociales. Nombre de valeurs, de normes, de « ça va de soi » relèvent du sacré – c'est-à-dire ce qui échappe à toute discussion.

La critique rationaliste conteste ces règles et croyance au nom de leur arbitraire. Dans son interprétation du monde, chaque élément devrait être ordonné en conformité avec une valeur fondatrice. Sa divergence avec la pensée traditionnelle est donc limitée, puisque seule a changé la référence, qui n'est plus un texte sacré ou une évidence coutumière, mais un modèle « idéal » bâti autour d'un principe absolutisé (liberté, égalité...).

En cela sa courte raison manque l’essentiel, à savoir l’effet de ces conventions dans le système global. Que Dieu « existe » ou non, il a été (et demeure peut-être) nécessaire pour fonder une pratique commune et implanter les règles élémentaires de la vie sociale. Le mariage est peut-être inutile à l’amour, mais il a été (et demeure peut-être) nécessaire pour stabiliser le groupe familial, assurer la socialisation des enfants, nourrir les réseaux d’échange et de coopération entre les familles alliées. La prohibition de l’inceste peut apparaître comme une atteinte à la liberté, mais son absence aurait entraîné le repli des groupes familiaux sur eux même et la concurrence sexuelle les aurait sans doute déchirés du dedans. Cette vieille analyse des anthropologues est peu contestée pour le passé lointain, peut-on sans aveuglement la refuser radicalement pour le présent ?

 

 

II. Libérations individuelles ou perturbations systémiques

Le « sacré », les « tabous », les « mythes » ne relèvent pas d’une critique essentialiste, mais systémique. Ils orientent les comportements vers la cohérence d’ensemble de la société. Le refoulement est la base de la civilisation, sa disparition laisse exploser des pulsions dont les effets ne s’arrêtent pas à des interactions simples. Si ces bornes à la « liberté individuelle » se sont instituées, ce n’est pas pour leur substance particulière, mais parce que leurs effets renforçaient la cohérence des groupes qui les pratiquaient par rapport à ceux qui les négligeaient.

Que contient la boîte de Pandore de ces tabous, désormais si fragile ? Le tabou de l’inceste en est l’exemple le mieux établi, celui de la différence des genres semble se dissoudre inéluctablement, sous l'apparence d'une « libération de la femme » ou des « droits des homosexuels ».

 

L’inceste

Concernant le tabou de l’inceste, les prétextes mythico-religieux (l’inceste entraînerait des catastrophes naturelles ou la damnation) ou biologiques (il entraînerait maladies ou déformations) ne sont pas « rationnels », on peut assez facilement montrer leur inanité scientifique4. Pourtant, ces règles structurent le lien social : elles imposent l’alliance entre les familles, la circulation de l’information via celle des femmes , et stabilisent les groupes familiaux en prohibant radicalement en leur sein la source la plus virulente de conflit : la concurrence sexuelle.

En Europe occidentale, l'Église catholique prohibait jusqu’au 4e degré de cousinage, la règle est tombée en désuétude avec le cousinage lui-même… Notre société ne condamne l’inceste qu’au sein de la famille nucléaire, non sans quelques hésitations (statut des beaux-parents ou enfants de beaux-parents…). La notion d’inceste varie avec l’étendue des rapports pratiques de parenté. D’où son déclin dans notre société ultra-individualiste. L'indifférence est l'autre face de la tolérance.

La pertinence anthropologique de ces explications n’impose pas de règle de conduite efficace. L’exception individuelle paraît inoffensive (ce qu’elle est véritablement, à ceci près que l’admettre serait ouvrir la voie à sa généralisation, du moins dans de nombreuses sociétés, pour des raisons de proximité et d’héritage). L’action individuelle ne se borne pas simplement parce qu’une règle est fondée, il faut que cette règle soit impérative pour surmonter la force de la pulsion individuelle et l’illusion de la possibilité de son exceptionnalité. C’est pour cela que la malédiction divine est une croyance plus efficace qu’une explication scientifique. Le respect du sacré n’a donc pas l’irrationalité que lui prête le rationalisme de surface.

 

La « libération de la femme »

La dislocation de la famille traditionnelle se manifeste d’abord par une précarisation générale des relations. La parenté organise moins les rapports sociaux que par le passé : l’éducation s’effectue davantage par des institutions (crèche, école, vacances organisées, télévision d’une certaine manière) qui relâchent le rôle des parents en général et des mères en particulier. Les conjoints vivent en parallèle, chacun gérant sa carrière professionnelle et ne dépendant, matériellement et affectivement, que marginalement de l’autre. La banalisation du divorce facilite cette évolution, qui la renforce en retour. Par ailleurs, le divorce transforme en profondeur les anticipations des conjoints, qui intègrent désormais la précarité au départ de leur relation. L’engagement s’atténue, la rupture devient un moyen « normal » de sortie de crise et la crainte de la rupture de l’autre devient une incitation supplémentaire à moins réfréner ses pulsions. Le mariage décline au profit de cohabitations moins formelles. Enfin, la parenté périphérique se dilue : déclin des rapports avec les collatéraux, extension précaire des «belles-familles » au gré des recomposition du couple.

La description qui précède n’est qu’un idealtype, une représentation idéalisée des tendances à l’œuvre. Cette mutation n’est pas achevée et ne saurait sans doute l’être sans qu’aient été résolues ses contradictions internes. Contradiction entre d'une part la précarisation des rapports familiaux, d'autre part le mythe persistant du mariage d'amour et l'aspiration à la stabilité affective. Contradiction entre la croyance en la libération des femmes et la réalité de leur insertion dans l'aliénation du salariat. Contradiction entre la recherche de rapports affectifs plus « vrais » que les rapports statutaires et le vide relationnel du travail précaire et de la consommation. Les mêmes croyances et affects qui ont réduit la crise de la famille a une libération se fracassent aujourd'hui sur sa partie cachée, informulable dans le discours dominant. Demeure un malaise confus, incapable de s'analyser faute des concepts adéquats.

 

Le statut des homosexuels

Intrinsèquement, le mariage homosexuel n’est en rien choquant ; il semble relever de la volonté responsable de deux individus sans conséquence néfaste pour les autres. Mais les enjeux de cette question vont au-delà de ce « bon sens » libéral. Comme pour l'inceste ou les rapports entre les sexes, se jouent de complexes interactions qui transmettent cette question particulière au système social tout entier. La tabou de l'homosexualité dans les sociétés méditerranéenne récentes renvoie à toute une architecture de la famille, des rapports entre les sexes et du lien social en général ; le jugement moralo-religieux sur l'homosexualité n'en est que la traduction mythique.

Tout d'abord, de quoi parlons-nous ? L' « homosexualité » n'a pas l'évidence que lui prêtent d'un commun accord les défenseurs d'une identité homosexuelle et ses détracteurs. La sexualité, contrairement au désir, n'est pas « naturelle » (et par conséquent jamais davantage « contre_nature ») : elle représente l'organisation culturelle des pulsions sexuelles et de l'affectivité, de même que les goûts alimentaires expriment le façonnage par la culture du besoin alimentaire. Si nous n'avons pas de données fiables pour connaître la proportion d'homosexuels à différentes époques et différentes sociétés, une raison en est évidemment la difficulté de collecter une telle information, en particulier quand elle stigmatise son porteur. Mais une autre, plus essentielle, est que la question est mal posée : elle suppose que l'homosexualité soit une nature, inséparable de l'individu qui la porte - croyance dont le seul fondement pourrait être un mythique « gène ». Si l'on suit Foucault5, cette croyance en une « nature » homosexuelle remonterait au renforcement du contrôle individuel par l'église à la fin du Moyen-Âge qui érige un péché véniel en péché mortel. Toujours est-il qu'elle n'est pas universelle ; la société grecque, dans l'Antiquité, ou certaines sociétés amérindiennes la considéraient comme une forme de sexualité légitime mais non exclusive. Bref l'homosexualité relève d'une analyse sociologique tout comme le reste de la culture et des sous-cultures.

La stigmatisation des homosexuels par les monothéismes méditerranéens puis leur « libération » qui n'en est que la forme retournée par la modernité ont construit un artefact dans notre perception du social. Cette catégorie n'est pas « évidente », et les politiques qui consisteraient à la reproduire (pour la « libérer » aussi bien que pour la réprimer) partent d'une perception faussée des choses.

La réduction dans notre culture de la famille à une commodité juridico-fiscale ou un symbole de la seule passion amoureuse évacue de notre imaginaire l’ensemble des droits et obligations : entraide, échanges sociaux, interdits, qui structuraient la société traditionnelle. Cette intégration familiale est-elle aujourd’hui obsolète, évincée par le développement du droit, par la Sécurité Sociale, l’équipement électroménager et internet ? Sans doute en partie, mais l’onde de choc de de la primauté du désir amoureux ne fut pas une partie d’un « plan » de transformation des rapports sociaux, mais plutôt une faille dans la cohésion sociale qui entraîne une crise multiforme dont l’aboutissement nous est encore inconnu. Or la problématique du « mariage gay » - telle qu'elle est aujourd'hui constituée dans le débat public – participe de la dilution de l'alliance, réduite à un simple contrat entre deux personnes.

Ensuite, le mariage homosexuel banalise l’interchangeabilité des sexes. C’est un élément saillant d’un processus général d’indifférenciation, lui-même sécrété par la réduction des individus à des producteurs-consommateurs « sans qualité ». La femme s’imprègne de la culture « masculine » du salariat, l’homme des tâches ménagères et du souci de soi naguère considérés comme « féminins »6. Est-ce trop s’avancer que de considérer que c'est ce mouvement qui s’accompagne d’une transformation du rapport à la sexualité ?

 

 

III. Deux lectures de l'anomie familiale

On voit bien que la « libération » n’est qu’un sous-produit de l’affaiblissement des liens sociaux, qui entraîne celui des contraintes, discriminations et hiérarchies des formes familiales traditionnelles. S’en tenir à ce seul aspect des choses est au sens premier une idéologie. En hypertrophiant certains éléments du réel, l’on en occulte d’autres qui échappent alors à la pensée - éléments épars, frustrations informulées, souvent condamnés comme nostalgie honteuse de l’ordre ancien. Pour conceptualiser ces dynamiques cachées, voici deux grilles de lecture complémentaires.

 

Le revers du modèle bourgeois

Libéraux comme traditionalistes ignorent le contenu de classe des forces à l'œuvre. Le bilan de la dilution familiale varie complètement selon la position sociale. La rigidité et la prévisibilité des rapports, les droits et obligations indépendants de la fortune matérielle, demeurent un « acquis » considérable pour les classes dominées. Pour ceux dont le capital économique garantit le statut et la négociation de liens sociaux en position favorable, l’enjeu est moindre et la « liberté » peut dominer la perception du monde. En ce sens, l’idéologie de la « libération » est bien celle de la bourgeoisie : non qu'il s'agisse d'une tromperie ou une question en elle-même négligeable, mais elle occulte la perte d’une solidarité sociale aussi précieuse aux dominés que nuisible au déploiement du capital.

L'individu anomique, privé indissociablement de la contrainte et de la solidarité de groupes d'appartenance, est condamné au travail salarié, disponible pour le capital sans autre limite que la « jouissance sans entrave » de la consommation de masse. Il balance entre le modèle du trader dopé à la cocaïne et celui de l'exclu dopé à la charité publique... Privé de véritable intégration sociale, cet individu est condamné aux réussites fulgurantes (infimes statistiquement mais omniprésentes dans l'imaginaire social) et aux détresses sans retour (occultées momentanément par le mirage des premières avant de s'étaler en exclusion, dépression, délinquances et tutti quanti). La bourgeoisie échappe pour un temps à ce dilemme, la stabilité de la richesse matérielle soutient la sociabilité ; solidarité de classe et cohésion familiale se renforcent mutuellement et permettent l'expérience d'un individualisme heureux.

Fondamentalement donc le libéralisme moral est l'idéologie de la bourgeoisie : il exprime son mode de vie. Entrée en croisade morale pour sa généralisation, elle double sa domination sociale d'une prédominance morale, prêchant l'égalité et la « libération » de modes de vie populaires où se retissent chaotiquement des formes de solidarité.

Le paradoxe -ou le secret – de la morale bourgeoise est bien celui-là : elle ne s'épanouit que par les règles et réseaux implicites qui structurent le milieu et organisent la « liberté » de chacun7. Mais imposé sans ces conditions à l'ensemble de la société, l'individualisme devient atomisation et anomie.

Ainsi fonctionne le nouvel ordre moral, conscience idéalisée d'elle même de la bourgeoisie et mauvaise conscience sans cesse imposée au peuple. Mais il n'est pas que cela.

 

Mimétisme, concurrence et retour du social

Toute notre civilisation est basée sur la différence sexuelle. Peut-on imaginer que ce ne soit pas le cas dans l’avenir8 ? Toujours est-il que la banalisation de l’homosexualité ouvre un nouvel espace de concurrence sexuelle. Combiné avec l’affaiblissement d’ensemble des droits et obligations familiaux il nous rapproche de la situation d’indifférenciation décrite par René Girard9 : les pulsions individuelles ne sont plus bornées par des statuts sociaux établis, le désir (pour les partenaires sexuels, pour les biens ou pour les honneurs) s’exprime sans frein et, comme nous restons des animaux sociaux, ce désir est mimétique : c’est le désir des autres qui crée ou exacerbe le mien.

Quand ce désir mimétique n’est pas borné, il explose dans la « crise sacrificielle ». La concurrence sape la confiance et les solidarités et se déchaîne la guerre de tous contre tous avant que les affects ne se polarisent contre un bouc-émissaire10. Ce n'est qu'en attribuant la « faute » à un individu, un groupe ou une institution, que chacun s'en disculpe tout en retrouvant confiance dans les autres. C’est dans cette polarisation que se reconstitue le lien social, que se rétablissent les règles, ou que s’en établissent de nouvelles. Elles ne valent pas par leur substance mais par leur adéquation avec un ordre social viable. Les sociétés connues nous prouvent leur extrême variabilité de ces règles, mais en même temps l’universalité des systèmes de règles, qui fixent des bornes au désir individuel. Les interdits rendent le conflit sans objet ou du moins le repoussent aux confins du groupe.

Ce schéma girardien est-il universel ? L’approche libérale prétend que ces prohibitions peuvent avantageusement se remplacer par une concurrence régulée sur le modèle du marché. En matière de distribution des biens, l’on peut en effet considérer le marché et la distribution de monnaie pour élargir l’espace de compatibilité des désirs. L’échange et la reproduction industrielle de l’objet désiré émoussent la tension. Le conflit de répartition demeure mais s’épuise dans le mouvement permanent de la consommation de masse.

Mais la consommation de masse ne « dépasse » les inégalités que dans la mesure où celles-ci sont relativement réduites et où la croissance est suffisante pour donner l’illusion d’un rattrapage permanent des catégories supérieures. Si l'économie est le cœur rationnel du libéralisme, celui-ci y trouve cependant d'évidentes limites.

Et il demeure que le marché n’est favorable qu’en proportion d’une dotation échangeable. Ceux qui n’ont rien à offrir ne reçoivent rien.

En matière de solidarité sociale et de lien familial, une telle dynamique de croissance n’existe pas. La pauvreté économique n’est que relative, la pauvreté sociale est absolue. Si le modèle concurrentiel se généralise à tous les rapports sociaux, malheur aux pauvres, aux moches, aux vieux… Le tout dans une insécurité permanente liée à l’incertitude de la transaction : faillite, chômage côté économique, rupture, divorce, etc. côté familial. étendre le modèle libéral au-delà de son champs de validité est périlleux sur le plan économique, et probablement mortifère sur le plan familial.

En tout cas cet ultralibéralisme multiplie tensions et frustration, on a « droit » à tout mais accès à rien. La machine à créer du désir fonctionne à vide et diffuse une douleur, permanente mais mal identifiée, propre à ranimer la recherche de dépassement de la concurrence, en premier lieu par la reconstitution du groupe autour d’un « coupable ». Une société de concurrence généralisée nous renvoie au choc en retour de la recherche désespéré d’expulsion du conflit dans la crise sacrificielle.

Ce schéma éclaire certains basculements historiques. Le déchaînement libéral des années 1900, puis des années 20 prépare les explosions qui débouchent sur le communisme ou le nazisme, qu’on peut interpréter alors comme un retour désespéré à l’ordre social au travers de la fusion des grands mouvements de masse autour du sacrifice d’ennemis réels ou imaginaires11.

 

 

IV. Impasses et prospective

Échec des « libérations » individuelles, affaiblissement des solidarités, renforcement de la domination de classe et perspective peu rassurante d'une « crise sacrificielle » : ce tableau noirci à dessein appelle l'ébauche de solutions.

 

L’inanité du conservatisme social

De cette extrême complexité du social, de cette formation inintentionnelle du sacré par un tâtonnement millénaire, Hayek déduit un conservatisme radical : toute réforme sociale est condamnée à échouer ou, du moins, entraîne des conséquences imprévues pires que l’état initial. Seule l’interaction de millions d’individus au cours des siècles est en mesure de constituer un ordre social viable. Appliqué à ce qui nous occupe, on en déduirait une posture de défense intransigeante de la famille traditionnelle12.

Mais nous ne vivons pas dans une société stable où la seule perturbation relèverait de la vanité prométhéenne de quelques dirigeants. Hayek néglige la dynamique du capital. Nous ne pouvons pas nous reposer sur la tradition, parce que ses fondements ont été détruits. Le « constructivisme » des réformateurs sociaux n’est que l’effet de la désorganisation d’une société malaxée par la recherche du profit et le progrès technique. L’accumulation du capital est un processus radicalement nouveau dans l’histoire humaine, la reproduction élargie de ce capital laboure la société bien au-delà de la sphère « économique« .

Dans le Manifeste Communiste, Marx a définitivement formulé la nature de notre époque : « La bourgeoisie a dépouillé de leur auréole toutes les activités qui passaient jusque-là pour vénérables et qu'on considérait avec un saint respect. Le médecin, le juriste, le prêtre, le poète, le savant, elle en a fait des salariés à ses gages. La bourgeoisie a déchiré le voile de sentimentalité qui recouvrait les relations de famille et les a réduites à n'être que de simples rapports d'argent […]La bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de production, ce qui veut dire les rapports de production, c’est-à-dire l'ensemble des rapports sociaux. Le maintien sans changement de l'ancien mode de production était, au contraire, pour toutes les classes industrielles antérieures, la condition première de leur existence. Ce bouleversement continuel de la production, ce constant ébranlement de tout le système social, cette agitation et cette insécurité perpétuelles distinguent l'époque bourgeoise de toutes les précédentes. Tous les rapports sociaux, figés et couverts de rouille, avec leur cortège de conceptions et d'idées antiques et vénérables, se dissolvent; ceux qui les remplacent vieillissent avant d'avoir pu s'ossifier. Tout ce qui avait solidité et permanence s'en va en fumée, tout ce qui était sacré est profané, et les hommes sont forcés, enfin, d'envisager leurs conditions d'existence et leurs rapports réciproques avec des yeux désabusés. »

Nous ne vivons pas dans le monde façonné par le temps qu’évoque Hayek, mais dans des rapports sociaux en perpétuel bouleversement. Consommation de masse et besoins de main d'œuvre ont pulvérisé la famille traditionnelle sans retour imaginable. La mobilité et la disponibilité de la main d'œuvre, le brassage géographique, l’affaiblissement des liens de voisinage, l’obsolescence des préceptes religieux, l'encadrement des enfants et des jeunes dans l’institution scolaire, l’exigence d’égalité… tout cela interdit de revenir au passé, quel que soit notre sentiment à son égard.

Face à des rapports sociaux en perpétuel remaniement, le « projet » conservateur n'a pas plus de consistance que le constructivisme. Le premier imagine un impossible retour aux formes familiales du passé, le second imagine de régler le problème par un individualisme radical et le règne sans partage du libre choix. Or les individus laissés à eux même ne créent que le conflit et la domination des plus puissants ; le contrat social qui encadre leur action ne se forme qu’en construisant des règles et des institutions. Comme celles du passé se sont largement dissoutes, elles sont affaire de construction et d’intervention politique – mais les « génies du village » qui encensent l’anomie familiale au nom de la liberté n’œuvrent pas dans ce sens. La question primordiale est celle de la constitution, de la stabilité et de la sécurité du réseau familial.

 

Les principes d'un socialisme raisonné

La « libération » individuelle, n’en déplaise aux enfonceurs de portes ouvertes, est pour l’essentiel achevée, et même hypertrophiée, dans nos sociétés occidentales contemporaines. S’il demeure une institution « oppressive », qui encadre étroitement les individus, réduit et différencie leurs droits, c’est bien l’entreprise. Et parfois aussi l’État dont l'immixtion dans la vie privée s’étend à mesure de son pouvoir croissant en matière de solidarité. La liberté est affaire d’équilibre, de contrepoids. Confier à l'État et à l'entreprise la gestion intégrale de la vie sociale vide la liberté de sa substance aussi sûrement que le pouvoir exorbitant des religions ou des familles de naguère. Ce qui menace notre société n’est plus les fantômes du passé13, mais bien le totalitarisme libéral. Ce dernier n'est pas « le » libéralisme, si l'on entend par là la valorisation de la liberté individuelle qui imprègne notre culture. Mais la liberté n'est effective que par les règles qui l'organisent. Un libéralisme pratique passe par la remise en cause du libéralisme essentialiste qui atomise les individus.

Les réflexions qui suivent ne constituent en rien un « programme » qui détournerait l'attention de l'objet premier de cet article qui est bien la construction d'un cadre d'analyse et non de proposer des « solutions ».

Une acception ancienne du terme « socialisme » oppose la société et ses solidarités aux impératifs économiques et à la domination de classe qui les accompagne. De ce point de vue, il s'agirait de privilégier les groupes et institutions qui tempèrent l'atomisation des individus : famille, mais aussi voisinage, associations professionnelles... Pour mémoire : dans mon article de 2006, j'évoquais certaines mesures14.

Mais celles-ci ne prendraient sens que dans le cours d'une véritable révolution intellectuelle sur ces questions, où il s'agirait en amont de chaque réforme ou revendication d'évaluer ses conséquences en termes de solidarité sociale et non plus exclusivement de libération individuelle. En termes proprement culturels, il faudra s'interroger sur la dévalorisation systématique des tâches « féminines » qu'un certain féminisme a hérité de la culture patriarcale, jusqu'à faire de l'émancipation de ces tâches l'aune de la libération. Or ni l'éducation des enfants, ni la gestion du foyer, le rapport privilégié avec le voisinage, ne sont « en soi » infamants. Ils ne le deviennent que par la survalorisation du salariat et de l'autonomie financière. L'égalité tant revendiquée ne pourrait-elle passer par la réhabilitation symbolique des spécificités « féminines » ?

L'entreprise de morale individualiste-bourgeoise n'est guère concurrencée que par les vieilles entreprises religieuses empêtrée dans les modèles sociaux dépassés que décrit la lettre des textes sacrés15. La « gauche », et tout particulièrement sa composante « révolutionnaire », ne conteste pas le modèle bourgeois, elle le radicalise au contraire . Les analyses qui précèdent voudraient contribuer à une reconstruction intellectuelle où la morale ne serait pas la contrainte désuète et formelle que nous présente l'idéologie dominante, mais l'algèbre de la vie sociale et des droits et devoirs du citoyen.

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Notes :

1 Du moins dans les limites étroites de ma connaissance d’une littérature mondiale très imparfaitement accessible. Remarque incidente : combien d’ouvrages Chinois ou Indiens sur ces questions sont-ils disponibles, pour ne prendre que l’exemple de ces pays regroupant 2,5 milliards d’habitants ?

2 Tout ceci est présenté à titre d’hypothèse de travail, il reste à conduire un véritable travail de collecte et de synthèse statistique pour la valider ou la réfuter.

3Cette analyse est le socle de la sociologie en tant que science. On la retrouve sous des formes variées et au départ de conclusions très différentes chez Durkheim (les règles de la méthode sociologique – PUF), chez Lévi-Strauss (Les structures élémentaires de la parenté - Mouton), comme chez Hayek (voir en particulier la lumineuse première partie de : Droit, législation et liberté- PUF).

4 L’argument « biologique » reste très répandu. Pourtant, il confond inceste ponctuel et systématique et néglige la consanguinité non incestueuse largement pratiquée dans beaucoup de sociétés humaines (mariage systématique entre cousins). La connaissance génétique vient simplement restaurer la vieille idée de la « malédiction » qui s’abattrait sur les couples incestueux.

5Michel Foucault : Histoire de la sexualité, Tome 1.

6 Une certaine égalité se constitue, mais c’est une égalité par l’indifférenciation ; une autre serait concevable par l’égale dignité de statut clairement différenciés.

7Cf. Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot : Sociologie de la bourgeoisie, La Découverte 2005, ainsi que les autres ouvrages de ces auteurs.

8 Nous avons déjà noté l'extraordinaire malléabilité culturelle de l'espèce humaine, on peut imaginer d'autres clefs de différenciation que le sexe et d'organisation que la famille pour réaliser les solidarité de base et assurer le brassage des représentations et informations qui forme une « société ». Mais il s'agit d'imaginer, justement. Aucun précédent ni début de réalisation ne préfigure ce monde nouveau, à part les sinistres prédictions de romanciers comme Michel Houellebeq (Les particules élémentaires). Ce que nous constatons, c'est à la fois une crise de la famille de confuses tentatives de construction de formes nouvelles.

9 René Girard : La violence et le sacré

10 La famille traditionnelle favorise aussi à sa manière la violence : violences conjugales, maltraitances des enfants. Mais les propriétés de cette violence sont différentes : locale (liée à l’isolement du groupe familial) et la dissymétrie des pouvoirs (patriarcat).

11 Cf. Karl Polanyi : la Grande Transformation.

12La position de Hayek est éminemment contradictoire, puisqu'il tire des conclusions ultralibérales sur le plan économique d'une analyse qui conteste radicalement la capacité de l'individu de « construire » du social autrement que par un processus séculaire de sélection « darwinienne » des configuration sociale. En fait, sa phobie de la réforme sociale et son apologie du marché se fondent plus sur son conservatisme que sur un authentique libéralisme.

13 Je ne prétends pas qu’ils aient disparu partout ni définitivement. Dans le maelström de la transformation sociale, règles et conventions diffèrent en apparence d'un groupe ou d'une famille à l'autre, le traditionalisme le plus rigoureux semble coexister avec l'individualisme le plus absolu. L’intégrisme religieux demeure et cimente le communautarisme ; la crise sociale peut lui redonner une actualité aussi brûlante qu’éphémère. Mais la tendance générale est manifestement inverse.

14 Les revoici :

Restauration symbolique :

- redonner une certaine solennité au mariage, union de deux familles dans la perspective d’en fonder une troisième. Les religions organisent à juste titre de telles cérémonies, mais leurs divisions et leur inadaptation chronique à la modernité limitent leur influence et leur portée. Comment coupler une cérémonie laïque unifiante avec les diverses formes de mariage religieux ?

- Corollairement : "dramatiser" le divorce, ce qui serait le pendant de la solennité retrouvée du mariage. Conseil de famille ( ?), procédures conciliatoires, etc. ;

Incitations matérielles :

- développer les incitations d’ordre fiscal ou successoral, voire certaines aides sociales spécifiques (aides au logement…) ;

-    renforcement des aides pour l’éducation de l’enfant. Les congés et la rémunération parentaux sont une solution préférable à la multiplication des crèches qui doivent permettre de concilier ses enfants avec l’emploi, mais ne pas inciter davantage à reporter les tâches familiales sur la collectivité.

- Remise à plat des règles applicables en cas de divorce : pensions alimentaires, garde des enfants

Facilitation des liens familiaux :

- facilités pour le regroupement géographique des familles élargies, qui devraient être intégrées à la politique du logement, priorité pour un conjoint pour obtenir un emploi à proximité de l’autre ;

- Une prise en charge accrue des enfants par les réseaux familiaux eux-mêmes suppose le regroupement des familles élargies, déjà évoqué, et la réactivation de la vie de quartier, de manière à mutualiser les tâches parentales.

15En inscrivant les règles sociales dans le sacré, les religions les préservaient de l'acide de la critique essentialiste. C'est ainsi quelles ont pu jusqu'à aujourd'hui assurer la cohésion des sociétés (ce qui n'emporte aucun jugement de valeur sur ces sociétés : elles étaient seulement stables). Mais la fondation du sacré sur une révélation divine s'émousse dans une société en perpétuelle transformation. L'historicité des textes sacrés réduit leur portée, et l'Islam, comme le christianisme, peinent à redéfinir leur discours et leur place dans la morale moderne. Le balancement entre laissez-faire et intégrisme témoigne bien de cette impuissance (provisoire ?) de la pensée religieuse.

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