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12 août 2011

LA RÉFORME MONÉTAIRE : COUVERTURE INTÉGRALE ET RÉGULATION MACROÉCONOMIQUE

Version PDF : La réforme monétaire.pdf

« Tant que nous aurons un système sous lequel les moyens d'échange en circulation sont des sous-produits de la dette privée, nous devrons souvent passer par des moments difficiles. Le moment même où personne ne veut s'endetter est celui où nous avons le plus besoin d'argent et donc où nous espérons le plus que quelqu'un nous viendra en aide en s'endettant. Peu le feront, en dépit des exhortations et incitations officielles et malgré de faibles taux d'intérêt. » [Irving Fisher : 100% Money[1], p. 70]

 

La crise générale du capitalisme néolibéral réactive les débats sur les institutions et la politique macroéconomiques. De nombreux auteurs avaient anticipé l’impasse actuelle, keynésiens inquiets de l’abandon des instruments de politiques économique ou monétaristes conscients de la prolifération des bulles spéculatives. Ils se rejoignent dans une commune consternation devant des politiques menées au jour le jour et qui se résument à un acharnement thérapeutique pour ranimer des bulles moribondes. En ce mois d’août 2011, et sans préjuger des inévitables événements des semaines à venir, nous assistons ainsi à de fantasmatiques projets d’euro-obligations censées prémunir les pays européens, victimes d’une défiance générale quant à leur dette publique, du blocage ou du coût prohibitif de leurs déficits à venir. Si un tel projet donnait lieu à une politique effective, son effet ne saurait être que de « tirer » davantage l’endettement des pays en difficulté en nourrissant la défiance vis-à-vis des finances des États en gagés dans les « euro-obligations », ou tout autre système de « garantie » de la dette des autres. La résorption des « déséquilibres » est confiée à des plans d’ajustement structurels dont chacun convient des conséquences déflationnistes. Les fléaux jumeaux du surendettement et de la déflation sont tour à tour présentés comme des remèdes par des politiciens sans boussole et des « décideurs économiques » rongés par l’addiction financière.

Les monétaristes comme les keynésiens[2] s’accorderont à diagnostiquer la source du mal dans ces politiques qui  ne reportent les conséquences qu’en aggravant les causes.

En revanche, les monétaristes attribueront cette prolifération des dettes au système monétaire, et en particulier au crédit bancaire ex nihilo. Les keynésiens analyseront ce dérèglement financier comme une circonstance aggravante de défaillances plus générales du circuit productif. Pourquoi les dettes peuvent-elles s’accumuler au-delà de toute possibilité de remboursement, poseront les monétaristes. Pourquoi ont-elles été impuissantes à ranimer la croissance économique qui les auraient rendu supportables, se demanderont les keynésiens.

Concernant la présente déclinaison européenne de la crise, les premiers privilégieront la voie d’une réforme monétaire radicale ôtant aux banques la capacité de créer la monnaie ex nihilo et interdisant la prolifération de moyens de paiements mobilisés dans la spéculation et/ou l’inflation – approche synthétisée par Irving Fisher en 1935 sous le nom de « 100% Money »[3] (nous parlerons généralement ici de « système de couverture intégrale », par opposition à la couverture fractionnaire du système de monnaie bancaire que nous connaissons).

Les keynésiens s’attacheront aux moyens de proportionner les flux monétaires aux besoins du plein emploi et surtout de les drainer vers la production et l’emploi. Les deux approches se rejoignent dans un certain « souverainisme » économique dans la mesure où les réformes supposent une réorganisation des institutions économiques nationales que seule un État souverain pourrait imposer[4].

Leurs préconisations ne sont d’ailleurs pas totalement incompatibles, la réforme monétaire serait alors conçue comme un élément d’une réforme plus globale facilitant le pilotage macroéconomique.

C’est cette dernière perspective que nous développerons ci-après. Il serait dommage que les présupposés monétaristes de la plupart des partisans du 100% Money[5] discréditent cette perspective. L’anarchie monétaire est au cœur des difficultés de nos économies, mais elle ne saurait être séparée de la dynamique instable des économies capitalistes. L’objet de cet article est de cadrer le débat sur la couverture intégrale dans le cadre plus général d’une discussion sur la régulation des économies capitalistes.

 

Table des matières

I.   LA JUSTIFICATION DU 100% MONEY

·         La monnaie n’est pas un objet, mais un rapport social [A],

·         la construction de la confiance la multiplie selon le principe du levier et sa mise en cause la détruit [B] ;

·         le système bancaire actuel repose sur lui-même sur la multiplication instable d’une base monétaire ce qui justifie sa réforme pour un contrôle public de la création monétaire [C].

II.  LES MYSTÈRES DU CIRCUIT MONÉTAIRE

·         Si les politiques monétaires accompagnent passivement les bulles spéculatives ; c’est moins faute d’instrument que de volonté de les mettre en œuvre au risque de précipiter la récession [A],

·         la spéculation détourne les flux monétaires, actionne le levier pour son propre compte et déforme l’appareil productif [B].

·         Plus généralement, c’est la vitesse de circulation de la monnaie plutôt que sa « quantité » qui témoigne des bulles et du surendettement [C].

 

III.MONNAIE ET PRODUCTION

·         Contrairement au postulat monétariste, l’adaptation de l’appareil productif à des conditions mouvantes entraîne une certaine inflation, variable selon les circonstances (A).

·         Aucun mécanisme de marché n’aboutit à la définition automatique d’un taux d’investissement conforme aux objectifs de la collectivité et au plein emploi [B]

·         ce qui nécessite une politique budgétaire active dont la couverture intégrale faciliterait l’application [C].

POUR CONCLURE : UNE REFORMULATION DU PRINCIPE DE COUVERTURE INTÉGRALE

 

 

 

I.        La justification du 100% Money

La monnaie n’est pas un objet, mais un rapport social [A], la construction de la confiance la multiplie selon le principe du levier et sa mise en cause la détruit [B] ; le système bancaire actuel repose sur lui-même sur la multiplication instable d’une base monétaire ce qui justifie sa réforme pour un contrôle public de la création monétaire [C].

A.La génération spontanée de la monnaie

 

Toute monnaie se substitue aux valeurs d’usage qu’elle a vocation  à acquérir dans le futur. Elle constitue donc par définition une créance, et réciproquement toute créance acquiert virtuellement un caractère monétaire, puisque sa cession équivaut à un paiement, soit qu’elle soit restitué au débiteur (remboursement) soit qu’elle soit remise à un tiers en paiement d’autre chose. La condition de telles opération est la convention sociale selon laquelle la créance « monétarisée » sera reconnue par tous les opérateurs de l’économie considérée. La monnaie est donc un crédit sur la société, un moyen de collectiviser les dettes privées. Pour les amateurs de robinsonnades, considérons que A obtienne de B le poisson de son prochain repas, mais ne possède dans l’immédiat rien de ce que convoite B, par exemple un filet. Ce dernier devrait alors attendre que A se soit procuré un filet pour éteindre l’échange, à supposer que cette circonstance se produise bien un jour.

En revanche, B peut récupérer son apport beaucoup plus vite si la créance reçue de A est acceptée d’un tiers, soit que celui-ci l’utilise pour s’approprier une valeur disponible chez A, soit qu’il estime pouvoir la céder à son tour à un tiers. Si une convention permet à la créance de circuler entre les membres du groupe, elle aura complètement acquis son caractère de monnaie : dette sociale, équivalent général.

Or la compréhension de la monnaie est généralement obscurcie par la métonymie spontanée qui prête à la substance des choses ce qui n’est qu’un effet de leur usage. La monnaie, croient-ils, est telle parce qu’elle a de la valeur, alors qu’en vérité c’est son caractère de monnaie (l’acceptation par les tiers) qui lui donne de la valeur. De bons auteurs prétendent encore, dans un souci de vulgarisation sans doute, que la valeur de l’or serait garantie par son coût de production et que c’est ce  qui en ferait une monnaie « naturelle ». Or, s’il se peut que le coût de production de l’or lui assure une certaine valeur dans certaines circonstance et s’il est vrai que cette propriété ai pu le désigner à certaines époques comme support de la monnaie, c’est bien dans les opérations de paiement que s’origine la monnaie et non dans la disposition ou non d’or.

« Il y a toujours assez d'argent pour servir à la circulation et à l'échange réciproque des autres valeurs, lorsque ces valeurs existent réellement [...]. La marchandise intermédiaire, qui facilite tous les échanges (la monnaie) se remplace aisément dans ces cas-là par des moyens connus des négociants », écrivait J.B. Say, en 1803[6] pour justifier l’idée que la « rareté » de la monnaie était une piètre explication des difficultés économiques de son époque. Et en effet banquiers, financiers, marchands multipliaient déjà les subterfuges pour multiplier les moyens de paiement comme le requérait l’expansion des affaires.

L’histoire monétaire se confond avec celle de générations spontanées de monnaies ou semi-monnaies stimulées par les besoins des États ou des affaires.

 

B.La redécouverte permanente du levier

 

Une monnaie est une croyance collective, et, comme toute croyance collective, elle s’enracine dans un mythe fondateur ; ici, il s’agit du fantasme d’une « valeur » originelle qui suppléerait le pouvoir d’achat de la monnaie si un défaut de confiance l’effaçait soudain. Mais cette croyance est profondément intéressée tant par l’émetteur qui se crée un droit sur la production que par les agents qui l’acceptent et convertissent ainsi leurs actifs en pouvoir d’achat. Le levier nait de cette trouble connivence entre le « monnayeur »  et les autres agents économiques. La croyance est d’autant plus facile qu’elle arrange tout le monde et qu’ « ouvrir » les yeux sur la vraie nature des moyens de paiement conduirait à la ruine de tout le monde.

Suivons un instant l’édifiante genèse de notre système de création monétaire tel que le relate JK Galbraith[7] :

 

« Le 2 mai 1716, [John Law] reçut le droit d’ouvrir une banque, qui devint finalement la Banque royale, au capital de six millions de livres. On l’autorisait ainsi à émettre des billets, qui furent alors utilisés par la banque pour payer les dépenses courantes de l’État et prendre en charge la dette publique. Ces billets, en principe librement échangeables contre des pièces, furent bien accueillis. [...]

Le grand besoin, évidemment, c’était une source de revenus en pièces qui apporterait de quoi soutenir l’émission des billets. On y pourvut, en théorie, par la création de la Compagnie du Mississippi (ou Compagnie d’Occident) et plus tard, avec des privilèges commerciaux encore plus grands, de la Compagnie des Indes chargée d’exploiter les gisements aurifères dont on présumait l’existence dans le vaste territoire nord-américain de Louisiane [...]. Des actions de la compagnie furent proposées au public, et la réaction fut sensationnelle. [...]

Le produit de la vente des actions de la Compagnie du Mississippi n’alla pas financer la recherche de l’or, que l’on n’avait toujours pas découvert, mais rembourser les dettes de l’État. Les billets sortis pour payer ces dettes revinrent pour acheter plus d’actions. On émit donc plus d’actions, afin de satisfaire une plus forte part de la demande intense qui faisait grimper le cours, tant des anciennes que des nouvelles émissions, à des altitudes toujours plus extravagantes. [...] Le montant des pièces qui soutenaient ainsi les billets fut bientôt minuscule par rapport au volume du papier. C’était le levier, sous une forme particulièrement miraculeuse. »

 

« [Aux États-Unis], stimulés par la guerre de 1812 et la nécessité d’un très large emprunt public pour la financer, les prix montèrent. Les banques d’État, libérées du carcan de la convertibilité obligatoire, étaient maintenant agréées avec le plus grand laxisme. Toute localité assez grande pour avoir « une église, une taverne ou un maréchal ferrant méritait, jugeait on, qu’on y ouvrît une banque ». Ces banques imprimaient des billets, et d’autres entreprises plus surprenantes en firent autant à leur imitation. « Même les barbiers et les cafetiers firent concurrence aux banques en ce domaine... » Les actifs qui garantissaient ces billets étaient, faut-il le préciser ? minuscules et évanescents. Le coup du levier, une fois de plus. »

 

Voilà pourquoi le mécanisme du levier se répète sans cesse depuis les débuts de l’expansion économique. Sitôt qu’on accepte une promesse de payer à la place d’un paiement comptant, la création monétaire explose, les promesses circulant en lieu et place de la monnaie initiale jusqu’à ce qu’un événement fortuit provoque la démonétisation soudaine de ces promesses (et la déflation soudaine et ravageuse des moyens de paiement)[8].

Parfois, la croyance persiste suffisamment pour que s’échafaude un nouvel étage au levier, des promesses de payer avec des promesses de payer apparaissent et exponentie encore la masse des moyens de paiement… Ainsi, la monnaie bancaire se présente comme une promesse de billets qui représentaient initialement une promesse de métaux précieux, eux-mêmes en dernière analyse promesse de pouvoir d’achat…

Si nous creusons un peu l’ingénierie financière à l’origine de l’exubérance spéculative de ces dernières années, nous retrouvons sans surprise le levier : démultiplication des « achats à la marge », seule une fraction du prix des actifs étant effectivement requise pour les acheter effectivement, la valeur de leur revente étant supposée en garantir le paiement final ; titrisation qui reconvertit en moyens de paiement les créances auparavant « gelées » dans les actifs des banques, promesses de payer en tous genre qui nourrissent une expansion financière jusqu’à des niveaux astronomiques. Monnaie, titres financiers, engagements… Le brouillage des frontières n’est guère nouveaux historiquement mais résulte de la nature même de la monnaie quand nulle règle contraire ne s’impose aux opérateurs.

 

C.La justification d’une réforme monétaire

1.     L’instabilité de la monnaie de banque

Les « 100% Money » apparait ainsi comme la récurrence des mesures de « retour à l’ordre » monétaire qui suivent les épisodes inflationnistes et l’éclatement des bulles spéculative. La crise est alors généralement attribuée aux « excès » ou aux « fraudes » de la période de laissez-faire.

Après l’échec de la banque de Law, la monarchie française recouru à la « rigueur » et aux augmentations d’impôts qui la contraignirent aux États Généraux de 1789. Le boom de l’après-guerre de 1812 aux États-Unis s’acheva avec les tentatives de la « Second Bank of the United States » (embryon de banque centrale) d’imposer le remboursement des billets… dans l’affaire ce fut le régulateur qui fut accusé du krach que la prolifération monétaire avait pourtant rendu inévitable… « Près d’un siècle passerait avant qu’une banque centrale ne soit de nouveau tolérée aux États-Unis », ajoute Galbraith… Ce dernier épisode inspira peut-être l’hésitation du président de la FED des années 2000, Alan Greenspan, à imposer des mesures susceptibles de stopper le boom de l’endettement préparatoire aux « subprimes »…

Le levier permet à l’émetteur monétaire de multiplier les moyens de paiements sans autres limites que l’acceptation du public. Celle-ci dépend certes des croyances établies (comme la convertibilité en métal précieux, la garantie publique des dépôts bancaires, la nocivité des déficits publics…) mais elle fluctue surtout à court terme en fonction des besoins des transactions. Durant le boom des émissions massives sont absorbées par des opérations d’investissement, de production et de spéculation, dont le premier effet est de diffuser une excessive euphorie dans le public. L’inflation du prix des marchandises résulte en premier lieu de la possibilité pour les entreprises de vendre au-delà de leur coût de production, ce n’est que lorsque des mécanismes d’indexation se seront généralisés que l’emballement des coûts effacera cet avantage. L’inflation du prix des actifs fait généralement l’objet de monstrueux contresens diffusés par les bénéficiaires des plus-values, la bourse en particulier est réputée refléter les futures perspectives des profits. Enfin l’illusion d’une demande sans limites stimule sans cesse de nouveaux projets[9], dont l’irréalisme n’apparaitra qu’à l’heure des bilans…

L’absence de tout mécanisme proportionnant le crédit à la croissance de moyen terme de la production prolonge le boom jusqu’au moment où l’effet de son emballement provoque une inversion des comportements : le ralentissement des crédits nouveaux stoppe la croissance des débouchés, qui rétroagit sur les anticipations et sur l’émission de crédits dont le montant peut s’établir en dessous de la destruction de monnaie due aux remboursements, et à la thésaurisation tarit la circulation des moyens de paiements restants. La déflation s’installe, détruit massivement le capital et répand le chômage…

Le cycle s’accompagne donc d’une expansion/contraction de la circulation monétaire que facilite incontestablement l’usage du levier, c’est-à-dire la capacité des agents émetteurs de fournir des moyens de paiements apparemment sans limite… À l’inverse, lors du krach, l’effondrement de la confiance bloque le mécanisme, les banques tentent désespérément de rapprocher leurs réserves de leur encours de crédits douteux et stérilisent de la sorte la base monétaire disponible.

Il est inexact de prétendre que ces fluctuations monétaires sont « la cause » de l’instabilité économique – en fait ils en sont un maillon, indissolublement effet et cause, expression de la volatilité de la confiance et de l’inexistence d’un principe de coordination autosuffisant des plans de dépense individuels.

 

Pourquoi l’actuel système de monnaie bancaire s’est-il finalement imposé ? En premier lieu par l’échec manifeste de la version initiale de la couverture intégrale, à savoir l’obligation de n’émettre de billets qu’adossés à un dépôt équivalent d’or.

« Dans tous les pays, il est nécessaire de restreindre l'émission du papier-monnaie, et de l'assujettir à une surveillance ; et aucun moyen ne paraît mieux calculé pour prévenir l'abus de cette émission, qu'une disposition qui impose à toutes les banques qui émettent du papier, de payer leurs billets, soit en monnaie d’or, soit en lingots. » [Ricardo, principes de l’économie politique et de l’impôt, chapitre XXVII]

Aucun principe n’eut pu causer plus de tort à l’idée d’une couverture intégrale, qui eut alors supposé une déflation permanente pour compenser l’écart entre la croissance de la production et celle du stock d’or. L’émission de monnaie bancaire apparut alors comme un moyen de concilier la convertibilité et l’alimentation de l’économie en moyens de paiement. Évidemment, paniques et excès du levier impriment une instabilité particulière à ce système, toutefois renforcé par l’abandon progressif de la « relique barbare ».

2.     Le principe du « 100% Money »

« Donner le pouvoir au gouvernement [...] de transformer en argent sonnant suffisamment d'actifs de chaque banque commerciale pour que ses réserves atteignent 100% des dépôts sur compte chèque détenus. En d'autres mots, [...] d’émettre cet argent et d'acheter avec celui-ci des obligations, titres de créance ou autres actifs détenus par les banques ou de prêter cet argent aux banques avec ces actifs comme garantie. Alors, tout argent chèque serait couvert par de l'argent véritable, de l'argent dans les poches.

Cette nouvelle monnaie [...] permettrait à tous les comptes chèque d'avoir une couverture intégrale en argent sonnant dans les réserves des banques. Cette émission ni n'augmenterait ni me ferait décroître le montant total de moyen de paiement dans le pays. Une banque qui auparavant gardait 100 000 000$ de dépôt sur compte chèque devait détenir légalement des réserves minimum de 10 000 000$ d'argent sonnant (complétées par 90 000 000$ d'actifs non monétaires). Elle enverrait ces 90 000 000$ d'actifs non monétaires à la commission monétaire en échange de 90 000 000$ en argent sonnant, portant ainsi à 100 000 000$ ses réserves en argent sonnant, soit 100% des dépôts sur compte chèque.

Une fois cette substitution d'argent réel contre des actifs non monétaires terminée, les banques devraient maintenir de façon permanente des réserves en argent sonnant représentant 100% de leurs dépôts sur compte chèque. En d'autres mots, les dépôts sur compte chèque seraient réellement des dépôts, consistant en de l'argent sonnant détenu par la banque.

Ainsi, cette nouvelle monnaie serait ligotée aux réserves des banques par la nécessité légale de maintenir des réserves de 100%. » [Irving Fisher, 100% money, p.13]

Pour interdire tout nouveau recours au levier, l’argent des déposants ne pourrait être prêté que quand ces derniers en auront explicitement renoncé à la disposition.

3.     Les avantages espérés

(1)   La couverture intégrale empêcherait les banques d’accroître leurs prêts au-delà de la quantité de moyens de paiement qu’elles auraient acheté à la banque centrale. Cette dernière aurait donc un moyen direct de freiner l’expansion du crédit, au lieu de recourir aux instruments indirects du coût de refinancement et de l’augmentation des réserves.

(2)   En période de ralentissement, les banques n’auraient plus besoin de rationner le crédit pour consacrer leur monnaie centrale à la reconstitution de réserves, puisque celles-ci seraient demeurées équivalentes aux avoirs de leurs clients. Le « credit crunch » inhérent aux dépressions serait ainsi évité.

(3)   Les faillites bancaires n’entraîneraient plus la destruction de moyens de paiement, ceux-ci existant indépendamment de la banque détentrice. Les pouvoirs publics ne seraient plus enchaînés au chantage de banques « too big to fall », les dernières années en représentant la caricature ! Et exposées à un risque effectif de faillite, les banques restreindraient d’elles-mêmes les opérations les plus hasardeuses.

(4)   Les gains tirés de la création monétaire seraient récupéré par les pouvoirs publics (M. Allais en espérant une recette suffisante pour supprimer l’Impôt sur le Revenu…).

(5)   « [ce système permettrait également] d’allonger la durée moyenne des prêts bancaires. Sous le système 10% les banques essaient souvent de rendre les prêts le plus court possible à leur convenance, bien que les emprunteurs les veuillent plus longs. En effet, les banques ont besoin d’être liquides, et d’être capables dans un bref délai, de rapatrier l’argent pour renforcer leurs fragiles réserves », ajoute Fisher.

Fisher et ses continuateurs sont des monétaristes, ils interprètent l’instabilité des économies capitalistes comme des désordres monétaires. La couverture intégrale permet alors de rétablir les propriétés censément autostabilisatrices de l’économie de marché. C’est ce qu’indique par exemple Christian Gomez : « Dans une société libérale, tous les secteurs doivent être libres sauf un : la production de monnaie. Sans ce contrôle, l’économie de marché secrète en elle-même les germes de son autodestruction ».

Et : « Dans le système proposé, les taux d’intérêt ne deviendraient sensibles qu’à l’offre et la demande de fonds prêtables (investissement et épargne) dans une économie qui deviendrait monétairement neutre. » idem

C’est réduire la question monétaire à une mesure quantitative de faible portée concernant la monnaie qui n’est pas un »objet » particulier, mais un rapport social. Si la réforme devait de la sorte être circonscrite au domaine bancaire, il est peu probable que ses objectifs soient atteints.

 

II.      Les mystères du circuit monétaire

Si les politiques monétaires accompagnent passivement les bulles spéculatives ; c’est moins faute d’instrument que de volonté de les mettre en œuvre au risque de précipiter la récession [A], la spéculation détourne les flux monétaires, actionne le levier pour son propre compte et déforme l’appareil productif [B]. Plus généralement, c’est la vitesse de circulation de la monnaie plutôt que sa « quantité » qui témoigne des bulles et du surendettement [C].

A.Le dilemme de Greenspan

 

Alan Greenspan, président de la FED de 1987 à 2006, fut accusé après l’éclatement de la crise des subprimes d’en avoir laissé s’accumuler les conditions par une politique de faibles taux d’intérêts. L’explosion de des moyens de paiements permit une croissance modérée de l’économie américaine mais en parallèle une expansion sans précédent des transactions immobilières et financières dont la bulle ne pouvait que déclencher tôt ou tard la dépression que nous connaissons.

Christian Gomez [article cité] semble convaincu que ce système eût prévenu de tels événements :

« La monnaie deviendrait de ce fait inélastique aux « humeurs » (« Esprits animaux ») des agents économiques. Certes, ce ne serait pas la panacée pour contrecarrer toutes les crises car la demande de monnaie pourrait varier (Vitesse de circulation). Cependant, la disparition du crédit bancaire « pur », avec la création de monnaie ex nihilo qui lui est liée, ferait que la quantité de monnaie en circulation, elle, ne pourrait plus varier. Tout emportement à la hausse ou à la baisse trouverait donc immédiatement sa traduction sur le marché des fonds prêtables par des variations de taux d’intérêt qui le freineraient progressivement. L’ampleur du « Boom » immobilier de la dernière décennie serait quasiment inconcevable dans un système de ce type. »

Or cette interprétation des événements récents n’est guère convaincante, car Greenspan n’a guère mis en œuvre les instruments que lui laissait le système existant ; la FED eut pu augmenter massivement son taux de base sur le marché monétaire. Si elle avait agi ainsi, elle aurait précipité la crise mais en aurait aussi atténué les conséquences ; au lieu de cela la FED laissa s’échafauder une pyramide de dettes dont l’écroulement ne pouvait qu’emporter le système financier.

Le graph 1[10] ci-dessous montre parfaitement que les envolée du marché des actions et du crédit immobilier aux États-Unis n’ont guère provoqué de tentative de restriction monétaire, les taux à trois mois n’ont réagi aux bulles que modérément sans interrompre une tendance longue baissière ; le PIB de son côté continuant sur sa croissance tendancielle et les prix à la consommation confirmant leur ralentissement.

Graph 1

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Si l’on s’attache plus précisément à la période de la dernière bulle, on constate que les timides augmentations des taux à court terme n’ont corrigé ni la bourse, ni le marché immobilier  (graph 2) et encore moins les nouveaux produits financiers (options et dérivés en tous genres) dont la crise a révélé l’explosion sans précédent. La croissance de la masse monétaire M3  ne s’écartait d’ailleurs guère de celle du PIB : le « levier » ne se manifestait pas principalement dans l’émission de monnaie bancaire, mais dans la démultiplication de cette dernière dans l’ingénierie financière la « vitesse de circulation de la monnaie »).

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À l’évidence, la FED n’a pas osé compromettre la fragile croissance du PIB en employant les instruments dont elle disposait contre les bulles spéculatives et le déficit commercial. L’eût-elle tenté que la crise financière n’eût été contrôlée qu’au prix d’un blocage durable de la production (dont la langueur en dépit du boom témoigne d’une impasse macroéconomique globale).

À elle seule, la couverture intégrale n’eut pas résolu le dilemme d’Allan Greenspan, un contrôle plus rapide et plus efficace de l’émission de monnaie n’aurait pas permis de dissocier le freinage de la finance de l’accélération de la production, ni d’empêcher la prolifération d’instruments financiers à usage semi-monétaires.

B.Le fléau spéculatif

 

1.     La logique spéculative

La mince justification des défenseurs de la spéculation est qu’elle rend les marchés plus liquides en se portant contrepartie en cas d’écart important dans les cours. Mais ceci n’a de sens que dans la mesure où elle ne provoque pas elle-même les dits écarts ! Or toute polarisation d’une spéculation puissante crée la tendance, et la pousse à des niveaux aberrants. Pour qu’une spéculation soit stabilisatrice, elle doit demeurer faible et/ou référée à un prix d’équilibre aisément identifiable. Pour prendre l’exemple du marché immobilier, on peut considérer un prix d’équilibre des logements basé sur un calcul d’actualisation du flux de loyers futurs qu’ils rapporteraient. À supposer ces loyers connus, et avec un taux d’actualisation raisonnable, on peut approximer le prix « normal » d’un logement[11]. Ce prix serait sujet à des fluctuations liées à la conjoncture économique (en particulier l’État d’une demande très sensible à la dynamique des revenus et de l’emploi). Si des spéculateurs achètent les logements en temps de crise (quand leur prix de marché est inférieur à leur prix normal) et les revendent en période de boom (quand le prix de marché est supérieur au prix normal), ils contribuent à stabiliser le marché, et garantissent les vendeurs et acheteurs contre des mouvements erratiques de prix.

Seulement aucun mécanisme de marché n’empêche que l’augmentation des prix due à la spéculation se prolonge au-delà du prix normal, et pour peu que les spéculateurs anticipent eux même la poursuite des achats, rien d’autre n’arrête la hausse des prix que le tarissement des fonds mobilisables.

Or ces derniers sont presque infiniment extensibles via le crédit bancaire ou plus généralement, les multiples « leviers » que bâtit l’ingénierie financière. Le krach manifeste la limite de telles spirales mais jusque-là les rendements sont souvent très supérieurs à ceux de la production (aux États-Unis, à la veille du krach les cours moyen des actions augmentait de plus de 15% par an et le PIB en valeur de 4.9% ; sur 10 ans ils s’établissaient à 7.2% en moyenne malgré les krachs de 2002-2003, contre 5.4% pour le PIB)[12].

2.     Les conséquence de la prolifération spéculative

Les effets directs et indirects de la prolifération financière sont nombreux :

-    Éviction de l’investissement,

-    Déformation de l’appareil productif,

-    Distorsion des objectifs des entreprises sommées par leurs actionnaires de gonfler les dividendes à court terme pour doper les cours boursiers,

-    Pression à la baisse des salaires, et enrichissement corrélatif des managers et des rentiers,

-    Déstabilisation du crédit et des entreprises engagées dans la spéculation lors des krachs...

La progression du secteur de l’ « intermédiation financière » dans les comptes nationaux est un indicateur de ces effets – qu’il minore cependant car il ne prend pas en compte la croissance des activités financières des entreprises non financières.

Dans les cas américain, ce secteur a accru sa part du PIB de 1.5 points de PIB entre 1995 et 2007 (alors que les « services collectifs, sociaux et personnels » régressaient de 4.7 points).

Les données ci-dessous montrent que cet essor des services financiers est quasi-général et exerce une déformation spectaculaire de la structure du PIB. Sans surprise, c’est en Suisse et au Royaume-Uni que le chancre financier a pleinement profité du laisser-faire et de la mansuétude fiscale. En revanche l’Allemagne a réussi à s’en préserver jusqu’à présent.

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Ainsi, avant même de mettre en péril tout le système financier, les bulles aspirent les fonds prêtables, déforment et détournent l’investissement, accaparent la « matière grise » des diplômés scientifiques.

 

À l’évidence la limitation de la couverture intégrale au niveau des banques est loin de constituer un instrument suffisant pour empêcher de tels débordements. Il s’agirait donc d’étendre la« délevierisation » à l’ensemble de l’activité financière.

C.L’illusion quantitativiste

 

Nous avons déjà relevé que parler de « quantité de monnaie » est peu opératoire. L’ « équation de Fisher » : MV=PT[13], en elle-même définitionnelle, est d’une redoutable imprécision.

-          T, les transactions, est difficile à mesurer : L’usage de la monnaie ne se réduit pas à la production, mais anime les multiples « marchés de l’occasion » (automobiles, meubles, etc.) et marchés d’actifs (titres, immeubles, or, etc.) pour lesquels les statistiques sont carentes. T est donc difficilement chiffrable (et son remplacement par le PIB par certains économistes négligents est évidemment inacceptable).

-          M parait mieux défini, mais c’est négliger l’imprécision de la distinction entre monnaie et épargne : où s’arrêtent les dépôts liquides (monétaires), où commencent les placements (non monétaires car non directement utilisables en paiement) ? Les statistiques officielles tentent certes de définir des agrégats selon le caractère « plus ou moins » monétaire de leur contenu (on utilise d’ordinaire les agrégats de M1 : les espèces à M3 : l’épargne liquide, i.e. immédiatement mobilisable sans coût de transaction). Cette distinction pourrait être renforcée par l’usage d’une couverture intégrale si interdiction est faite aux banques de prêté leurs dépôts liquides mais par ailleurs l’usage du levier permet d’opérer des transactions d’un montant très supérieur à l’usage de monnaie officielle, la garantie d’un certain stock de bons du trésor suffisant dans certains cas pour opérer des transferts massif de titres dont tout au plus le solde final (et probablement moins) finira par être réglé en monnaie bancaire.

-          V concentre toutes ces incertitudes ; d’une variable résiduelle, déduite des autres termes de l’équation. L’expression « vitesse de circulation » donne un semblant de contenu à un phénomène à l’évidence complexe. Si M était bien identifiée, on pourrait adopter l’explication usuelle d’un nombre d’usages successif d’une unité monétaire dans une année. Mais en plus de cela, V résulte des usages multiples du levier.

 

En tous cas, la « quantité de monnaie » n’apparait nullement comme la clé des cycles économiques et financiers. Voici les données disponibles pour les deux phases du cycle aux États-Unis :

États-Unis : Indicateurs financiers

(taux annuels moyens de variation)

 

PIB courant

M1

M3

Actions

Crédit immobilier

Boom : 2007/2003

6,0%

1,9%

5,1%

15,4%

11,2%

Récession : 2010/2007

1,4%

8,3%

5,7%

-9,2%

-1,7%

À l’évidence, les agrégats censés représenter la masse monétaire ne montraient aucune accélération durant le boom ; c’est donc l’opaque « vitesse de circulation » qui a alimenté la croissance du PIB et l’explosion financière. De même la crise stérilise l’augmentation de M1 (billets, pièces et dépôts à vue).

 

Fisher ne nie pas le problème, mais cherche à le présenter comme une exception :

« Même si le volume des moyens d'échange en circulation était ainsi libéré de tout type de perturbation non-désirée [par le « 100% Money »], la vélocité de la circulation de la monnaie pourrait encore en être victime. Par exemple, suite à une période de surendettement et de spéculation, il est possible que les agents se ruent pour vendre leurs titres en panique et accroissent de cette façon la thésaurisation. Il y aurait alors un ralentissement de la vélocité.

L'effet sur le niveau des prix serait cependant bien moindre que si le volume des moyens d'échange en circulation avait aussi été affecté et même l'effet de ce ralentissement pourrait être probablement compensé par une augmentation appropriée du volume.

Enfin, les dernières et les meilleures études sur la vélocité montrent qu'en temps normal, elle ne varie que très peu et que même en temps de boom et de dépression, ses variations sont moins importantes que l'on ne le croit, excepté en ce qui concerne les transactions spéculatives. »

Néanmoins, l'efficacité de la Commission monétaire serait peut-être renforcée si elle était autorisée à pouvoir avoir une influence sur la thésaurisation et sur la vélocité de circulation de la monnaie en général, même si elle devait ne jamais avoir à utiliser ce pouvoir. » [p. 68]

Or ce qu’illustrent les indicateurs américains ci-dessus est bien que c’est la vitesse de circulation, et non les moyens de paiements, qui accompagne le cycle. La couverture intégrale supprimerait le premier étage du levier, mais pas ses autres manifestations.

Le dispositif devrait donc être complété par un encadrement strict des activités financières ; il s’agirait de limiter ces transactions à des achats au comptant en monnaie légale, y compris pour les opérations d’ « assurance » sur les marchés financiers (options), dont le dénouement devrait être adossé à des réserves effectives[14]. De même les mouvements de capitaux internationaux annihileraient toute tentative de contrôle de la masse monétaire, le contrôle des changes et la « Taxe Tobin » devraient donc compléter le dispositif.

La formule de Christian Gomez : « Dans une société libérale, tous les secteurs doivent être libre sauf un : la production de monnaie » est donc particulièrement malheureuse, car la production de monnaie ne saurait être sérieusement contrôlée sans étendre la limitation du « levier » aux marchés des actifs et aux mouvements de capitaux.

Ceci ne suffirait pas à surmonter l’instabilité de la vitesse de circulation ; il nous faut maintenant supposer levée l’hypothèque spéculative et examiner de plus près les rapports entre flux monétaire et cycle productif.

III.    Monnaie et production

Contrairement au postulat monétariste, l’adaptation de l’appareil productif à des conditions mouvantes entraîne une certaine inflation, variable selon les circonstances (A). Aucun mécanisme de marché n’aboutit à la définition automatique d’un taux d’investissement conforme aux objectifs de la collectivité et au plein emploi [B] ce qui nécessite une politique budgétaire active dont la couverture intégrale faciliterait l’application [C].

 

A.Inflation et croissance

 

Que se passe-t-il lors d’une phase de croissance ? La plupart des entreprises, assurée de débouchés suffisants, « tirent » sur le crédit pour augmenter la production et l’investissement. Certaines entreprises disposant d’un pouvoir de marché particulier (monopole, innovation, pénurie temporaire des capacités d’offre…) se ménagent des profits exceptionnels ; d’autres suivent le mouvement, d’autres enfin peinent à compenser la hausse de leurs coûts faute de compétitivité et/ou de perspectives sur leur marché particulier. Cette variance des profits attire les facteurs de production disponibles vers les goulots d’étranglement i.e. les secteurs dont l’offre est proportionnellement insuffisante, permettant ainsi l’adaptation de l’appareil productif aux nouvelles conditions de la technologie et de la demande. Elle favorise aussi des monopoles ou semi-monopoles dont le bilan est moins clair, mais cela ne change guère le problème que nous examinons : la « stabilité des prix » - ou tout autre objectif du même ordre – ne désigne qu’une moyenne statistique sans signification pour les entreprises particulière qui connaissent des conjonctures très diverses au même moment. La « stabilité des prix » signifie donc probablement qu’une fraction considérable des entreprises accumule les pertes, prise en tenaille entre des coûts stables ou en augmentation et des débouchés insuffisants. Cela ne signifie pas forcément que ces entreprises seraient condamnées en d’autres circonstances, mais seulement que leurs débouchés sont captés (en partie sous forme de hausse des prix, et en partie de production) par les entreprises les plus profitables.

Il en irait autrement si tous les prix (y compris les salaires et le service des dettes) s’ajustaient instantanément à un niveau reflétant l’équilibre de marchés concurrentiels. Telle est l’hypothèse implicite de Fisher : « Il semble probable que si nous avions eu une telle constance du volume de monnaie à travers les générations, les hommes d'affaire auraient considéré comme axiomatique que quand le volume des affaires croît, les prix chutent et que, quand le volume des affaires décroît, les prix augmentent » [p. 111]. Or en règle générale les baisses de prix sont bloquées ou ralenties par des règles institutionnelles (contrats, service des dettes…) ou des stratégies de marché (rationnement de l’offre, stockage…) ; et la « rigidité » des salaires nominaux est bien connue. Il ne s’agit pas d’une simple habitude prise en contexte inflationniste, mais de stratégies rationnelles qui empêchent les ajustements de prix supposés par le modèle de la concurrence pure et parfaite. Dans ce contexte, la stabilité des prix ne permet pas l’équilibrage des marchés qui ne s’établit dynamiquement que par l’inflation. Celle-ci opère inégalement selon les marchés et ajuste ainsi les prix relatifs.

La gestion d’une couverture intégrale devrait donc s’adapter aux spécificités de l’économie et de la période considérée pour définir des fourchettes d’inflation à long terme compatibles avec les possibilités et les objectifs de croissance économique.

La difficulté vient évidemment du risque d’emballement de l’inflation, les agents économiques l’incorporant ex ante à leurs plans de production, auquel cas une politique monétaire maintenant le niveau d’inflation courant n’aurait plus d’effet et il faudrait accélérer encore l’inflation établie pour influencer la production. L’inflation agit comme un « effet secondaire », indésirable en lui-même[15], de l’ajustement des marchés : pour faire image mettons que le « médicament » de la création monétaire comporte un risque d’ « accoutumance » qui contraint à un usage parcimonieux et, surtout, irrégulier car  un objectif d’inflation constante reviendrait à créer une convention stérilisant ex ante les effets de la création de monnaie.

Mais si à l’inverse la politique monétaire s’acharnait à rationner la production pour un objectif arbitraire[16] elle serait responsable d’une déflation rampante comme celles qui furent naguères fatales à l’Acte de Peel.

Cependant, cette insistance des monétaristes à freiner la création monétaire s’explique par leur analyse de l’investissement – la fameuse analyse « classique » contre laquelle Keynes consacra sa Théorie Générale.

B.Le mythe de l’épargne

1.     Le théorie classique de l’investissement

Pour les monétaristes l’investissement, contrepartie privilégiée du crédit, doit en permanence s’égaliser à l’épargne préalable. Ainsi, la part non consommée des revenus (l’épargne) s’égaliserait avec la part de la production consacrée aux biens de production (l’investissement), assurant du même coût l’égalité de l’offre et de la demande globales de biens de consommation. Dans cette perspective l’inflation n’aurait pas lieu d’être. Elle ne se déclencherait que si la création monétaire  permettait un investissement supérieur à l’épargne : les entreprises consacreraient alors plus de ressources à la production de biens de production au détriment de la part des biens de consommation, ces derniers seraient donc produits en quantité inférieure à la demande finale. Cet écart se résoudrait par l’inflation, qui retrancherait en quelque sort du revenu des ménages une part d’épargne nécessaire pour « couvrir » l’investissement.

Cette interprétation fonde l’approche de Fisher, même s’il nuance par ailleurs son propos.

« Normalement, répétons-le, les investissements proviennent de l'épargne. Si les investissements sont réalisés à partir d'argent emprunté, ils devraient au moins provenir de l'épargne de quelqu'un d'autre. Mais, sous le système 10% [monnaie bancaire], ils peuvent sembler, durant une période de mauvais augure, provenir du néant, c'est-à-dire à partir de l'inflation des moyens de paiement. […]

De tels « investissements » ne provenaient pas de l'épargne des soi-disant « investisseurs » ou des soi-disant « prêteurs » (les banques), mais, dans les faits, provenaient de l'épargne forcée, i .e. une consommation réduite du public en conséquence de la hausse du coût de la vie. [...]

Sous le système 100%, non seulement l'épargne et l'investissement avanceraient justement main dans la main, mais les taux d'intérêt réels et nominaux évolueraient également dans le même sens. Les investissements et les intérêts dépendraient tout deux normalement de l'offre et de la demande de fonds prêtables, sans subir les perversions causées par les variations de la valeur du dollar. » [pp. 91-92]

2.  Quel est le niveau souhaitable de l’investissement ?

Demandons-nous cependant si ce rationnement de l’investissement par l’épargne est souhaitable. Obnubilés par l’objectif de rétablir les « équilibres de marché », les auteurs monétaristes en oublient l’arbitraire de ce niveau soi-disant « naturel ». Même à supposer que l’investissement résulte en général de l’épargne préalable (ce que nous contestons) rien n’indique que cette épargne exprime le souhait d’un niveau quelconque d’investissement ! Les agents économiques déploient leur propres plans  particuliers en fonction de leur situation ; ils n’ont nullement en vue les perspectives futures de l’investissement global[17]. En certaines circonstances, le niveau souhaitable est à l’évidence très supérieur à la somme des désirs d’épargne, par exemple au moment de la reconversion d’une économie après une guerre ou pour amorcer un rattrapage d’un retard de développement ou enfin – ce qui pourrait nous concerner dans quelques temps – pour réorienter une économie fourvoyée dans la production de « services financiers » ou droguée par une monnaie surévaluée. En pareil cas, la « correction » inflationniste du partage épargne/consommation est parfaitement fondée.[18]

3.     La dynamique du cycle des affaires

Imaginons une économie purement stationnaire, où l’épargne totale et l’investissement seraient bien sûr égaux.

Introduisons dans ce modèle l’hypothèse d’une augmentation de l’épargne ou d’une réduction de l’investissement. Nous aurions donc virtuellement un excès d’épargne sur l’investissement. Pour les monétaristes, cet excédent d’épargne équivaudrait à une offre plus grande de fonds prêtables, d’où une baisse du taux de l’intérêt qui découragerait l’épargne et faciliterait l’investissement. Cette belle histoire de marché autorégulateur suppose que les taux d’intérêts soient en mesure de rapprocher les comportements d’épargne et d’investissement.

Or une toute autre histoire, hélas plus plausible, peut résulter du déséquilibre initial : la perspective d’une contraction de la dépense de consommation (corollaire de la hausse de l’épargne) ou d’une augmentation de la part la production consacrée aux biens de production (corolaire d’une baisse de l’investissement) débouche immanquablement sur la perspective d’une surproduction de biens de consommation. Si cela se produit, les entreprises subiront une baisse de leurs recettes, et cette perspective les engage à réduire la production et reporter leurs projets d’investissement, aggravant encore le déséquilibre initial. Pourtant, il est impossible qu’au final l’épargne et l’investissement divergent. Les entreprises subiront des pertes liées à la baisse des prix, et ces pertes constitueront une désépargne (réduction des réserves ou recours au crédit bancaire). Quant aux ménages leurs revenus suivront la contraction de la production, ce qui finira peut-être par annihiler leur désir d’épargne… Bref, l’équilibre ne se rétablira qu’à l’issue du long et douloureux processus de déflation à la fois des prix et de la production.

Pourquoi ce second scénario est-il confirmé par toute l’histoire économique ? La condition de l’équilibre néoclassique : la réinjection instantanée de l’épargne dans le circuit par l’investissement est d’autant plus improbable que l’épargne des ménages et les débouchés futurs de la consommation varient en sens inverse toutes choses égales par ailleurs. Et si cette condition n’est pas complètement remplie, tout défaut de l’investissement a tendance à faire boule de neige : l’insuffisance de l’investissement décourage l’investissement.

À l’issue d’une déflation au contraire, les projets d’investissement se débloquent, l’épargne est découragée par l’affaiblissement des revenus : le processus inverse se met en marche. L’investissement croissant détourne la production des biens de consommation vers les biens de production ; la part produite de biens de consommation est donc inférieure à celle de la consommation dans les revenus. Ce déséquilibre sur le marché des biens hausse les prix, et les recettes des entreprises excèdent leurs coûts et même les profits normaux, l’euphorie se répand. Là encore le processus se nourrit lui-même jusqu’à que l’inflation, la pénurie de main d’œuvre ou de matières premières ne découragent l’investissement.

 

La couverture intégrale serait-elle en mesure de freiner l’élan de l’investissement dans la phase haussière et de le ranimer quand menace la déflation ? La réponse doit être nuancée.

C.La couverture intégrale et le cycle

 

1.     La correction des crises

Reprenons notre image initiale d’une économie équilibrant épargne et investissement, et imaginons à nouveau que le désir d’épargner excède celui d’investir. Les enchaînements que nous avons décrits n’en seraient pas modifiés, mais la couverture intégrale présenterait deux avantages majeurs.

a.      Réduction du risque de faillites bancaires et de ses conséquences

Les faillites bancaires dues à l’insuffisance des réserves disparaîtraient ; et même si des faillites survenaient, elles n’affecteraient pas les fonds prêtables, puisque ceux-ci seraient émis administrativement par l’institut d’émission[19].

Depuis 2007 les politiques macro-économiques sont surdéterminées par la crainte que des faillites bancaires en chaîne ne produisent disparition de moyens de paiement et blocage du crédit. Les États ont consacré d’immenses ressources au sauvetage de banques, ce qui validait en retour l’usage ravageur du levier à l’origine de la prolifération financière et du surendettement ; et les banques continuent bien sûr ces opérations puisque tout risque de faillite semble écarté.

Avec la couverture intégrale ce « moral hazard » disparaîtrait puisque les États laisseraient s’écrouler les banques victimes de prêts trop risqués sans détruire du même coup les moyens de paiements.

En revanche, la détention d’encaisse continuerait à être préférée à l’investissement, tandis que le risque révélé par la crise nourrirait l’épargne de précaution.

b.      Rationalisation des politiques budgétaires

L’argent émis ne circulerait pas, autrement dit la vitesse de circulation diminuerait. Fisher, instruit par l’expérience des années 30, formule bien le problème :

 « Si (la banque] ne pouvait pas trouver de débouchés pour cet argent (ce dont les banques se sont généralement plaintes en 1933 et 1934), elle n'en vendrait pas du tout, et la Commission Monétaire aurait à injecter cet argent par d'autres canaux, pour qu'il puisse être transmis au public. Cet argent arriverait là où on en aurait le plus besoin.

Même si l'on devait voir dans certains cas que cet argent est demandé à des fins de thésaurisation, la Commission [...] continuerait à acheter jusqu'à que les effets se fassent sentir en ce qui concerne la restauration du niveau des prix et du pouvoir d'achat du dollar.

La somme à émettre pour atteindre cet objectif n'aurait aucune importance. Que les hommes d'affaires veuillent emprunter ou non n'aurait aucune importance, contrairement aux banques. Que les titres qu'elle achète ait un rendement élevé ou faible n'aurait aucune importance contrairement aux banques. En un mot, rien ne pourrait empêcher la Commission de mettre de l'argent en circulation. En sens inverse, rien ne pourrait empêcher la Commission de retirer de l'argent, quand ce type d'opération serait nécessaire. » [Fisher p. 72]

Mais l’auteur reste très évasif sur les moyens d’ « injecter cet argent par d’autres canaux ». Il est en effet en contradiction avec ses propres affirmations selon lesquelles l’investissement ne doit provenir que de l’épargne. Quand les entrepreneurs n’injectent pas eux-mêmes la monnaie dans la circulation, quand elle « stagne », seul l'État est en mesure d’opérer les dépenses nécessaires, ce qui est aujourd’hui considéré comme une « relance keynésienne ». Cet embarras de Fisher l’empêche de mettre en évidence une des propriétés les plus  remarquables de la couverture intégrale : faciliter la mise en œuvre de déficits budgétaires.

Dans la crise actuelle, la méfiance systémique des prêteurs les conduit à exiger des taux exorbitants à certains États endettés (les « PIGS » européens à l’heure actuelle). Ces taux alourdissent la charge de la dette publique et accroissent d’autant les besoins d’endettement futur, car remboursement et intérêts refluent vers le système financier dont nous avons montré la propension à la thésaurisation en temps de crise. L’alourdissement de la dette suscite encore plus d’inquiétude et le financement par les agents privés devient de plus en plus incertain et coûteux.

Avec le « 100% », les fonds prêtables seraient disponibles à un taux très faibles[20], et seraient utilisés beaucoup plus efficacement par la dépense publique qu’injectés désespérément aux agents privés paralysés par la préférence pour la liquidité.

Nous sommes ici au cœur de la problématique monétaire : la crise exacerbe la contradiction entre les deux faces du crédit : instrument de réalisation de plans microéconomiques, où le taux d’intérêt réalise le rationnement dans l’accès à des ressources finies, et alimentation du bien public que constituent les moyens de paiement. C’est bien entendu cette dernière fonction que réalise le déficit budgétaire, dont l’usage ici évoqué est bien d’alimenter le circuit économique en liquidités et non de réaliser tel ou tel investissement public assis sur un financement à long terme.

Idéalement, les dépenses de l'État devraient être intégralement couvertes par l’impôt, éventuellement lissées sur plusieurs années par le recours à l’emprunt dans le cas d’investissement à long terme. La politique budgétaire consisterait alors renoncer temporairement à des recettes fiscales, ou engager des dépenses conjoncturelles sélectionnées pour leur effet sur la circulation monétaires, et non leur utilité sur d’autres plans[21].

2.     Le freinage des booms

Dans le cas d’un investissement supérieur au désir d’épargne, deux cas de figure sont possibles : si l’état initial de l’économie est le sous-emploi, la production de biens de production ne concurrence pas celle de biens de consommation. Les deux se développent donc proportionnellement suivant le mécanisme du multiplicateur keynésien. L’épargne résultera finalement de l’augmentation globale des revenus et non de l’inflation. En pratique, les différents secteurs n’ayant pas les mêmes marges de capacités de production inemployée la croissance sous-produira forcément une certaine inflation, qui ne deviendra préoccupante que lorsque les goulots d’étranglement seront apparus dans la plupart des secteurs.

La création de monnaie devrait accompagner la reprise, sachant cependant que la mobilisation des encaisses sous l’effet de nouvelles perspectives de profit augmenterait la vitesse de circulation apparente.

Lorsque la croissance de l’investissement se dissipe principalement en inflation, la couverture intégrale faciliterait le freinage par l’imposition de taux d’intérêt élevés. Le budget de l'État pourrait y contribuer si nécessaire en gelant auprès de la banque centrale une part des recettes fiscales gonflées par l’inflation.

Il est clair qu’à ce niveau mesurer l’émission de monnaie selon des critères rigides de « quantité » créée serait totalement inadaptée (tout au plus pourrait-on admettre une norme de croissance annuelle, mais en moyenne mobile sur une période d’une dizaine d’année lissant les perturbations de la vitesse de circulation). En fait les indicateurs essentiels seraient le niveau de l’emploi et les variations de l’inflation.

La différence avec notre système actuel serait un délai de réaction considérablement raccourci. De plus le risque que le retournement s’emballe en crise financière aurait pratiquement disparu[22].

 

 

 

Pour conclure : une reformulation du principe de couverture intégrale

 

 L’objet de cet article était d’examiner la proposition du « 100% Money » au regard d’une politique économique non monétariste. Autrement dit, la couverture intégrale est-elle prisonnière de l’idéologie de ses premiers promoteurs ?

La couverture intégrale est une tentative de sauver la croyance dans l’autorégulation des marchés en reportant sur le système monétaire toute l’explication de l’instabilité des économies capitalistes. Cette tentative est désespérée mais néanmoins féconde, car c’est autour de la remise en ordre de l’émission de monnaie que pourront se construire des institutions et des politiques stabilisatrices nécessairement plus vastes.

Résumons nos conclusions :

1.      Toute économie complexe nécessite l’usage de moyens de paiement, mesures de la valeur et équivalents généraux de l’ensemble des objets échangés. À défaut d’une telle monnaie, les échanges disparaitraient mais lorsqu’ils existent, ils suscitent une recherche intense de moyens de paiements supplémentaires.

2.      Ces moyens de paiement constituent des créances sur la richesse sociale, c’est une convention sociale et non des objets déterminés (même si dans certaines circonstances des objets peuvent être le support de cette convention).

3.      Tout actif qui acquiert un caractère monétaire peut virtuellement transférer sa valeur faciale aux promesses de le livrer à la demande : c’est le principe du levier.

4.      L’émission de monnaie constitue un pouvoir puissant sur la société (seigneuriage), pouvoir qui ne repose sur aucune création de richesse mais sur la capacité de faire accepter en paiement des promesses de paiement futurs.

5.      Mais la monnaie est un bien collectif : sa circulation conditionne la production et l’emploi, alors que sa création repose en l’état actuel du système sur la création de dettes par les agents privés, qu’il s’agisse de l’engagement de couvrir les produits du levier ou de la promesse de rembourser du débiteur « normal ».

6.      L’actuel système bancaire autorise les banques à pratiquer à leur profit le seigneuriage en multipliant par levier la « monnaie banque centrale » qui ne joue le rôle que de réserve, mais les opérateurs financiers disposent d’un droit analogue (bien que moins visible) : achats « sur marge », vente de promesses de payer (« options ») à découvert, c’est-à-dire de droits sur une monnaie future.

7.      Ce seigneuriage bancaire et financier représente un prélèvement sur les ressources de la collectivité, croissant avec la disparition ces 30 dernières années des réglementations qui en limitaient l’explosion.

8.      En plus de prélever indument la richesse collective, la logique privée de multiplication ex nihilo de moyens de paiement produit ou accentue des phases successives d’inflation et de déflation qui gaspillent puis détruisent le capital, troublent les anticipations des entrepreneurs et précarisent dramatiquement l’emploi.

9.      La socialisation de la création des moyens de paiement monétaires et semi monétaire permettrait à la collectivité de récupérer le seigneuriage et de contrôler plus efficacement l’émission et la circulation des moyens de paiement. Le financement de l’économie deviendrait une simple opération administrative à coût réduit.

10.  La création de monnaie scripturale (l’actuelle monnaie bancaire) serait exclusivement assurée par une Banque Centrale qui la vendrait à des banques privées ou la fournirait directement au budget de l'État.

11.   Toute création monétaire ou leviarisation serait interdite aux banques qui concentreraient leur activité sur la gestion des comptes et une véritable intermédiation financière (sélection et gestion de prêts couverts à 100% sur les dépôts d’épargne des agents privés, le capital des banques elles même ou des créations spéciales de monnaie de la banque Centrale).

12.  Cette réforme serait inopérante si la déleviarisation n’était étendue aux opérations financières ; le principe serait que tous les paiements soient effectués au comptant, tous les engagements soient adossés à des réserves raisonnables de monnaie, et que les flux de ou vers l’étranger soient filtrés selon les objectifs de la création de monnaie.

13.  La création ou le retrait d’encaisses ne permettront pas à eux seuls d’atteindre les objectifs de circulation monétaire, les variation de la préférence pour la liquidité se traduisant par de considérables variations de la vitesse de circulation de la monnaie.

14.  A la gestion de la création et du coût de la monnaie (taux d’intérêt) doit se combiner une politique budgétaire active stimulant la circulation des moyens de paiement lors des crises, et la freinant si nécessaire dans les phases d’essor.

15.  La création de monnaie par la banque centrale et sa fourniture à l'État pour sa politique contracyclique résoudrait le problème de la dette publique dont le coût ne serait plus affecté par les anticipations lunatiques des marchés financiers.

16.  En revanche, l’État devrait distinguer clairement dans son budget les dépenses de fonctionnement (couvertes exclusivement par les impôts), les dépenses d’investissement (couvertes par les impôts et lissées par des emprunts publics à long terme aux conditions du marché) et les dépenses liées à l’animation de la circulation monétaire (financées à taux réduit ou nul par la banque centrale).

La réforme monétaire et la mise en œuvre du 100% Money ne se substitue en aucun cas aux nécessaires réformes globales du système financier et des modes de régulation macroéconomique. Mais dans le cadre de ces dernières elle rendrait le système de financement plus transparent et plus gérable, et supprimerait une des sources de la rente financière. Mais il convient d’émanciper le 100% de ses présupposés monétaristes qui en vicieraient l’application.



[1] Ouvrage traduit et mis en ligne par Nathanael Faibis, qui mérite amplement la gratitude et l’aide financière du public pour son travail bénévole. Cette situation en dit long sur l’ostracisme que subissent les idées novatrices en économie. Irving Fisher est cité avec admiration dans la plupart des ouvrages académiques pour sa formalisation des idées monétaristes mais ignoré pour ses analyses novatrices de la déflation et de la réforme du système financier.

[2] On nous excusera de cet usage approximatif de ces désignations. Nous n’avons pas vocation à définir ici le « vrai » monétarisme ni le « vrai » keynésianisme ; la caricature des positions est ici assumée pour caractériser les « pôles » de la discussion.

[3] Irving FISHER: 100% money.

[4] D’aucuns imaginent il est vrai que « l’Europe » pourrait se substituer sur ce plan comme dans d’autres aux États-Nations existants, mais dans les circonstances présentes cet argument revient à ajourner sine die les réformes. Pour cette raison, « l’Europe » est depuis une trentaine d’années au moins la ligne de défense des partisans du statu-quo.

[5] Fisher a formulé clairement la proposition du 100% Money en 1935 ; bien qu’ancien cet ouvrage reste remarquable par sa pédagogie et la pensée nuancée de l’auteur. Voir aussi Maurice ALLAIS : La crise mondiale aujourd’hui, et sur un plan plus théorique : Économie et Intérêt, 1998, éd. Clément Juglar ; Christian GOMEZ : « Une « vieille » idée peut-elle sauver l’économie mondiale ? » ; André-Jacques HOLBECQ : « Qu’est-ce que la proposition « 100% monnaie » ? »

[6] Jean-Baptiste SAY : Traité d'économie politique, Calmann-Lévy 1972, p. 137.

[7] John Kenneth GALBRAITH : Brève histoire de l’euphorie financière,  Le Seuil 1990.

[8] Irving Fisher expose lui-même précisément le problème :

« En Angleterre, l'insuffisance des réserves couvrant les billets avait à peine été remédiée en 1844 qu'elle réapparut sous la forme de réserves insuffisantes pour couvrir les dépôts. Quand Sir Robert Peel appliqua un principe de réserves de 100% à une partie des billets émis en Angleterre, les dépôts sur compte chèque n'étaient pas encore devenus un problème. Ils existaient à peine. Mais ils devinrent rapidement un problème par le biais du même abus qui avait précédemment rendu problématique les billets de banque. Il est vrai que les banques ne pouvaient plus imprimer et prêter à leurs clients des billets de banque mal couverts, mais elles pouvaient leur fournir des dépôts, ou argent sur compte chèque, mal couverts, un substitut synthétique à l'argent, et ce quasi argent pouvait circuler grâce à des chèques signés à la main quasiment aussi librement que l'ancienne forme d'argent circulait grâce à des billets imprimés.

Instinctivement, les dépôts sur compte chèque apparurent comme un recours aux banques pour contourner les restrictions sur l'émission de billets. Ce péril moderne des dépôts a ainsi pris la place de l'ancien péril des billets de banque. Du point de vue des pouvoirs publics, cette forme moderne mérite, encore plus que l'ancienne forme, l'épithète honteuse de finance sauvage. »

Mais il laisse ouverte la question de la résurgence du levier, malgré les tentatives répétées de le juguler.

[9] La prévision des résultats d’une entreprise tend à s’établir toutes choses égales par ailleurs, chaque agent décentralisé projette une expansion de ses débouchés incompatible avec les projets de même ampleur des autres agents. Ce n’est qu’au moment du krach que s’exerce une sélection de ces projets d’autant plus destructrice qu’elle s’exerce en phase de contraction générale.

[10] Toutes les données qui suivent sont tirées des statistiques de l’OCDE.

[11] Par exemple, un logement rapportant un loyer de 10 000 €/an devrait rapporter de l’ordre de 10%, comprenant un rendement moyen assis sur le taux d’intérêt (mettons 4%, au vrai moins de 3.5% à la mi-2011), une prime de risque, des charges fiscales (taxe foncière…) et un coût d’entretien. Réduisons-le à 8% pour renforcer la démonstration. Notre logement devrait valoir 10 000/0,08=125 000 €. En région parisienne, le m2 coûtait en moyenne au 01/07/2011 : 8197 €. À un tel prix, notre logement de 125 000 € aurait une surface de 125000/8197= 15 m2 ! Or une studette de 15 m2 ne se louera qu’autour de 7200 €/an (loyer déjà extravagant pour ce qui correspond au mieux à une chambre d’étudiant !), ce qui équivaudrait à un prix de 90 000 €, soit 28% de moins. Cet écart au prix normal ne s’explique que par l’anticipation d’une valorisation compensant la relative faiblesse du loyer. La spéculation est donc à l’œuvre.

[12] La spéculation entraîne des effets encore plus aberrants sur des marchés plus « techniques », dérivés et options (cf. à ce sujet : Frédéric LORDON : Jusqu’à quand ? Pour en finir avec les crises financières, Raisons d’agir 2008). Imaginons le scénario édifiant où un détenteur de titres grecs achète sur la marché financier une « option de vente» lui garantissant le rachat à un prix donné de ce titre, ce qui le prémunirait en principe contre un défaut de paiement (ou une simple baisse du cours). Cette « option » n’est adossée qu’à des réserves minimes ou inexistantes (toujours le levier !), son émetteur compte pouvoir lever les fonds nécessaires qu’au cas où le titre grec baisserait suffisamment pour que l’ « option » soit activée (ou l’avoir lui-même revendue avant). Mais le détenteur initial peut revendre cette option, chaque transaction active de nouvelle lignes de crédit (bancaire ou sous forme d’achats à découvert, voire de transfert d’autres titres « monétisés ». Que vaudra cette option ? En principe elle devrait être d’autant plus chère que le risque de défaut de paiement s’accroîtrait. Mais si elle devient l’objet d’une spéculation, l’acheteur ne se demandera pas si le défaut de paiement est devenu plus probable, mais si la psychologie collective des opérateurs fera augmenter le prix de l’option. Non plus : le risque a-t-il augmenté ? Mais : les autres croiront-ils que le prix va augmenter (augmentation anticipée par la croyance dans les croyances des autres). Cela suffirait à porter à des coûts prohibitifs l’assurance contre le défaut grec, mécanisme qui contribue bien entendu en retour à la crise du financement sur les marchés des déficits grecs. Mais l’inventivité financière va jusqu’à proposer des options pour prémunir des variations du cours des options…

[13]    M : quantité de monnaie ;

V : vitesse de circulation de la monnaie ;

P : niveau des prix ;

T : Nombre de transactions

[14] La question de l’immobilier devrait faire l’objet d’un traitement particulier pour permettre le crédit à fin d’usage effectif de l’immeuble tout en décourageant les paris spéculatifs. Des mesures de taxation des surfaces inoccupées et des plus-values pourraient être assez facilement mise en œuvre, puisqu’il s’agit de transactions aisément observables. On pourrait par exemple taxer systématiquement tout gain supérieur à l’augmentation du PIB sur la période considérée.

[15] Le seul cas où l’inflation est souhaitable en elle-même est quand des politiques inadéquates ont grevé l’économie de dettes insupportables dont une certaine inflation permet de partager le fardeau de la résorption entre les débiteurs et les créanciers. Dans le cas de la crise présente, les pertes des uns et des autres seraient sans doute plus faible en cas d’inflation qu’en laissant faire la déflation et les défauts de paiement.

[16] Il n’existe aucune raison valable de privilégier tel ou tel niveau de croissance de la masse monétaire ou d’inflation ; aucun n’est « naturel » et tous créent des risques de dévalorisation des actifs ou d’illiquidité pour certains agents économiques. Une certaine incertitude quant au niveau futur des prix ou des taux d’intérêt est consubstantielle à l’activité économique et n’exprime, au demeurant, que l’incertitude de l’avenir qu’aucun système monétaire ne saurait lever.

[17] Prétendre à ce niveau que ces perspectives s’exprimeraient par le taux d’intérêt ne résout rien, car « mes » raisons d’épargner plus ou moins en fonction d’un taux d’intérêt ne se confondent en rien avec l’avis éclairé que je pourrai exprimer, si la question m’était présentée, sur les conséquences globales d’une augmentation du taux d’investissement. De la même manière, je puis être favorable à une hausse des impôts sans forcément désirer la payer moi-même en particulier, ou à la construction d’un incinérateur des ordures ménagères sans désirer qu’il s’installe devant chez moi.

[18] D’autres mécanismes sont d’ailleurs mobilisables à cet effet : incitations fiscales, épargne forcée, augmentation des impôts…

[19] « Si la Commission Monétaire [autorité chargée de l’émission] proposait aux banques de leur acheter des titres, la banque, contrairement à ce qu'elle fait sous le système 10% [système de monnaie bancaire], ne vendrait pas des obligations dans le simple but d'immobiliser l'argent encaissé pour accroître ses réserves et gagner en liquidité, sans transmettre cet argent au public à travers le prêt et l'investissement. La banque serait en effet déjà 100% liquide et n'aurait aucun intérêt à accumuler plus d'argent sonnant. Si la banque devait vendre des obligations, ce serait pour utiliser à profit cet argent en prêt ou investissement. » [Fisher, p. 72]

[20] On peut même imaginer que l’apport ne soit pas remboursable, ou à taux nul, puisque l'État dans ce cas dispense un bien public et ne ponctionne aucune ressources que d’autres agents eussent autrement mobilisé.

[21] Comment s’assurer que les gouvernements résistent à la facilité de financer en permanence des dépenses courantes par l’emprunt en faisant mine de réduire les impôts ? «Concernant les politiques monétaires « actives », il faut reconnaître l’impuissance générale à s’abstraire de « l’air du temps » et à anticiper correctement » [Christian Gomez] La plupart des monétaristes sont inspirés par une méfiance viscérale vis-à-vis de l’État,  et une confiance tout aussi contestable dans des bureaucraties « indépendantes », ou des règles aveugles.

Pourtant, concédons-leur qu’une mauvaise gestion est non seulement possible, mais probable. Mais l’inadaptation de règles rigides l’est encore plus. Si on bloque la direction d’un bus pour éviter les zigzags d’un chauffeur éméché, le véhicule n’en ira que plus certainement au ravin au premier virage !

 

[22] À l’évidence la gestion des cycles suppose également une certaine neutralisation des échanges commerciaux extérieurs. Le boom produira, toutes choses égales par ailleurs, une dégradation du solde commercial, et réciproquement une récession pousserait à l’excédent. Comme le sujet déborderait considérablement la présente étude, nous indiquerons simplement, à charge d’approfondissements ultérieurs, que le système de change doit donc permettre que ces variations se compensent sans déstabiliser le taux de change, ou au contraire que les adaptations rapides de ces derniers amortissent l’effet du cycle à ce niveau – étant entendu que toute accumulation durable d’excédents ou de déficit ranimerait la prolifération financière et dans son sillage l’instabilité monétaire.

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09 janvier 2011

Sauver l'Euro en tuant l'Europe ?

L'Euro a créé des conditions d'endettement favorables qui ont caché pendant des années l'insuffisante compétitivité de la plupart des pays vis-à-vis de l'Allemagne et des pays extérieurs à la zone. Cela s'est traduit pas des déficits commerciaux et un endettement massif. Quand la crise financière s'est produite, ces pays ont compensé la chute de l'endettement nouveau du secteur privé par un endettement public spectaculaire. L'année 2010 a vu une spéculation massive s'attaquer aux dettes publiques, la Grèce, puis l'Irlande, bientôt le Portugal, l'Espagne et l'Italie subissant des primes de risques considérables sur leurs taux d'intérêts et n'évitant provisoirement le défaut de paiement que par des engagements (limités) de l'UE et du FMI.

Les causes de cette situation demeurent. Les taux d'intérêts ont repris leur ascension en ce début 2011.

Comment sortir de cette situation ? Que les dirigeants européens réussissent à surmonter leur paralysie ou qu'une nouvelle crise financière précipite de nouvelles politiques, le statu quo est en tout état de cause l'hypothèse la plus improbable. Nous avons examiné dans notre précédent article les conditions de la sortie de l'euro – qui représenterait sans conteste la moins coûteuse des solutions réalisables. Le présent article examine les scénarios, qui « sauveraient » l'Euro et les raisons de les éviter.

 

 

I. Les scénarios déflationnistes

  • La seule politique concertée en Europe est celle de l'austérité : réduire les dépenses publiques et parfois augmenter les impôts pour réduire les déficits, réduire les salaires pour rétablir un peu de compétitivité aux entreprises. Le prix du « succès » d'une telle politique sera un appauvrissement considérable, puisque la compression de la dépense réduira les débouchés des entreprises, gonflera le chômage et détruira une forte proportion des forces productives. Cet appauvrissement s'accompagnera d'une déflation qui accroîtra le poids des dettes précédentes, affaiblissant ou même inversant l'effet des remboursement. La voie empruntée est donc extraordinairement destructive – même si l'on peut imaginer qu'elle finisse par aboutir. Mais ceci suppose que les peuples continuent à subir passivement le déclin.

  • Cette déflation pourrait être adoucie par l'apport de capitaux extérieurs. On se souvient que les défenseurs de l'euro nous faisaient miroiter la perspective d'un « Euro, monnaie de réserve », supplantant peu à peu le Dollar dans ce rôle. Rejouer le scénario du déclin américain, les États-Unis payant leurs déficits par l'émission monétaire et prolongeant leur niveau de vie en vampirisant le reste du monde – et au prix d'une périlleuse désindustrialisation : c'était déjà un bien médiocre idéal. Mais l'histoire se chargera d'en fournir une application encore plus sordide si la Chine vole au secours des États surendettés d'Europe du Sud – ni par souci humanitaire ni par amour de l'Euro, mais en contre-partie d'un ticket d'entrée illimité sur le marché européen. Quelques milliards d'euros pour diversifier les avoirs financiers de la Chine dangereusement engagés en dollars et pour s'assurer des parts d'un marché certes déclinant mais encore d'appréciables dimensions. La stratégie se défend et semble bien amorcée1. Pour l'Europe, le sauvetage financier s'accompagnerait alors d'une accélération du suicide industriel.

II. L'improbable coopération

Une autre voie pour sauver l'euro serait techniquement envisageable, à condition que la plupart des dirigeants actuels mangent leur chapeau – ce ne serait certes pas la première fois. Il s'agirait d'adopter une politique à l'américaine de refinancement massif des dettes par la banque centrale Européenne, ce qui pourrait réduire à un très faible niveau les taux d'intérêts sur la dette publique, dégageant de nouvelles marges budgétaires. Pour que cette politique ne s'accompagne pas d'une nouvelle explosion des déficits commerciaux en Europe du Sud, il faudrait que les pays excédentaires ou proches de l'équilibre – la France et surtout l'Allemagne – engagent une audacieuse politique de relance et d'augmentation des salaires qui tireraient les exportations de leurs partenaires et rétablirait leur compétitivité. Cette politique provoquerait probablement une baisse de l'euro qui stimulerait également les exportations de la Zone.

 

Mais qui porte vraiment une telle politique ? Le lobby financier préfère infliger la déflation aux populations plutôt que renoncer à la vache à lait des finance publiques et risquer que l'inflation tarisse ses gains. L'Allemagne pourrait imprudemment tenter de prolonger son modèle exportateur hors euro, tirant une certaines croissances de ses exportations encore appuyée sur sa tradition industrielle. Les ultralibéraux, idéologues universitaires et fraction prédatrice du patronat, n'ont jamais vu l'Europe que comme prétexte pour détruire les institutions régulatrices héritées de la Libération. L'Union Européenne n'est depuis trente an qu'un instrument du néolibéralisme, les authentiques fédéralistes en seront-ils jamais autre chose que les idiots utiles ?

 

Seul cet improbable fédéralisme serait en mesure de sauver l'euro sans tuer l'Europe, mais même la crise actuelle serait-elle surmontée que l'Euro demeurerait un problème plus qu'une solution. Comme l'écrit Bernard Prud'hon : « l’euro fonctionne d’une part  comme «une centrifugeuse» d’hétérogénéités économiques à débit permanent, et d’autre part comme incitateur incontournable d’endettements publics non moins permanents ». La croissance, les prix et la productivité continuerait à diverger entre les pays européens. Une politique restrictive de la banque centrale réveillerait la crise en Europe du Sud, alors qu'une politique accommodante inciterait chaque État à jouer les passagers clandestins – relancer son économie quitte à recreuser son déficit commercial et à provoquer une inflation diluée sur l'ensemble de la Zone. La seule solution pour lever cette contradiction serait une fuite en avant dans l'intégration politique : contrôle des budgets nationaux, création d'un véritable budget fédéral unifiant la politique macroéconomique, harmonisation de politique salariales et de la protection sociale, etc. Cette politique devrait également rapprocher les niveaux de développement et assurer un minimum de solidarité régional en transférant massivement les investissements vers les pays en retard. Un tel bond est-il possible en l'état actuel des cultures, aspirations politiques et des inégalités de développement en Europe ? Certainement pas à l'échelle des 27, et il faudrait beaucoup d'optimisme pour l'imaginer dans le périmètre restreint des pays fondateurs de l'Europe.

 

III. Sortir de l'euro pour relancer la coopération européenne

En dépit de son bilan désastreux, l'euro pourrait techniquement être sauvé, car la crise présente provient en premier lieu des extravagantes fautes qui jalonnent son existence, tout particulièrement depuis deux ans. On ne manquerait pas d'arguments pour mettre cette crise au compte de l'incompétence des dirigeants européens. Cette interprétation a une part de vérité, mais quand c'est l'ensemble d'une caste dirigeante qui s'enferre dans une orientation manifestement sans issue, c'est qu'une puissante logique systémique y contraint les plus souples, et écarte les autres. Le naufrage de l'euro ne doit donc rien au hasard ni à la personnalité des dirigeants ; il témoigne simplement des contradictions natives de l'entreprise. C'est pour cette raison que le constructivisme des fédéralistes est une nouvelle fois voué à l'échec, car il ne repose ni sur un consensus des élites, ni sur un mouvement populaire2. Le pire scénario – la déflation – est aussi le plus probable ; la sauvegarde de l'euro passe par la ruine de l'Europe.

 

Les eurolâtres recyclent désespérément l'antienne mitterrandienne assimilant la monnaie unique à la paix et au rapprochement des peuples. Sentimentalement, l'euro serait un symbole d'unité, un marqueur identitaire autour duquel se constituerait peu à peu une conscience collective européenne. Ce discours est d'autant plus difficile à contester qu'il ne s'appuie sur aucune rationalité – la paix s'est rétablie en Europe bien avant l'Euro dont l'avènement coïncide avec les guerres Yougoslaves ; quant à l'identité la dernière décennie manifeste plutôt la radicalisation des nationalismes et des communautarismes, en réaction justement au délitement de la solidarité qu'organisaient les États-Nations. Il ne reste que la foi pour défendre l'euro malgré les ravages qui l'accompagnent.

Rappelons cependant qu'aucun précédent historique ne valide l'entreprise de construction d'une unité politique autour de la monnaie et de la concurrence. L'Allemagne s'est construite à partir d'une culture commune et d'une conscience collective pré-existante – et également par la guerre, à commencer par celle de 1870. Les États-Unis se sont constitués par la conquête à partir d'un noyau « wasp » hégémonique.

Que proposent aujourd'hui les défenseurs de l'euro ? Mesurons bien l'incongruité de l'assertion : l'identité collective devrait se construire autour d'un instrument de concurrence, dont la perpétuation suppose une pression permanente sur les salaires et le financement des services publics, qui ne garantirait l'enrichissement que des financiers et des rentiers – ceux dont la puissance tient de la valorisation des actifs plutôt que de la production. On fait mieux comme projet fédérateur.

En fait l'acharnement européiste dresse déjà les peuples les uns contre les autres – transformés en concurrents détruisant nos emplois ou en fauteurs de crise financière. L'euro organise le malheur commun des peuples européens, et le malheur appelle à la recherche de boucs-émissaires. Comment dès lors présenter l'euro comme un pivot de la solidarité en Europe ?

 

Les fédéralistes espéraient subvertir le projet ultralibéral du Traité de Maastricht, mais son application a durablement compromis toute idée de rapprochement en Europe ; en croyant brûler les étapes le fédéralisme a perdu sa fragile crédibilité des années 60...

C'est tout au contraire la sortie de l'euro et la reprise en main des systèmes financiers qui créeraient les conditions pour de véritables coopérations en Europe : politiques industrielles et scientifiques, politiques macroéconomiques concertées, gestion d'un système rationnel de taux de change...


1 Fin septembre la Chine s'est engagée à acheter des obligations d'Etat Grecques en 2011, elle détiendrait dèjà 7 % de la dette publique de la zone euro selon le Financial Times. Selon l'excellente formule de Jean-Claude Werrebrouck, « la Chine (...) dispose du pouvoir de maintenir la clandestinité de chacun des passagers, et donc de maintenir à flots le bateau ».

2 En désespoir de cause, une certaine gauche se raccroche à l'espoir d'un mouvement populaire simultané dans plusieurs pays qui donnerait corps à leur rêve. Mesurent-ils l'improbabilité d'une telle circonstance ?

16:22 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (3)

02 janvier 2011

Sortie de l'Euro : mode d'emploi

Quelles difficultés suivraient la sorties de l'euro ?

Fixons d'abord des hypothèses de contexte. Considérons donc que les politiques de nos partenaires demeurent d'inspiration néolibérale, ce qui exclut provisoirement les modèles coopératifs dans lesquels l'euro serait remplacé d'un commun accord par un système monétaire mondial ou régional qui nous protègerait de la spéculation et des politiques commerciales agressives. Cette hypothèse est pessimiste, puisqu'on peut légitimement supposer qu'un changement radical de la politique française accompagnerait ou déclencherait des remises en cause plus étendues. Mais il est de bonne méthode d'écarter a priori les événements exogènes qui nous dispenseraient de tout ou partie des difficultés d'un retour à la souveraineté monétaire.

En premier lieu, la sortie de l'euro n'est pas une panacée ! Elle nous ouvrirait de nouvelles possibilités qui, mal exploitées, nous mèneraient par d'autres voies au même désastre que la politique européenne. Dans les années 1980-90, la combinaison de la spéculation mondiale sur les devises, de la déréglementation financière et de l'acharnement à maintenir le Franc à une parité semi-fixe vis-à-vis du Mark a produit deux décennies de récession et la désindustrialisation du pays (que l'euro a aggravées mais qui avaient commencé beaucoup plus tôt).

La France est un pays moyen, dont la monnaie ne sera pas une monnaie de réserve. Il est éminemment probable que le retour au Franc produirait une configuration similaire, encore aggravée par la défiance qu'inspirerait un gouvernement hétérodoxe aux « marchés ». Quelle politique pourrait alors mener ce gouvernement ?

I. Sortie de l'Euro et sortie du néolibéralisme

L'Euro n'est que la forme particulière qu'a pris le néolibéralisme en Europe, mais ailleurs il s'accommode fort bien des monnaies nationales. Sous couvert de retour à la souveraineté monétaire pourraient s'initier des politiques très traditionnelles de dévaluation compétitives.

A. Le néolibéralisme sans l'euro ?

La sortie de l'euro n'est pas incompatible avec le néolibéralisme, les pays anglo-saxons en sont la démonstration. Une telle politique peut améliorer la position relative d'un pays, en le libérant du carcan de la surévaluation monétaire. Mais elle n'émancipe pas des tendances lourdes de la déflation et de la financiarisation,

  • une politique de « défense du Franc » selon des moyens conventionnels nous exposerait à des contraintes pires encore que celles des années 80. Rien n'indique qu'une dévaluation initiale, bienvenue sur le plan commercial, renverserait les anticipations baissières. Toute la politique économique serait alors paralysée par la hausse des taux d'intérêt, l'austérité budgétaire et salariale qu'imposerait la défense de la parité monétaire. La tentation d'une telle stratégie est pourtant présente car elle laisserait intacts les tropismes déflationnistes de la très conservatrice oligarchie européenne.

  • Plus rationnelle serait une politique de « laisser-faire » au niveau du taux de change, la prévisible baisse du franc finissant par s'épuiser d'elle même. Cette politique peut se décliner suivant deux modalités :

    • telle que la mènent les pays anglosaxons, elle permet de profiter des effets commerciaux de la dépréciation et d'un éventuel retour des bulles d'endettement qui compensent les effets de l'austérité salariale et budgétaire. C'est une politique périlleuse (une panique spéculative peut anéantir ces enchaînements « vertueux ») et en tout état de cause non généralisable (tout le monde ne peut pas augmenter ses parts de marché à l'exportation en même temps, le Royaume-Uni et les États-Unis ont besoin d'une zone déflationniste pour profiter de la dépréciation compétitive de leurs devises.)

    • Si le flottement était combiné à une politique macroéconomique plus active, sa discordance avec le mainstream néolibéral nourrirait les anticipations baissières. Si la France s'était installée préalablement sur un sentier de croissance soutenue, les marchés incorporeraient cette donnée et le Franc ne serait (provisoirement ?) plus attaqué. Si les États-Unis maintiennent une politique de relance, c'est grâce au statut de monnaie de réserve du dollar, au soutien tacite de la Chine à son premier débiteur et premier client, et à la confiance maintenue sur la fiabilité de leur système financier... mais rien ne garantit que le dollar ne soit pas finalement emporté par un tourbillon spéculatif. Pour en revenir à la France, le mimétisme des « marchés » les rendant aveugles aux perspectives macroéconomiques de moyen terme, l'anticipation la plus probable dans la période transitoire sera que la baisse appelle la baisse – et cette anticipation serait autovalidante, entrainant l'augmentation massive des prix des produits importés et l'envolée des taux d'intérêts. Le pouvoir d'achat se dégraderait, les coûts des entreprises augmenteraient et leurs anticipations s'effondreraient. Le retour à la croissance serait compromis et l'inflation importée menacerait de devenir à son tour cumulative.

B. La véritable alternative : l'administration de la finance

Une politique de change administré consisterait à soustraire aux « marchés » les activités financières, au moins à titre transitoire : contrôle des changes, taxation des sorties de devises, réglementation sévère des opérations bancaires, rationnement éventuel des opérations commerciales... Il s'agirait de déconnecter la politique macroéconomique de l'économie mondialisée. Sur le plan politique il s'agirait d'une rupture majeure qui entraînerait certainement des menaces et rétorsions tout aussi majeures des « marchés » et des États qui les soutiennent. Cette difficulté ne doit pas être sous-estimée.

Sur le plan économique, en revanche, un tel changement est assez simple techniquement.

  • Les banques nationalisées se consacreraient au financement de l'économie réelle, les marchés financiers intérieurs se dégonfleraient. Ce krach produirait un appauvrissement considérable des rentiers dont les effets devraient être contrebalancés par une dépense publique soutenue.

  • Cette dernière serait facilitée par la baisse des taux d'intérêt sur la dette publique, soit que celle-ci soit financée directement par la banque centrale, soit à un taux préférentiel par le secteur bancaire.

  • La dévaluation du Franc par rapport à l'Euro serait limitée au nécessaire pour rétablir un niveau raisonnable de compétitivité avec nos partenaires commerciaux, et surtout des mesures de rationnement préviendraient tout dérapage spéculatif.

  • L'inconvertibilité du Franc et/ou une taxation conséquente des opérations financières freinerait fortement les échanges avec l'extérieur, s'ajoutant aux effets de la dévaluation, ce qui réorienterait les entreprises vers la reconquête du marché intérieur.

Ces mesures concernent bien entendu la période de transition ; elles viseraient à abriter la réorientation de notre politique économique des turbulences d'une économie mondiale dominée par la spéculation et les stratégies non coopératives.

A mesure que l'économie nationale se stabiliserait, que ses conventions et institutions se renforceraient, l'État pourrait progressivement passer du dirigisme à la supervision de mécanismes auto-entretenus. Par exemple il serait sans doute nuisible de confier durablement l'intermédiation bancaire à l'État. Ce dernier tendrait à s'écarter de l'intérêt général au profit de celui des activités économiques qu'il administre – c'est la leçon qu'on peut tirer des politiques de nationalisations du XXe siècle.

Mais à moyen terme, seule la puissance publique est en mesure de prendre ces mesures. A ce stade commencerait la vraie difficulté : celle de construire une régulation économique viable.

II. La reconversion de l'économie nationale

L'économie française est déformée par des années de politique néolibérale. Affaiblissement de l'industrie, hypertrophie du secteur financier, sous-emploi de masse... Notre appareil productif ne s'adaptera pas instantanément à une nouvelle régulation. Chômage et inflation accompagneront inévitablement les débuts de cette reconversion, ce qui crée un risque politique important, d'autant que comme nous l'avons déjà mentionné, il faut s'attendre à une forte hostilité initiale des milieux d'affaire et de nos partenaires économiques.

A. L'inflation

Les partisans de l'Euro grossissent à dessein le risque d'inflation qui accompagnerait la sortie du néolibéralisme. Ce dernier est pourtant à l'origine d'une inflation monstrueuse : celle du prix des actifs – absents des indices de prix à la consommation mais qui n'en relèvent pas moins d'un mécanisme assez classique d'inflation ! Comme l'inflation joue le rôle de la peste ou des nuées de sauterelles dévoreuses chez les néolibéraux, prenons le temps de rappeler quelques évidences :

L'inflation se manifeste quand la dépense excède l'offre disponible à un prix donné. Elle n'est un phénomène monétaire que dans la mesure où ce serait la « quantité » de monnaie qui détermine la dépense et où elle n'influencerait pas l'offre (monétarisme). Or c'est incomplet, donc faux.

  • la notion de « quantité » de monnaie est déjà suspecte, vu la multiplication des actifs non monétaires stricto sensu, mais instantanément convertible en fait. Quelle est la « vraie » masse monétaire ? Les agrégats calculés par les banques centrales (M1, M2, M3, M4...) cherchent en vain à saisir une réalité d'autant plus mouvante que des « promesses de payer » (transactions à terme) influencent la dépense sans émission monétaire simultanée. Plus que la quantité de monnaie, c'est le volume du crédit et le taux d'épargne qui renseignent le mieux (quoiqu'imparfaitement) sur les moyens de paiement effectivement disponibles.

  • La vulgate monétariste voudrait que le déficit public discrétionnaire soit la source première de la création monétaire inflationniste. Il suffit pourtant de consulter les soldes publics depuis les années 50 pour se convaincre que l'explosion des déficits publics a au contraire accompagné l'essor du néolibéralisme et le recours des États à la finance privée. Les marchés financiers n'ont nullement bridé le recours aux déficits – ils en ont tout au contraire facilité le financement et le camouflage (cf. les « arrangements » de l'État grec avec Lehman Brothers). En fait, en dehors de circonstances exceptionnelles, la capacité d'emprunt des grands États est suffisante pour que les gouvernements en usent sans discernement à l'horizon qui est le leur : celui des affaires et des élections – moins de 10 ans. Ce n'est qu'à plus long terme que le poids des intérêts cumulés évince la dépense publique utile, et à encore plus long terme que la dette cesse d'être soutenable. Bref : le financement privé de la dette publique est encore plus dépourvu de gardes-fous qu'un financement discrétionnaire que pourraient tout au moins contrôler les assemblées et l'opinion publique. Un financement direct des déficits par les banques centrales présenterait aussi l'avantage de tarir le subventionnement de la finance via les intérêts de la dette publique1.

  • Mais de la monnaie à la dépense, la relation est variable. Il n'est nul besoin de politiques monétaires hétérodoxes pour qu'explose la création monétaire : c'est le cas depuis trente ans ! Mais la création monétaire accélérée depuis les années 80 s'est engouffrée dans le gonflement des bulles alors que l'inflation s'affaiblissait dans l'économie réelle. Depuis la crise de 2008, elle se stérilise dans la recapitalisation des institutions financières et dans l'épargne de précaution. Il ne suffit pas d' « injecter de la monnaie » pour ranimer une économie en déflation – et il ne suffit pas non plus de rationner la monnaie pour freiner l'inflation, sauf à consentir un « traitement de choc », cher au FMI des années 80 dans le Tiers-Monde, grâce auquel le malade meurt guéri !

  • Quand la dépense s'accroit effectivement, elle stimule donc en premier lieu la production, et les prix en second lieu seulement dans la mesure où soit des positions de monopole le permettent, soit les capacité de productions sont saturées. Dans la plupart des cas de figures, production et prix augmentent dans le même mouvement, inégalement selon les branches.

  • Dans ces conditions l'inflation modifie les prix relatifs, les ressources sont attirées vers les goulots d'étranglement qui freinent la production. C'est de ce point de vue qu'une certaine inflation est nécessaire pour adapter l'appareil productif à de nouveaux objectifs. Dans le même mouvement elle dévalorise les dettes et les revenus non indexés. Dans le contexte actuel de surendettement général, elle en répartit le coût entre créanciers et débiteurs plus harmonieusement que les défauts de paiement et rééchelonnement, et prémunit contre le risque principal : la déflation.

  • Il arrive cependant que l'inflation devienne cumulative. Les agents économiques incorporent alors la hausse des prix anticipée dans la formation de leurs prix et revenus, faisant alors avenir ce qu'ils ont prévu. La politique monétaire n'est, cette fois encore, pas à l'origine de cette spirale, elle n'a le choix qu'entre l'alimenter en liquidités ou précipiter la récession.

B. Les effets de la dépréciation du franc

Le choc inflationniste initial

La sortie de l'euro devrait s'accompagner d'une dépréciation du franc d'environ 30 % si l'on veut arriver à une parité de pouvoir d'achat approximative vis-à-vis du dollar. Si l'on évalue à également 30 % la pénétration étrangère sur le marché intérieur, il s'ensuit une hausse de 30% x 30% = 9% des prix en moyenne. La hausse des prix devrait donc être forte, mais s'amortir par la suite si la parité monétaire se stabilise. Toutefois cette inflation devrait être prolongée par l'indexation des salaires2. Dans la perspective qui est la nôtre, en effet, l'objectif ne serait pas de conquérir au détriment de l'étranger la demande qui fait défaut à nos entreprises. Les salaires devraient donc a minima suivre l'inflation, pour maintenir la demande intérieure et accessoirement légitimer la politique suivie. Le risque d'une inflation soutenue est donc réel, même si l'on peut compter sur plusieurs facteurs pour absorber le choc initial :

  • le niveau historiquement élevé des profits depuis les années 80 suggère que les entreprises pourraient supporter une partie de cet ajustement (on peut évaluer à 2 ou 3 points de valeur ajoutée le transfert raisonnable de l'EBE vers les salaires, sachant que plus de 5 points ont été transféré précédemment en sens inverse !).

  • les gains de productivité sont tendanciellement de l'ordre de 2 % par an.

  • La dévalorisation des dettes créerait mécaniquement du pouvoir d'achat. Le taux d'endettement des ménages était de 75% de leur revenu disponible brut en 2009, ce qu'une inflation supplémentaire de 15% sur deux ans ramènerait pour mémoire à 65%.

  • La crise devrait être profonde dans certains secteurs dépendant de l'euro fort (finance, activités à forte composante importée), mais le nouveau contexte ouvrirait des opportunités nouvelle sur le marché intérieur, voir sous certaines conditions à l'exportation.

L'inflation induite par le changement de politique ne doit donc pas être négligée – sous peine d'être plus tard confronté à une véritable inflation cumulative dont la cure ne se ferait pas sans douleur. Mais elle ne constitue pas le risque suprême que se plaisent à agiter les conservateurs de tous poils. Une certaine inflation, dans le contexte actuel, est inévitable, utile et finalement maîtrisable – à condition d'en avoir une bonne compréhension de départ.

La dynamique de la dépréciation

Une dépréciation de 30% du franc par rapport à l'euro, jointe à la crise de certaines branches comme la finance, ne rééquilibreraient à eux seuls que progressivement nos comptes extérieurs. Suivant la fameuse « courbe en J », le coût accru de nos importations creusera dans un premier temps le déficit commercial avant que l'ajustement des quantités (la réaction de la demande à l'augmentation du coût des produits importés) ne rétablisse l'équilibre des comptes. Le « creux » du « J » est le moment de tous les périls puisque le déséquilibre provisoirement accru aggraverait la dépréciation en l'absence d'interventions correctrices. Les « marchés » de capitaux étant selon toute probabilité peu enclins à nous prêter les fonds nécessaires à un taux raisonnable, peut-on espérer qu'un « fonds de stabilisation » régional nous aide à stabiliser le Franc ? Peut-être puisqu'en l'occurrence ce serait l'intérêt bien compris immédiat de nos partenaires d'éviter une sous-évaluation qui, pour eux, constituerait une guerre commerciale. Mais l'actualité économique nous confirme que le bon sens est la chose du monde la moins partagée et nous devons envisager des moyens de pallier là aussi l'absence de coopération. Le rationnement ou la surtaxation des importations les plus aisément substituables pourraient être transitoirement nécessaires. Et évidemment nous pourrions laisser transitoirement « plonger » le Franc plus bas que souhaité.





La sortie de l'Euro est nécessaire pour nous extirper de la financiarisation de notre économie et recréer les condition du plein emploi. Mais elle ne constitue pas par elle même une politique. J'espère avoir montré que le redressement économique sera jalonné de difficultés très différentes de celles que brandissent les eurolâtres, mais tout à fait réelles. L'administration publique de la finance et du taux de change sont des objectifs périlleux politiquement, vu les intérêts en jeu, mais que n'interdit nulle malédiction inflationniste ou isolationniste. Plus difficile sera la reconversion d'une économie minée par la rente et la spéculation en une économie de production. Là encore les ressources matérielles et intellectuelles ne manquent pas, c'est la clarté des objectifs politiques qui risque de faire défaut. Repli néolibéral, fuite en avant dans la dépense publique ou étatisation dessinent autant d'impasses où l' « autre politique » pourrait s'enliser...

1Ceci ne signifie pas qu'une politique inflationniste ne puisse pas passer par la monétisation des déficits publics. Mais il ne s'ensuit nullement que la monétisation soit la cause de l'inflation, elle n'est que le moyen par lequel l'État mène sa politique macroéconomique – plus ou moins pertinente.

2L'émancipation vis-à-vis des « bulles » et des politiques exportatrices non coopératives suppose d'asseoir durablement la croissance sur la demande intérieure : consommation des ménages, dépense publiques. Passée la phase transitoire que nous décrivons ici, il s'agira de stabiliser les institutions qui permettront l'augmentation régulière et prévisible de ces dépenses sans dérapage inflationniste.

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15 juillet 2010

Le déploiement de la Grande Crise

Voici les videos d'un entretien pour le site : Que Faire ?


I. les causes de la crise

II. Baisse des salaires et surendettement

III. Les conséquences de la crise 1/2

IV. Les conséquences de la crise 2/2

V. CRISE et traités européens

VI. L'austérité aggrave la crise

VII. Intégration ou liquidation européenne ?

28 juin 2010

LA BOÎTE DE PANDORE (Introduction)

LA BOÎTE DE PANDORE : RÉFORME DES RETRAITES OU AJUSTEMENT NÉOLIBERAL ?

J’avais promis à quelques amis et à mes étudiants de produire une synthèse de mes réflexions sur les retraites. Comme souvent en pareil cas la promesse m’a entraîné dans un article beaucoup plus conséquent qu’envisagé. La retraite concentre les contradictions culturelles et macroéconomiques du néocapitalisme. Démonter les enjeux de son financement impose de remonter les engrenages d’un système économique intégré, dont les éléments ne peuvent être isolés de la logique d’ensemble. Toucher – ou ne pas toucher – aux retraites, c’est diffuser une onde de choc qui se propagera dans tous les compartiments de la vie économique et sociale.

Au conseil européen du 15 mars 2002, le président Jacques Chirac et le premier Ministre Lionel Jospin avaient souscrit à l’engagement européen suivant : « d'ici 2010 augmenter progressivement d'environ 5 ans l'âge moyen effectif de cessation d'activité professionnelle (58 ans actuellement) ».

L’actuelle réforme (pour l’essentiel : réduire le montant et la durée des pensions) s’inscrit bien dans une stratégie d’ensemble. J’appellerai « néolibéralisme » le complexe idéologique aujourd'hui dominant qui inspire la politique de la plupart des pays développés. Il se caractérise en résumé par la reprise de raisonnements traditionnels ultralibéraux et un recours à l’état immodéré (et paradoxal sur le plan des idées). Ses tenants s’orientent sur des enjeux globaux vis-à-vis desquels la question des retraites n’est qu’un regrettable abcès de fixation. Un verrou à faire sauter dans un beaucoup plus vaste programme de financiarisation de l’économie et de la société.

Difficile dans ces conditions de m’en tenir à la concision qu’une gestion rationnelle de mon agenda (et de celui de mes lecteurs) eut pourtant du m’imposer.

Voici en quoi consistera mon argumentation (cliquez sur la présentation pour accéder au texte complet) :

 

1. L’évolution démographique ne pose en elle-même aucun problème financier qui imposerait les réformes actuelles, leurs motivations sont à rechercher ailleurs. Les points 2, 3, 4 et 5 exploreront les considérants de cette remise en cause. Le point 6 évoquera les conditions d’une autre politique des retraites.


2. La constitution d’une « classe de loisirs » après 60 ans remet en cause la marchandisation générale des activités humaines qui est la substance du capitalisme. La retraite est seulement conçue comme un gaspillage de main d'œuvre et un prélèvement sur l’économie, alors qu’elle constitue aussi un point nodal du lien social et un moteur du changement des rapports sociaux.


3. Le système de retraite par répartition se fonde sur un contrat social entre les générations, à rebours de l’imaginaire individu autosuffisant du néolibéralisme ; il soustrait le montant des cotisations à la gestion des institutions financières et au soutien des « marchés ». Mais la retraite par capitalisation s’avère incertaine et macroéconomiquement indésirable.


4. Si la réforme se focalise sur la réduction des pensions, c’est essentiellement pour enrayer la pression des cotisations sur les charges des entreprises ; la priorité est la réduction de ces dernières pour soulager les entreprises de la double pression de la finance et de la concurrence internationale.


5. La crise globale commencée en 2008 redouble ces conditions d’une urgence financière, personnifiée par « les marchés » et le châtiment qu’ils sont supposés infliger aux pays « déficitaires ». Les retraites deviennent alors l’otage d’une politique indiscriminée de réduction des déficits. La combinaison de l’allongement de la vie active et de la contraction de l’emploi oriente de plus cette réforme  vers une précarisation accrue des carrières professionnelles.


6. Cependant, la gestion des retraites par répartition, et de la Sécurité Sociale en général, pourraient redevenir un instrument d’une politique structurelle de soutien à la demande et de réorientation des charges dans un sens plus favorable à l’emploi, mais sous condition d’une réorientation d’ensemble des politiques économiques.


7. La conclusion de cette analyse sera que la question de l’organisation de la retraite est un choix collectif qui doit être envisagé en tant que tel, alors que les conditions actuelles de réforme interdisent un tel choix au nom des contraintes systémiques du néocapitalisme.

 


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LA BOÎTE DE PANDORE (I)

I.            Réflexions pour la Planète Mars

La répartition intertemporelle des revenus

L’actualité nous accable de discours, de détails, d’idées reçues qui nous font perdre de vue les questions essentielles. Commençons par nous fixer les idées en examinant une planète lointaine, dont la distance nous permettrait de fixer notre attention sur des grandeurs simples.

Supposons que les Martiens ont une population stable, c’est-à-dire que les effectifs de leurs générations sont constants, et leurs revenus nets sont tous les mêmes, qu’ils soient actifs ou retraités. Tous les actifs martiens ont un emploi.

Les revenus des retraités achètent donc une part de la production martienne proportionnelle à leur effectif, part dont ils évincent évidemment les martiens actifs.

Le revenu brut par actif (Rb) se compose d’un revenu net (Rn) et de cotisations sociales. Celles-ci dépendent du nombre de retraités par cotisant (r), soit : r*Rn. Donc Rb=Rn + r*Rn, ou encore Rb=Rn(1+r) et Rn=Rb/(1+r).

  • Examinons la répartition des richesses entre ces deux catégories pour une année de base (année 0). A cette époque, l’espérance de vie sur Mars est de 80 ans, et la vie active va de 20 à 60 ans. Soit 2 générations d’actifs pour 1 de retraités : r=0.5.

Si Rb = 100, Rn=100/1.5, soit 67.

  • Trente ans plus tard, l’espérance de vie des martiens s’est accrue de 10 ans. On a donc r=0.75 retraité par actif (30/40). Quant à la production martienne, elle s’est accrue à un rythme très faible : 1% par an. Pourtant, cumulé sur 30 ans, le revenu brut par tête atteint : 100*1.0130=135.

Comme les retraités gagnent toujours autant que les actifs, le revenu net des uns et des autres est de : 135/1.75=77.

Que nous montre ce calcul ? Les martiens ont pu avec une faible croissance économique améliorer légèrement le niveau de vie de tous tout en absorbant une augmentation de 50% de leur ratio retraité/actif.

Bien entendu, le choix des martiens est contestable. Ils ont choisi de conserver l’âge de départ et le montant des retraites,  d’autres politiques auraient pu être envisagées :

  • Augmenter l’âge de la retraite et augmenter ainsi leur revenu par tête (sous réserve que les emplois correspondants soient créés),
  • Réduire la pension des retraités pour augmenter les revenus d’activité.

Notre éloignement de la planète mars nous prive de l’observation de certains détails, mais elle nous révèle l’essentiel :

Dans une économie en croissance, le vieillissement de la population ne crée aucun problème insoluble pour financer les retraites. Il nécessite simplement un choix collectif dont aucune option n’est imposée par des « lois économiques » d’aucune sorte :

- moins augmenter les revenus d’activité pour financer plus de retraites (mais les augmenter quand même), ou bien

- allonger la durée du travail pour accroître davantage les revenus, ou encore

- réduire le montant des pensions.

De la planète Mars à la France contemporaine

La situation des pays développés actuels ressemble à celle des martiens : notre espérance de vie augmente d’un trimestre chaque année, soit 10 ans tous les 40 ans si on extrapole le rythme actuel. Les générations nombreuses du « Baby Boom » atteignent l’âge de la retraite et accroissent inexorablement la part des retraités dans la population adulte, malgré une fécondité proche de 2, soit approximativement le seuil de renouvellement des générations, abondée par un solde migratoire de 100 000 personne par an au minimum[1].

Quant aux hypothèses économiques, voici celles qui fondent les prévisions du scénario le plus pessimiste du COR[2] :

Scénario C (chômage 7 %, productivité +1,5 %)

Taux de croissance moyen (en %)

2009 - 2013

2014 - 2020

2021 - 2050

Croissance potentielle

1,7

1,6

1,6

 

Population active

0,1

-0,1

0,0

Taux de chômage structurel (en %)

8,4

7,7

7,0

 

PIB volume

1,3

2,0

1,6

 

Productivité apparente du travail par tête

1,4

1,8

1,5

Salaire par tête réel

1,1

1,8

1,5

 

Source : DG Trésor.

On notera la limite de l’exercice, puisqu’il s’agit d’extrapoler les tendances actuelles sur une période dont on imagine mal qu’elle aille sans bouleversements structurels. On s’interrogera en passant sur la volonté de prolonger la prévision sur une durée aussi longue, que rien n’oblige à anticiper – si ce n’est peut-être ( ?) un souci de dramatiser en présentant des chiffres cumulés sur une quarantaine d’années.

Dans ce pire des scénarios, le ratio cotisants-retraités atteindrait 1,15 vers 2050 contre un peu plus de 1,6 aujourd’hui. Soit un taux de croissance annuel d’environ 0.85%. Le COR prévoyant en moyenne environ 1.5% de croissance annuelle du salaire par tête, il en reste 0.65% par an pour les salaires – ceci bien évidemment sans toucher aux hypothèses de base de la projection : chômage élevé et maintien d’un partage de la valeur ajoutée au niveau actuel, donc très favorable aux profits.

Même sur ces bases : croissance faible, partage de la valeur ajoutée défavorable aux salariés, chômage élevé, le financement des retraites dans les conditions actuelles n’a rien d’insurmontable.

Que penser alors de l’argument ressassé : puisqu’on vit plus longtemps, on doit travailler plus longtemps ? Cet argument n’a aucun contenu économique. Il s’agit d’un pur jugement de valeur, d’un choix de société : les tenants de cet argument considèrent que la retraite doit rester résiduelle après une vie de travail salarié. Pourquoi pas ? Ce choix de société mérite d’être débattu dans ses fondements et ses conséquences, il représente une des options de notre organisation sociale en devenir. Mais c’est une pure escroquerie que de prétendre que cette option soit une « nécessité » décontextualisée.

Nous avons établi dans cette première partie que la question des retraites n’est que très faiblement une question démographique. S’il ne s’agissait que de « vieillissement », les ajustements seraient relativement simples et feraient l’objet d’un débat de société sans urgence particulière. Nous aurions 40 ans pour ajuster le partage salaire/retraite.

Or tel n’est pas du tout le débat qui nous est infligé : il s’agirait d’une urgence financière pour laquelle la seule discussion possible porterait sur les rythmes et les formes d’une réduction des retraites par raccourcissement ou réduction des pensions. Cette déformation des enjeux, cette dramatisation et cette hâte frénétique sont les symptômes d’arrière-pensées inavouables en l’état…

Nous commencerons par resituer la question des retraites dans son contexte sociologique avant de mettre en évidence les enjeux véritables des « réformes ».

 

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[1] Les projections de l’INSEE pour 2050 tablent sur une descendance finale de 1,9 enfants par femme, un peu faible compte tenu du chiffre actuel (2,1), et un solde migratoire de 100 000 personnes/an, forcément très arbitraire compte tenu des changements qui surviendront dans la politique migratoire d’ici 2050.

[2] Conseil d’Orientation des Retraites,

10:05 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (2)

LA BOÎTE DE PANDORE (II)

II.            Générations : la face cachée de la retraite

Dans un article du New-York Times de 1995, Paul Krugman remarquait que la différence de revenu entre les Français et les Américains ne provenait par d’une différence de productivité horaire, mais principalement d’un arbitrage différent entre travail et temps libre. Les Français travaillent moins d’heures par semaine, prennent plus de congés payés, et partent en retraite plus tôt. Krugman souligne que ce choix est plus satisfaisant que celui des États-Unis, et permet en particulier une vie de famille et des rapports sociaux plus riches.

Il est en effet extraordinairement réducteur de ne considérer la retraite que sous l’angle du prélèvement sur les cotisants, ou même sous celui du transfert intergénérationnel du revenu. L’apparition d’une période de « retraite » dans les pays développés après 1945 est d’abord un partage travail/loisir plus favorable au second à l’échelle d’une vie. La retraite est une forme de réduction du temps de travail. Comme nous l’avons déjà souligné, c’est d’abord un choix collectif relativement neutre économiquement – à ceci près qu’il suppose une réglementation publique sévère pour être praticable, la « retraite à la carte » relevant du fantasme (cf. plus loin).

Mais sa signification la plus profonde est l’institutionnalisation d’un temps non contraint, où l’activité peut se porter sur autre chose que le travail producteur de revenu monétaire.

Le discours habituel met l’accent sur la consommation des retraités – pour souligner leur (relative !) opulence  ou leur contribution à l’industrie du tourisme ou des services à la personne.

C’est toutefois oublier l’essentiel : l’ouverture, et l’expansion grâce aux gains d’espérance de vie, d’une période où le travail désaliéné rejoint le loisir,  où la contribution à la solidarité sociale relève de la réciprocité et non plus de l’échange marchand. Bénévolat, participation à des associations, garde des petits-enfants et autres services à la descendance, vie de quartier…  À rebours de l’image d’un « troisième âge » aux crochets de la société, ce dernier s’avèrerait un liant indispensable face à la dislocation des structures traditionnelles d’intégration : famille, voisinage…

Avant de se féliciter de la généralisation du travail des femmes, ne faudrait-il pas se demander le rôle des grands-parents retraités dans cette conciliation (relative) de la vie familiale et de l’emploi ? Les familles « recomposées » ne se décomposeraient-elles pas totalement sans l’ancrage des individus dans une filiation renforcée par la longévité et la disponibilité des grands-parents ? Et à l’heure du « bio », la production du potager familial apporte peut-être plus de modernité que le périple des poires de Chine ou du raisin du Chili avant d’aboutir dans nos assiettes…

La retraite serait ainsi le laboratoire d’autres rapports sociaux, rendus possibles par une moindre contrainte de productivité au niveau des moyens matériels[1]. Sa remise en cause, ou tout au moins la résistance à son expansion, relèverait à l’inverse d’une défense culturelle du capitalisme traditionnel, fondé sur infinitude des besoins marchandisés. Comment concevoir l’expansion illimitée de la production si la consommation se dérobe au profit de l’autoproduction ? Sur quel travail prélever les profits si sa masse se restreint relativement, alors même que l’achèvement de la mondialisation clôt la recherche des nouveaux « far west » du capital[2] ?

L’imaginaire du capitalisme réduit au mieux  à l’insignifiance, et au pire au parasitisme tout ce qui ne se traduit pas en finance et en marchandise.  D’où un discours hémiplégique sur les retraites, pour lequel étendre le temps de non-travail au détriment de celui du salariat relève de l’inconcevable. « Si on vieillit plus longtemps, il faut qu'on travaille plus longtemps » déclarait D. Strauss-Kahn le 20 mai dernier[3]

 

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[1] L’aveuglement concernant cette massive évidence renvoie aussi à la difficulté pour certains économistes à concevoir ce qui n’est pas mathématisable. Prélèvements, coût, prestation, etc. se prêtent à une « sérieuse » modélisation, alors que les rapports qualitatifs et informels échappent à cette approche. Au lieu de choisir les instruments intellectuels pour analyser le monde, beaucoup de techno-économistes ignorent tout ce que ne couvrent pas les champs très partiel de leurs instruments. Cette limite intellectuelle est amplifiée par sa concordance avec ce que veulent entendre leur public et ceux qui les financent…

[2] Ces limites sont relatives, comme le montre l’histoire du capitalisme qui a surmonté la réduction séculaire du temps de travail et l’puisement rapide des solutions « impérialistes » à ses crises récurrentes. Mais l’accumulation suit sa plus forte pente sitôt qu’elle n’est plus solidement endiguée par des institutions et un contrôle public contraignants.

[3] Si nous contestons ce dogme néolibéral, ce n’est pas pour lui en substituer un autre. Il ne s’agit pas de prétendre que la seule perspective envisageable soit une expansion illimitée des pensions et de la durée des retraites ! Il existe d’excellentes raisons de considérer qu’une certaine croissance de la production marchande doive encore restreindre l’aspiration au « temps libre ». Mais avec d’autres arguments que ceux de la fatalité démographique !

10:04 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (0)

LA BOÎTE DE PANDORE (III)

III.            Capitalisation : le trésor perdu de la finance

Cette hostilité culturelle à l’expansion de la période de retraite n’empêche pas celle-ci de constituer un enjeu financier de premier ordre. Le système de retraite par répartition (les cotisants financent les retraités du moment) encore en vigueur en France a toujours fait l’objet de contestations. D’aucuns rêvent de le remplacer par la capitalisation – c’est-à-dire  le versement des cotisations à des institutions financières chargées de les placer sur les marchés financiers de sorte de fournir un revenu viager à compter de l’âge de départ en retraite.

La capitalisation : un système risqué et inefficace

Examinons d’abord les prétendus avantages de ce système :

-          Il permettrait d’individualiser l’effort et les prestations de retraites, en fonction du choix volontaire de cotisation au long de la vie active. Chacun serait libre et responsable de sa retraite, alors que le système par répartition oblige à prélever autoritairement sur les actifs les cotisations destinées à d’autres.

-          Il résoudrait l’ « inéquité » consistant à faire subir le fardeau de générations nombreuses aux enfants des classes creuses, puisque chacun dépenserait son épargne accumulée et non les cotisations des actifs.

-          L’épargne ainsi générée créerait la richesse future consommée par les retraités grâce à la formation de capital supplémentaire.

Or chacun de ces arguments est éminemment contestable.

-          C’est un système risqué, compte tenu de l’extrême incertitude des marchés financiers. Certes, à très long terme, il est sans doute vrai que les produits financiers génèrent en principe des revenus cumulés aptes à constituer le support de rentes viagères – sous réserve d’ajuster la gestion des fonds au profit généré par la production à long terme, et non plus à des opportunités de court terme néfastes macroéconomiquement et surexposées au risque systémique. Les événements récents ont trop mis en évidence ce dernier pour qu’il soit nécessaire d’y insister. Chaque grande crise emporte quelques fonds de pension et l’espoir de retraite de millions de ménages américains ou anglais. Les cotisants ne contrôlent pas toujours la véritable exposition au risque de leurs économies, dans un marché structurellement opaque[1].

-          Dans ce contexte, la liberté du choix est une illusion, faute d’une transparence raisonnable des options proposées et de leurs conséquences à long terme. Sans compter que l’instabilité de l’emploi est particulièrement ravageuse pour les cotisants d’un tel système et leur capacité d’anticiper l’avenir. On ne peut accomplir de choix rationnel à long terme dans l’incertitude générale des paramètres de ce choix.

-          Plus ravageur encore : l’argument de la « formation de capital » renvoi à la préhistoire de l’analyse économique, aux « robinsonnades » où l’épargne individuelle cumulée formait le capital. Dans une véritable économie, le capital résulte certes de la non-consommation de certaines ressources, mais celle-ci ne s’obtient pas par la renonciation volontaire des ménages, mais par des mécanismes macro-économiques. Sans entrer ici dans les détails, notons que l’investissement résulte du pari productif d’une entreprise validé par un crédit qui renvoie, directement ou indirectement, à une création monétaire ex nihilo. L’épargne des ménages n’y apporte rien – pire encore, elle pourrait décourager cette formation de capital en la privant de débouchés ! Dernier clou au cercueil de cet « argument », la capitalisation ne crée d’épargne que durant sa montée en puissance, quand les cotisations s’accumulent et ne sont pas encore « mangées » par les pensions qu’il faut bien finalement servir !

-          Pour en terminer, il est évidemment faux de croire que vivre d’un revenu de son capital, ou des cotisations des actifs du moment, change quoi que ce soit au fait basique et incontournable que les retraités consomment toujours de PIB présent – jamais celui de leur vie active. Autrement dit : le procédé de formation du revenu des retraités n’y change rien, ils consomment toujours une part du PIB dont ils évincent les actifs ! « Vivre de son capital » ou « vivre des cotisation des actifs » est une pure illusion d’optique, dans les deux cas une partie des richesses créée par les actifs sera transférée aux retraités !

 

Un dernier eldorado pour la finance ?

À l’évidence pourtant, c’est bien un tel système qui sert de référence aux réformes en cours. La réduction des pensions est clairement engagée : passage de la base de calcul des 10 aux 25 meilleures années en 2003, décotes pour annuités non cotisées alors même que l’allongement de la durée requise en multiplie les cas… En même temps se multiplient les offres de retraites complémentaires à base de capitalisation. Si l’on extrapole les mesures récentes, se dessine un scénario de lent déclin du système par répartition « compensé » par la montée en puissance d’éléments de capitalisation.

Pourquoi promouvoir un système notablement inefficace ? Les enjeux ne sont manifestement pas la sécurité des retraites, mais l’appétit des institutions financières. Petit rappel sur les propriétés de l’économie de spéculation : l’augmentation des cours des actifs suppose que leur marché soit continuellement alimenté en liquidités nouvelles : épargne, crédit bancaire ou « monnaie fantôme »  des achats à découvert. La tension sur le crédit complique l’utilisation accrue du multiplicateur de crédit, les achats à découvert eux-mêmes reposent sur un effet de levier à partir de fonds propres. La crise aggrave bien entendu ces difficultés. D’où l’attrait d’une transformation des cotisations en épargne qui ouvrirait un vaste marché aux « intermédiaires financiers » et une bouffée d’oxygène à des marchés financiers guettés par la déflation.

Au-delà de l’aubaine que constituerait l’instrumentation de tout ou partie des cotisations de retraites, la capitalisation manifeste la schizophrénie inhérente à la finance en général. L’abondance de l’épargne retraite suppose une augmentation régulière des salaires, à défaut de laquelle les cotisations entrent en concurrence avec le salaire direct. Or le rendement financier de cette épargne est lié à une politique générale de compression des salaires – politique à l’origine de gains financiers à court terme mais surtout d’un blocage de la croissance à moyen terme (et conséquemment de ravageuses crises financières). Surmonter cette contradiction supposerait de prohiber l’exploitation des gains de court terme, à fortes externalités négatives, qui résultent de la compression des salaires. Une telle renonciation est contraire à la vocation même de la finance dérégulée qui vise à déplacer le capital en fonction d’une rentabilité microéconomique de court terme.

 

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[1] Et le coût de la gestion de l’épargne capitalisée est vraisemblablement plus lourd que celui d’un système plus « simple » de prélèvement/répartition synchroniques.

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