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25 mai 2014

La formation du communautarisme

La gestion néolibérale du capitalisme depuis les années 70 a produit la compression des salaires, le ralentissement de la croissance économique et la concentration de la fortune entre les mains des 5 ou 10% les plus riches. Il en résulte un chômage et une insécurité sociale chroniques, brutalement aggravés par la crise de 2008.

C’est dans ce contexte que montent en puissance des représentations de la sociétés selon lesquelles les maux qui accablent la masse de la population auraient leur origine dans des groupes ethniques ou religieux dont les propriétés expliqueraient pêle-mêle la délinquance, l’épuisement des finances publiques, le chômage ou la prédation financière.

Le racisme est la croyance selon laquelle l’humanité se diviserait en différents groupes, génétiquement déterminées et transmettant à leur descendance un ensemble de caractères discriminants. Après la Seconde Guerre Mondiale, les doctrines qui en sont héritées évitent généralement toute référence à la « race ». Elles évoquent des « communautés », mais conservent le postulat d’une irréductible différence, qu’elle soit d’origine « ethnique », religieuse ou culturelle, qui rendrait illusoire tout projet d’amalgame entre les populations. Ce communautarisme[1] est le socle intellectuel de politiques d’isolement, de discrimination, d’épuration ethnique, etc.

Ces courants accompagnent les moments de déstabilisations des sociétés, de l’Irak à l’ex-Yougoslavie, de l’Ukraine au Centrafrique en passant par le Rwanda. On voudrait croire l’Europe occidentale immunisée contre ce communautarisme paroxystique, mais la doctrine s’en répand insidieusement alors même qu’apparaissent les prémices de graves crises politiques.

Nous voulons montrer que c’est dans la logique « normale » de la crise sociale que ce communautarisme prend son origine, ce n’est ni un accident de l’histoire ni l’œuvre pernicieuse de certains partis ou groupes religieux : c’est une tendance structurelle des sociétés en crise[2].

Cet article décrira comment se construisent les représentations communautaristes (formes euphémisée de représentations racistes) et comment elles peuvent structurer la pensée politique.

Nous décrirons d’abord la place des communautés dans la société nationale, puis les forces qui pourraient en faire le support de l’affrontement ethno-religieux.

 

Communautés et Nation

Qu’est-ce qu’une « communauté » ? L’usage répétitif du mot tend à faire oublier qu’il ne s’agit pas d’un objet défini et circonscrit, mais d’une catégorisation floue et parfois arbitraire. Les points communs qu’elle suggère entre certains individus sont d’inégale pertinence, inégalement structurants dans la vie sociale, et inégalement prégnants dans les représentations. Une communauté de moines représente à l’évidence un groupe autrement significatif que la communauté des joueurs de bridge.

Les individus construisent des liens sociaux privilégiés, supports de l’interconnaissance et de la solidarité. Ces liens forment des réseaux qui peuvent être fermés, si l’essentiel des relations interindividuelles sont internes au réseau, ou ouverts, c'est-à-dire interconnectés à d’autres réseaux. Entre la fermeture totale (secte) et l’ouverture intégrale (dissolution du réseau) il existe toute une gradation de cas intermédiaires.

Or l’interconnexion des réseaux caractérise la société nationale. La division du travail, la variabilité de l’emploi et du statut social, la facilité matérielle de la circulation et de la communication, multiplient les connexions. L’État assure, selon l’expression de Max Weber, le monopole de la violence légitime, et arrache la plupart des moyens de contrainte aux groupes primaires : famille, religion, voisinage… dont décroît le pouvoir sur l’individu.

Un réseau ouvert n’est pas exclusif : les appartenances individuelles sont multiples et ne se superposent pas : culturelles, religieuses, familiale, professionnelle, associatives, etc. C’est en cela que consiste la citoyenneté : les groupes primaires (communautés) sont contenus (à tous les sens du terme) dans un espace plus vaste, et les individus sont pourvus de droits qui leur permettent de s’émanciper de leurs « identités » s’ils le souhaitent[3].

La Nation est donc la forme spécifique d’organisation sociale qui relie, subordonne et désenclave les autres communautés. Elle est porteuse de la liberté individuelle, c'est-à-dire une certaine autonomie de chacun vis-à-vis de ses groupes d’appartenance (dont on ne saurait pourtant se détacher entièrement car ils continuent à pourvoir solidarité, représentations communes et contrôle social).

Cet équilibre est précaire – régionalismes, irrédentismes religieux, contestent depuis l’origine périodiquement la prétention de l'État d’imposer un ordre juridique supérieur. C’est aujourd’hui le capital mondialisé et la bourgeoisie financière qui sont à la manœuvre pour affaiblir les États, leur prétention à orienter l’économie vers les besoins de leurs populations et leurs droits du travail… Or l’affaiblissement de l'État-Nation, sous couvert de construction européenne ou de mondialisation, produit la rupture de cet équilibre État-communautés qui assurait liberté individuelle et paix civile. L’incompréhension chronique de ce lien entre le délitement national et la fragmentation communautaire est la base de l’impuissance des « antiracistes » habituels qui, selon l’expression consacrée, « déplorent les effets dont ils chérissent les causes ». 

L’individu isolé n’existe que dans l’imaginaire libéral. L’individu réel se socialise, se définit, interagit dans et par les groupes qui l’intègrent : famille, voisinage, profession, religion… ce ne sont pas des faits de nature mais des produits fluctuants de la vie sociale, qui s’entremêlent et se transforment sans cesse. Leur effacement complet serait un projet totalitaire voué à l’échec, tant il est vrai que la « communauté nationale » est trop vaste et différenciée pour constituer un réseau d’affinités, d’entraide et de contrôle social, suffisamment intense pour intégrer les individus. Mais tout aussi nuisible est le projet de rabattre les individus sur des identités communautaires.

Les « communautés » se forment et se dissolvent en fonction de la pratique sociale et des « vision du monde » que diffusent les medias et les entrepreneurs politiques. Les réseaux ouverts peuvent se clore si les liens inter-réseaux sont rompus par la méfiance ou l’hostilité. Le projet politique communautariste consiste à installer une représentation dominante de la société comme une juxtaposition de communautés fermées – que ce soit pour les glorifier au nom de la « diversité » ou pour les condamner au nom d’un rêve de « pureté ethnique ».

 À l’opposé, dans une conception « nationale » ou « civique » de la société, les différenciations religieuses ou culturelles se modifient, se redéfinissent sans cesse. Il ne s’agit ni de les nier ni de les abolir, mais de constater qu’elles ne constituent qu’un principe secondaire de structuration de la société pourvu que l'État, l’emploi, l’école, définissent un espace de citoyenneté, une identité collective transcendant les particularismes.

 

Une stratégie de mise en concurrence des travailleurs

La résurgence des paradigmes communautaristes s’explique principalement par la transformation structurelle du capitalisme – même si des événements historiques singuliers ont pu la renforcer ici ou là. Le renoncement à la protection du marché intérieur dans les années 70-80 a déconnecté le niveau des salaires de celui de la demande. Augmenter les salaires est toujours un risque microéconomique pour une entreprise. Ce risque était supporté par la vertu de l’indexation des salaires au plan macroéconomique : assurer une demande en progression constante qui validait globalement les paris productifs des entreprises. Mais dès lors que l’espace national s’ouvre à la concurrence au-delà d’un certain seuil, la demande nationale est captée par des concurrents étrangers, tandis que la demande étrangère est totalement indépendante du niveau des salaires intérieurs. Le lien vertueux entre la progression des salaires, les profits et la croissance est brisé. Pour les entreprises, le salaire n’est plus qu’une « charge » qu’il s’agit de comprimer à tout prix.

À cette situation s’ajoutent les conséquences de la financiarisation, qui imposent aux entreprises de réaliser des profits exorbitants pour accéder au marché des capitaux, et la crise du crédit qui étrangle les PME. Tout concourt à faire du salaire la variable d’ajustement. Et c’est précisément là qu’intervient l’immigration de masse. Elle constitue une « armée de réserve industrielle » qui dégrade la capacité de négociation des salariés et permet d’embaucher à moindre coût.

Par ailleurs, l’existence du salaire minimum et des charges sociales, héritages des Trente Glorieuses, est contournée et à terme compromise par le développement du travail non déclaré. La tolérance d’une immigration « clandestine » (en réalité vue et connue de tous, mais privée de droits) aggrave encore ce mouvement de paupérisation et de précarisation des salariés. Le travail « au noir » représenterait environ 11% du PIB en France soit une part nettement plus forte des emplois (puisque les emplois clandestins sont nettement moins productifs que la moyenne).

En plus de cet effet direct sur les salaires et l’emploi, cette politique génère le conflit entre les travailleurs. Comme nous l’avons montré, ce conflit n’est pas « ethnique » mais tend à le devenir dans les représentations : le ressentiment se porte sur le « concurrent » plutôt que sur le principe d’organisation d’une concurrence sauvage pour l’emploi, et c’est justement là-dessus que s’appuie le néoracisme comme formule politique[4].

 

Que ce passe-t-il dans une « file d’attente », matérielle ou virtuelle ? L’employeur doit effectuer un choix sans critère fiable et objectif de sélection. Les propriétés exactes des candidats lui sont inconnues et il doit se fier à une impression, plus ou moins orientée par l’image que renvoie le candidat. Cette configuration démultiplie l’effet des préventions contre telle ou telle catégorie, puisque le critère du choix est déplacé vers des détails non professionnels. La couleur de peau, le nom, le quartier d’origine, qui ne sont pas en eux-mêmes les critères décisifs, sont mis au premier plan par le grand nombre de candidats susceptibles de convenir si l’on s’en tient aux propriétés « objectives » de leur CV (qualification, expérience…).

La question essentielle pour l’entreprise est bien entendu la performance future du salarié. Or celle-ci n’est jamais vérifiable a priori, le recruteur ne peut qu’en privilégier des « signes » plus ou moins rationnels. Par conséquent tous les facteurs de stigmatisation sont démultipliés sans qu’il s’agisse forcément de racisme ou de discrimination volontaire[5].

À cette discrimination implicite s’ajoute le sentiment (justifié) d’arbitraire parmi les candidats rejetés, sentiment propice au soupçon de « passe-droits » ou à la définition de catégories « indues » de concurrents : « Les immigrés », ou « les Juifs », «   nous prennent nos emplois », ou encore « les employeurs sont racistes »[6]. Produire une définition ethnique de l’autre permet la revendication d’un droit de priorité pour l’emploi. Opposé à ses victimes, cette revendication produit un regroupement antagoniste, et de part et d’autres se nouent des relations symétriques de solidarité et d’hostilité « ethniques » qui finissent par apparaître comme des « réalités » premières. Le même mécanisme s’applique au logement, ou à toute ressource rare pour laquelle la concurrence peut-être intellectuellement reconstruite selon des catégories ethniques.

Frapper d’opprobre ces réactions irrationnelles n’est évidemment pas la solution : seraient-elles très minoritaire qu’elles suffiraient à empoisonner les rapports entre les catégories ainsi construites. Ni les racistes ni les communautaristes n’ont besoin d’être très nombreux pour structurer les relations sociales –leurs comportements sèment la méfiance réciproque et leurs revendications ostentatoires orientent la perception de la société.

La configuration construite par la conjonction de l’immigration, de la déréglementation et du chômage produit immanquablement cette tendance au racisme. Et sur cette logique structurale se greffent des entreprises politiques vouées à exploiter les fractures « ethniques », CRIF, CRAN, UOIF, Dieudonné ou Front National – autant de groupes qui prospèrent des tensions croissantes entre les communautés, et qui les renforcent, en leur donnant un discours et des organisations tournées vers l’affrontement. Quelles que soient les justifications subjectives des uns ou des autres, une vision brouillée des enjeux mène à renforcer l’enfermement et le conflit communautaires.

 

Si la vie sociale est perçue comme concurrence d’ethnies ou de religions (pour les emplois, des territoires, des logements ou la formation des règles), ce n’est pas le produit d’une malignité particulière de certaines personnes, mais le résultat logique d’une certaine dynamique économique, de mécanismes sociaux habituels et de stratégies politiques intéressées. Il convient donc d’examiner froidement et objectivement ce risque pour le mesurer et, dans un second temps, le combattre.

 

Dans un prochain article, nous examinerons plus précisément la traduction politique de ces mécanismes.



[1] J’emploierai ce terme de « communautarisme » pour l’ensemble des revendications « identitaires », qu’il s’agisse de communautarisme minoritaires (ethniques, religieux ou régionaux) ou du communautarisme soi-disant « Français » de stigmatisation de ces minorités, l’un comme l’autre visant à faire prévaloir les liens communautaires sur les liens nationaux.

[2] Voir aussi mes précédents articles sur la question :

-        Le péril communautariste,

-        Le fantasme de l’immigration.

[3] « Pour ménager du champ au développement individuel […], il faut donc qu'il y ait au-dessus de tous ces pouvoirs locaux, familiers, en un mot secondaires, un pouvoir général qui fasse la loi à tous, qui rappelle à chacun d'eux qu'il est, non pas le tout, mais une partie du tout, et qu'il ne doit pas retenir pour soi ce qui, en principe, appartient au tout. Le seul moyen de prévenir ce particularisme collectif et les conséquences qu'il implique pour l'individu, c'est qu'un organe spécial ait pour charge de représenter auprès de ces collectivités particulières la collectivité totale, ses droits et ses intérêts. Et ces droits et ces intérêts se confondent avec ceux de l'individu. Voilà comment la fonction essentielle de l'État est de libérer les personnalités individuelles. Par cela seul qu'il contient les sociétés élémentaires qu'il comprend, il les empêche d'exercer sur l'individu l'influence compressive qu'elles exerceraient autrement. »

Émile DURKHEIM : Leçons de sociologie: physique des mœurs et du droit (écrit vers 1895), Presses Universitaires de France

[4] Là encore, l’ « antiracisme » établi joue contre son camp en confondant intégration des immigrés et laxisme migratoire, alors que ce dernier est un obstacle majeur à la stabilisation des populations déjà installées, qui sont les principales victimes du travail clandestin.

[5] « Nous recrutons des acteurs des différentes catégories victimes de discriminations : handicapé, noir, femme, maghrébin… Nous leur fabriquons des CV envoyés à des entreprises en même temps que d'autres identiques, mais de personnes de catégorie non discriminées[…] : le candidat handicapé a reçu quinze fois moins de réponses positives qu'un candidat de référence, un homme d'origine marocaine cinq fois moins, un candidat de 50 ans près de quatre fois moins… En revanche, une fois passé le barrage de la sélection du CV, les discriminations liées à l'origine ou la couleur baissent considérablement. Ainsi, notre candidate maghrébine, par exemple, a été très convaincante pour les employeurs qui l'avaient invitée à un entretien en connaissant son origine. » (J.F.Amadieu, in Alternatives Internationales n° 030 - mars 2006)

[6] « Une jeune femme me dit : "J'ai eu des démêlés insupportables avec des fourreurs, ils m'ont volé, ils ont brûlé la fourrure que je leur avais confiée. Eh bien, ils étaient tous Juifs." Mais pourquoi avoir choisi de haïr les Juifs plutôt que les fourreurs ? Pourquoi les Juifs ou les fourreurs plutôt que tel Juif, tel fourreur particulier ? C'est qu'elle portait en elle une prédisposition à l'antisémitisme. Un collègue, au lycée, me dit que les Juifs l'"agacent" à cause des mille injustices que des corps sociaux "enjuivés" commettent en leur faveur. "Un juif a été reçu à l'agrégation l'année où j'ai été collé et vous ne me ferez pas croire que ce type-là, dont le père venait de Cracovie ou de Lamberg, comprenait mieux que moi un poème de Ronsard ou une églogue de Virgile." »

[Jean-Paul SARTRE : Réflexions sur la question juive (1944), Gallimard]

02 mai 2014

L’urgence du plein emploi

Selon l’INSEE, la France compte 5.5 millions de personnes en sous-emploi (chômeurs officiels, chômeurs non inscrits à Pôle Emploi, temps partiel subi, chômage partiel…) auquel il faudrait ajouter une part des jeunes scolarisés « retenus » faute de perspectives dans le système éducatif, et les 3 millions d’emplois précaires (CDD, stages…). Au total, au moins 9 millions de personnes sont victimes de la crise de l’emploi, soit environ 27% des 20-59 ans (sources : INSEE).

Pourquoi le plein-emploi est-il la priorité ?

Le sous-emploi ne représente pas seulement la dégradation des conditions d’existence de ses victimes. Il entraîne un cortège d’effets indirects destructeurs : gaspillage de forces productives, perte de savoir-faire et d’habitudes de travail, démoralisation générale des travailleurs, fraudes et assistanat, précarisation des liens familiaux, augmentation des prélèvements obligatoires – et de façon plus diffuse une ambiance politique délétère, propice aux réactions de désespoir, aux trafics en tous genre et à la dés-intégration sociale.

La lutte contre le chômage n’est donc pas une politique économique parmi d’autres, mais une responsabilité centrale de l'État. En 1982-83, le fameux « tournant de la rigueur » marqua l’abandon de cet objectif et amorça la descente aux abîmes de la société française exposée aux seuls intérêts d’une oligarchie hyper-minoritaire mais adossée à la puissance de la finance. Ne nous faisons pas d’illusion : le sous-emploi n’est pas la conséquence malheureuse d’une politique orientée sur d’autres objectifs, mais bien la variable stratégique par laquelle l’oligarchie orchestre la compression des salaires.

Une partie des classes moyennes prêta son soutien à ce démantèlement de la solidarité nationale contre l’illusoire avantage de la « monnaie forte » et la croyance naïve d’être à l’abri du naufrage qui frappait en premier lieu le monde ouvrier.

Ce consentement procura au néolibéralisme le consensus nécessaire pour libérer les mouvements de capitaux à la fin des années 80 et sacrifier l’indépendance monétaire et économique du pays par le Traité de Maastricht qui prétendait graver à jamais dans le marbre la politique de sous-emploi.

La crise de 2008 et l’impasse du modèle de croissance par l’endettement ont transformé cette configuration : l’oligarchie européenne accélère le mouvement de destruction de la protection sociale et de réduction des salaires, frappant cette fois les catégories qui se croyaient les mieux protégées, y compris les fonctionnaires. La crise politique qui se profile, avec la perte de l’hégémonie de l’UMP-PS n’est que l’expression de la désaffection des classes moyennes, de plus en plus conscientes de leur périlleuse posture dans l’agenda de la régression sociale.

Pour ces raisons, l’alternative politique aux partis néolibéraux devra nécessairement présenter une réponse vigoureuse et crédible au maelstrom du sous-emploi. L’opposition républicaine n’existera qu’en se donnant les moyens de l’emploi et par là même de répondre clairement à la préoccupation de loin majoritaire de la population[1].

Quatre axes pour le plein emploi

Une politique de plein emploi suppose une batterie de mesures pour aboutir à des effets rapides. Politique de relance, politique de protection de la production nationale, politique de réduction du coût relatif du travail, politique de régulation du marché du travail.

 

Une politique de relance

La politique de relance a été maintes fois décrites : il s’agit d’engager un volume important de dépenses publiques pour permettre aux entreprises d’augmenter leur production jusqu’au niveau de plein emploi. Pour être pleinement efficace, cette politique doit être financée par l’épargne nationale oisive et par la création monétaire via la banque centrale (ce qui signifie de ne plus recourir aux marchés financiers dont on a expérimenté les multiples effets pervers)[2]. Cette dépense publique doit être orientée vers des activités à la fois socialement utiles et pour lesquelles existe une offre nationale : infrastructure nationales et locales, par exemple. Une politique massive d’aide à la consommation est aussi envisageable : chèque emplois-services, impôt négatif pour les catégories à forte propension à consommer[3].

Pourquoi ne pas financer directement les entreprises ? Parce que ces aides manquent leur objectif en période de déflation, les entreprises cherchant à réduire leurs engagements productifs face à la dégradation du marché. La politique de l’offre est inadaptée en période déflation : on n’oblige pas à boire un âne qui n’a pas soif. Et pour lui « donner soif » il s’agit de constituer des débouchés suffisant pour qu’il ait intérêt à produire et investir – quitte à lui faciliter la tâche avec de faibles taux d’intérêt, ou d’éventuels reports provisoires de certaines charges sur le budget de l'État à titre subsidiaire.

 

Une politique de protection de l’industrie nationale

La politique de protection de l’industrie nationale permettra de rapatrier une partie des activités de main d'œuvre détruites par la surévaluation de l’euro et le désarmement douanier. Mais cette protection n’aura qu’un effet limité sur l’emploi : indépendamment de la délocalisation, la part de valeur ajoutée industrielle dans la consommation diminue avec les gains de productivité. Et par ailleurs, la relocalisation ne concernerait qu’une partie des activités, car nous n’avons aucun intérêt à maintenir à tous prix des activités non stratégiques dans lesquels notre désavantage comparatif est manifeste (est-il utile de rapatrier la production de tee-shirts ?). La protection du marché intérieur faciliterait cependant la diffusion d’effets d’entraînement autour de l’industrie (services aux entreprises…) et plus largement restaurerait l’efficacité des politiques de relance. Mais cette nécessaire politique ne sera pas suffisante dans une stratégie dont l’emploi serait la priorité.

 

Une réforme du financement de la protection sociale

Une politique de réforme du financement de la protection sociale viserait à en déplacer le coût, des salaires vers l’ensemble de la valeur ajoutée.

Distingons clairement cette politique de la baisse des charges (c'est-à-dire de baisse de la contribution à la protection sociale), totalement contre-productive, en dépit de sa popularité parmi les dirigeants d’entreprises que leur position prédispose à l’illusion microéconomique : croire que ce qui serait bon pour leur entreprise prise isolément le serait aussi en cas de généralisation. Car la stabilisation des débouchés suppose au contraire de renforcer les revenus de transfert : famille, maladie, retraite – ceci indépendamment du fait que ces transferts ont d’intenses effets vertueux en termes de réduction des inégalités et répondent à une revendication sociale amplement diffusée. « Baisser les charges », que ce soit compensé par une hausse de la fiscalité des ménages ou par une réduction des prestations, est une politique de déflation salariale à peine masquée, dont les résultats en sont déjà constatables : la compression des marchés coûte davantage aux PME que les dégrèvements qu’on leur a consentis, et dans cette perspective elles consacrent (à juste titre) leur trésorerie à se désendetter plutôt qu’à l’emploi.

Il serait tout différent de déplacer ces charges de la masse salariale vers l’ensemble de la valeur ajoutée (et les importations), ce qui réduirait le coût relatif du travail et soulagerait un peu les petites entreprises travaillistiques. De la sorte, le coût marginal d’une embauche serait fortement réduit sans affecter la masse des prélèvements. Ce n’est que sous cette forme que l’action sur les charges serait efficace (étant entendu que la reprise de l’activité rétablira au final la trésorerie des entreprises mille fois plus efficacement que les aides directes contre-productives).

Cette politique serait heureusement renforcée par un crédit de prélèvement par emploi (le calcul du prélèvement sur l’entreprise inclurait une déduction pour chaque emploi), qui reviendrait à « subventionner » l’emploi et compenser un peu de la charge que l’entreprise évite ainsi à la collectivité – l’objectif étant toujours de réduire le coût d’un emploi supplémentaire sans réduire le financement de la protection sociale.

 

Une politique de régulation du marché du travail

Enfin, une politique de régulation du marché du travail : Ce quarante dernières années ont vu se succéder les « assouplissements » des règles applicables aux salariés, avec la multiplication d’emplois précaires, de sous-emploi déguisé (mi-temps), de stages non ou mal rémunérés qui évincent légalement l’emploi stable et tirent les salaires vers le bas. Il en va de même du travail clandestin, amplifié à dessein par la tolérance dont bénéficie l’immigration clandestine.

Ce dernier point est l’un des plus délicats à traiter, puisque les légitimes réactions de révolte contre le travail clandestins sont instrumentalisées dans des stratégies politiques racistes, visant à détourner l’attention des solutions économiques et politiques pertinentes. Qu’il soit clair ici qu’il s’agit bien de lutter contre le travail clandestin lui-même et non contre les travailleurs qui le pratiquent à leur corps défendant.

De ce point de vue, il conviendrait de procéder à un inventaire des divers « stages » pour les assortir d’une rémunération décente, non seulement par justice vis-à-vis des stagiaires mais aussi pour empêcher que les entreprises ne recourent à ces procédés au détriment de l’emploi.

Quant au travail clandestin, plusieurs pistes peuvent être suivies :

-       Le report des charges sur la valeur ajoutée ôterait un avantage majeur à l’emploi clandestin, puisque ce n’est plus sur l’emploi légal que reposeraient les charges. Le « crédit de prélèvement par emploi », évoqué plus haut, aurait pour autre vertu de ne profiter qu’à l’emploi légal.

-       Les moyens de l’inspection du travail devraient être renforcés pour assurer un respect effectif du code du travail.

-       En cas de découverte de filières d’immigration clandestine, la sanction devrait porter sur les employeurs. L’interférence avec la politique de l’immigration serait sans doute problématique à gérer, mais le but serait de protéger les travailleurs illégaux, victimes de patrons-voyous, au lieu de les solidariser avec eux par une politique d’expulsion systématique[4].

 

Ce tour d’horizon néglige volontairement nombre de mesures d’accompagnement (information, formation, stages dans les collectivités publiques) bien entendu utiles mais qui ne créent pas l’électrochoc nécessaire au rétablissement du plein emploi. Il ne s’agit pas d’atténuer les conséquences du chômage, mais de se donner les moyens effectifs de sa résorption à court terme.



[1] Il va de soi que la politique de l’emploi ne saurait être isolée du rétablissement de la souveraineté économique (sortie de l’euro) et d’une réforme d’ensemble du financement de l’économie (réglementation de la finance). Mais elle doit avoir ses objectifs et sa visibilité propres, pour des raisons aussi bien économiques que politiques.

[2] Nous de traitons pas ici du pseudo problème de la dette publique, qui peut-être résolu par un arrangement institutionnel adéquat pour que la Banque Centrale finance une partie des dépenses de l'État.

[3] Cette dépense publique doit être méthodologiquement distinguée de celle qui financerait l’investissement à long terme dans des secteurs stratégiques, politique à plus long terme et qui ne porterait pas sur les mêmes activités.

[4] Le sujet de cet article n’est pas la politique d’immigration en elle-même. L’idée générale en est toutefois de compter sur le tarissement des réseaux d’emploi clandestin plutôt que sur des mesures policières douloureuses et inefficaces pour réorienter les flux migratoires vers des entrées légales, dont le volume devrait évidemment être contrôlé.