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22 mai 2011

LE CAUCHEMAR AMÉRICAIN

 

Tout système de pouvoir est un dispositif destiné à produire des effets, dont ceux qui se comparent aux illusions créées par la machinerie du théâtre […]. Prenons donc le risque d’une formule : le consentement résulte pour une large part des illusions de l’optique sociale.

Georges BALANDIER : Le pouvoir sur scène, Balland 1980, pp. 13-14.

Au royaume de Loango, voisin et un temps sujet de l’empire Kongo, la mort du roi provoque la crainte du retour au désordre initial […].

Le désordre, où l'ordre puise les forces qui le revigorent, est ici joué sur deux scènes : celle de la guerre qui reporte au temps de la violence fonda­trice ; celle de la sexualité rendue à l'état « sau­vage ». Ce sont les deux thèmes majeurs par lesquels la société exprime son organisation qui se trouvent ainsi évoqués […]. Au commencement étaient la violence et la sexua­lité libres ; les faire reparaître par le drame cérémo­niel, c'est réactualiser cette période primordiale, c'est permettre à la société — donc, à son pouvoir — de se raviver en jouant sa propre genèse. C'est conduire le procédé d'inversion du temps jusqu'à son point extrême, jusqu'au moment où naît l'ordre social, afin de recapter la vigueur première.

Georges BALANDIER, op. cité, pp. 111 à 113.

 

 

L’accumulation d’événements sordides à la « une » des médias relève-t-elle des hasards de l’actualité ou plutôt de la fissure du vernis « civilisé » qui entourait les rapports politiques ? Non point que l’action politique en occident ait jamais correspondu à l’image d’Epinal qu’en reportaient ses acteurs, mais l’accumulation des derniers mois laisse soupçonner que même ce souci des apparences s’efface, ou devient impuissant à travestir une réalité dont la violence intérieur suppure par toute les failles de la machine politico-médiatique.

L'actualité brute n'est que le matériau dont médias et discours politique composeront un spectacle à la fois conforme aux représentations dominantes de l'oligarchie et appétent pour les spectateurs. Le sexe et le sang constituent les briques élémentaires d'une nouvelle représentation du monde dépouillée des oripeaux de la respectabilité et du droit. La régression  de la représentation vers ces pulsions de base appelle deux lectures, sans doute complémentaires : face aux périlleux enjeux géopolitiques et financiers, retour aux formes les moins euphémisées de la domination, mais aussi impuissance à produire une légitimation plus élaborée. La barbare mise à mort de Ben Laden et la mise au pilori de Strauss-Kahn relèvent de la même inspiration scénaristique et révèlent en creux l'indicibilité d'un ordre menacé par le déclin relatif des États-Unis et les tensions internes à l'oligarchie mondialisée.


La loi du talion comme « nouvel ordre mondial » ?

En janvier 1990, les États-Unis envahissent le Panama, arrêtent son président, le Général Noriéga, et l’emprisonnent pour « trafic de drogue ».

En mars 2001, l’ancien Président Serbe, Slobodan Milosevic, dont le régime a été renversé suite à une intervention militaire massive de l’OTAN, est arrêté sous la pression des États-Unis et déféré au « Tribunal Pénal International » ; il meurt en mars 2006 avant la fin de procès, officiellement d’un infarctus mais après avoir exprimé avec insistance ses craintes d’être empoisonné.

En décembre 2003, Saddam Hussein est arrêté en Irak par l’armée Américaine, puis livré au gouvernement que cette dernière a installé en Irak, qui l’exécutera 3 ans plus tard.

Le 02 mai 2011, un commando américain exécute le terroriste Oussama Ben Laden au cœur du Pakistan, en théorie pourtant État souverain. De l’aveu des services américains, le personnage n’avait pourtant pas opposé de résistance armée, son corps a été emporté et jeté en mer. Des milliers d’Américains ont manifesté leur joie à cette nouvelle.

En 1986, un raid aérien américain avait tenté d’éliminer le dirigeant libyen Mouammar Kadhafi et tué sa fille adoptive ; le 01 mai 2011 ce sont les avions français qui ont attaqué sa résidence et tué son fils et trois de ses petits-enfants. La presse française ne s’est guère émue de cet événement, pas plus que du renversement et de l’arrestation du Président ivoirien Laurent Gbagbo par l’armée française un mois auparavant pour installer à la tête de la Côte d’Ivoire A. Ouatara, reconnu par la « Communauté Internationale ».

 

Cette énumération est certainement incomplète, elle suffit cependant à témoigner de la criminalisation des dirigeants opposés à la politique des États-Unis et de leurs satellites, de la légitimation de leur assassinat et de l’indifférence aux victimes « collatérales » de leur entourage.  Point n’est besoin de porter un jugement sur les cibles peu innocentes de ces opérations pour constater que leur exécution relève d’une conception hyperviolente et fort peu humanitaire des relations internationales.  Les deux piliers de cette doctrine implicite sont les suivants :

-          Les ennemis vaincus des puissances occidentales sont de  criminels, non des adversaires d’ordre politique ou géostratégique. On leur imputera massacres, terreur, génocides, mais jamais la résistance manifestée aux puissances dominantes dans l’exercice normal de leur activité politique. Tout dirigeant opposé à l’ordre mondial doit se savoir en danger d’être exécuté sans même nécessairement passer par un jugement approximatif.

-          L’énormité des crimes imputés à ses personnages justifie semble-t-il la violation des principes les plus élémentaires du droit et du respect des personnes, la mise à mort de Ben Laden représentant l’apogée de cette nouvelle version de la Loi du Talion. Que le ministre français des affaires étrangères ait osé déclarer à ce sujet « Justice est faite » en dit long sur la conception de la « justice » qui semble désormais s’imposer dans l’oligarchie.

Remarquons au passage que l’absence de procédure judiciaire conforme aux usages des pays occidentaux, ou leur inaboutissement (Milosevic) renforce le soupçon sur l’incomplétude de l’information officielle. Pourquoi avait-on peur d’un procès de Ben Laden ?


Strauss-Kahn, métaphore du néolibéralisme ?

Qu’un puissant oligarque se soit enivré de l’impunité que procure le pouvoir et ait étalé de longue date une sexualité peu soucieuse du consentement de ses partenaires ne serait qu’un chapitre sordide de la comédie humaine si son arrestation n’avait été la trame d’une nouvelle mise en scène.

Considérons d’abord l’implacable scénario hollywoodien de chute du puissant directeur du FMI sur témoignage d’une femme de chambre. Le viol ayant eu lieu aux alentours de midi, SK a été arrêté dans l’avion qui le ramenait en France à 16h45. On peut s’étonner de la célérité de la police américaine, non pour disculper le violeur, mais pour les raisons de cette hâte particulière si elle était avérée[i].

Il est donc légitime de s’interroger sur la scénarisation de la chute de l’oligarque, mais elle révèle aussi la complaisance dont faisaient l’objet ses « dérapages » dans son petit monde. De la part du Parti Socialiste dont les « droits des femmes » sont un produit phare du fonds de commerce, certaines affaires embarrassantes eussent dû susciter plus de discernement dans la présélection de son sauveur suprême de 2012. Plus troublant encore, le personnage continue à bénéficier d’une mansuétude extraordinaire pour qui garde en mémoire la condamnation sans appel des violences sexuelles populaires par les bien-pensants[ii]. DSK serait-il victime d’un coup de pouce américain ou sarkoziste dans la révélation de ses actes, cela les légitimerait-il pour autant ? Au-delà de la camaraderie politicienne, ces réactions ne dénoteraient-elles pas le ressentiment des dominants dont une « simple femme de chambre » pourrait ébranler la légitimité ?

Aux États-Unis la mobilisation de la morale sexuelle comme principe (illusoire) de présélection des dirigeants fait partie de la légitimation d’un système politique médiocrement démocratique mais hautement scénarisé. Le dérèglement sexuel imputable à Strauss-Kahn l’orientait vers le rôle de victime expiatoire des péchés de l’Occident, tête tombée pour en protéger tant d’autres, image renversée de la vertu des élites états-uniennes.

Pourtant l’embarras point de l’effroyable métaphore de ce dirigeant du capitalisme mondial pliant une malheureuse femme de chambre à ses caprices sexuels, tout comme l’institution qu’il dirigeait inflige aux peuples grec ou portugais de ravageurs plans d’austérité.  L’histoire dira quels règlements de compte, quelles querelles de faction ont coûté sa carrière à Strauss-Kahn. Mais elle retiendra surtout l’implacable résonnance de la dépravation morale et de la domestication financière des « élites ». Ubris commune à la chrématistique  néolibérale et à la sexualité de son dirigeant…


La westernisation du monde

Quel rapport entre l’affaire Strauss-Kahn et la ramboïsation des relations internationales plus haut évoquées ? Dans l’un comme l’autre cas la froide logique du rapport de force et le cynisme des justifications a posteriori déchirent le voile usé du droit-de-l’hommisme et de l’état de droit. La déstabilisation des équilibres constitués à l’époque de la lutte contre le communisme a libéré l’expression amorale de la domination de classe ou de la puissance impériale. Le mépris du peuple remplace la crainte qui avait quelque peu moralisé le capitalisme. L’effacement des contre-pouvoirs libère l’expression d’une violence sociale dont le viol n’est finalement que l’application aux rapports interpersonnels.

Les stratèges américains de la guerre idéologique  présentent le monde comme un cauchemar hollywoodien ; classes sociales, enjeux géostratégiques, dominations et luttes pour le pouvoir quittent la scène où ne se donne plus que la représentation de l’éternelle lutte des bons contre les méchants. Les Forces Spéciales remplacent les justiciers solitaires, les Rambo ou les inspecteurs Harry, spécialistes de la violation de droits de l’homme rendus obsolètes par la déshumanisation de l’adversaire. Ben Laden s’était-il encombré du droit pour organiser le 11 Septembre ? Génie du mal, l’énormité de son pouvoir et de sa cruauté le retranchait des garanties juridiques théoriquement accordées à tout être humain.

La chute de Strauss-Kahn relève de la même inspiration, la méritante petite immigrée, avilie, humiliée, triomphe d’un puissant, lubrique et sans scrupule. Le sacrifice humain doit rester hautement moral – à contresens des rapports effectifs aux États-Unis comme en Europe. Une partie de l’oligarchie française renâcle au rôle peu glorieux attribué  à celui qu’elle voyait déjà occuper l’Elysée en 2012 et ce faisant fournit l’arrière-plan de méchants de seconde zone que requiert le scénario.

D’aucuns imaginent mille obscurs complots dans les coulisses du spectacle – le 11 septembre aurait été monté par les Américains eux-mêmes, Ben Laden ne serait pas mort, Strauss-Kahn serait victime d’un faux témoignage…. Les trous du discours officiel s’emplissent des fruits de l’imagination divagante d’apprentis scénaristes dont la réécriture de la pièce participe en fin de compte à retenir les spectateurs dans le théâtre de la domination légitime.

 

Et pendant le spectacle, les nappes de pétrole s’assèchent et s’aiguise la compétition pour leur contrôle. Le réacteur en fusion de la centrale de Fukushima continue à s’enfoncer dans le sol. La puissance chinoise s’affirme en silence tandis que la domination américaine se survit par la crainte de ses expéditions punitives. Dans les pays capitalistes de part et d’autre de l’Atlantique, une croissance économique anémique se concentre sur les plus hauts revenus tandis que les classes moyennes précarisées ruminent une exaspération croissante. La finance vampirise la production et étrangle, sous l’égide du FMI,  ses eldorados latins passés du statut de « miracle » à celui de « risque majeur ». Le monde arabe est le théâtre de soulèvements populaires sans précédents, des manifestations massives émergent en Afrique, en Grèce et en Espagne.



[i] Suivant Jacques Follerou, dans « Le Monde », cette affaire « montre surtout le chemin qui reste à parcourir en termes de séparation des pouvoirs dans notre pays ».  Passée la défense aveugle de son ex-champion, une partie de l’oligarchie revient à son antienne favorite : l’apologie du modèle américain. Le même journaliste concède « la place extraordinaire prise par l'argent dont dispose l'accusé pour se défendre » - mais ne s’interroge pas sur la singulière mise en scène policière et médiatique des opérations.

[ii] Et comment ne pas rapprocher cette autoamnistie des réactions indignée qui suivirent voici deux ans le rappel du passé sulfureux de D. Cohn-Bendit ?

 

Commentaires

Cher ami, je sais bien que pour Marx et pour vous, le facteur économique est déterminant en dernière instance. Mais enfin, dans cette mise en scène policière que vous décrivez fort bien, je verrais d'abord le signe d'une société réduite à son propre spectacle. Du coup, la vertu ou les finances obéissent moins à une logique propre qu'à cette exigence de représentation — chacun s'agitant et faisant de son mieux pour remplir son rôle, y compris les juges défenseurs de la veuve et de l'orpheline…La surenchère médiatique n'a pour moi pas d'autre cause : l'affaire DSK lui fournit sa moisson d'images — jusqu'à la prochaine surenchère médiatique. Sa livre de chair, pour parler comme Shakespeare — autre homme de théâtre qui a largement précédé Guy Debord dans la réflexion sur le theatrum mundi.

Écrit par : Abraxas | 22 mai 2011

@ Abraxas
L' "esprit du capitalisme" contracte en effet les enjeux du pouvoir autour de ceux de la finance (et tout particulièrement s'agissant d'un directeur du FMI), mais tel n'était pas ici mon propos principal. Le montage de l'actualité en spectacle édifiant de légitimation des pouvoirs établis - voilà ce que je voulais montrer. Mais aussi que cette mise en scène est à double tranchant. DSK lave-t-il les péchés d'une oligarchie en apesanteur, ou les révèle-t-il davantage ?

Écrit par : J. Halpern | 22 mai 2011

J'aime bien le fond, moins la forme. Il reste trop de fautes d'orthographe et de coquilles ! Milo meurT ; CES opérations, LA résistance, etc. Il faut se relire...

Écrit par : Boudine | 22 mai 2011

L'exécution d'Oussama Ben Laden est d'autant plus scénarisée que ce monsieur était gravement malade en 2001, que les services de renseignement de l'époque voyaient sa fin prochaine, que sa famille l'a enterré fin 2001, que des personnalités comme Benazir Bhutto et Pervez Musharraf le considèrent comme mort ou « probablement » mort depuis 2002, et qu'on n'a plus de signe de vie tangible depuis 2002, à part ces vidéos douteuses où sa barbe grisonnante est redevenue noire (mais l'on peut être un combattant religieux, défier l'Occident et vouloir rester jeune...).

L'évacuation du corps en haute mer, sans qu'aucune source indépendante (journaliste, médecin...) n'ait pu vérifier quoi que ce soit, ajoute aux doutes sur la réalité des événements annoncés.

Les preuves liant Ben Laden aux attentats du 11 septembre 2001, jamais rendues publiques, donc jamais vérifiées de source indépendante elles non plus, ont également été prises pour argent comptant par les médias, de sorte que Ben Laden a été à nouveau présenté comme le commanditaire des attentats à l'occasion de sa mort. La réalité semble très différente, puisqu'on apprend aujourd'hui que les Taliban avaient interdit à Ben Laden d'entreprendre quoi que ce soit, et même de s'exprimer sans leur accord ( http://www.reopen911.info/News/2011/08/08/les-talibans-avaient-mis-ben-laden-a-lisolement-des-1998/ ). Une résidence très surveillée... Étant donné que les « preuves » impliquant Ben Laden ont permis aux États-Unis d'installer en Afghanistan un régime à leur petits soins, c'est un peu comme si je disais que j'avais découvert un vieux document qui me rend propriétaire de votre maison mais que je refuse de vous le montrer...

Écrit par : Yves Ducourneau | 20 août 2011

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