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30 avril 2011

Le fantasme de l'immigration

 

Le relatif succès électoral du Front national aux récentes élections cantonales et le regain d'activisme du gouvernement à propos de l' « immigration » réinstalle cette dernière au premier plan de l'agenda politico-médiatique. Or aussi bien la notion d' « immigration » que l'enjeu de ce « débat » sont suspects. Pour des raisons différentes, aussi bien le Front National que l'UMP et le PS inscrivent ce thème au cœur de leur discours pré-électoral, l'effet étant de mettre à l'arrière plan les choix cruciaux de la politique économique, des services publics et de la protection sociale.

 

Tout d'abord, de quoi parle-t-on ? Des étrangers présents sur le territoire français, des immigrés stricto-sensu (né à l'étranger de parents étrangers), des enfants français de ces immigrés ou encore de population marquées par leur couleur de peau ou des particularismes culturels, dont une grande part n'appartient à aucune des catégories précédentes (personnes d'origine gitane, antillaise, réunionnaise, comorienne, etc.) ? Le vocable « immigré » désigne alternativement l'un ou l'autre de ces agrégats, dans la plus grande confusion.

Le Haut Commissariat à l'Intégration estime les immigrés et descendants directs d'immigrés à 19% de la population française. Mais ce chiffre est largement hors-sujet, car la réalité des flux migratoires importe peu dans la construction du trompe-l’œil politique qu'est le « débat » sur l'immigration.

A côté de la discussion démographique sur l'apport des migrations à l'évolution de la population française, se développe un discours raciste d'autant plus sournois que les lois antiracistes l'incitent à se déployer à couvert. Nous appellerons « raciste », ou « ethniciste », l'interprétation de la société comme une juxtaposition de groupes déterminés par leur origine. Dans cette pensée l'individu est doté d'une nature génétique, ou à la rigueur d'un héritage culturel, qui le dépasse et le sépare radicalement des membres des autres catégories. On peut aisément montrer que cette interprétation est dépourvue de tout fondement scientifique, mais elle produit en revanche des effets sur le réel, en particulier de constituer des antagonismes eux mêmes créateurs de groupes et de sous-cultures séparées.

 

La question démographique et celle de la croyance en une invasion migratoire sont donc totalement déconnectées. « Les immigrés » ne sont que les supports de logiques qui les dépassent.

(Le lecteur intéressé pourra également consulter cet autre article.)

Nous exposerons les conditions de la diffusion de la vision raciste des enjeux politiques, puis la nature fantasmatique de cette « immigration » mal définie et qui ne se construit que par la stigmatisation, et enfin nous montrerons la prégnance et les limites de cette logique dans le système politique.

 

 

La construction d'une pensée raciste

 

Relever l’irrationalité de cette vision du monde n'est pas récuser les raisons bien réelles qui la fond adopter par une partie de la population. La majorité en est confrontée aux conséquences cumulées de violentes politiques néolibérales qui généralisent le sous-emploi, la précarité, la régression des niveaux de vie. Le prolétariat ouvrier a subi cette régression dès les années 70, mais les « classes moyennes » (milieux salariés qualifiés, fonctionnaires...) se sont cru à l'abri jusqu'aux années 2000. La période actuelle est celle de la convergence de la frustration sociale du prolétariat et précaire et des classes moyennes paupérisées.

Quand nous employons le terme de « frustration », c'est bien pour souligner qu'il ne s'agit pas d'une pauvreté ordinaire, intégrée dans les modes de vie et les aspirations, comme la France en connaissait dans le passé. Il s'agit bien d'une dissonance cognitive entre une aspiration au progrès social et une réalité à contresens, tandis que s'étale un discours provocateur sur les « bienfaits de la mondialisation » totalement contraire aux réalités constatées.

Bref une large majorité de la population vit comme un « scandale », au sens littéral, la situation économique et l'ordre politique actuel. Cette indignation n'est pas « latéralisée », elle est aussi bien « de gauche » que « de droite » - mais peu difficilement se reconnaître dans les grands partis institutionnels qui cogèrent le néolibéralisme depuis 30 ans.

La transformation d'une révolte sociale en une culture politique identifiée est un processus complexe ; le mouvement social ne se nourrit pas de grande théorie mais « bricole » avec les thèmes que diffuse le système politico-médiatique.

 

C'est dans ce contexte que le thème de l' « immigration », de l' « étranger » s'installe comme enjeu politique majeur. Jean-Paul Sartre écrivait en 1944 : « si le Juif n'existait pas, l'antisémite l'inventerait ». C'est exactement ce à quoi nous assistons de nouveau.

Chaque licenciement peut être « analysé » selon le prisme des emplois occupés par des étrangers. En lleur absence, l'emploi eut sans doute été perdu tout aussi bien, mais l'existence même d' « étrangers », ou d' »immigrés » en fait des coupables par nature, puisque par construction préalable leur emploi est illégitime...

La dégradation des conditions de l'emploi se traduit par une concurrence accrue pour les postes – effet du sous-emploi lui-même et de la déréglementation, mais dont on peut charger tout aussi bien les concurrents eux-même, étrangers en surnombre, clandestins qui cassent les salaires. Cette vision du monde n'est « même pas fausse », elle revient simplement à désigner une catégorie damnée qui devrait invariablement concentrer sur elle les conséquences de la crise sociale et ainsi en protéger les autres.

Le travail clandestin est un véritable fléau pour les salariés mais ne constitue qu'une facette de la politique de flexibilisation du travail ; en rendre responsable une catégorie spécifique (les immigrés sans papier) revient encore à détourner la contestation vers des victimes expiatoire au lieu d'agir sur les mécanismes à l'origine de l'insécurité sociale.

Le même raisonnement s'applique aux questions d'insécurité ou d'échec scolaire : elles se fussent posées de toute manière, comme effet mécanique du sous-emploi de masse et de la ségrégation des populations en difficulté dans certains quartiers. Associer ces « pauvres », ces possibles délinquants, à une catégorie ethnique permet de rejeter l'explication à l’extérieur du politique.

Ainsi que construit une véritable culture politique raciste, qui place dans l’exclusion d'une partie de la société la solution universelle aux fléaux (bien réels) qui affectent sa majorité.

 

 

L'"immigration" n'existe pas

 

J'entends bien qu'on objectera à ce qui précède mille exemples de la nocivité de l'immigration ou de « certains » immigrés. Que certains de ces exemples puissent s'avérer exacts ne contredit pas mon propos. Ce qui constitue la démarche raciste, c'est d'associer systématiquement ces cas à des propriétés « ethniques ».

En vérité les « immigrés » n'existent pas en tant que tels ; leurs origines sont diverses et leurs points communs se réduisent à ce statut d' « immigrés » qui leur est attaché non par nature mais par la stigmatisation malveillante (ou faussement bienveillante) dont ils font l'objet.

La plupart d'entre eux et de leurs enfants sont d’ors et déjà « assimilés » au sens où ils participent à la vie sociale, aux mouvements d'opinion, aux courants culturels dans les mêmes conditions que le reste de la société ; ils comptent la même proportion de gens honnêtes ou malhonnêtes , certains se crispent sur des traditions réelles ou fantasmées – dans la même proportion que le reste de la population peut se révéler conservatrice ou intégriste.

L'acte d'immigrer relève généralement d'un déterminisme économique, l'assimilation n'est pas une volonté pré-existante mais le résultat de la participation effective à la société française : quartier, emploi, école, famille... Avec le temps, elle agit comme une irrésistible contrainte sociale, et seuls des noyaux intégristes préservent parfois leurs spécificités après quelques générations (Juifs intégristes, gens du voyage...).

Relégation et discriminations compliquent ce processus mais le principal obstacle est commun avec le reste de la population : c'est la précarité de l'emploi, la dégradation de l'enseignement et des services publics. Chacun est confronté à une dilution du lien social, ce qui ravive les appartenances communautaires et religieuses en général (et non spécialement chez les immigrés).

Dans ces conditions, « les immigrés » peuvent comme tout un chacun « poser des problèmes » en tant que personnes, mais ils ne constituent pas un être collectif qui serait « responsable » de tel ou tel problème social. L'immigration n'est la « cause » ni du chômage ni de la délinquance, ni de la dégradation des quartiers. Raisonner ainsi c'est consciemment ou pas transformer les problèmes politiques en conflit ethnique : c'est l'essence même du racisme.

 

L'analyse sociologique à laquelle nous avons procédé ne cherche pas des « coupables », mais des explications. Je ne plaide donc en rien pour la complaisance à l'égard de comportements déviants ou communautaristes – voile, prières publiques, agressions, chapardages et tutti quanti.

Le sous-emploi peut expliquer la fréquence de la délinquance dans certaines populations, mais il n' « excuse » en rien le vol, et on pourrait montrer tout au contraire que les sanctions doivent être d'autant plus fermes que la tentation de la transgression est forte. Le laxisme d'une certaine « gauche » à ce sujet n'est que l'image renversée de la pensée raciste – les uns comme les autres personnifient une catégorie confuse des « immigrés », les uns pour lui attribuer collectivement les travers de tel ou tel individu, et les autres pour lui chercher des excuses ou des dérogations aux devoirs communs.

 

Il est bien sûr nécessaire d'avoir une politique de gestion des flux migratoires. Mais si elle est pilotée par le fantasme d'un « problème de l'immigration », elle échouera à tous points de vue. Les « coups » médiatiques, déclarations tonitruantes, déploiements policiers devant les caméras, expulsions spectaculaires, ne répondent à aucun objectif à moyen ou long terme, ils n'entament pas le « besoin de haïr » et au contraire le stimulent en légitimant son sentiment sans affecter ses causes.

 

 

L'ethnicisme contrarié du système politique

 

La diffusion d'une problématique raciste se répercute sur le champs politique, mais plus comme aubaine circonstancielle que programme systématique, car l'immigration passée est aujourd'hui trop amalgamée à société française pour être contestée sans déchirer cette dernière.

Pour qu'une catégorie soit transformée en bouc-émissaire, elle doit être suffisamment isolée pour ne pas mobiliser de réseaux de solidarité autour d'elle. Ce n'est qu'à cette condition que le sacrifice des victimes expiatoire restaure l'unité du reste de la société et soulage temporairement ses tensions. Or cet isolement est loin d'être acquis ; la médisance ou le racisme du Café du Commerce ne se transforment pas si aisément en agression effective dès lors qu'il s'avère que l' « étranger » fantasmé est en réalité son voisin, son collègue, son cousin... L'ethnicisme est donc une arme à double tranchant qui se retournerait contre les apprentis sorciers qui déclencheraient des réactions en chaîne de solidarité.

 

La doctrine de l'UMP et du PS selon laquelle il s'agirait de « répondre à des inquiétudes » est un contresens dangereux mais logique de la part de partis qui n'envisagent pas de sortir des politiques à l'origine de la crise sociale.

La démagogie compassionaliste de la gauche radicale n'est guère plus productive puisqu'elle partage avec les racistes l'idée d'un problème spécifique autour des « minorités ». Foncièrement ces partis se nourrissent d'une approche instrumentale , ils jouent alternativement de la tendance à l'ethnicisation ou au contraire de l'inquiétude qu'elle soulève. Dans les deux cas ces partis contribuent à construire la catégorie fictive des « immigrés » et à restructurer les enjeux politiques autour de cet artefact, évinçant de la sorte des questions beaucoup plus inconfortables pour eux des conséquences des politiques néolibérales.

 

Quant au Front National, son positionnement est moins clair que le voudrait le jeu politique, dans lequel il incarnerait tous les « excès » anti-immigrés contre lesquels se dresserait le rempart des partis « civilisés ».

Certes la crise sociale génère une tendance spontanée à ethniciser les questions et le FN utilise avec constance ces mouvements sous-jacents pour asseoir son image et ses réseaux militants. Mais ce positionnement l'a aussi cantonné aux marges de la vie politique, sorte de faire-valoir « extrêmiste » de l'UMP-PS. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si ces partis et les medias renvoient systématiquement le FN à ses grossièretés « identitaires » et ignorent ses autres positions, beaucoup plus dérangeantes pour l'oligarchie.

La stratégie raciste est donc peu porteuse pour le FN, elle a contribué à son accumulation primitive de notoriété et de militants mais tend à le confiner dans un espace protestataire où ses dirigeants se sentent manifestement à l'étroit. D'où l'amphibologie du discours de Marine Le Pen, qui ménage ses soutiens racistes (« préférence nationale », bavardages alarmistes sur la « substitution de population, etc.) tout en développant en parallèle une thématique « républicaine » (intégration, mise en avant de militants d'origine immigrée, etc.). On peut y voir une volonté maligne de gagner sur tous les tableaux, mais aussi les indices d'un infléchissement stratégique. Les deux options coexistent certainement, la présence d'une extrême-droite raciste aux franges du FN n'est pas niable. Mais la logique d'une stratégie de conquête du pouvoir irait plutôt dans le sens d'une marginalisation de ces tendances.

 

 

 

Aucun des problèmes de la France n'est dû à l'immigration ou aux descendants d'immigrés. En revanche elle souffre du grippage de ses mécanismes d'intégration – c'est à dire de participation entière aux liens sociaux et aux valeurs qui la fondent en tant que Nation.

Ce mouvement n'est pas spécifique aux immigrés, c'est le processus général qui assemble l'ensemble des individus en une société cohérente et consciente d'elle même. Restaurer la cohésion sociale est un vaste chantier politique qui suppose la mise en cause de doctrines fondatrices des dernières décennies : démission de l’État, déréglementations indiscriminées, libre-échange dogmatique, hypertrophie de la finance, laisser-faire et spéculations urbaines, etc.

Le discours raciste fonctionne comme une diversion vis-à-vis de cet enjeu central, il constitue foncièrement un plan de sauvetage idéologique du néolibéralisme.

De point de vue, il est cultivé par les partis aux affaires. Mais le déchirement de la société que produirait son essor contient pour le moment la tentation de se muer en véritable mouvement raciste.

Cette limite n'empêche pas l'utilisation ponctuelle de catégorie marginales : Roms, intégristes musulmans, immigrés sans papiers. Mais il ne s'agit que de faire-valoirs, de rideaux de fumée médiatique dont la mise en scène laisse intact aussi bien la dynamique démographique que le ressentiment de masse à l'origine des fantasmes anti-immigrés. D'où l'actuel climat de racisme honteux, de recherche confuse de bouc-émissaires, contrariée par l'assimilation avancée de la plupart des personnes d’origine étrangère.

On ne peut exclure que la macération de ces ingrédients finisse par déclencher un racisme plus construit et plus destructeur .

Mais dans l'immédiat l' « immigration » est surtout un piège électoral, un chiffon rouge pour attirer ressentiments et peurs populaires vers un trompe l’œil. C'est le sujet conservateur par excellence.