Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

24 mars 2013

Quelques remarques sur la crise chypriote

1.      La « prospérité » de Chypre depuis 2000 tenait à l’hypertrophie de son secteur bancaire (20% du PIB en 2012 contre 4.5% en France)[1]. Les capitaux d’Europe et de Russie sont attirés par le laxisme de la réglementation bancaire (néanmoins renforcée après l’adhésion à l’UE en 2004) et le taux très faible de l’impôt sur les sociétés (10% contre 34% en France).

2.      Les banques chypriotes sont très liées aux opérations avec la Russie, présente également dans leur actionnariat. Elles abritaient une grande partie de la trésorerie des entreprises russes opérant en Europe, et, vraisemblablement, l’argent « sale » attiré par le secret bancaire.

3.      Ce statut de paradis fiscal, que Chypre partageait entre autres avec le Luxembourg, compromet les règlementations fiscales nationales et permet les opérations frauduleuses. Il s’accompagnait d’un contrôle prudentiel laxiste de ces banques, dont l’attrait tenait également à des rendements élevés appuyés sur des prises de risques excessives.

4.      Cette situation était connue des autorités européennes qui ne s’en sont pourtant émues qu’à partir de 2012, quand la décote des titres grecs a plongé les banques chypriotes dans l’insolvabilité.

5.      Le plan européen du 18 mars 2013 prévoyait de prêter 10 milliards d’€ à Chypre, et de compléter le financement du sauvetage des banques par une taxe sur les dépôts bancaires pour 7 milliards d’euros.

6.      Cette taxe sur les dépôts, et la non-exonération des petits épargnants, a indûment focalisé l’attention et les réactions. Il n’y a pourtant rien d’extraordinaire à ce que les épargnants paient une partie des pots cassés d’une crise financière, même si la procédure retenue était particulière[2]. D’où un débat biaisé autour de l’ « injustice » de la mesure. Examinons les questions cruciales ainsi négligées.

7.      La garantie des dépôts n’a pas pour objectif premier la protection des épargnants, mais la prévention des paniques bancaires. La crainte de perdre tout ou partie de leurs fonds dépôts incite les déposants à anticiper les faillites, et par la même à provoquer une illiquidité immédiate. C’est cet effondrement mimétique que la garantie évite en fixant les anticipations. La taxe envisagée à Chypre ne peut donc qu’accentuer les doutes sur la réaction des autorités à d’autres crises bancaires, et par là même rendre ces crises plus probables.

8.      Le sauvetage obligé des banques pour éviter la propagation des faillites via les relations d’endettement croisé crée un aléa moral considérable. La certitude d’une intervention des pouvoirs publics en cas de difficultés incite les dirigeants des banques à des prises de risques excessives. C’est une faille majeure des sauvetages engagés depuis 2008, qui renforcent les comportements qui les rendront à nouveau nécessaires.

9.      Laisser faillir des banques chypriotes eut vraisemblablement entraîné un effet domino (dont le risque n’est toujours pas exclu) ; il fallait donc assurer la continuité de leurs activités. Mais faire peser une partie du coût sur les déposants accroît le risque systémique sans corriger l’aléa moral. La politique alternative était donc la nationalisation des banques faillies, qui aurait sanctionné les actionnaires et permis la restructuration de l’activité.

10.  Il est hautement significatif que cette solution n’ait été envisagée par personne. La Commission, le gouvernement chypriote et certains « défenseurs » des petits épargnants se refusent à mettre en cause les intérêts financiers, leur audace ne va pas plus loin que la socialisation des pertes.

11.  Quelle que soit la solution mise en œuvre, la ruine de Chypre est consommée, et il n’y a pas matière à se désoler de l’effondrement d’un paradis fiscal. Mais il reste beaucoup à dire sur la gestion européenne de la crise.

12.  Trois options se présentent pour Chypre : restaurer son paradis fiscal, ce qui semble bien compromis, bénéficier de la solidarité européenne pour réorienter son économie, ou quitter l’euro.

13.  Chypre est victime d’un « choc asymétrique » qui, dans une logique fédéraliste, devrait donner lieu à un transfert massif de l’Union Européenne pour en atténuer les conséquences. Là encore, personne n’a jusqu’à présent évoqué cette solidarité vis-à-vis des chypriotes (et pas seulement des déposants). Les 10 milliards consentis par l’Union Européenne ne sont destinés qu’au sauvetage des banques.

14.  On peut comprendre les raisons pour lesquelles une telle aide n’est pas envisagée, en pleine dépression économique. À l’inverse, le discours européen vise à accabler les chypriotes en général, considérés comme seuls responsables de leur sort. Mais une telle logique du « chacun pour soi » est incompatible avec une Union Monétaire. Chypre confirme à nouveau l’impasse du fédéralisme en l’absence d’une conscience collective européenne.

15.    L’alternative pour les chypriotes serait de compter sur des ressources d’exportation et sur l’entrée d’investissements directs (en particulier pour l’exploitation de prometteuses ressources en gaz). Mais l’euro surévalué fait obstacle à de telles politiques, comme pour les autres pays d’Europe du Sud. Une politique de redressement passe par la restauration de l’indépendance monétaire. Chypre pourrait ainsi inaugurer la probable débandade de l’euro.



[2] L’exonération des « petits dépôts » est peut-être plus satisfaisante socialement, mais ne change rien à la logique (ou plutôt l’illogisme) de la mesure.