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02 mai 2014

L’urgence du plein emploi

Selon l’INSEE, la France compte 5.5 millions de personnes en sous-emploi (chômeurs officiels, chômeurs non inscrits à Pôle Emploi, temps partiel subi, chômage partiel…) auquel il faudrait ajouter une part des jeunes scolarisés « retenus » faute de perspectives dans le système éducatif, et les 3 millions d’emplois précaires (CDD, stages…). Au total, au moins 9 millions de personnes sont victimes de la crise de l’emploi, soit environ 27% des 20-59 ans (sources : INSEE).

Pourquoi le plein-emploi est-il la priorité ?

Le sous-emploi ne représente pas seulement la dégradation des conditions d’existence de ses victimes. Il entraîne un cortège d’effets indirects destructeurs : gaspillage de forces productives, perte de savoir-faire et d’habitudes de travail, démoralisation générale des travailleurs, fraudes et assistanat, précarisation des liens familiaux, augmentation des prélèvements obligatoires – et de façon plus diffuse une ambiance politique délétère, propice aux réactions de désespoir, aux trafics en tous genre et à la dés-intégration sociale.

La lutte contre le chômage n’est donc pas une politique économique parmi d’autres, mais une responsabilité centrale de l'État. En 1982-83, le fameux « tournant de la rigueur » marqua l’abandon de cet objectif et amorça la descente aux abîmes de la société française exposée aux seuls intérêts d’une oligarchie hyper-minoritaire mais adossée à la puissance de la finance. Ne nous faisons pas d’illusion : le sous-emploi n’est pas la conséquence malheureuse d’une politique orientée sur d’autres objectifs, mais bien la variable stratégique par laquelle l’oligarchie orchestre la compression des salaires.

Une partie des classes moyennes prêta son soutien à ce démantèlement de la solidarité nationale contre l’illusoire avantage de la « monnaie forte » et la croyance naïve d’être à l’abri du naufrage qui frappait en premier lieu le monde ouvrier.

Ce consentement procura au néolibéralisme le consensus nécessaire pour libérer les mouvements de capitaux à la fin des années 80 et sacrifier l’indépendance monétaire et économique du pays par le Traité de Maastricht qui prétendait graver à jamais dans le marbre la politique de sous-emploi.

La crise de 2008 et l’impasse du modèle de croissance par l’endettement ont transformé cette configuration : l’oligarchie européenne accélère le mouvement de destruction de la protection sociale et de réduction des salaires, frappant cette fois les catégories qui se croyaient les mieux protégées, y compris les fonctionnaires. La crise politique qui se profile, avec la perte de l’hégémonie de l’UMP-PS n’est que l’expression de la désaffection des classes moyennes, de plus en plus conscientes de leur périlleuse posture dans l’agenda de la régression sociale.

Pour ces raisons, l’alternative politique aux partis néolibéraux devra nécessairement présenter une réponse vigoureuse et crédible au maelstrom du sous-emploi. L’opposition républicaine n’existera qu’en se donnant les moyens de l’emploi et par là même de répondre clairement à la préoccupation de loin majoritaire de la population[1].

Quatre axes pour le plein emploi

Une politique de plein emploi suppose une batterie de mesures pour aboutir à des effets rapides. Politique de relance, politique de protection de la production nationale, politique de réduction du coût relatif du travail, politique de régulation du marché du travail.

 

Une politique de relance

La politique de relance a été maintes fois décrites : il s’agit d’engager un volume important de dépenses publiques pour permettre aux entreprises d’augmenter leur production jusqu’au niveau de plein emploi. Pour être pleinement efficace, cette politique doit être financée par l’épargne nationale oisive et par la création monétaire via la banque centrale (ce qui signifie de ne plus recourir aux marchés financiers dont on a expérimenté les multiples effets pervers)[2]. Cette dépense publique doit être orientée vers des activités à la fois socialement utiles et pour lesquelles existe une offre nationale : infrastructure nationales et locales, par exemple. Une politique massive d’aide à la consommation est aussi envisageable : chèque emplois-services, impôt négatif pour les catégories à forte propension à consommer[3].

Pourquoi ne pas financer directement les entreprises ? Parce que ces aides manquent leur objectif en période de déflation, les entreprises cherchant à réduire leurs engagements productifs face à la dégradation du marché. La politique de l’offre est inadaptée en période déflation : on n’oblige pas à boire un âne qui n’a pas soif. Et pour lui « donner soif » il s’agit de constituer des débouchés suffisant pour qu’il ait intérêt à produire et investir – quitte à lui faciliter la tâche avec de faibles taux d’intérêt, ou d’éventuels reports provisoires de certaines charges sur le budget de l'État à titre subsidiaire.

 

Une politique de protection de l’industrie nationale

La politique de protection de l’industrie nationale permettra de rapatrier une partie des activités de main d'œuvre détruites par la surévaluation de l’euro et le désarmement douanier. Mais cette protection n’aura qu’un effet limité sur l’emploi : indépendamment de la délocalisation, la part de valeur ajoutée industrielle dans la consommation diminue avec les gains de productivité. Et par ailleurs, la relocalisation ne concernerait qu’une partie des activités, car nous n’avons aucun intérêt à maintenir à tous prix des activités non stratégiques dans lesquels notre désavantage comparatif est manifeste (est-il utile de rapatrier la production de tee-shirts ?). La protection du marché intérieur faciliterait cependant la diffusion d’effets d’entraînement autour de l’industrie (services aux entreprises…) et plus largement restaurerait l’efficacité des politiques de relance. Mais cette nécessaire politique ne sera pas suffisante dans une stratégie dont l’emploi serait la priorité.

 

Une réforme du financement de la protection sociale

Une politique de réforme du financement de la protection sociale viserait à en déplacer le coût, des salaires vers l’ensemble de la valeur ajoutée.

Distingons clairement cette politique de la baisse des charges (c'est-à-dire de baisse de la contribution à la protection sociale), totalement contre-productive, en dépit de sa popularité parmi les dirigeants d’entreprises que leur position prédispose à l’illusion microéconomique : croire que ce qui serait bon pour leur entreprise prise isolément le serait aussi en cas de généralisation. Car la stabilisation des débouchés suppose au contraire de renforcer les revenus de transfert : famille, maladie, retraite – ceci indépendamment du fait que ces transferts ont d’intenses effets vertueux en termes de réduction des inégalités et répondent à une revendication sociale amplement diffusée. « Baisser les charges », que ce soit compensé par une hausse de la fiscalité des ménages ou par une réduction des prestations, est une politique de déflation salariale à peine masquée, dont les résultats en sont déjà constatables : la compression des marchés coûte davantage aux PME que les dégrèvements qu’on leur a consentis, et dans cette perspective elles consacrent (à juste titre) leur trésorerie à se désendetter plutôt qu’à l’emploi.

Il serait tout différent de déplacer ces charges de la masse salariale vers l’ensemble de la valeur ajoutée (et les importations), ce qui réduirait le coût relatif du travail et soulagerait un peu les petites entreprises travaillistiques. De la sorte, le coût marginal d’une embauche serait fortement réduit sans affecter la masse des prélèvements. Ce n’est que sous cette forme que l’action sur les charges serait efficace (étant entendu que la reprise de l’activité rétablira au final la trésorerie des entreprises mille fois plus efficacement que les aides directes contre-productives).

Cette politique serait heureusement renforcée par un crédit de prélèvement par emploi (le calcul du prélèvement sur l’entreprise inclurait une déduction pour chaque emploi), qui reviendrait à « subventionner » l’emploi et compenser un peu de la charge que l’entreprise évite ainsi à la collectivité – l’objectif étant toujours de réduire le coût d’un emploi supplémentaire sans réduire le financement de la protection sociale.

 

Une politique de régulation du marché du travail

Enfin, une politique de régulation du marché du travail : Ce quarante dernières années ont vu se succéder les « assouplissements » des règles applicables aux salariés, avec la multiplication d’emplois précaires, de sous-emploi déguisé (mi-temps), de stages non ou mal rémunérés qui évincent légalement l’emploi stable et tirent les salaires vers le bas. Il en va de même du travail clandestin, amplifié à dessein par la tolérance dont bénéficie l’immigration clandestine.

Ce dernier point est l’un des plus délicats à traiter, puisque les légitimes réactions de révolte contre le travail clandestins sont instrumentalisées dans des stratégies politiques racistes, visant à détourner l’attention des solutions économiques et politiques pertinentes. Qu’il soit clair ici qu’il s’agit bien de lutter contre le travail clandestin lui-même et non contre les travailleurs qui le pratiquent à leur corps défendant.

De ce point de vue, il conviendrait de procéder à un inventaire des divers « stages » pour les assortir d’une rémunération décente, non seulement par justice vis-à-vis des stagiaires mais aussi pour empêcher que les entreprises ne recourent à ces procédés au détriment de l’emploi.

Quant au travail clandestin, plusieurs pistes peuvent être suivies :

-       Le report des charges sur la valeur ajoutée ôterait un avantage majeur à l’emploi clandestin, puisque ce n’est plus sur l’emploi légal que reposeraient les charges. Le « crédit de prélèvement par emploi », évoqué plus haut, aurait pour autre vertu de ne profiter qu’à l’emploi légal.

-       Les moyens de l’inspection du travail devraient être renforcés pour assurer un respect effectif du code du travail.

-       En cas de découverte de filières d’immigration clandestine, la sanction devrait porter sur les employeurs. L’interférence avec la politique de l’immigration serait sans doute problématique à gérer, mais le but serait de protéger les travailleurs illégaux, victimes de patrons-voyous, au lieu de les solidariser avec eux par une politique d’expulsion systématique[4].

 

Ce tour d’horizon néglige volontairement nombre de mesures d’accompagnement (information, formation, stages dans les collectivités publiques) bien entendu utiles mais qui ne créent pas l’électrochoc nécessaire au rétablissement du plein emploi. Il ne s’agit pas d’atténuer les conséquences du chômage, mais de se donner les moyens effectifs de sa résorption à court terme.



[1] Il va de soi que la politique de l’emploi ne saurait être isolée du rétablissement de la souveraineté économique (sortie de l’euro) et d’une réforme d’ensemble du financement de l’économie (réglementation de la finance). Mais elle doit avoir ses objectifs et sa visibilité propres, pour des raisons aussi bien économiques que politiques.

[2] Nous de traitons pas ici du pseudo problème de la dette publique, qui peut-être résolu par un arrangement institutionnel adéquat pour que la Banque Centrale finance une partie des dépenses de l'État.

[3] Cette dépense publique doit être méthodologiquement distinguée de celle qui financerait l’investissement à long terme dans des secteurs stratégiques, politique à plus long terme et qui ne porterait pas sur les mêmes activités.

[4] Le sujet de cet article n’est pas la politique d’immigration en elle-même. L’idée générale en est toutefois de compter sur le tarissement des réseaux d’emploi clandestin plutôt que sur des mesures policières douloureuses et inefficaces pour réorienter les flux migratoires vers des entrées légales, dont le volume devrait évidemment être contrôlé.

Commentaires

Je suis d'accord avec les 4 axes que tu décris, mais à mes yeux, il manque un cinquième axe, absolument essentiel, la diminution de la semaine de travail sans perte de salaire. Le travail nécessaire à toute production diminue inexorablement du fait de l'essor non moins inexorable de l'automatisation. Déversement de l'agriculture vers l'industrie, de l'industrie vers les services, des services vers le chômage de longue durée.
Et je ne pense pas que la semaine de trente heures sans perte de salaire soit compatible avec le règne du capital. Donc je suis CERTAIN que la masse de "mal-emploi" (9 millions de gens, en effet) ne peut que croître tant que le capital ne sera pas pas renversé (revenus bornés par une tranche à 100% au-dessus de 360 000 euros comme proposé par le FdG, grands patrimoines essorés par des taux d'ISF confiscatoires (comme envisagé par Piketty dans son dernier bouquin).

Écrit par : Boudine | 03 mai 2014

Bonjour Jean-Pierre,

Je suis d'accord sur l'idée de la semaine de 30 heures, mais pas avec tes considérants : je ne crois pas au déversement "des services vers le chômage". Les besoins insatisfaits et producteurs d'emploi sont légion : services à la personne, santé, bâtiment, travaux d'infrastructure, etc. Je croirai à la "saturation des besoins" quand les ménages détourneront leur revenu de la consommation et quand les services publics ne seront plus rationnés.

En attendant la baisse de la durée du travail se défend, mais avec pour objectif d'atténuer les effets destructeurs des crises. En temps normal le temps de travail excéderait significativement les 30 heures, via les heures sup., et y reviendrait su nécessaire en phase de crise. Leurs conséquences seraient alors diffusées sur l'ensemble des salariés et non polarisées sur une minorité d'exclus.
Par ailleurs, l'extension des loisirs et du travail non marchand est probablement dans notre trajectoire culturelle.

Ceci dit, je n'insiste pas sur ce point à l'heure actuelle, pour deux raisons : d'abord la crispation politique qui s'est établie sur cette mesure, et ensuite la nécessité de défendre la retraite - qui est une autre manière de substituer le temps non marchand au salariat et correspond mieux au désir de la population tel qu'il s'exprime actuellement.

Écrit par : J. Halpern | 03 mai 2014

Le pense (Rifkin, "la fin du travail") que le travail qui produit de la valeur au sens classique est en voie de disparition rapide. Les "services à la personne", c'est quand même très différent. C'est le domaine de la solidarité humaine. Le fait que cela puisse être rémunéré est une des manières de venir en aide aux gens qui n'auront jamais de VRAI travail. Je crois que même si on met l'accent sur "les travaux d'infrastructure" et ce que tu cites, il ne faudra pas DIX ANS pour que ce soit mangé par la hausse de la productivité.
Je suis d'accord avec tes mesures d'investissement, de même que je suis d'accord avec Mélenchon et son "Economie de la mer", mais avec les mêmes réserves. Ca ne freinera la hausse du chômage que pour peu de temps. La SEULE mesure de fond qui peut réduire le chômage c'est le partage du travail. la crispation dont tu parles, c'est tout simplement le fait que les grands patrons ne veulent pas du tout renoncer au système de "la loi du marché" et à leurs privilèges...

Écrit par : Boudine | 03 mai 2014

Je ne comprends pas pourquoi la dette publique est un faux problème : cela veut-il dire que les créanciers qui ont prêté à la France en euros seront remboursés en francs dans un délai imprévisible ? En somme, une nouvelle version des emprunts russes. Il ne faudrait pas longtemps pour que ces créanciers, à 70% étrangers cessent de prêter. La France serait alors ramenée au problème du fonctionnement de l'Etat sans déficit, situation pire que l'actuelle où la BCE nous "autorise" 3% de déficit sauf à penser que les 60 G€ du service de la dette récupérés servent à reconstituer cette marge de 3%. Mais alors le processus cumulatif d'endettement ne pourra être compensé que par un dévaluation régulière du franc.
Le danger est alors que ce "confort" aide à prolonger la France dans sa "sieste compétitive" et que notre industrie s'enfonce encore plus dans la production bas de gamme où la concurrence des pays émergents est asphyxiante.
Avant de redistribuer du pouvoir d'achat, il vaudrait mieux distribuer de la formation et inciter la population des peu qualifiés à accroître ses compétences : c'est le seul type de compétitivité qui nous permette de ne pas couler. Victor Hugo disait bien qu'après la pain l'école est le premier besoin du peuple.

Écrit par : Malléus Pierre | 12 mai 2014

Les emprunts russes n'avaient pas du tout été remboursés, la comparaison est donc inadéquate. En fait, les créanciers seront remboursés dans la monnaie du pays auquel ils ont prêté : la France, les variation du cours de sa devise faisant partie des "profits et pertes" normaux des placements internationaux. Je n'ai pas connaissance que les détenteurs de dollars aient hurlé à la spoliation quand le dollar s'est déprécié de 40% par rapport à l'euro. Et dans l'avenir l'euro pourrait se déprécier autant qu'il s'est apprécié dans les années 2000... Je ne suis pas convaincu d'ailleurs que le franc se déprécierait tant que cela, 30% suffiraient pour le ramener au niveau des années 2000.

Concernant l'endettement maintenant : l'endettement d'un état vis-à-vis de l'étranger n'est souhaitable que pour financer des importation massives de biens d'équipement ou de technologie pour rattraper un retard de développement, ou pour faire face aux conséquences d'une guerre ou catastrophe naturelle. La France n'est dans aucune de ces situations, par conséquent rien ne justifie son endettement extérieur. En revanche, un déficit budgétaire financé par le système bancaire national est nécessaire pour alimenter l'économie en liquidités et soutenir une demande suffisante pour que les entreprises déploient leurs projets productifs.

Concernant enfin la "sieste compétitive", vous avez tort de prendre pour argent comptant les lieux communs à ce sujet. La France serait compétitive avec une parité monétaire adaptée, c'est l'euro qui nous plombe. La productivité du travail en France est l'une des plus élevées du monde, et nous n'avons pas à rougir de notre recherche-développement et de nos capacités d'innovation. Mais ces atouts ne pourront se déployer que d'un contexte macroéconomique plus favorable, avec un taux de change adaptée, un budget expansionniste et un contrôle efficace de la finance. Bien entendu, vous avez raison de vouloir "distribuer de la formation", mais elle demeurerait stérile en l'absence de vastes projets scientifiques et industriels.

Écrit par : J.Halpern | 12 mai 2014

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