Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

28 juin 2010

LA BOÎTE DE PANDORE (IV)

IV.            Répartition : qui paiera l’ajustement ?

La fragile légitimité de la répartition

La répartition présente l’avantage considérable de rendre transparent le choix collectif que constitue le partage salaire direct/retraite (transparence évidemment compromise par l’enfumage volontairement organisé pour travestir les enjeux économiques et financiers en « problème démographique »). Dans un système par capitalisation, nous l’avons vu, l’individualisation du choix n’est qu’un miroir aux alouettes étant donnée l’asymétrie d’information et l’incertitude structurelle qui interdisent d’anticiper le partage final des ressources. Dans un système de répartition, au contraire, le montant des prélèvements détermine directement celui des pensions simultanément versées.

L’avenir demeure bien sûr incertain, aucun système n’étant en mesure de s’émanciper de cette dimension structurelle de notre réalité. L’illusion de transparence et de calculabilité des modèles financiers est une redoutable illusion dont les futurs retraités ruinés des systèmes de capitalisation ont refait l’expérience ces derniers mois ! Tout ce que garantit la répartition, c’est que les montants des retraites futures (comme ceux d’aujourd'hui) dépendront d’un choix politique. La question de la durabilité des institutions de Sécurité Sociale est évidemment ouverte ; leur basculement vers des institutions privées et financiarisées est plausible, en témoignent le dépérissement programmé de la Sécurité Sociale en France  ou la force de l’opposition aux timides tentatives de l’administration Obama aux États-Unis d’ébaucher une véritable assurance-maladie.

Il est vrai que la perspective d’un déclin continu de la répartition spolierait les actifs d’aujourd'hui des contreparties futures de leur solidarité actuelle avec les générations retraitées[1]. Si cette perspective devenait une croyance partagée, elle s’autovaliderait en convaincant les actifs de  contester le poids des cotisations pour leur substituer des assurances privées. Plus encore que l’acide des « réformes », c’est ce basculement culturel qui menace la Sécurité Sociale en général.

La protection sociale à contresens du néocapitalisme

La gestion dite « fordiste » du capitalisme d’après guerre, dont est issu notre système de retraite, asseyait les prélèvements de la Sécurité Sociale sur les salaires, une part sous forme de cotisations patronales, l’autre de cotisations salariales. Cette distinction n’ôte rien au fait que les pensions étaient conçues comme une part du coût salarial, rien n’en serait changé si elle n’existait pas. Il s’agissait seulement d’une clef de répartition des charges futures. Augmenter les cotisations patronales, c’est accroître, de manière unilatérale et centralisée, le coût salarial. Accroître les cotisations salariales revient à réduire toutes choses égales par ailleurs le pouvoir d’achat du salaire. Bien entendu, les effets de cette différenciation se modulent en fonction des rapports de force. Les entreprises sont parfois en mesure de répercuter l’augmentation des charges patronales sur les salaires, et les salariés peuvent parfois compenser la hausse de leur cotisation par celle de leur salaire brut. Quoi qu’il en soit ces cotisations tendent à s’indexer sur des facteurs étrangers non seulement à la situation microéconomique de l’entreprise (ce qui découle de leur administration centralisée) mais aussi aux objectifs macroéconomiques eux-mêmes. Pour ce qui est des retraites, ce sont le poids relatif des générations et l’espérance de vie qui déterminent l’évolution des prélèvements.

Le graphique ci-dessous montre bien cette déconnexion des prestations sociales des salaires : au relatif parallélisme des évolutions d’avant 1980 succède un spectaculaire décrochage ensuite, le freinage des salaires contrastant avec une évolution des prestations nettement supérieure à celle du PIB[2].

StatDocRetraites.jpg

Cette logique autonome de la protection sociale s’accordait aisément avec la macroéconomie fordiste : elle anticipait et stabilisait la croissance à venir, son coût était compensé par les gains de productivité et ses effets sur la compétitivité étaient négligeable dans un contexte de moindre ouverture commerciale et en l’absence de concurrence étrangère agressive.

Dans le néocapitalisme au contraire, la croissance des dépenses sociales exercent une pression insoutenable sur les entreprises confrontées à une concurrence dopée par les manipulations monétaires et la déflation salariale. L’instabilité de la croissance aiguise le risque microéconomique pris par l’ « avance » d’un coût salarial croissant.

La remise en cause de la protection sociale devient alors tout à la fois un moyen de restaurer la compétitivité des entreprises et se sécuriser leur situation financière.

L’improbable partage des ressources

Dans un tel contexte, le « simple » partage de la valeur ajoutée que nous avons présenté plus haut parait impraticable. Il est relativement facile de partager les gains de pouvoir d’achat, il l’est beaucoup moins de partager des salaires amputés par les politiques néolibérales. Soit le coût des retraites est imputé à la part salariale – et la perte de pouvoir d’achat est mise en évidence, avec des conséquences peu prévisibles[3]. Soit il est imputé aux entreprises, bien en peine pour la plupart de le supporter dans le contexte actuel. Derrière la question des retraites se profile celui du partage de la valeur ajoutée et de la régulation d’ensemble du capitalisme.

Dans ces conditions la question des retraites se réduit à celle de la réduction de leur volume de manière à conforter les entreprises sans amputer visiblement le salaire direct.

 

PAGE SUIVANTE ==>


[1] L’enchaînement des générations est la base du lien social. L’insidieuse campagne qui dresse les « jeunes » contre les retraités, accusés de profiter d’avantages financés par les premiers qui eux-mêmes n’en bénéficieront pas, met en cause les fondements non seulement de la protection sociale mais au-delà du pacte social lui-même. Tout ceci à partir d’arguments frelatés, car comme nous l’avons montré les conditions futures de retraite des générations actives ne sont nullement déterminées par une fatalité démographique ! Quant aux difficultés, bien réelles, des actifs actuels, elles ne sont pas dues aux retraités mais à une régulation économique fondée sur la précarité du salariat – la même régulation économique néolibérale au nom des « impératif » de laquelle il s’agit maintenant de « réformer » les retraites !

[2] Jusqu’en 1980, l’augmentation de la masse des salaires est accentuée par la croissance de la salarisation. En revanche, après 1980 ce facteur joue peu, mais il s’agit de salaires bruts, les salaires nets (amputés des prélèvements sociaux croissants) augmentent moins vite.

[3] La réduction des salaires nets nominaux est (encore ?) « taboue ». Plusieurs raisons à cela : cela signerait l’entrée en déflation, dont personne n’ose encore assumer les conséquences ; la crainte d’une réaction collective massive, remettant en cause l’ensemble de l’édifice néolibéral, n’a pas encore disparu ; enfin même en l’absence d’une mobilisation collective la frustration des salariés est susceptible de produire une « démotivation », voire une défection vis-à-vis des entreprises.

10:01 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (0)

LA BOÎTE DE PANDORE (V)

V.            Conjoncture : l’engrenage déflationniste

Déficit ou déflation

Voici deux extraits éclairants d’une « déclaration de fin de mission » du FMI en France (15/06/2010) :

« D’importantes réformes de long terme (en particulier concernant les retraites et le système de santé), ne produiraient que des économies limitées dans l’immédiat, mais auront des effets positifs et significatifs en termes de crédibilité auprès des marchés financiers et sur la demande intérieure. »

« La réforme des retraites et du système de santé doivent constituer la pierre angulaire de la stratégie budgétaire de moyen terme. En 2009 et 2010, les déficits des administrations de sécurité sociale ont contribué au déficit public pour près de 1,5 pour cent du PIB par an. Le gouvernement accorde donc à juste titre une attention particulière à une réforme des retraites visant à repousser l’âge effectif de départ à la retraite, des mesures concrètes devant être dévoilées sous peu. Il est important qu’une consultation publique ait lieu sur une telle réforme décisive ; il convient toutefois de résister aux pressions qui conduiraient à ne pas corriger les déséquilibres fondamentaux et à s’appuyer démesurément sur des mesures d’accroissement des recettes. L’augmentation rapide de la dette du système français de santé et d’autres composantes du système de protection sociale appelle la mise en place urgente de mesures audacieuses visant à rééquilibrer les comptes du système de sécurité sociale. »

L’avantage des écrits du FMI est qu’ils présentent avec une certaines transparence la substance des stratégies en œuvre.

« Crédibilité auprès des marchés financiers », réduction du déficit public : il s’agit d’influencer les « marchés financiers » comme souvent personnifiés et supposés s’amadouer à chaque purge financière, comme les dieux antiques devant les sacrifices… Au-delà de la naïveté de la formulation, la question est celle de la sécurité des placements en titre publics que compromettrait un endettement public trop élevé, et de la concurrence du financement du déficit public vis-à-vis du financement du système bancaire pressé de développer ses fonds propres par la prise de conscience du risque systémique. On a critiqué ailleurs cette analyse à courte-vue ; en tout cas les retraites ne sont ici conçues que comme une occasion de réduire un déficit !

Ce dernier objectif, si tant est qu’il soit tenable et souhaitable, pourrait toutefois être obtenu par d’autres moyens. Pour qu’il n’y ait pas d’ambigüité, le FMI invite  à  « résister aux pressions qui conduiraient (…) à s’appuyer démesurément sur des mesures d’accroissement des recettes ». Les considérants de cette recommandation ne sont pas précisés, mais on comprend aisément que ces recettes pèserait directement ou indirectement sur les entreprises alors même qu’on s’oriente vers une plus forte compression des coûts salariaux (cf. § précédent). Problématique à double détente : sur le plan conjoncturel, les entreprises sont prises en étau entre le tarissement de leurs débouchés et les difficultés d’accès au crédit, conditions que les politiques d’austérité ne manqueront pas d’aggraver. La seule variable d’ajustement est alors le coût salarial, dont la protection sociale est la part la moins immédiatement ressentie par les salariés, et la plus sujette en l’état actuel des choses à la dynamique socioculturelle – une « dérive » en termes de technocratie financière.

Ces considérations de court terme sont évidemment non pertinentes ; elles surdéterminent un choix de société et de régulation économique dont les considérants et les conséquences sont d’un tout autre ordre que la quadrature du cercle[1] que cherchent désespérément à résoudre le gouvernement et le FMI.

Retraite ou chômage ?

La Grande Crise commence à produire ses effets sur l’emploi. Voici l’évolution du taux de chômage mesurée par l’INSEE :Chôm.jpg

En augmentant la population active au moment même où l’emploi fléchit, la réforme des retraites augmentera mécaniquement le chômage – à moins que la Grande Crise se dissipe rapidement, hypothèse pour le moins incertaine. Le sous-emploi concentrera ses effets aux deux extrémités de la vie active : jeunes victimes de l’absence de créations d’emploi et du report de la retraite des anciens, « seniors » indésirables pour cause d’exigences salariales élevées et/ou d’une efficacité déclinante et inemployables en cas de licenciement.

Le taux d’emploi actuel des 50-64 ans est de 38 % (source : OCDE), l’âge moyen de départ à la retraite était de moins de 61 ans en 2006 (source : COR) avec une nette tendance à la diminution, sous l’effet conjugué de politiques d’entreprises peu favorables à l’emploi des salariés âgés, de politiques gouvernementales favorisant jusqu’à une date récente les préretraites et d’une aspiration vraisemblablement croissante à quitter précocement le « monde du travail ».

La politique d’emploi des entreprises répond logiquement à l’évolution divergente de l’efficacité d’un salarié et de sa rémunération, alors même que les anciennes conventions sociales sont encore parfois en vigueur. Ces dernières prévoyaient une « carrière » au long de la vie active, adaptant partiellement le salaire au cycle de vie et ménageant une « motivation » permanente pour stimuler le salarié jusqu’à sa retraite[2].schéma.jpg

Là encore, la conjonction de l’acharnement à allonger la durée d’activité et la remise en cause des carrières par des entreprises elles mêmes enchaînées à l’instabilité des marché crée une configuration explosive. Reconstituer une carrière et ménager une fin de vie professionnelle attrayante n’est pas insurmontable mais suppose stabilité des débouchés, régulation de la concurrence, dépressurisation des politiques salariales… toutes choses peu compatibles avec le néocapitalisme.

Sous-emploi et/ou régression du statut social et du revenu : il n’est pas étonnant que les salariés âgés préfèrent la perspective d’une retraite rapide, parfois même au prix d’une pension réduite[3].

Le FMI, dans l’étude précitée, ne méconnaît pas cette question : « Au-delà des facteurs conjoncturels, il conviendra également de mettre l’accent sur le relèvement du taux d’emploi, trop faible en France à ce jour, en particulier chez les jeunes et les seniors. »

Mais il ne conçoit la prolongation de la vie professionnel que sur le mode punitif : « Pour soutenir l’emploi des seniors, le gouvernement a réduit les obstacles financiers pour qu’il soit plus facile de percevoir à la fois un revenu de travail et une pension de retraite tandis que la mise à la retraite obligatoire a été abolie. Les mesures destinées à augmenter les incitations à travailler, telle que la mise en œuvre effective d’exigences en matière de recherche d'emploi, doivent être poursuivies. Le relèvement de l’âge légal de départ à la retraite, inclus dans la réforme des retraites annoncée, constitue un facteur décisif de l’accroissement du taux d’emploi »

Les seniors devront donc adapter leurs exigences à l’impératif de réduction du volume global des pensions et aux conditions dégradées de leurs emplois dans les entreprises. Si l’on ajoute que le montant des pensions est calculé sur le salaire des 25 meilleures années d’activité, les dernières risquent fort de n’en plus faire partie alors que naguère elles abondaient généralement la base de calcul de la pension.

En dépit de cela l’application de la réforme en pleine crise économique aggravera le sous-emploi des jeunes comme des seniors. Mais saisi par l’urgence financière le gouvernement a clairement retranché l’emploi et les retraites en elles-mêmes de ses priorités.

 

PAGE SUIVANTE ==>


[1] « Pour la France (dans un contexte de perspectives de croissance encore faibles) il convient de trouver l’équilibre délicat entre d’une part, la soutenabilité budgétaire et les mesures propres à renforcer la confiance et, d’autre part, l’objectif de croissance. » Sachant que les déficits en questions sont le dernier moteur de la croissance, on mesure en effet la « délicatesse » de cet « équilibre » ! Le FMI est géré par des gens compétents vraisemblablement conscients de cette contradiction, mais elle est insoluble une fois posé le terme du problème : un endettement qui ne stimule la demande présente qu’au prix d’une charge de la dette insupportable pour la demande future !

[2] En moyenne, les « besoins » du salariés augmentent fortement au début de sa vie active, avec la mise en ménage, l’arrivée des enfants, parfois l’acquisition d’un bien immobilier ; ils décroissent en fin de période d’activité. Toutefois le statut professionnel est vécu comme une récompense pour les années de travail et les sacrifices consentis en début de carrière. L’assimilation de l’ancienneté et d’avantage salariaux et statutaires est profondément ancrée dans notre culture, la déchéance des vieux travailleurs est alors vécue comme un drame personnel et une injustice sociale.

Une autre culture des relations professionnelles peut bien sûr ce constituer, qu’on assimile un peu vite sans doute au « modèle américain » ou le parcours professionnel est conçu comme réversible, les rapports sont individualisés et précarisés selon une logique purement marchande plus proche de celle des manuels d’économie néoclassique. Mais il est loin d’être acquis que sa diffusion soit favorable à la productivité à long terme de l’économie qui repose largement sur l’expérience et la loyauté des collectifs de travail.

[3] C’est précisément cette dernière possibilité, déjà désavantageuse, que le gouvernement entend verrouillée en reculant de 2 ans l’âge légal d’ouverture des droits à pension…

09:58 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (0)

LA BOÎTE DE PANDORE (VI)

VI.            Régulation : piste pour une politique des revenus

La retraite, levier d’une nouvelle politique des revenus ?

La politique des revenus est l’immixtion de l’État dans la formation des revenus, en particulier les salaires, pour les conformer à des objectifs macroéconomiques. Le terme était couramment utilisé durant les années 60-70, puis il est tombé en désuétude avec la renonciation des gouvernements à piloter la demande. Ces politiques n’en ont pas moins continué à être implicitement pratiquées, mais à rebours de leurs objectifs précédents. Désindexation des salaires en 1982, mise en sommeil des conventions collectives, gel progressif du traitement des fonctionnaires, limitation des hausses du SMIC à celle des prix… progressivement les politiques gouvernementales se sont centrées sur la compression des salaires. La seule exception fut l’instauration des 35 heures qui supposait de transférer temporairement une part des gains de productivité sur le salaire horaire. Les réformes des retraites font évidemment partie de cette politique des revenus, en enrayant progressivement le mécanisme d’entraînement du coût salarial par les pensions.

Comme pour tout instrument de régulation macroéconomique, sa mise en œuvre est délicate, on voit bien comment le freinage des salaires, combiné à la dérégulation financière, a débouché sur le chômage structurel[1], la survalorisation de l’immobilier et le surendettement. Revenir à un pilotage « keynésien » n’échapperait pas à la règle que toute mesure macroéconomique déclenche une chaîne d’interactions dont aucun modèle ne rend correctement compte. On peut néanmoins anticiper qu’assumer une redistribution croissante en faveur des retraités (si tant est que sur le plan politique une telle décision puisse être isolée d’une réorientation d’ensemble) renforcera les stabilisateurs automatiques, freinera en première analyse la montée du chômage et réintroduira un élément de prévisibilité dans les anticipations macroéconomique. Mais au plan microéconomique, elle posera un redoutable problème de partage des coûts entre le travail et le capital, et de toute façon surexposera les entreprises française à la concurrence destructive de ses partenaires (dans le cas probable où la plupart d’entre eux resteront englués dans des politiques de déflation compétitive). Sur le plan financier, une telle politique contrecarrera la « création de valeur » exigée par les actionnaires, désormais représentés par des institutions financières avides de rendement à court terme. Bref : c’est l’essentiel des mécanismes économiques complexes du néocapitalisme que court-circuitera une remise en cause même partielle, comme une politique divergente en matière de retraite. C’est à l’évidence cette profonde imbrication qui fonde l’étonnant consensus en faveur de la compression des retraites, les partisans du système ne divergeant que sur les mesures d’accompagnement.

La piste de la fiscalisation

La question des retraites ne peut donc être isolée d’une régulation d’ensemble ; toutefois on peut préciser les conditions de viabilité d’un choix différent de celui de l’oligarchie néolibérale.

En matière de financement, le partage entre cotisations salariales et patronales pourrait être maintenu à condition de se protéger du dumping monétaire, social et fiscal d’une concurrence internationale manifestement déréglée[2]. À partir de là, l’ajustement des recettes aux dépenses reposerait sur la modulation des parts salariales et patronale, à partir d’une programmation de hausses de salaires autour de celle de la productivité.

Mais demeurent deux inconvénients majeurs :

-           Une déconnexion entre un financement assurantiel (la prestation est la contrepartie d’une cotisation) et une logique universelle (l’impératif culturel est que tout le monde doit disposer d’une pension retraite) ;

-          Une incitation indésirable réduire la part du travail dans la production, au profit de solutions plus capitalistiques.

La fiscalisation des prélèvements apparait donc en première analyse comme une solution plus adéquate, à condition de reposer sur une assiette adaptée.

Les partis et syndicats de gauche mettent en avant des recettes « de poche » manifestement inadaptées à un financement durable : taxation des profits des banques, des opérations financières, des bonus ou des stock-options. De tels prélèvements sont peut-être adéquats pour d’autres objectifs, mais ils pèsent sur des opérations considérées comme indésirables. Cela légitime certes le principe du prélèvement, mais de deux choses l’une : soit ces taxes sont inefficaces pour contenir ces opérations – auquel cas elles peuvent contribuer à financer les retraites, mais dans le contexte d’une régulation par la finance maintenue, et donc d’une remise en cause permanente. Soit elles sont efficaces, l’hypertrophie financière de résorbe et le financement des pensions n’est du coup plus assuré !

Un prélèvement fiscal pérenne doit reposer soit sur l’ensemble des revenus, sur le modèle de la CSG, mais nombre de revenus financiers et une partie des profits y échappe, soit directement sur la valeur ajoutée brute.

Taxer la valeur ajoutée

Taxer directement la valeur ajoutée peut prendre la forme d’une « TVA sociale » comme a commencé à l’instaurer l’Allemagne. Cette idée est généralement récusée « à gauche » selon des arguments politiquement logiques mais économiquement fallacieux.

-          Le premier est que sa mise en œuvre dans le cadre de la politique actuelle reviendrait à décharger les entreprises sans augmenter les salaires nets et à reporter les coûts en aval sur les consommateurs. Ces derniers ne « récupéreraient » pas leurs cotisations, mais les paieraient en quelque sorte une deuxième fois sous forme de TVA. Cet argument est évidemment pertinent sur le plan de la mise en œuvre dans le cadre de la, politique actuelle, mais rien n’empêcherait qu’une politique différente transfère le recul des cotisations vers le salaire direct.

-          Le second argument, plus général mais totalement faux, est que la TVA est un impôt « injuste » qui pèse sur la consommation et épargne les profits. En réalité, toute taxation de la production se reporte en bout de chaîne sur les consommateurs ! Ces derniers « paient » tout autant les cotisations sociales, ou tout autre coût, que la TVA ! C’est même le propre d’une économie marchande que tout revenu soit la contrepartie d’un prix, les retraites ne font pas exception. Si l’on veut taxer spécifiquement les profits, ou certains d’entre eux, la seule solution est de les taxer spécifiquement.

La TVA sociale présente en revanche plusieurs propriétés intéressantes :

-          Assise sur la Valeur ajoutée Brute, elle pèse sur l’ensemble des facteurs de production, y compris les équipements[3]. Elle est donc neutre dans le choix de la combinaison productive par les entreprises. Elle correspond bien à l’idée que les prestations sociales ne sont pas une « assurance » au sens financier du terme, mais un droit de tous dont la satisfaction prime les partage salaire/profits et le choix d’une méthode de production.

-          Elle est appliquée aux produits importés et corrige ainsi un peu de la distorsion des conditions internationales de concurrence. Les importations sont taxées et les exportations dégrevées.

-          Elle peut donner lieu à un mode de calcul et de contrôle assez simple, ce qui en matière d’impôt n’est pas le moindre des avantages.

Je me suis basé sur la TVA sociale, pour m’appuyer sur une notion déjà popularisée. D’autres formes de taxation de la Valeur Ajoutée brute sont cependant concevables, en particulier si l’on veut exploiter davantage la piste de l’exclusion des charges collectives du coût du travail.

 

PAGE SUIVANTE ==>


[1] Il est d’usage chez les économistes néoclassique de ne qualifier de « structurel » que le chômage lié à l’inadéquation durable de l’offre de travail (lié à une réglementation inadéquate, à la rigidité des marchés, à des qualifications inadaptées, etc.). Le chômage produit par l’insuffisance de la demande effective est alors considéré comme « conjoncturel ». L’ennui, c’est que si les mots ont un sens ce « conjoncturel » qui sévit depuis plus de 30 ans et a accompagné le capitalisme dans la plus grande partie de son existence doit bien être qualifié de « structurel » dès lors que le dispositif institutionnel n’assure pas une dynamique soutenable de la demande !

[2] Rappelons que la pierre de touche des échanges internationaux est l’avantage comparatif – chaque pays valorisant les productions qui constituent ses « points forts » en matière de productivité. Or l’état présent de l’économie mondiale met en concurrence des pays dont les différences de coût se fondent largement sur des taux de change distordu par les mouvements de capitaux et des politiques de dumping monétaire, sur des divergences en matière de politique salariale et sociale et de fiscalités. Lire sur ce point l’analyse de Frédéric Lordon par exemple.

[3] L’objection selon laquelle la taxation du capital productif découragerait l’investissement et donc la compétitivité n’est guère recevable : les prestations de retraite, de chômage, etc. pèseront de toute façon sur les coûts globaux de l’économie nationale. Une combinaison productive dont la rationalité reposerait sur le seul report d’un coût microéconomique sur la collectivité ne produit en réalité aucun bénéfice macroéconomique ! Entre une combinaison productive produisant cinq emploi, et une autre produisant quatre emploi et un chômeur, le gain microéconomique et la différence (a priori positive) entre le coût de l’emploi gagné et celui de l’équipement nouveau – mais le gain macroéconomique est négatif, puisque le coût du chômage est partagé entre la collectivité et la famille du chômeur lui-même.

09:53 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (0)

LA BOÎTE DE PANDORE (conclusion)

VII.            Conclusion : Vrais choix et faux débats

L’extrême degré d’intégration de notre système économique ne nous permet pas d’en isoler une variable pour la traiter séparément. Réfléchir sérieusement à la question des retraites, c’est d’abord s’extraire des naïvetés financiaro-démographiques qui naturalisent les contraintes systémiques pour aboutir tautologiquement à ce que « toutes choses égales par ailleurs » il s’agit de réduire le montant et la durée des retraites !

« Toutes choses égales par ailleurs » nous n’avons en effet d’autre choix que de suivre les contraintes du néocapitalisme et subir passivement les crises produites par ses contradictions internes.

Si en revanche nous envisageons de remettre en cause l’ensemble de cette régulation, de déconstruire sa cohérence, les retraites redeviennent le choix ouvert que nous avons présenté dans notre première partie. Nous sommes alors engagés dans une redéfinition d’ensemble dont le résultat final est nécessairement incertain. L’incertitude quant aux conséquences en chaînes – « effets pervers » du changement social est un argument solide du conservatisme. Mais il doit être mis en balance avec l’incertitude et les dommages probables de la poursuite d’un système économique instable, faute d’ajustement de la production aux débouchés et faute d’une intégration durable, social comme culturelle, des citoyens à ses institutions.

De ce dernier point de vue, la remise à plat du « débat » biaisé sur les retraites trouve sa légitimité : les « réformes » néolibérales n’ont de légitimité que dans la mesure où nous partageons l’objectif de la perpétuation de la régulation néocapitaliste.

09:50 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (0)

17 mai 2010

SORTIR DE L'EURO

 

Les évènements se précipitent depuis le "plan de stabilisation" présenté par les dirigeants européens pour contenir la crise des dettes publiques  (cf. mes deux précédents articles). La faible crédibilité des mesures présentées et la perspective d'enchaînements déflationnistes des politiques de "rigueur" ont déclanché une spéculation sur l'Euro - qui n'en reste pas moins à l'heure où j'écris notablement surévalué par rapport au dollar. Mais l'hypothèse de son éclatement est désormais évoquée au grand jour. C'est donc l'occasion de revenir rapidement sur l'échec de cette "monnaie unique" mais aussi de rappeler que la disparition de l'euro ne réglerait pas la question de l'indépendance des politiques économiques.

Sur l'actualité de la Crise, voir aussi mes articles précédents,en particulier : Vertige déflationniste sur l'Europe et La nouvelle économie de la dette.

 

Il semblerait que la nouvelle tempête spéculative qui se déchaîne sur la zone euro mette (enfin) la sortie de l'euro à l'ordre du jour - sinon encore sur un agenda prévisible. Les évènements actuels ne sont qu'une manifestation de plus des vices congénitaux d'une construction politico-économique obsédée par la seule constitutionnalisation de principes monétaristes. L'Euro a été et demeure le prétexte à des politiques déflationnistes qui ont affaibli l'Europe, ravagé son industrie et étendu l'insécurité sociale. Ces politiques[1]n'ont jamais véritablement cessé, sous les injonctions des prétendus « marchés » - aimables prête-noms de politiques inféodés aux intérêts des secteurs rentiers au détriment des producteurs, entreprises comme travailleurs !

On pourrait en rester là en se délectant par avance de l'effondrement à venir d'une construction viciée dont les méfaits sont établis. Ce serait négliger le prévisible acharnement des rentiers  à préserver cette monnaie « forte » qui sécurise les lucratives opérations financières. Ce serait surtout sous-estimer la difficulté de la reconstruction d'un système monétaire et financier sur les ruines de l'usine à gaz de Francfort.

L'euro est la forme spécifique qu'à pris le capitalisme spéculatif en Europe depuis trente ans - mais ce même capitalisme s'est déployé dans le monde anglo-saxon, et ailleurs, sous des formes différentes, moins caricaturales mais tout aussi pernicieuses. Sortir de l'euro ne serait pas automatiquement sortir de ce capitalisme spéculatif.

I.                   Comment l'Euro détruit l'Europe

L'Euro est triplement vicié. Au niveau de sa politique, au niveau de ses institutions et dans son principe même.

A.     Une institution néolibérale

La monnaie unique est gérée suivant la croyance monétariste selon laquelle la seule tâche d'une Banque Centrale est d'empêcher l'inflation, par des taux d'intérêt et un taux de change élevés. Cette politique s'accompagne d'une obsession de la « concurrence »  supposée contenir le niveau des prix et « flexibiliser » les marchés sans recours à l'expansion monétaire. Cette croyance est fausse et dangereuse, elle a conduit à freiner la croissance en Europe au seul nom de la défense de la monnaie - alors que toute l'histoire économique montre l'inanité de vouloir adosser durablement la puissance financière à la faiblesse productive : cf. le déclin de la Grande-Bretagne dans l'Entre-deux-guerres. Cette croyance a aussi aveuglé les responsables devant la véritable inflation des bulles financières et de la dette privée au cours de cette période.

Non seulement cette politique est néfaste, mais elle a été institutionnalisée par les Traités Européens, en particulier Maastricht, érigeant la lutte contre l'inflation et le refus du financement des États par la BCE au rang de principes intangibles. Ces principes se sont fracassés face à la Grande Crise actuelle, ils sont quotidiennement violés par ceux-là même qui les ont imposés - à leur corps défendant. Mais ils continuent à être professés, et les éclairs de raison que produit l'instinct de conservation ne garantissent en rien le repentir des fautes passées, comme l'indique la présente tentation d'achever l'Europe malade par une sévère purge.

Monnaie surévaluée[2] creusant les déficits commerciaux et recyclant les capitaux flottants dans des économies où la rente et la spéculation sont plus attrayants que la production, acharnement à enchaîner les États au marché financier au risque de précipiter le continent dans la déflation... l'ADN monétariste de la BCE (et, à travers elle, des dirigeants européens) n'en finit pas de punir les peuples d'Europe « dépensiers » et de creuser le retard de la Zone Euros face aux États-Unis ou à l'Asie orientale.

On pourrait cependant imaginer que l'épreuve des faits finisse par imposer un renversement des priorités, que la BCE adopte une orientation pragmatique à l'instar du FED américain.

B.     Une monnaie sans État

Cette hypothèse est cependant improbable vu l'enracinement de cette politique dans la tradition allemande. Pays « exportateur » à la spécialisation industrielle solide, l'Allemagne a durablement assis sa puissance sur une monnaie forte valorisant ses exportations tout en réduisant le prix de ses importations et en contenant l'inflation. Cette politique a pu être en phase avec les conditions de l'Allemagne des années 60 à 80, quoique déjà les « succès » allemands fussent gagés sur les déficits ou la surévaluation monétaire de ses partenaires, condamnés à l'étiolement de leur croissance. Aujourd'hui, l'Allemagne mène une énergique politique de déflation salariale dont l'efficacité se mesure aux excédents commerciaux accumulés au détriment du reste de l'Europe. Elle le paie cependant elle-même d'une situation sociale dégradée et d'une croissance ralentie. Mais ses élites restent prisonnières du mythe de la « rigueur » de cette gestion condamnée.

De plus, la BCE dispose d'une puissance sans équivalent dans le reste du monde, puisqu'aucun état central n'est en mesure de lui imposer d'autres priorités. Il ne s'agit pas seulement de l' « indépendance » de la Banque Centrale, si imprudemment proclamée dans le Traité de Maastricht,  mais d'une configuration institutionnelle sans pareil : de multiples états aux besoins, aux systèmes socio-économiques et aux orientations disparates, face à une seule et unique institution qui trouve (presque) toujours les appuis pour imposer son arbitrage[3].

L'ancienne Bundesbank, pour « indépendante » qu'elle fut, dut pourtant « manger son chapeau » quand le Chancelier Kohl lui imposa l'émission massive de Deutschemarks de la RFA pour échanger à parité les marks est-allemands. Le FED américain dépose régulièrement devant le congrès et reste étroitement en phase avec la politique de l'administration fédérale. Seule la BCE approche une véritable indépendance, en pratique. « Indépendance », c'est-à-dire influence primordiale du système financier, dont elle fait partie, au détriment de priorités politiques qui relèvent de la démocratie...

C.      Monnaie unique et niveaux inégaux de développement

Imaginons cependant que cet obstacle soit levé, que la BCE adopte une orientation moins nuisible. Après tout, même l'Allemagne aurait intérêt à freiner la course à l'abîme... Mais il demeure que l'hétérogénéité sociale, politique et économique de l'Europe ne permet de monnaie unique que dans une perspective déflationniste.

La Grèce, l'Espagne, L'Italie ou le Portugal, et même la France, ont des niveaux de prix surévalués par rapport à l'Allemagne en particulier, pour des raisons diverses - gains de productivité plus lents, déflation salariale en Allemagne dans les années récentes. De tels écarts n'ont rien d'exceptionnels et se résolvent généralement par l'ajustement des parités monétaires. Or le SME, puis l'Euro, ont « gelé » ces différences de prix. Que s'est-il alors passé ?

Chômage chronique et élevé en Europe du Sud, tertiarisation accélérée. L'endettement privé puis les déficits publics ont explosé, facilité par la « confiance » dont bénéficiait l'euro. Ces pays ont ainsi reculé l'échéance jusqu'aujourd'hui...  Mais désormais le choix n'est plus qu'entre l'explosion du chômage et la déflation massive des salaires - avec à terme la désertification de certaines zones, vidées par l'émigration, sur le modèle du Mezzogiorno italien.

Le maintien dans l'Euro des paierait d'une crise économique et sociale sans précédent en Europe du Sud (et dans les pays de l'est qui s'obstineraient à suivre la même impasse), et à terme de la contagion de la déflation dans toute l'Europe. L'Allemagne elle-même, privée de ses débouchés à l'exportation, ne pourrait poursuivre sa stratégie de coucou qu'en exportant ses excédents vers d'autres zones.

Dans une zone monétaire homogène comme la Zone Euro, le passager clandestin est roi. Le dumping fiscal et social réduit les coûts des entreprises nationales sans affecter leurs débouchés dans le reste de la zone. Inversement, les politiques de relance sont détournées par les exportations des Coucous. Le néolibéralisme n'est pas une option dans une telle configuration, il en est la substance même.

Sans titre-True Color-01.jpg

II.                L'impérative déconnexion financière

La cause est entendue - du moins intellectuellement. L'Euro est une construction indéfendable qui ne se survivra qu'à un coût toujours plus élevé. Le retour à des monnaies nationales restaurerait la compétitivité des États et leur capacité à engager des politiques économiques actives. Du moins sous certaines conditions, car la libération de l'Euro ne nous émanciperait pas automatiquement de la dictature de la finance.

A.     L'échec des systèmes de change

Depuis 1971, aucun système de changes n'a pus résister aux flux spéculatifs qui déstabilisent les parités monétaires, assèchent les marchés de capitaux, gonflent les dettes et les bulles. Tolérance des banques off shore opérant en dollar dès la fin des années 1960, prolifération des « paradis » financiers en tous genre opérant sans contrôle public... les gouvernements ont capitulé sans combat en décrétant que mieux valait s'adapter à ces mouvements de capitaux, qu'une « science » économique mal avisée décrivait à la recherche des investissements les plus efficients pour accélérer le développement mondial... fatale ignorance de la substance même de la spéculation qui a rapidement déployé sa malfaisance : la valorisation autoréférentielle des actifs plutôt que la production. Mais une fois levés le contrôle des changes et la réglementation financière, cette finance proliférante a conditionné l'ensemble de la configuration économique. L'Amérique a financé par miracle des déficits commerciaux insoutenables, pompant depuis 30 ans la production des pays excédentaires et soutenant leurs politiques exportatrices et déflationnistes. La plupart des pays ont conditionné leur politique économique sur le seul objectif d'attirer ces capitaux - taux d'intérêts élevés, « rigueur » budgétaires, déflation salariale. Certains ont réussi à financer ce que les observateurs superficiels ont d'abord qualifié de « miracle » : Amérique Latine, Asie Orientale, récemment Espagne... mais chacun de ces miracles fut suivi d'une crise aussi monumentale que la croissance avait été inespérée.

Le désordre des taux de change est sans précédent. La valeur du Dollar en Franc, pour ne citer que cette exemple, fut multiplié par plus de 2 au début des années 80, puis presque divisée du même coefficient... de sa création à début 2010, l'Euro a gagné jusqu'à 70% face au Dollar...

Dans de telles conditions, aucune politique économique n'est applicable, même avec une monnaie indépendante. Passer de la dictature de l'Euro à celle des capitaux flottants n'est pas une solution.

B.     Éradiquer la finance folle

Un Franc restauré serait le jouet d'intenses mouvements spéculatifs contre lesquels les réserves de la Banque Centrale, ou même des « Fonds souverains » seraient impuissantes. La politique économique serait à nouveau réduite aux mêmes recettes néolibérales pour attirer et retenir les capitaux, préserver le commerce international contre le yo-yo des taux de change, etc.

La seule alternative est de déconnecter radicalement l'économie nationale de ces mouvements de capitaux, quitte à supporter d'intenses difficultés dans un premier temps. Il s'agirait d'établir un sévère contrôle des changes, accompagné de taxes sur les mouvements de capitaux et les opérations boursières. Les opérations avec le reste du monde devraient se réduire aux échanges de marchandises - ce qui suppose en amont un fonctionnement administré des opérations financières.

Ce qui précède ne représente pas forcément un principe d'organisation durable, mais des mesures d'exception nécessaire pour s'extirper d'une économie de rente et de spéculation et retrouver l'indépendance économique. Après cette période de bouleversements, d'autres institutions plus souples verraient probablement le jour.

Le coût d'une telle politique serait réduit si plusieurs pays partenaires s'y engageaient simultanément, mais comme une telle coïncidence est fortement improbable, elle ne peut constituer une condition - sauf à renoncer par avance à ce qui précède.

La réorganisation des échanges commerciaux sur des bases saines est souhaitable, mais résultera de ruptures et de négociations ultérieures. Pour que ces négociations soient possibles, il faudra qu'au préalable les États aient recouvré leur liberté d'action.

La proposition  de transformer l'euro en « monnaie commune » autour de laquelle s'organiseraient les monnaies nationales européennes, avec un système de changes fixes et ajustables, est une possibilité. Mais elle ne s'imposera pas « à froid », car elle suppose une même politique de régulation préalable de la finance et un consensus sur les principes de gestion des taux de change - excluant en particulier les politiques de surévaluation qui ont fait tant de ravages à l'époque du SME et des politiques de sous-évaluations systématiques. En attendant que soient réunies les conditions d'un tel système de change, la meilleure politique serait un flottement contrôlé du «Franc », l'objectif étant le maintien d'une parité raisonnable avec un panier de devises partenaires.

 

La sortie de l'euro est donc bien une nécessité pour réorienter les pays européens vers le plein emploi et la croissance économique. Il est fort improbable malheureusement qu'elle se réalise à froid, dans des conditions satisfaisante de préparation. Elle peut en revanche être imposée par une crise spéculative : si les capitaux flottants désertaient l'Europe, l'Allemagne elle-même pourrait tentée de restaurer un Mark conforme à ses principes de gestion et « attirant » pour les capitaux. Ou bien par une crise sociale et politique, certains états s'émancipant dans l'improvisation du carcan de l'euro.

La sortie de l'Euro est désormais une perspective crédible,  mais  la fin d'une aberration historique ne serait pas forcément la sortie de crise attendue. Au-delà de l'Euro, la restauration de la souveraineté monétaire exige d'en finir avec la dictature de la finance.



[1] Politiques déjà à l'œuvre sous le nom de « désinflation compétitive » sous prétexte de « défendre le franc » au sein du système monétaire européen dans les années 80-90.

[2] Du moins à l'heure où j'écris, les tourbillons spéculatifs menaçant d'emporter le fantasme de l' « Euro fort » dans la poubelle de l'histoire monétaire !

[3] Les gouverneurs de la BCE sont certes nommés par les gouvernements, et ces derniers se « défaussent » volontiers sur la BCE de décisions dont ils sont coresponsables. Mais il reste que les moyens institutionnels d'infléchir la politique de la BCE sont faibles.

 

23:16 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (4)

10 mai 2010

La nouvelle économie de la dette

 

La crise des finances publiques européennes ouverte début 2010 par les difficultés croissantes de financement de l'État Grec révèle l'épuisement des politiques d'endiguement de la crise au niveau européen. Le « plan d'aide » européen à la Grèce, le « plan de stabilisation » annoncé le 10 mai,  et le ralliement en désordre des gouvernements européens à des politiques de réduction de leurs déficits budgétaires sont les derniers maillons en date d'une prévisible perte de contrôle des évènements. Le néolibéralisme n'en finit pas de ravager l'Europe : il aveugle encore la plupart des dirigeants européens, condamnés à subir et réagir dans l'urgence à des évènements qu'ils ne comprennent pas,  et il se survit à lui-même dans les institutions européennes, forgées au cœur de cette vague néolibérale des années 1990.

La Grande Crise est partie du système financier américain, mais elle frappe d'abord les maillons les plus faibles du capitalisme dérégulé, et en premier lieu la Zone Euro.

Sommaire

Le déploiement de la Grande Crise

Adieux à l'équilibre budgétaire.

Résumé des épisodes précédents

L'Europe à l'épicentre de la seconde phase

Vers une « économie de dette publique » ?.

Dette publique et croissance faible : l'engrenage

Vers la monétisation de la dette publique ?

Les obstacles au cours nouveau

La vulgate néolibérale

La défense des privilèges financiers

Pour conclure : la montée de l'instabilité

 

 

Le déploiement de la Grande Crise

Adieux à l'équilibre budgétaire

Le « plan de stabilisation » européen annoncé ce 10 mai manifeste un ralliement douloureux aux politiques anglo-saxonnes de « quantitative easing », c'est-à-dire de mise à contribution de la Banque Centrale pour garantir et au besoin financer les dettes publiques[1]. Par ailleurs les états européens garantiraient un « fonds spécial » chargé de lever des fonds en lieux et place des états confrontés à la défiance des créanciers, et le FMI s'engagerait à compléter cette aide. Cette mutualisation implicite du déficit permet d'écarter durablement (mais peut-être pas définitivement) le spectre de défauts de paiement des états les plus fragile. Les 750 milliards d'euros annoncés sont moins impressionnants que la révision doctrinale encore inavouée que révèle ce plan.

On reste néanmoins loin de la souplesse des systèmes financiers anglo-saxons, d'autant qu'on peut s'attendre à de fortes résistances à la mise en œuvres de ces mesures dans la bureaucratie européenne et dans les états-rentiers.

Ces mesures demeurent en fait des expédients, qui visent à prolonger la période d'indécision ouverte après le sauvetage des banques en 2008. Les dirigeants des pays développés restent prisonniers de la « Loi de Say », fondement doctrinal du néolibéralisme, selon laquelle l'offre crée sa propre demande, l'ajustement des marchés mène in fine au plein emploi. Tout au plus admettent-ils face aux évènements que des accidents ou des « rigidités » peuvent être corrigées par des politiques de relance budgétaire. Mais pour eux il ne s'agit que de politiques « conjoncturelles » comme les nomment les manuels de sciences économiques.

Or loin d'être des correctifs ponctuels sur une trajectoire tendancielle satisfaisante, ces déficits budgétaires sont devenus depuis les années 80 un mode permanent de soutien de la demande anémiée par la désindexation des salaires.

déficits.jpg

Faute de reprises suffisamment dynamiques de la croissance économique, presque tous les états se sont installés dans un déficit permanent qu'eux même dénonçaient pourtant comme stigmate d'une « mauvaise gestion » et qui servaient de prétexte à la réduction des politiques sociales et des services publics.

Pourtant  jusqu'en 2008 l'essor de l'endettement privé ajustait en partie la demande aux capacités de production, les États n'intervenaient qu'à la marge et préservaient l'illusion d'un prochain rétablissement de la  « rigueur budgétaire ». L'ébranlement de la pyramide spéculative les a laissés en première ligne, contraints de sauver les banques et de multiplier les plans de relance. D'où un niveau sans précédent des déficits depuis deux ans - et surtout l'évidence éclatantes qu'ils n'ont désormais plus rien de « conjoncturels ».

Résumé des épisodes précédents

Récapitulons les enchaînements qui ont préparé l'épisode présent.

Face à une défaillance majeure du secteur financier, l'investissement s'est effondré et l'activité économique a subi une contraction sans précédent depuis 1945 dans les principaux pays développés. Les gouvernements ont recouru à des déficits eux aussi sans précédent des finances publiques pour relancer des économies au bord d'une dépression comparable à celle des années 30.

Ce recours au déficit constitue une application massive d'une préconisation de Keynes et une rupture forcée avec les préceptes néolibéraux. On est loin pour autant de politiques « keynésiennes » qui supposeraient des mesures structurelles pour soutenir la consommation et la demande effective.

D'un point de vue keynésien, la croissance des années 1980-2007 peut s'interpréter ainsi :

-          Les politiques d'austérité salariale, en vigueur dans la plupart des pays, contractaient la propension à consommer et la demande effective...

-          Mais cet effet a été compensé par des déficits publics quasi-permanents...

-          Par un endettement croissant des ménages, en particulier dans l'immobilier (subprimes)...

-          Et par les gains tirés d'une spéculation immobilière et financière elle aussi alimentée par un endettement cumulatif...

-          De plus l'économie américaine a été « dopée » par un déficit extérieur considérable, financé par un endettement international sans précédent.

-          Mais cette dette croissante, fondée sur une valorisation artificielle des actifs (spéculation) et des anticipations excessivement optimistes, préparait la crise financière qui éclata finalement en 2008.

Aujourd'hui, la faiblesse de l'investissement et les politiques maintenues d'austérité salariale empêchent toute reprise durable. Les déficits publics sont le dernier rempart contre la dépression, mais en l'état actuel des règles institutionnelles, ils génèrent une dette publique insoutenable.

Voici ce que j'en écrivais en janvier 2009

« Pour autant, la pyramide de dettes n'est pas purgée ni la « confiance » rétablie. Les mécanismes de formations des revenus demeurent peu favorables à la croissance Sans augmentation autonome de la demande salariale (ajustements de type « fordiste ») ni reprise du processus d'endettement, les États sont en première ligne pour tenter de la ranimer par leurs déficits budgétaires. D'un côté les dettes publiques s'enflent démesurément, de l'autre la croissance reste atone et le chômage s'amplifie.  C'est en gros ce qui s'est produit au Japon de la crise financières de 1992 jusqu'au début des années 2000.

La situation se résumerait ainsi : Les dettes s'amortissent progressivement, mais le mouvement est contrarié par la déflation - la baisse des prix et des actifs réévaluant automatiquement la dette à mesure même que les agents tentent de la rembourser. Les efforts pour éviter la contraction de la masse monétaire, par exemple en refinançant les dettes existantes, retardent d'autant le rétablissement des bilans.

Pourtant, des liquidités s'accumulent dans le système bancaire, des encaisses se reconstituent. Mais tant que les anticipations restent défavorables, le crédit ne reprend pas et la monnaie existante ne circule pas (sa « vitesse de circulation » diminue). Les commandes « classiques » de la politique économique ne répondent pas : ni les déficits publics ni les baisse des taux d'intérêt ne relancent la circulation. Les difficultés persistantes des entreprises suscitent une exigence croissante de réduction des impôts, des charges et des salaires. Si les politiques économiques vont en ce sens, elles aggravent la crise des débouchés et compliquent encore les conditions d'une sortie de crise. »

« Mais, même utilisé judicieusement, le déficit budgétaire ne peut tenir lieu de régulation du capitalisme. Depuis trente ans, les dettes publiques n'ont cessé de creuser, les finances publiques intervenant en permanence pour éviter la surproduction menaçante. Privées de l'adjuvant des bulles, ces interventions publiques devraient être encore plus massives pour « porter » une certaine croissance. Dans un système où les états refusent tout usage direct de la « planche à billets », de tels déficits à répétition finiront par être insoutenables. De surcroît, ils contribuent à l'alimentation de l'excroissance financière via les titres de la dette publique, dont les intérêts constituent une redistribution perverse - des contribuables vers les rentiers et les spéculateurs. »

Les événements actuels ne sont donc en aucun cas une surprise. La crise des finances publiques n'est que la suite logique de la crise globale du capitalisme spéculatif.

L'Europe à l'épicentre de la seconde phase

La Grèce est un maillon faible de l'Europe. Non pas comme le radotent les ignorantins à cause d'une gestion plus défaillante qu'ailleurs des finances publiques, mais parce qu'il s'agit d'un pays relativement « pauvre » dont l'euro fige les prix et les revenus à un niveau non compétitif dans l'espace européen. Un tel pays aurait « normalement » laissé sa monnaie se déprécier pour doper ses exportations et protéger son marché intérieur, au lieu de quoi, « grâce » à l'euro, la perte de compétitivité a été masquée et entretenue par la bulle du crédit et la spéculation immobilière. Moyennant quoi le gouvernement grec a dû intervenir massivement lors de la crise de 2008, amortissant certes l'effondrement mais sans créer la moindre perspective de reprise. La dette publique grecque connait donc une explosion sans précédent, même si elle n'atteint pas encore le ratio du Japon ou de l'Italie. Mais la Grèce n'est guère différente du reste de l'Europe : elle est seulement un peu en avance, c'est pour cette raison qu'elle a concentré les attaques de la finance.

La Zone Euro est elle-même le maillon faible du monde capitaliste développé, car elle s'est constituée autour d'institutions et de principes économiques radicalement inadaptés à la nouvelle période. Le fameux « pacte de stabilité » limitant à 3% du PIB les déficits des finances publiques reste en vigueur. Certes, face à la crise financière, son application a été suspendue, mais il demeure la ligne directrice officielle des instances européennes.

Plus grave, l'unification du marché, alors que les budgets ne sont pas coordonnés (et ne sauraient probablement l'être), favorise les états-coucous qui profitent de l'expansion budgétaires des autres sans en supporter le coût sur leurs propres finances publiques. Comble de l'ironie, ce sont ces coucous qui se posent en parangons de vertu[2] en accablant les pays les plus déficitaires de sarcasmes et en soulevant leur opinion contre les velléités d' « aide » européenne !

Enfin, alors que les banques centrales américaines et japonaises adoptent des politiques empiriques de gestion du crédit et refinancent en cas de besoin de leurs états[3], la BCE refusait jusqu'à présent tout mécanisme de refinancement automatique des états de la Zone.

Vers une « économie de dette publique » ?

Dette publique et croissance faible : l'engrenage

La crise de financement de l'État grec annonce celle de la politique du « tout déficit » par laquelle les États ont cru conjurer la dépression. A-t-on vraiment cru à une crise « conjoncturelle » dont l'effacement permettrait le rétablissement des finances publiques ? Plus vraisemblablement on s'est contenté de parer au plus pressé. L'oligarchie pourra sans doute quelque temps encore multiplier les expédients pour différer l'inévitable constat que l'économie productive requiert un mécanisme stable de formation des débouchés, et que ce mécanisme suppose de radicales réformes institutionnelles. Mais dans l'immédiat la politique économique « au fil de l'eau » explore la dynamique des déficits et de la dette publique.

Le déficit budgétaire brut inclut les intérêts de la dette publique, qui n'exercent guère d'effet multiplicateur puisqu'ils sont dirigés vers des créanciers dont le taux d'épargne est particulièrement élevé [sur l'effet multiplicateur cf. mon précédent article]. Seul le déficit primaire exerce un effet multiplicateur conséquent sur l'activité économique. Or plus la dette publique et le taux d'intérêt sur cette dette augmentent, plus les intérêts ponctionnent les dépenses publiques, et plus le déficit doit être important pour stimuler l'économie. Pour fixer les idées, une dette publique au niveau français de l'ordre de 80% du PIB à un taux d'intérêt de 3% génère une charge d'intérêt de 2.4 points de PIB. Dans une situation dégradée « à la grecque » avec 100 points de PIB de dette et 6% de taux d'intérêt, il faut alors 6 points de PIB de déficit pour ne payer que les intérêts sans exercer un effet déflationniste. Ce n'est qu'au-delà de ce déficit qu'on peut parler de stimulation macroéconomique.

Si l'État choisit d'exercer son rôle macroéconomique en « laissant filer » sa dette, cette dernière augmente de façon exponentielle. Pour reprendre l'exemple français, le déficit public devrait demeurer à 4 ou 5 points de PIB au minimum, et davantage en cas de hausse des taux d'intérêt.

Si l'État inverse ses priorités et tente de réduire son déficit ou, pire encore, de se désendetter,  il devra dégager un excédent primaire dont l'effet sera violemment dépressif. L'appauvrissement du pays suivrait une telle politique de désendettement dont, de surcroît, le succès est loin d'être assuré,  puisque les recettes fiscales diminueraient à leur tour, entrainant de nouvelles baisses de dépenses... et ainsi de suite.

Les principaux pays capitalistes sont donc dans une redoutable  impasse.  La fuite en avant dans l'endettement sera tôt ou tard insoutenable[4], elle ne permet que de reculer la date des choix en amplifiant leur difficulté. Les conséquences de politiques d' « austérité » sont incalculables - misère, déstabilisation politiques, ruine de nombreuses entreprises... et surtout un hypothétique  désendettement (en fait, probablement, impossible) ne créerait aucune dynamique de reprise de la croissance économique à conditions institutionnelles constantes.

Dette.jpg

Vers la monétisation de la dette publique ?

Il paraît donc inévitable que de nouvelles combinaisons soient instituées. Les pays Anglo-Saxons ont acceptés, dans l'indifférence quasi-générale, que leurs banques centrales financent « à titre exceptionnel » le déficit public, ce qui permet d'en réduire le coût à un taux très faible. La banque Centrale Européenne, paralysée par le monétarisme des Traités Européens, résistait encore jusqu'à ce 10mai 2010 à financer directement la dette des États membres. D'où l'actuelle crise « grecque » qui n'est pas due à une mauvaise gestion des finances publiques grecques[5] mais à une politique monétaire exceptionnellement aveugle.

Toujours est-il que la monétisation directe de la dette publique est une solution provisoire au dilemme de la dette publique, un outil pour reculer encore plus loin les choix décisifs. Il n'est pas sûr que cette solution s'impose facilement à plus grande échelle, car elle priverait les banques privées d'une source massive de gains finalement peu risqués. Elle heurte également les automatismes monétaristes des décideurs en place.

Supposons que la Banque Centrale finance le déficit à taux nul. La charge d'intérêt disparaissant, l'État disposerait d'une marge de manœuvre budgétaire considérablement accrue et serait délivré de l'épée de Damoclès de l'explosion de la dette et du blocage du financement par les agents privés. Le financement serait en fait virtuellement illimité.

Il s'agirait en fait de la reconnaissance d'une évidence macroéconomique : l'État n'est pas un agent économique comme les autres. Une saine gestion des finances publiques ne vise pas à équilibrer les comptes, mais à assurer un effet multiplicateur suffisant pour maintenir l'économie sur une trajectoire de plein emploi. La contrainte de rentabilité opérée par le taux d'intérêt, nécessaire pour orienter l'initiative privée vers des productions socialement utiles, est foncièrement nuisible dans le cas de l'État. Car c'est bien quand ses rentrées futures sont les moins assurées que sa dépense est la plus nécessaire. Et les charges d'intérêts reviennent à faire refluer une partie de cette dépense vers le secteur rentier.

Mais même si un sursaut vital imposait finalement ce renversement des méthodes de financement de la dette publique, nous ne serions pas pour autant sortis des expédients.

Les obstacles au cours nouveau

La vulgate néolibérale

Une telle configuration semble une échappatoire logique à la phase actuelle de la crise, mais elle dépasse encore l'imagination des économistes néolibéraux. Leur vulgate nous indique tout au plus que l'État, muni d'un pouvoir absolu sur la « planche à billets » ne saurait qu'en abuser. Les choix budgétaires seraient contournés par le financement discrétionnaire de toutes les dépenses qu'induirait l'intérêt particulier des gouvernants. Le système d'incitations qui oriente les décisions politiques ne les dirigerait pas vers l'intérêt général, mais à des « cadeaux » sans discernement à une « clientèle » électorale. Les gouvernants engageraient des dépenses de prestige sans rapport avec les vœux des citoyens. Les autres investissements publics seraient engagés sans souci de rentabilité, assurés qu'ils sont d'un financement sans limite. Or si rien n'arrête la dépense publique, le PIB, lui, ne saurait dépasser la capacité productive du pays (abstraction faite de l'endettement extérieur). Ces dépenses publiques évincent donc nécessairement des dépenses privées, rationnées par l'inévitable inflation.

Tout ceci n'est de bon sens que sous réserve de conditions de validité, rarement explicitées. À savoir : une économie proche du plein emploi de ses capacités de production, où la tension créée par la dépense publique prendrait la place des dépenses privées. Et un État réduit aux appétits des politiciens et des fonctionnaires, que ne structurerait aucune culture de l'intérêt général.

  • La première de ces hypothèses est évidemment inadéquate à l'heure actuelle. La dépense privée est insuffisante pour assurer le plein emploi et la croissance, faute d'un investissement structurellement suffisant pour compenser l'épargne macroéconomique. Dans un contexte de croissance stable, des anticipations favorables des entreprises rétabliraient en partie leur taux d'investissement. Mais se poser dans l'immédiat le problème de ne pas «évincer» cet investissement, c'est évidemment mettre la charrue avant les bœufs: c'est la dépense publique et elle seule qui crée pour le moment les conditions pour ranimer l'investissement privé. Même à plus long terme, et dans l'hypothèse optimiste où l'investissement privé se serait rétabli à un niveau suffisant, cette situation demeurerait instable tant que la dynamique de la consommation finale ne validerait pas cet investissement. Cette dernière devrait au moins croître aussi vite que la production de biens de consommation (en principe accélérée par l'investissement des entreprises), ce qui suppose soit un mécanisme d'indexation des salaires[6], soit une augmentation suffisante du déficit public. La question d'un déficit structurel se poserait donc à nouveau.
  • Pour ce qui est de l'analyse de l'État comme pur déploiement d'intérêts privés, elle est manifestement viciée: l'examen historique le plus sommaire nous indique qu'à des degrés divers, l'action publique se structure autour d'objectifs généraux. Les cas de démembrement des administrations sous l'effet des intérêts privés sont certes nombreux, mais pas universels. Les policiers, les enseignants, les médecins, beaucoup d'hommes politiques certainement, identifient généralement leurs intérêts au succès des missions qui leur sont confiées - à défaut de quoi aucune de ces administrations ne saurait fonctionner. L'organisation «rationnelle» des administrations décrite par Max Weber rend compte du système d'incitations qui harmonise l'intérêt particulier et celui de l'organisation. Il faudrait y ajouter l'effet structurant des conventions culturelles. Même si parfois «je» puis renoncer aux «bons» comportements pour satisfaire un intérêt particulier, «je» n'en reste pas moins porteur de ces valeurs et du jugement qu'elles induisent vis-à-vis des autres. «Je» participe à une convention sociale qui dissuade chacun de dévier sous peine de sanctions au moins symboliques. Et par conséquent «mes» propres velléités de déviance sont dissuadées par la pression du groupe. Ceci n'implique nulle naïveté quant à la propension des individus ou des groupes à «ruser» avec ces valeurs. Elle existe bien sûr mais l'«intérêt général» n'en est pas moins une force contraignante pour chacun. Sa force dépend du contexte sociopolitique. Et le discours néolibéral, en magnifiant l'intérêt privé, contribue à démoraliser (au sens premier: priver de morale) les agents des administrations. À l'inverse, de fortes mobilisations autour d'évènements politiques saillants renforcent les valeurs collectives.

La critique néolibérale de l'endettement public est donc inadéquate. Elle fonde ses arguments sur un monde imaginaire, conforme aux conclusions recherchées mais incompatible avec une analyse scientifique de la société et de l'économie réellement existantes.

La défense des privilèges financiers

Un dérapage du financement discrétionnaire de l'État n'est donc pas la question immédiate. L'urgence est de délivrer les finances publiques des tenailles de la finance. On doit cependant au préalable se demander quels intérêts se cachent derrière les fantomatiques « marchés » auxquels les oligarques européen avaient confié avec tant de légèreté la « régulation » (ou plutôt l'antirégulation !) de l'économie.

  • La concentration des institutions financières s'est accélérée en 2008-09. Raisonnable est l'hypothèse que le marché de la dette souveraine est entre les mains d'un oligopole implicitement collusif: les taux d'intérêt usuraires infligés à la Grèce résultaient probablement d'une stratégie et non des tremblements de la «main invisible» en panique.
  • La dette publique est une source de profits sûrs et donc liquides. L'institutionnalisation d'un financement des états par les banques centrales constitue donc un séisme de première grandeur dont la crainte explique à elle seule l'hostilité de principe que soulève une telle proposition. Toutefois les financiers n'ont rien à gagner à sacrifier la poule aux œufs d'or. D'où une certaine tolérance pour des interventions ponctuelles des banques centrales, sur le modèle américain, à conditions évidemment que celles-ci demeurent exceptionnelles et n'évincent pas les juteux financements privés. Les politiques d'austérité exigées en Europe s'analyseraient alors comme un moyen non pas tant de préserver la solvabilité des États mais d'éloigner la menace du financement monétaire (i.e. par la banque centrale).
  • Enfin les banques peuvent craindre que les besoins de financement des états n'assèchent leur propre marché obligataire dans une période où elles cherchent à reconstituer leurs fonds propres.

Ces intérêts sont évidemment contradictoires, car le passage de l'austérité à la déflation réactiverait la chaîne des défauts de paiement suspendue par l'intervention massive des états en 2008. Mais pour la finance aussi la configuration actuelle est une impasse dont elle tente de reculer le cul-de-sac par des expédients. Une austérité « sous contrôle » et une monétisation à la marge des dettes publiques sont une combinaison instable, mais à court terme le « moindre risque » pour les créanciers.

Pour conclure : la montée de l'instabilité

Les demi-mesures de ces dernières semaines ne préparent pas la sortie de crise. Au contraire la défiance des prêteurs et les anticipations brouillées des entreprises augurent mal d'une reprise de l'investissement, ou même d'un regonflement de la dette privée, sans lesquels la croissance et l'emploi resteront suspendues aux mesures budgétaires.  La perspective la plus probable est la poursuite de déficits élevés, soit volontaires soit précipités par la baisse des recettes fiscales en cas de déflation. Le quantitative easing sera donc selon toute probabilité pérennisé.

Ponctionnés par la charge d'intérêt de dettes publiques croissantes et sans doute sous la pression de crises sociales majeures dans les pays les plus fragiles, les États seront tentés de desserrer l'étau. Les frictions avec la finance se multiplieront, non par la conversion idéologique des dirigeants, mais par un conflit d'intérêt croissant dont la crise du printemps 2010 apparaît comme le prélude[7].

Mais ces acteurs ne sont pas porteurs d'un projet global de sortie de crise. Tout au contraire, l'instabilité des rapports de force et les hésitations stratégiques des uns et des autres demeurent propices à des fautes majeures. Ainsi le défaut de solidarité européenne au début de la crise des finances grecques a précipité l'accès paroxystique du printemps - conséquence d'une paralysie du système de décision et de l'incapacité à trouver un consensus sur les principes de la nouvelle politique économique.

Attendons nous donc à de nouveaux rebondissements. Les racines de la crise sont toujours là et l'oligarchie est déchirée entre des impératifs contradictoires. Elle semble pour le moment incapable d'une véritable stratégie, alors même que ni la crise sociale, ni la crise politique ne sont encore venues troubler le jeu. Le peuple est calme...



[1] « Quelques minutes à peine après l'annonce de l'accord à Bruxelles, à l'issue de douze heures d'intenses discussions entre ministres, la Banque centrale européenne dévoilait par communiqué son intention de commencer à acheter de la dette publique et privée de la zone euro. » Reuters

[2] L'excédent commercial allemand n'est que l'image renversée du déficit commercial des autres membres de la Zone Euro ! L'oligarchie allemande semble convaincue qu'elle tient de sa « rigueur » et de la qualité de sa spécialisation commerciale ce qui n'est que l'effet de la configuration de l'endettement européen. C'est la dette des pays latins qui soutient l'industrie allemande ! La prise de conscience de cette réalité contribue d'ailleurs sans doute au ralliement progressif des allemands à la « solidarité européenne ».

[3] Il ne s'agit pas ici d'accorder un satisfecit aux politiques monétaires de ces pays, qui ont par ailleurs accompagné le gonflement de la bulle de l'endettement. Mais leur souplesse idéologique et leur confrontation à un état unique contraste avec le monétarisme psychorigide de la BCE et surtout le pouvoir démesuré que lui laisse la multiplicité de ses mandants étatiques.

[4] Il reste que les niveaux actuels des dettes publiques ne sont pas historiquement extravagant, hormis au Japon. Les problèmes de financement relèvent surtout dans l'immédiat de l'irrationalité de la finance.

[5] Qui au demeurant ne daterait pas de 2008 et dont tout le monde, à commencer par la BCE, s'accommodait depuis plus de 10 ans de monnaie unique ! Mais elle n'a ici aucune importance. Le soutien de l'économie requerrait un déficit budgétaire massif, eût-il été orienté vers d'autres dépenses qu'il n'en aurait pas moins déchaîné la « défiance » des banques privées vu la fragilité de l'économie grecque, subventionné par l'Europe et dopée par l'endettement privé des années passées.

[6] L'investissement via l'effet multiplicateur ajuste la demande aux capacités de production. Mais tant que les revenus salariaux augmenteront moins que la productivité, l'augmentation de la propension à épargner étouffera la dynamique de l'investissement. Croissance lente ou déflation révèleront l'écart entre l'élargissement des capacités de production permis par l'investissement, d'une part, et la consommation finale, d'autre part.

[7] La ligne d'horizon de ce nouvel interventionnisme étatique serait une sorte d'économie de guerre - peut-être sans la guerre,  mais réorganisant le système économique autour de la dépense publique.  Mais la légitimité et le programme d'une telle « alternative » restent à construire...

 

22:24 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (3)

02 mai 2010

Vertige déflationniste sur l’Europe

 

Un consensus assez étendu des économistes sérieux souligne l'impasse des politiques économiques que révèle la crise de la dette publique grecque. Privée de financement discrétionnaire par les traités européens et l'obstination monétariste des principaux gouvernements de l'Union, la Grèce vient de s'engager à réduire drastiquement son déficit budgétaire tout en finançant le service de sa dette publique à un taux d'intérêt écrasant vu les circonstances (plus de 10% aujourd'hui sur les « marchés », 5% pour l' « aide » de l'Union Européenne). Or ce déficit grec n'est qu'une application particulière d'une politique générale de soutien de l'économie généralisée depuis le début de la Grande Crise.

Pour en comprendre les enjeux, cette note exposera le mécanisme du « multiplicateur keynésien» - rien d'original pour un lecteur de Keynes, mais bric-à-brac théorique des néolibéraux a jeté une telle chape d'ignorance sur les acquis de l'économie politique qu'il faut sans doute radoter un peu. Nous montrerons ensuite que les déficits publics sont impuissants à résoudre la crise, mais permettent de la contenir. Leur abandon précipiterait un nouvel accès de déflation, appauvrissement qui ne créerait d'ailleurs en rien les conditions d'une reprise ultérieure de la croissance.

J'essaie d'aller à l'essentiel :

Pour une production donnée de biens de consommation, l'investissement crée les profits.

1.       Toute production crée un revenu qui lui est équivalent ;

2.       La production est constituée de biens de consommation qui seront « offerts » sur le marché (Co) et de biens d'équipement qui serviront à l'investissement (I) : Y=Co+I.

3.       Le revenu sera dépensé en biens de consommation (Cd) ou ne sera pas dépensé (épargne : S) : Y=Cd+S. Mais il ne s'agit pour le moment que d'un désir des consommateurs, les opérations de vente n'ayant pas encore eu lieu.

4.       Il faudra donc que Co+I=Cd+S : c'est une évidence arithmétique. Mais comment cela se réalisera-t-il ?

5.       Si I=S, tout ira bien. L'épargne « désirée » équivaut à l'investissement. La part du revenu dépensée en biens de consommation achètera exactement la production des entreprises.

6.       Mais rien n'indique que l'investissement équivaut ex ante[1] à l'épargne. Pour simplifier : L'investissement dépend principalement des anticipations des entreprises sur la profitabilité future de cet investissement (l'efficacité marginale du capital). L'épargne dépend de la peur de l'avenir (« précaution »), de la répartition des revenus, des opportunités de différer certains achats (« spéculation »), du montant des profits (qui pour l'essentiel constitueront une épargne). Aucun mécanisme n'égalise ex ante ses deux grandeurs.

7.       Supposons donc qu'ex ante, l'investissement soit supérieur à l'épargne. C'est irréalisable puisque cela supposerait que la consommation offerte (Co=Y-I) soit inférieure à la consommation demandée (Cd=Y-S). Co et Cd se « rencontrent » au moment de la vente, et ce sont les prix[2] qui réalisent leur nécessaire égalité. Dans notre cas de figure (demande supérieure à l'offre), la hausse des prix vient rationner les consommateurs qui achètent finalement bien la quantité offerte, mais à un prix plus élevé. Ce supplément de prix revient aux entreprises sous forme de profit (П) qui constitue une épargne supplémentaire. Donc, à l'arrivée, ex post, l'épargne totale s'est égalisée à l'investissement grâce au profit des entreprises. On peut écrire : C+I=C+S.

8.       Inversement : si c'est l'épargne qui s'établit à un niveau plus élevé que l'investissement, Co sera supérieure à Cd, ce qui signifie que les prix devront baisser. Les entreprises feront alors des pertes, qui peuvent s'interpréter comme une épargne négative. Là encore, ex post C+I=C+S.

Il est donc établi que toutes choses égales par ailleurs le profit (positif ou négatif) résulte de l'investissement. Mais les choses ne peuvent en rester là car

Cette perspective rétroagit sur la production de biens de consommation, c'est là le multiplicateur proprement dit.

9.       Les profits, réalisés ou anticipés, poussent les entreprises à augmenter leur production pour un investissement donné.  Mais cette augmentation des revenus signifie aussi une augmentation de l'Épargne. Cette dernière réduira l'excès de demande sur les biens de consommation qui a un certain point s'annulera, et les profits avec lui.

10.   La production Y augmente jusqu'à ce que l'épargne désirée s'égalise à l'investissement. Soit S= I=Y-C, C étant une fonction de Y (la part consommée du revenu, c étant la propension à consommer). D'où : I-Y-cY, et Y=(1/(1-c))I, qui est la formule bien ( ?) connue du multiplicateur.

Arrivé à ce point, on peut récapituler :

Les conditions d'une augmentation de la production jusqu'au niveau du plein emploi : Niveau de l'investissement, propension à épargner, anticipations.

*La variable clef est l'investissement, ou une dépense équivalente c'est-à-dire qui génère un revenu supplémentaire qui évitera la surproduction de biens de consommation. Par exemple les dépenses publiques financées par le déficit budgétaire : distribution directe ou indirecte de revenus sans production de biens de consommations supplémentaires.

* Mais l'effet de cet investissement dépend de la propension à épargner (1-c). Si elle est forte, un investissement donné agira plus faiblement sur la production - et un moindre fléchissement de l'investissement l'établira en dessous de l'épargne ex ante, entraînant un ajustement déflationniste.

* Enfin aussi bien l'investissement que les plans de production de biens de consommations dépendent des anticipations des entreprises (la « demande effective » de Keynes). Ce qui signifie que

- l'investissement peut être comprimé par le pessimisme des entreprises, entraînant une tendance déflationniste qui renforce ce pessimisme. Cet effet est le mieux connu et on en déduit généralement qu'une politique de relance peut rétablir une croissance auto-entretenue.

- Mais même si l'investissement est « suffisant » il se peut que les entreprises n'ajustent pas leurs plans de production au niveau rendu possible par le multiplicateur. Dans ce cas, elles engrangent des profits sans anticiper la reprise de la croissance.

La crise actuelle constitue une conjonction exceptionnellement défavorable :

-          Double blocage de l'investissement privé par les restrictions au crédit des banques (inquiétudes macroéconomiques et tentatives de reconstituer leurs fonds propres) et par le pessimisme des entreprises ;

-          Propension à épargner gonflée par le blocage des salaires (revenus dont la propension à consommer est la plus forte), les tentatives de désendettement des ménages et la restriction du crédit à la consommation ;

-          Anticipations pessimistes et tentatives de désendettement des entreprises se conjugant pour freiner l'ajustement de la production au niveau permis par le multiplicateur.

Cette conjugaison explique la faible efficacité apparente des politiques de relance que manifestent les déficits budgétaires sans précédent accumulés depuis trois ans dans les principaux pays de l'OCDE. La crise actuelle est structurelle, elle ne se résoudra pas avec le traitement symptomatique qu'on appelle « relance ».

Mais les déficits sont le dernier barrage contre la déflation.

A contrario le renoncement à ces politiques produirait une nouvelle aggravation des trois facteurs cités ci-dessus : sous-investissement, sur-épargne et anticipations pessimistes.

De ce point de vue le déficit budgétaire doit être considéré non comme un « défaut de gestion » mais comme un véritable service public. Les banques centrales ou tout autre organisme dédié doivent garantir le financement des États, comme c'est déjà en partie le cas aux États-Unis et au Royaume-Uni  mais hélas pas dans la Zone Euro qui risque d'être bientôt l'épicentre de la déflation mondiale si se généralise la politique suicidaire imposée à la Grèce. L'austérité infligée aux finances publiques appauvrira encore le pays à la suite de ses fonctionnaires et de ses services publics, elle réduira les recettes fiscales de l'état grec, fragilisant en retour sa capacité à honorer le service de sa dette. Par contrecoup, les pays exportateurs vers la Grèce seront touchés, à commencer par l'Allemagne. L'appauvrissement provoquera des défauts de paiement qui nourriront un peu plus la crise bancaire.

Il ne s'agit évidemment pas que de la Grèce, qui ne se distingue des autres pays européens que par la précocité de la défiance des créanciers[3]. La même configuration mène inéluctablement aux défauts de paiement de la plupart des États de la Zone Euros et/ou à une déflation sans précédent dans le sillage des politiques d'austérité. D'hors et déjà l'augmentation des taux d'intérêt des dettes publiques revient à stériliser la part de la dépense publique qui devra être consacrée à leur versement[4].

Pour poursuivre le traitement symptomatique de la crise, la seule solution est le financement direct des finances publiques par la BCE à un taux symbolique.



[1] Par ex ante, nous attendons : avant les processus d'ajustement. Les « plans » des entreprises et des ménages existent mais ne sont pas compatibles. Ils devront s'harmoniser par la force des choses. C'est cet aboutissement que nous dirons : ex ante.

[2] On peut aussi imaginer que se seraient des variations de stocks, ce qui compliquerait le raisonnement sans en changer les conclusions)

[3] Dans les circonstances actuelles il est totalement oiseux de discuter la nature des dépenses publiques considérées. Keynes soulignait dans les années 30 que même payer des gens à creuser et reboucher des trous exercerait un effet positif contre la déflation. Une fois établi le principe que la dépense publique ne répond pas à un principe de rentabilité mais de service public, il sera temps d'engager une autre discussion sur la meilleure façon de dépenser l'argent public.

[4] Puisqu'a priori les créanciers sont une catégorie à forte propension à épargner.

 

13:02 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (2)

20 février 2010

La déroute alimentaire. La crise programmée et ses solutions.

 

Si nous comprenions le langage des lemmings en route pour leur suicide collectif, nous retrouverions certainement des discussions qui nous sont familières. La chute dans l'abîme est inévitable si nous ne changeons pas de chemin - mais le premier qui tente de diverger pourrait être écrasé par le troupeau - et qui oserait avoir raison seul face à l' « intelligence collective » de ces milliers de lemmings ? Le ravin est là, mais la peur de quitter le troupeau est plus forte encore. La comparaison s'arrête là, car dans le suicide des lemmings, aucun n'a tiré son épingle du jeu, alors que notre troupeau est mené par des petits malins qui croient profiter des la folie collective avant de se préserver de la chute au dernier moment.

Notre ravin prend la forme de la crise financière et de la crise écologique, beaucoup plus liées qu'on ne veut bien le dire. Elles ont un dénominateur commun : l'absence de centres de décision voués à l'intérêt général - voire même de centre de décision d'aucune sorte. Empêtrés dans de multiples interactions, dans des stratégies d'échecs (aux deux sens du mot), ils ne prévoient jamais plus de deux coups à l'avance. Les économistes et les scientifiques[1] disposent de toutes les analyses et compétences nécessaires pour inspirer une autre orientation - mais ils n'inspirent pas les politiques, seul le prochain « coup », la prochaine rustine, la prochaine magouille, obnubilent les décideurs.

Le politique est au centre de toutes les questions. Croissance, finance, développement durable, emploi, « Europe », etc. ? Tous ces enjeux pris isolément ne sont qu'écrans de fumée tant que n'est pas posée la vraie question : la cohérence d'une société complexe comme la nôtre passe par des États et des valeurs culturelles fortes. À défaut, les stratégies de passager clandestin des groupes et institutions mènent mécaniquement au pillage des ressources par les plus puissants (banques, compagnies pétrolières...), à moyen terme à la paralysie (voire l'Union Européenne) et à un peu plus long terme à l'effondrement (Rwanda 1994 + subprimes 2008, comme répétitions générales).

Toutes ces crises ont une racine commune : le néolibéralisme[2] et la multiplication des configurations dominées par les « passagers clandestins ». Nous en évoquerons ici une seule : la crise alimentaire - parce qu'elle est sans doute la plus radicale de celle qui nous menace. Mais la plupart des arguments qui suivent sont transposables à d'autres domaines.

I.            Vers la crise alimentaire ?

La population mondiale explose sans moyens durables de s'alimenter. Le ralentissement démographique de ce point de vue n'est qu'une vue de l'esprit. Dans les meilleur des cas, la population mondiale n'augmenterait d'ici 2050 « que » de l'équivalent de la population mondiale de 1950 (2.5 milliards d'habitants) alors que - et c'est là le cœur de l'argument - que nos capacités agricoles sont déjà à saturation sans pour autant qu'un milliard de personnes mangent à leur faim.

« Jusqu'ici, tout va bien... »

D'hors et déjà, l'agriculture intensive épuise les sols, et la croissance de la production est presque toujours obtenue sans calcul rationnel du renouvellement des ressources nécessaires : sols, eau, forêts ... La surpêche stérilise les océans. La pression de la croissance démographique crée une urgence permanente dans les régions pauvres et interdit toute prise en compte du moyen terme. La concentration de cultures homogènes (OGM ou pas) et d'élevages intensifs créent les conditions de ravageuses épidémies. La production de biocarburant accélère la saturation agricole.

L'agriculture traditionnelle était locale, et les disettes de même. L'ouverture des marchés amortit ces crises locales - du moins quand la population concernée conserve des ressources d'autres sortes à échanger. Le libre-échange stimule les cultures d'exportations, avec de spectaculaires progrès de la productivité.

Mais les avantages comparatifs décrits par Ricardo[3] ne se réalisent que sous des conditions précises. La déformation des taux de change sous l'effet des mouvements de capitaux, la non prise en compte des externalités dans la formation des prix (pollution, épuisement des ressources, au niveau de la production comme du transport) aboutissent à des échanges biaisés et souvent appauvrissants.

Le libre-échange s'accompagne aussi d'une double dépendance : vis-à-vis de production spécifiques, et vis-à-vis du marché mondial. La faible diversification de la production résultant de la division internationale du travail démultiplie l'effet de crises climatiques ou biologiques frappant de telles cultures ou élevages. De plus, le pays exportateur comme l'importateur sont à la merci d'un collapsus des circuits commerciaux. Dans le cas d'une crise alimentaire mondialisée, nulle région ne serait à l'abri du maelstrom des prix, et ensuite de la fermeture des frontières des pays exportateurs pour sauver leur population. L'effroyable gestion privée des OGM accroît encore cette vulnérabilité, en privant les agriculteurs des moyens de reproduire eux-mêmes leurs semences (et demain leur cheptel ?), et en réduisant encore la diversité génétique.

La spéculation s'empare des produits dont l'offre faiblement élastique permet de distraire des stocks de leur destination normale. Les céréales répondent à cette condition. La surgélation en élargit la possibilité à la quasi-totalité des produits alimentaires. L'explosion des capitaux spéculatifs et la saturation de leur « marchés » d'élection : bourse, immobilier, les reportent sur les matières premières et les produits agricoles. La spéculation s'est orientée vers les stocks alimentaires et elle commençait à en aspirer les prix à la veille de la crise des subprimes. En période de hausse, elle accentuera les pénuries, et en période de krach le déstockage ruinera les agriculteurs.

PrixCéréales.jpg

Les prévisions de Malthus ont été si longtemps démenties que son argument s'est émoussé. Faut-il pour autant négliger les exemples locaux de crises alimentaires : Haïti (des sols épuisés et la population réduite à une misère chronique par l'agriculture intensive), Rwanda (des massacres massifs avant tout motivés par l'insuffisance de terres cultivables)[4] ... ?

Une issue technologique ?

Le progrès scientifique amènera-t-il les technologies-miracles pour éviter le désastre annoncé ? C'est a priori improbable pour deux raisons. La première est que les découvertes sont par nature incertaines. Il ne s'agira jamais que d'un pari - sur la survie de milliards d'êtres humains. La seconde, plus fondamentale, est que le problème n'est que secondairement technologique - il réside d'abord dans notre organisation sociale, politique et économique.

Le long terme n'est pas inscrit dans notre modèle de développement. Le progrès technique n'est qu'un moyen de prolonger une aveugle course en avant. Le libre-échange agricole, la centralisation des semences ou des gènes dans de gigantesques entreprises transnationales, la négligence systématique du renouvellement des ressources, le mépris des politiques de régulation des naissances... rien de tout ceci ne relève d'une limite technologique. L'horizon du calcul économique s'arrête à une dizaine d'années tout au plus... au-delà les prévisions ne constituent plus des incitations[5]. Quant au calcul politique, il est borné par les cycles électoraux et l'instabilité des états pauvres. Quand bien même quelques esprits éclairés s'émancipent de ce cancer social, la concurrence acharnés des autres entrepreneurs économiques ou politiques les mettent rapidement en difficulté. Comment faire accepter électoralement une hausse durable des prix agricoles pour prévenir une crise dont le terme est encore inconnu ? Comment renoncer à des profits faciles pour garantir la soutenabilité de l'économie dans 20 ans ?

La technologie, n'est donc ni un problème ni une solution par on ne sait quelle substance propre. Sa nature dépend de l'usage qui en est fait et de l'orientation des recherches. Il est trivial de constater que nous serions d'hors et déjà capables techniquement de réorganiser les agricultures en fonction d'impératifs de préservation des sols, de renouvellement de l'eau, d'indépendance alimentaire pour la plupart des pays et de santé publique. Le freinage initial de la productivité serait sans doute plus faible qu'on l'imagine couramment, grâce à la mise en œuvre de techniques en jachère mais dont certaines expériences donnent un avant-goût (cultures sous serre en Europe du Nord, irrigation en Israël, exploitation des ressources en algues au Japon...). Les techniques existantes pourraient de plus déboucher à court terme sur de nouvelles applications pourvu que la nécessité s'en fasse sentir - à commencer par les OGM, aujourd'hui orientées par le profit à court terme de multinationales, qui pourraient vraisemblablement tout aussi bien s'appliquer à la création de multiples variétés à usage local et adaptées aux différentes conditions de culture[6].

Plus fondamentalement, la recherche est aujourd'hui prisonnière de laboratoires privés voués au rafistolage du système technique existant. Une transformation radicale des incitations économiques réorienterait ses programmes. Une agriculture soutenable, mais aussi capable de nourrir l'humanité, ne serait certes pas plus « naturelle » mais elle mobiliserait des techniques sélectionnées selon un autre « cahier des charges » que celui qu'impose le capitalisme spéculatif !

II.            La décroissance : une fausse piste

Une production anarchique de biens et services destinés à la consommation immédiate produit et prépare des crises qui nourrissent le mythe inverse de la « décroissance » - un monde où la production se limiterait au « nécessaire » et respecterait les impératifs écologiques.

L'impossible frugalité

Ce mythe est renforcé par sa coïncidence avec l'idéologie dominante, imprégnée de « purge » et d' « austérité » comme ultime remède aux crises systémiques. On comprend facilement comment la frugalité imposée aux dominés permet de faire reposer sur eux l'essentiel des conséquences des crises[7]. Les « décroissants » sont généralement loin de telles intentions, mais l'homologie des discours les renforce mutuellement.

La faute intellectuelle primaire en est la confusion entre croissance économique et épuisement des ressources. On pourrait avec autant de raison poser l'équation inverse, celle de l'extraordinaire élargissement des ressources qu'a permis la croissance, en dépit de toutes les tares que lui imprime le mode de production , via la diffusion du progrès technique[8]. Nous avons cependant constaté nous même que cette croissance aboutit à une impasse si elle demeure privée de gouvernail.

Mais la population mondiale actuelle et son accroissement programmé interdisent tout retour en arrière. La résorption du sous-développement suppose une croissance massive du PIB mondial et dans une moindre mesure des ressources alimentaires par habitant. La question n'est donc pas de réduire la croissance, mais de la réorienter vers des ressources sûres et renouvelables. La production agricole devra certainement doubler d'ici une trentaine d'années (augmentation de la population, et amélioration de la nutrition), et cette production sans précédent devra être indéfiniment maintenue. La réponse à un tel défi ne passe pas par un ralentissement de la croissance, mais au contraire par des investissements massifs dans la recherche, l'irrigation, l'entretien des sols, l'organisation de l'exploitation des ressources marines, etc., et en amont vers les technologies à portée plus générale (énergie, biotechnologies...).

Comment infléchir le modèle de consommation ?

La critique de notre modèle alimentaire - surconsommation de viande et de matières grasses... - est souvent pertinente, mais les populations les plus pauvres sont aussi les plus sujettes à la « malbouffe ». Ce simple constat devrait interroger les tenants de la « décroissance ». Ce n'est pas par la privation que l'on change des valeurs aussi enracinées que les habitudes alimentaires. Ni le mode de vie en général. Comparez l'usage du tri sélectif ou des filtres à particules dans les quartiers résidentiels et dans les « cités » ! Une population privée d'emploi et de projet fédérateur se repli sur un minimum social imperméable à toute idée d'intérêt commun à une collectivité elle-même perçue comme hostile. Le discours moralisateur des « décroissants » revient à stigmatiser ces populations sans être efficace pour autant.

Comment alors changer le mode de consommation[9], l'orienter vers des produits moins dépensiers en ressources et plus satisfaisants au plan sanitaire ? D'abord la vérité des prix : si la viande rouge crée une pression insoutenable sur les ressources, cela doit s'exprimer dans son prix, via un système de taxation adéquat. Des contrôles beaucoup plus contraignants sur les produits de consommation permettraient à la fois l'information des consommateurs et l'application de normes sanitaires beaucoup plus sévères (voir par exemple la surcharge en sel des aliments industriels, ou les risques de cancers provoqués par certains emballages, qui n'ont pas entraîné jusqu'à présent d'interdiction générale). Mais si de telles mesures dégradent globalement les conditions de vie ressenties, ou si elles sont perçues comme inégalitaires, elles seront inapplicables. Là encore, la croissance économique et la relative prospérité qu'elle permet en créent certaines conditions. Et accessoirement ces mesures supposent l'instauration de contrôles et de règles que seul l'état-nation a les moyens d'instaurer - à rebours du mondialisme doctrinaire de nombre de « décroissants ».

Plus généralement, les transformations systémiques supposent un consensus social incompatible avec l'idéologie de la purge. Un regard élémentaire sur les précédents historiques de la « décroissance » devrait suffire à un détourner résolument tout esprit progressiste. La Russie post-communiste, l'Europe des années 30 ou nombre de pays d'Afrique post-coloniale pour ne citer que les exemples les plus familiers, illustrent le désespoir des populations, le repli sur la débrouille individuelle, la perte de contrôle des États, sur fond de guerres civiles et de communautarismes divers. La décroissance en pratique, c'est la barbarie. Et dans un tel contexte, aucune institution n'est en mesure de faire valoir une perspective de long terme, le gaspillage des ressources se démultiplie avec pour seule limite l'appauvrissement de la population[10].

III.            Intégrer les marchés

La survie de tout système social dépend du dispositif d'incitations et de sanctions qui prohibe les comportements entropiques et récompense les comportements favorables à la reproduction du système. Il s'agit donc d'intégrer les institutions, c'est-à-dire d'en assurer la cohérence entre elles et avec les fins que se fixe la collectivité.

La « main invisible », une affaire d'État

La fameuse « main invisible » d'Adam Smith répond à cette condition, si on veut bien l'extraire des interprétions ultralibérales dont elle a fait l'objet. Le marché incite le boucher à fournir de la bonne viande au consommateur, et ce dernier à rémunérer correctement le boucher. Voilà pour les incitations. Les conditions implicites ne sont pas moins importantes :

1.       Aucun ne peut voler l'autre, ce qui serait pourtant a priori le moyen le plus expédient de se procurer les biens convoités ;

2.       Le moyen de paiement est suffisamment fiable pour garantir à long terme la transaction ;

3.       Le boucher et ses clients entretiennent des rapports suffisamment durables pour dissuader toute tentation de tromperie ;

4.       Les ressources futures du boucher et des consommateurs assurent la continuité de la transaction (que se passera-t-il quand le boucher aura décimé tout le troupeau, où que celui-ci aura épuisé le pâturage ?);

5.       Les consommateurs sont les seuls clients du boucher (pas de spéculateurs) ;

6.       La répartition des revenus permet à tous de participer à un tel marché ;

7.       Ni le boucher ni ses clients ne sont en situation de monopole/monopsone qui leur permettrait de concentrer à leur profit la plus grande part des revenus.

Si ces conditions ne sont pas remplies, on montre facilement que la « main invisible » mène à l'effondrement du marché et de la production (conditions 1 et 2) ou à une répartition non optimale des revenus et de la production. Dans toutes ces hypothèses, l'intervention d'une force cohésive est nécessaire, qu'il s'agisse de l'État, de règles morales/religieuses, ou d'autre chose. En réalité, les marchés smithiens sont l'exception et leur construction relève d'une intense volonté politique et d'une continuité administrative incompatibles avec l'idéologie faussement libérale dans laquelle nous baignons encore.

Sur le « marché » mondial de l'alimentation, la condition (1) est a priori réalisée, mais remise en cause par des opérations de brigandage international que caricature l'invasion de l'Irak (en matière d'énergie, mais la montée des tensions alimentaires déplace les enjeux...). La condition 2 est compromise par l'instabilité monétaire, et la 3 par l'obscurité qui accompagne l'allongement des circuits de distribution. La 4 est clairement inexistante, et la 5 et la 7 sont de moins en moins vérifiée, et la 6 ne l'a jamais été !

En appeler au « marché » pour régir la production et la distribution alimentaire est donc une ineptie manifeste, dont la répétition forcenée n'augmente pas la pertinence. Autant il est vrai que des dispositifs smithiens (main invisible) sont localement efficaces, autant la construction du cadre qui les autorise relève d'autres niveaux de l'organisation sociale - niveaux dont le défaut est la cause véritable de la crise future.

Organisation et marché : la ligne de crête

La critique néolibérale des dysfonctions de la régulation publique est aisément réfutée : elle ne propose aucune solution aux problèmes dont elle récuse la gestion administrative. Ce n'est pas parce que le chauffeur conduit mal que le véhicule sera mieux conduit... sans chauffeur ! Nous montrons ici la nécessité d'un encadrement radical des activités marchandes pour les cantonner à leur domaine d'efficacité. Mais nous n'ignorons pas pour autant le  danger des usines à gaz administratives[11].

Posons comme principe que l'organisation d'une communauté humaine croît en complexité en raison inverse de sa sûreté[12]. Tel est d'ailleurs la limite ultime du projet ultralibéral d'une société entièrement régie par les marchés : quand bien même l'improbable programme de transformation des individus réellement existants en homo œconomicus serait mené à terme, la multitude des conditions requises pour la stabilité d'un équilibre général walrasien le condamnerait à une rapide explosion. Sa contradiction est la même que celle qui paralysa les économies planifiées : l'impossibilité de modéliser et de prévoir les comportements humains pour les intégrer à une méga-machine, qu'il s'agisse d'un système de marchés ou d'une économie planifiée. La solution réside dans la combinaison précaire de « règles du jeu » contraignantes et du libre jeu des individus ou des institutions. L'effacement de ces règles mène à la multiplication des passagers clandestins et à l'implosion sociale ; leur excessive multiplication conduit au même résultat par le biais de l'inefficacité bureaucratique.

Récapitulons : La production agricole mondiale doit être encadrée par des règles strictes pour en assurer la soutenabilité. Pour l'essentiel (c'est-à-dire l'indépendance alimentaire), elle doit être soustraite aux échanges internationaux (ceux-ci étant réservés aux échanges de surplus). Et bien entendu les dérives spéculatives doivent être découragées par le système financier. Bref, un marché aussi smithien que possible doit être constitué pour en stimuler la production est en assurer la répartition. Et, pour certaines régions du monde, la régulation des naissances reste un objectif primordial.

Le besoin d'État

Ces règles, interventions, supposent la construction d'un corpus juridique et d'un consensus politique inenvisageables en dehors d'un État-nation[13]. Il ne s'agit pas que d'une organisation administrative : valeurs, représentations collectives, anticipations, routines, se combinent autour d'institutions communes et forment une culture commune qui modèle à son tour les comportements « de marché ».

Des États-nations souverains seraient en mesure de négocier au cas par cas des accords commerciaux avantageux pour développer certains échanges sous réserves de réglementations communes. Ce n'est pas l'échange qui est dangereux, mais sa dérive qui résulte de l'éviction de l'intégration nationale. La conséquence en est le nivellement des règles d'organisation et la prolifération des dérives et risques systémiques. L'efficacité apparente sur tel ou tel « marché » se paie de dysfonctions proliférantes, comme nous le constatons aujourd'hui. La Nation n'est pas une fin en soi, mais un niveau d'organisation nécessaire de communautés politiques pour contrôler leur destin.

Certes, une gestion nationale n'a aucune raison d'être performante ou conforme à l'intérêt général. Mais elle en a la possibilité, que renforceraient vraisemblablement des institutions démocratiques adéquates. Le libre échange et la dérèglementation quant à eux mènent forcément au désastre.

 

 

La prévention de la crise alimentaire inscrite dans notre trajectoire actuelle passe par une certaine « nationalisation » des agricultures. Plus généralement il s'agit d'établir une certaine souveraineté économique comme condition d'une prospérité durable. À l'évidence, les changements ci-dessus décrits ne résulteront pas d'une « prise de conscience » intellectuelle - d'ailleurs rien de ce qui précède ne constitue une découverte, tout au plus une récapitulation de connaissances aisément disponibles pour qui veut s'en emparer. Vraisemblablement crises économiques, guerres, famines et désastres environnementaux jalonneront notre avenir proche. Ces évènements seront souvent le point de départ de spirales destructives avec la dislocation du consensus culturel qui soutenait la prospérité économique - mais en déstabilisant les intérêts établis ils rendront possibles une réorientation radicales de nos politiques. Ce texte se voulait une modeste contribution à la diffusion des outils conceptuels d'une telle réorientation.



[1] Économistes et scientifiques mènent des recherches fructueuses dans les limites de l'autonomie que leur concède la bien-pensance politique et financière. L'économie n'est pas une science pure, elle est corrompue intellectuellement par la bienveillance financière et médiatique dont font l'objet les plus médiocres de ses charlatans, chargé de l'apologie de l'oligarchie. La science elle-même ne recherche que dans les directions où la recherche est financée, et parfois certains scientifiques se laissent enrôler dans des opérations financièrement ou médiatiquement séduisantes pour d'obscurs intérêts à courte vue (grippe A, changement climatique, etc.). Mais la visibilité de ces fous du roi ne doit pas laisser oublier la puissante accumulation des savoirs qui circule entre initiés, et dément le discours omniprésent de l'inéluctabilité du cours actuel de nos sociétés.

[2] Le néolibéralisme idéologie dominante des 30 dernières années, n'est pas en réalité libéral. Le libéralisme est une doctrine préconisant la maximisation de la liberté pour tous. Ambiguë et contradictoire, il ne se confond pas pour autant avec la primauté des intérêts privés sur l'intérêt public, marque du néolibéralisme et qui conduit à la contraction de la liberté du plus grand nombre.

[3] Si chaque pays se spécialise et exporte les produits pour lesquels sa productivité est la plus élevée, le produit total partagé par les partenaires sera plus élevé et chacun s'en trouvera plus prospère.

[4] Cf. J. DIAMOND : Effondrement, Gallimard 2009.

[5] Les économistes néolibéraux balancent entre deux justifications. Les plus doctrinaires éludent la question grâce à l'hypothèse d'anticipations rationnelles (un marché parfait intégrerait spontanément le long terme dans la formation des prix). La plupart admettent la nécessité d'une intervention publique, mais c'est pour lui opposer des conditions rédhibitoires : coopération internationale, modération des dépenses publiques, dérèglementations, maintien du libre échange, etc. - au nom d'un insurmontable mysticisme de marché.

[6] Je n'entre pas dans le débat dur la dangerosité d'une dissémination de ces organismes. Là encore un contrôle public indépendant et fiable permet a priori de réduire ce risque. Le risque zéro est évidemment hors de portée, mais celui de l'abstention est manifestement encore plus élevé.

[7] Etant entendu que ce report à court terme du coût de l'ajustement bloque le système à long terme, faute de demande effective. Mais les classes dominantes peuvent sauvegarder leurs privilèges dans la crise, voire les renforcer, tant qu'elle ne débouche pas sur une crise révolutionnaire.

[8] La « science » économique établie ressasse que se sont les marchés qui créent la prospérité. Or même les raisonnements les plus libéraux ne montrent qu'une meilleure allocation des ressources dans un système de marchés. Or l'essentiel de la croissance vient d'ailleurs : de la mise en œuvre de nouvelles technologies, de l'apparition et de la diffusion de nouveaux produits. Le marché crée une optimisation instantanée mais ne porte en lui-même aucune dynamique de progrès à long terme, qu'il peut toutefois faciliter dans la mesure où ces conditions institutionnelle favoriseraient l'innovation.

[9] Dans la mesure où cela est indispensable ! Car les petits bourgeois moralisateurs assimilent vite leur sous-culture aux intérêts de l'humanité et voudraient imprimer à la planète entière leurs engouements hygiénistes du moment...

[10] L'histoire d'Haïti est édifiante : épuisement des terres au XIXe siècle, misère et dictatures ensuite... Loin d'inciter à changer de voie, le blocage de la croissance affaiblit toutes les alternatives : Etat, société civile, investissement s'enrayent, et ne demeure que la survie au jour le jour.

[11] Rappelons toutefois qu'elles ne sont pas une spécialité des États : organismes internationaux et grandes entreprises la partagent largement.

[12] Il s'agit d'ailleurs sans doute d'un principe beaucoup plus général d'organisation de la matière et de la vie. La complexité va de paire avec la fragilité d'ensemble car les « crises » sont d'emblée systémiques au lieu de rester locales. Quel que fût le scénario d'extinction des dinosaures, il frappa les espèces les mieux adaptées à leur environnement, mais aussi les plus vulnérables à la transformation de celui-ci.

Voir sur ces questions Denis GORTEAU : http://quefaire.e-monsite.com/rubrique,selections-et-civilisations,338931.html

[13] La Nation se présente comme un compromis imparfait entre l'échelon local qui prive d'utiles divisions du travail et l'échelon mondial porteur d'entropie. Certes, nombre d'entre elles sont en deçà de la masse critique d'une certaine efficacité économique (ou proches du seuil de l'entropie, comme l'ex-URSS ?). Ce sont des produits de l'histoire, que nous ne sommes pas en mesures de remodeler. En revanche, nous pouvons tirer le meilleur parti possible de ce niveau d'intégration.

 

09:27 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (9)