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25 mai 2014

La formation du communautarisme

La gestion néolibérale du capitalisme depuis les années 70 a produit la compression des salaires, le ralentissement de la croissance économique et la concentration de la fortune entre les mains des 5 ou 10% les plus riches. Il en résulte un chômage et une insécurité sociale chroniques, brutalement aggravés par la crise de 2008.

C’est dans ce contexte que montent en puissance des représentations de la sociétés selon lesquelles les maux qui accablent la masse de la population auraient leur origine dans des groupes ethniques ou religieux dont les propriétés expliqueraient pêle-mêle la délinquance, l’épuisement des finances publiques, le chômage ou la prédation financière.

Le racisme est la croyance selon laquelle l’humanité se diviserait en différents groupes, génétiquement déterminées et transmettant à leur descendance un ensemble de caractères discriminants. Après la Seconde Guerre Mondiale, les doctrines qui en sont héritées évitent généralement toute référence à la « race ». Elles évoquent des « communautés », mais conservent le postulat d’une irréductible différence, qu’elle soit d’origine « ethnique », religieuse ou culturelle, qui rendrait illusoire tout projet d’amalgame entre les populations. Ce communautarisme[1] est le socle intellectuel de politiques d’isolement, de discrimination, d’épuration ethnique, etc.

Ces courants accompagnent les moments de déstabilisations des sociétés, de l’Irak à l’ex-Yougoslavie, de l’Ukraine au Centrafrique en passant par le Rwanda. On voudrait croire l’Europe occidentale immunisée contre ce communautarisme paroxystique, mais la doctrine s’en répand insidieusement alors même qu’apparaissent les prémices de graves crises politiques.

Nous voulons montrer que c’est dans la logique « normale » de la crise sociale que ce communautarisme prend son origine, ce n’est ni un accident de l’histoire ni l’œuvre pernicieuse de certains partis ou groupes religieux : c’est une tendance structurelle des sociétés en crise[2].

Cet article décrira comment se construisent les représentations communautaristes (formes euphémisée de représentations racistes) et comment elles peuvent structurer la pensée politique.

Nous décrirons d’abord la place des communautés dans la société nationale, puis les forces qui pourraient en faire le support de l’affrontement ethno-religieux.

 

Communautés et Nation

Qu’est-ce qu’une « communauté » ? L’usage répétitif du mot tend à faire oublier qu’il ne s’agit pas d’un objet défini et circonscrit, mais d’une catégorisation floue et parfois arbitraire. Les points communs qu’elle suggère entre certains individus sont d’inégale pertinence, inégalement structurants dans la vie sociale, et inégalement prégnants dans les représentations. Une communauté de moines représente à l’évidence un groupe autrement significatif que la communauté des joueurs de bridge.

Les individus construisent des liens sociaux privilégiés, supports de l’interconnaissance et de la solidarité. Ces liens forment des réseaux qui peuvent être fermés, si l’essentiel des relations interindividuelles sont internes au réseau, ou ouverts, c'est-à-dire interconnectés à d’autres réseaux. Entre la fermeture totale (secte) et l’ouverture intégrale (dissolution du réseau) il existe toute une gradation de cas intermédiaires.

Or l’interconnexion des réseaux caractérise la société nationale. La division du travail, la variabilité de l’emploi et du statut social, la facilité matérielle de la circulation et de la communication, multiplient les connexions. L’État assure, selon l’expression de Max Weber, le monopole de la violence légitime, et arrache la plupart des moyens de contrainte aux groupes primaires : famille, religion, voisinage… dont décroît le pouvoir sur l’individu.

Un réseau ouvert n’est pas exclusif : les appartenances individuelles sont multiples et ne se superposent pas : culturelles, religieuses, familiale, professionnelle, associatives, etc. C’est en cela que consiste la citoyenneté : les groupes primaires (communautés) sont contenus (à tous les sens du terme) dans un espace plus vaste, et les individus sont pourvus de droits qui leur permettent de s’émanciper de leurs « identités » s’ils le souhaitent[3].

La Nation est donc la forme spécifique d’organisation sociale qui relie, subordonne et désenclave les autres communautés. Elle est porteuse de la liberté individuelle, c'est-à-dire une certaine autonomie de chacun vis-à-vis de ses groupes d’appartenance (dont on ne saurait pourtant se détacher entièrement car ils continuent à pourvoir solidarité, représentations communes et contrôle social).

Cet équilibre est précaire – régionalismes, irrédentismes religieux, contestent depuis l’origine périodiquement la prétention de l'État d’imposer un ordre juridique supérieur. C’est aujourd’hui le capital mondialisé et la bourgeoisie financière qui sont à la manœuvre pour affaiblir les États, leur prétention à orienter l’économie vers les besoins de leurs populations et leurs droits du travail… Or l’affaiblissement de l'État-Nation, sous couvert de construction européenne ou de mondialisation, produit la rupture de cet équilibre État-communautés qui assurait liberté individuelle et paix civile. L’incompréhension chronique de ce lien entre le délitement national et la fragmentation communautaire est la base de l’impuissance des « antiracistes » habituels qui, selon l’expression consacrée, « déplorent les effets dont ils chérissent les causes ». 

L’individu isolé n’existe que dans l’imaginaire libéral. L’individu réel se socialise, se définit, interagit dans et par les groupes qui l’intègrent : famille, voisinage, profession, religion… ce ne sont pas des faits de nature mais des produits fluctuants de la vie sociale, qui s’entremêlent et se transforment sans cesse. Leur effacement complet serait un projet totalitaire voué à l’échec, tant il est vrai que la « communauté nationale » est trop vaste et différenciée pour constituer un réseau d’affinités, d’entraide et de contrôle social, suffisamment intense pour intégrer les individus. Mais tout aussi nuisible est le projet de rabattre les individus sur des identités communautaires.

Les « communautés » se forment et se dissolvent en fonction de la pratique sociale et des « vision du monde » que diffusent les medias et les entrepreneurs politiques. Les réseaux ouverts peuvent se clore si les liens inter-réseaux sont rompus par la méfiance ou l’hostilité. Le projet politique communautariste consiste à installer une représentation dominante de la société comme une juxtaposition de communautés fermées – que ce soit pour les glorifier au nom de la « diversité » ou pour les condamner au nom d’un rêve de « pureté ethnique ».

 À l’opposé, dans une conception « nationale » ou « civique » de la société, les différenciations religieuses ou culturelles se modifient, se redéfinissent sans cesse. Il ne s’agit ni de les nier ni de les abolir, mais de constater qu’elles ne constituent qu’un principe secondaire de structuration de la société pourvu que l'État, l’emploi, l’école, définissent un espace de citoyenneté, une identité collective transcendant les particularismes.

 

Une stratégie de mise en concurrence des travailleurs

La résurgence des paradigmes communautaristes s’explique principalement par la transformation structurelle du capitalisme – même si des événements historiques singuliers ont pu la renforcer ici ou là. Le renoncement à la protection du marché intérieur dans les années 70-80 a déconnecté le niveau des salaires de celui de la demande. Augmenter les salaires est toujours un risque microéconomique pour une entreprise. Ce risque était supporté par la vertu de l’indexation des salaires au plan macroéconomique : assurer une demande en progression constante qui validait globalement les paris productifs des entreprises. Mais dès lors que l’espace national s’ouvre à la concurrence au-delà d’un certain seuil, la demande nationale est captée par des concurrents étrangers, tandis que la demande étrangère est totalement indépendante du niveau des salaires intérieurs. Le lien vertueux entre la progression des salaires, les profits et la croissance est brisé. Pour les entreprises, le salaire n’est plus qu’une « charge » qu’il s’agit de comprimer à tout prix.

À cette situation s’ajoutent les conséquences de la financiarisation, qui imposent aux entreprises de réaliser des profits exorbitants pour accéder au marché des capitaux, et la crise du crédit qui étrangle les PME. Tout concourt à faire du salaire la variable d’ajustement. Et c’est précisément là qu’intervient l’immigration de masse. Elle constitue une « armée de réserve industrielle » qui dégrade la capacité de négociation des salariés et permet d’embaucher à moindre coût.

Par ailleurs, l’existence du salaire minimum et des charges sociales, héritages des Trente Glorieuses, est contournée et à terme compromise par le développement du travail non déclaré. La tolérance d’une immigration « clandestine » (en réalité vue et connue de tous, mais privée de droits) aggrave encore ce mouvement de paupérisation et de précarisation des salariés. Le travail « au noir » représenterait environ 11% du PIB en France soit une part nettement plus forte des emplois (puisque les emplois clandestins sont nettement moins productifs que la moyenne).

En plus de cet effet direct sur les salaires et l’emploi, cette politique génère le conflit entre les travailleurs. Comme nous l’avons montré, ce conflit n’est pas « ethnique » mais tend à le devenir dans les représentations : le ressentiment se porte sur le « concurrent » plutôt que sur le principe d’organisation d’une concurrence sauvage pour l’emploi, et c’est justement là-dessus que s’appuie le néoracisme comme formule politique[4].

 

Que ce passe-t-il dans une « file d’attente », matérielle ou virtuelle ? L’employeur doit effectuer un choix sans critère fiable et objectif de sélection. Les propriétés exactes des candidats lui sont inconnues et il doit se fier à une impression, plus ou moins orientée par l’image que renvoie le candidat. Cette configuration démultiplie l’effet des préventions contre telle ou telle catégorie, puisque le critère du choix est déplacé vers des détails non professionnels. La couleur de peau, le nom, le quartier d’origine, qui ne sont pas en eux-mêmes les critères décisifs, sont mis au premier plan par le grand nombre de candidats susceptibles de convenir si l’on s’en tient aux propriétés « objectives » de leur CV (qualification, expérience…).

La question essentielle pour l’entreprise est bien entendu la performance future du salarié. Or celle-ci n’est jamais vérifiable a priori, le recruteur ne peut qu’en privilégier des « signes » plus ou moins rationnels. Par conséquent tous les facteurs de stigmatisation sont démultipliés sans qu’il s’agisse forcément de racisme ou de discrimination volontaire[5].

À cette discrimination implicite s’ajoute le sentiment (justifié) d’arbitraire parmi les candidats rejetés, sentiment propice au soupçon de « passe-droits » ou à la définition de catégories « indues » de concurrents : « Les immigrés », ou « les Juifs », «   nous prennent nos emplois », ou encore « les employeurs sont racistes »[6]. Produire une définition ethnique de l’autre permet la revendication d’un droit de priorité pour l’emploi. Opposé à ses victimes, cette revendication produit un regroupement antagoniste, et de part et d’autres se nouent des relations symétriques de solidarité et d’hostilité « ethniques » qui finissent par apparaître comme des « réalités » premières. Le même mécanisme s’applique au logement, ou à toute ressource rare pour laquelle la concurrence peut-être intellectuellement reconstruite selon des catégories ethniques.

Frapper d’opprobre ces réactions irrationnelles n’est évidemment pas la solution : seraient-elles très minoritaire qu’elles suffiraient à empoisonner les rapports entre les catégories ainsi construites. Ni les racistes ni les communautaristes n’ont besoin d’être très nombreux pour structurer les relations sociales –leurs comportements sèment la méfiance réciproque et leurs revendications ostentatoires orientent la perception de la société.

La configuration construite par la conjonction de l’immigration, de la déréglementation et du chômage produit immanquablement cette tendance au racisme. Et sur cette logique structurale se greffent des entreprises politiques vouées à exploiter les fractures « ethniques », CRIF, CRAN, UOIF, Dieudonné ou Front National – autant de groupes qui prospèrent des tensions croissantes entre les communautés, et qui les renforcent, en leur donnant un discours et des organisations tournées vers l’affrontement. Quelles que soient les justifications subjectives des uns ou des autres, une vision brouillée des enjeux mène à renforcer l’enfermement et le conflit communautaires.

 

Si la vie sociale est perçue comme concurrence d’ethnies ou de religions (pour les emplois, des territoires, des logements ou la formation des règles), ce n’est pas le produit d’une malignité particulière de certaines personnes, mais le résultat logique d’une certaine dynamique économique, de mécanismes sociaux habituels et de stratégies politiques intéressées. Il convient donc d’examiner froidement et objectivement ce risque pour le mesurer et, dans un second temps, le combattre.

 

Dans un prochain article, nous examinerons plus précisément la traduction politique de ces mécanismes.



[1] J’emploierai ce terme de « communautarisme » pour l’ensemble des revendications « identitaires », qu’il s’agisse de communautarisme minoritaires (ethniques, religieux ou régionaux) ou du communautarisme soi-disant « Français » de stigmatisation de ces minorités, l’un comme l’autre visant à faire prévaloir les liens communautaires sur les liens nationaux.

[2] Voir aussi mes précédents articles sur la question :

-        Le péril communautariste,

-        Le fantasme de l’immigration.

[3] « Pour ménager du champ au développement individuel […], il faut donc qu'il y ait au-dessus de tous ces pouvoirs locaux, familiers, en un mot secondaires, un pouvoir général qui fasse la loi à tous, qui rappelle à chacun d'eux qu'il est, non pas le tout, mais une partie du tout, et qu'il ne doit pas retenir pour soi ce qui, en principe, appartient au tout. Le seul moyen de prévenir ce particularisme collectif et les conséquences qu'il implique pour l'individu, c'est qu'un organe spécial ait pour charge de représenter auprès de ces collectivités particulières la collectivité totale, ses droits et ses intérêts. Et ces droits et ces intérêts se confondent avec ceux de l'individu. Voilà comment la fonction essentielle de l'État est de libérer les personnalités individuelles. Par cela seul qu'il contient les sociétés élémentaires qu'il comprend, il les empêche d'exercer sur l'individu l'influence compressive qu'elles exerceraient autrement. »

Émile DURKHEIM : Leçons de sociologie: physique des mœurs et du droit (écrit vers 1895), Presses Universitaires de France

[4] Là encore, l’ « antiracisme » établi joue contre son camp en confondant intégration des immigrés et laxisme migratoire, alors que ce dernier est un obstacle majeur à la stabilisation des populations déjà installées, qui sont les principales victimes du travail clandestin.

[5] « Nous recrutons des acteurs des différentes catégories victimes de discriminations : handicapé, noir, femme, maghrébin… Nous leur fabriquons des CV envoyés à des entreprises en même temps que d'autres identiques, mais de personnes de catégorie non discriminées[…] : le candidat handicapé a reçu quinze fois moins de réponses positives qu'un candidat de référence, un homme d'origine marocaine cinq fois moins, un candidat de 50 ans près de quatre fois moins… En revanche, une fois passé le barrage de la sélection du CV, les discriminations liées à l'origine ou la couleur baissent considérablement. Ainsi, notre candidate maghrébine, par exemple, a été très convaincante pour les employeurs qui l'avaient invitée à un entretien en connaissant son origine. » (J.F.Amadieu, in Alternatives Internationales n° 030 - mars 2006)

[6] « Une jeune femme me dit : "J'ai eu des démêlés insupportables avec des fourreurs, ils m'ont volé, ils ont brûlé la fourrure que je leur avais confiée. Eh bien, ils étaient tous Juifs." Mais pourquoi avoir choisi de haïr les Juifs plutôt que les fourreurs ? Pourquoi les Juifs ou les fourreurs plutôt que tel Juif, tel fourreur particulier ? C'est qu'elle portait en elle une prédisposition à l'antisémitisme. Un collègue, au lycée, me dit que les Juifs l'"agacent" à cause des mille injustices que des corps sociaux "enjuivés" commettent en leur faveur. "Un juif a été reçu à l'agrégation l'année où j'ai été collé et vous ne me ferez pas croire que ce type-là, dont le père venait de Cracovie ou de Lamberg, comprenait mieux que moi un poème de Ronsard ou une églogue de Virgile." »

[Jean-Paul SARTRE : Réflexions sur la question juive (1944), Gallimard]

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