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02 janvier 2009

La crise du capitalisme spéculatif (II) : Anatomie de la Crise

 

 

 

Revenir à la première partie

La crise qui s’amplifie depuis 2007 met en lumière l’extravagant enchevêtrement de dettes et de spéculation qui soutenait la croissance de la phase révolue. Tout l’enjeu des semaines actuelles est de savoir si les politiques publiques réussiront à différer durablement l’effondrement du château de cartes.

La valeur des actions du CAC 40 avait été multipliée par 2.2 du plus bas de 2003 au plus haut de 2007. Progression « modeste » dans l’histoire des bulles, et dont l’éclatement ne paraît pas exceptionnel dans l’histoire boursière. Mais le cœur de la finance s’était déplacé vers d’autres marchés, plus opaques et encore moins réglementés. D’où une crise sans précédent. Souvent comparée à la crise de 29, la crise de 2008-09 s’en distingue toutefois par plusieurs traits : d’abord, une diffusion beaucoup plus rapide à l’ensemble de la planète, qui compromet l’ensemble de la circulation monétaire mondiale. Ensuite un volume vertigineux de promesses de payer, qui se comptent désormais en trillions voir en trilliards de dollars. Enfin une réaction rapide et massive des pouvoirs publics qui inondent les grandes institutions financières de liquidités et engagent des plans massifs de relance de l’activité aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en Chine.

Examinons les mécanismes de cette crise, avant d’en extrapoler la dynamique.

I. Les quatre bulles

A. Les subprimes

La crise des subprimes est la plus médiatisée, ce qui ne signifie pas forcément la mieux comprise. Pour prolonger la bulle spéculative sur l’immobilier américain, les banques ont recouru à des crédits de plus en plus risqués, en termes de durée comme de solvabilité des emprunteurs. Les prêteurs se croyaient pourtant à l’abri des défauts de paiement, puisque la hausse des prix permettait de « se payer » sur la revente du logement – quitte à ruiner l’emprunteur. La bulle immobilière se présente donc en partie comme une spéculation entre où les banques sont les principaux opérateurs, par ménages interposés. On retrouve le schéma typique d’une bulle, où la hausse des prix attire sans cesse de nouvelles mises qui elles-mêmes produisent cette hausse des prix – jusqu’au moment toutefois où le ralentissement du crédit nouveau déclenche un cycle de baisse qui entraîne des pertes croissantes dans le système bancaire, met en évidence la fragilité de l’ensemble des créances et débouche in fine sur un blocage du crédit et des faillites en chaîne.

B. La titrisation

La titrisation est le « nouveau » mécanisme financier qui a stimulé l’aventurisme bancaire. Développée depuis les années 80 aux États-Unis et ensuite dans les autres pays capitalistes développés, la titrisation consiste à autoriser les banques à revendre à d’autres agents les créances ouvertes par leurs opérations de crédit. En principe, il ne s’agissait que de permettre aux banques de réduire leur exposition au risque tout en ouvrant un nouveau compartiment au marché financier. En réalité l’afflux de nouveaux titres négociables a nourri endettement et spéculation, et démultiplié et généralisé les risques :

· la perspective de se défaire de leurs créances a encouragé les banques à consentir des prêts de plus en plus risqués,

· La revente des créances a entraîné une déperdition considérable d’information, nombre de détenteurs ignorant purement et simplement le risque attaché à leurs actifs, d’où une survalorisation de ces créances,

· Au lieu de se concentrer sur les banques engagées dans le crédit immobilier, les créances douteuses ont littéralement imprégné tout le système financier.

De plus, banques et compagnies d’assurance sont étroitement solidarisées par les engagements croisés qui les lient. Le crédit interbancaire est indispensable à la circulation des liquidités et repose sur la confiance mutuelle, elle-même fondée sur la solidité de bilans totalement faussés par l’accumulation de titres inévaluables. De même, le risque couvert par les compagnies d’assurance était vraisemblablement sous-évalué en raison de l’opacité du marché. Mais surtout il ne s’agissait que d’un risque microéconomique, le risque systémique n’était pas couvert. De sorte que l’éclatement de la crise s’est traduit par la faillite virtuelle de l’ensemble des assurances, et par là même des assurés, y compris ceux qui n’étaient pas victimes de défauts de paiement mais se retrouvaient « à découvert » en raison de l’insolvabilité de leur assurance.

C. La bulle des produits dérivés

Les « produits dérivés » se présentaient justement comme une « révolution du marché » dans ce domaine de l’assurance. Cette géniale « innovation » n’est autre qu’un pari sur l’évolution d’un actif ou d’un indice. Au-delà d’un foisonnement de formes et de techniques à la mesure du gigantisme de ce « monde parallèle », il s’agit toujours de fournir aux acteurs financiers une « assurance » contre un évènement futur. Par exemple, acheter la certitude d’une revente de titres à un niveau donné pour le cas où leur prix de marché plongerait au dessous de ce seuil. Ou une promesse de prime en cas de sécheresse, de guerre, ou de tout autre évènement entraînant un risque pour l’acheteur, qui le transfère ainsi au vendeur…  Ces « produits dérivés » se présentent comme une sorte d’assurance titrisée, on achète des « garanties » contre tout et n’importe quoi pourvu que se présente un vendeur, c'est-à-dire un spéculateur jouant sur la non-réalisation du risque. Pour ce dernier, l’opération est hautement lucrative - tant que son appréciation du risque reste en moyenne conforme à sa fréquence de réalisation.

Comme les « subprimes », les « put » et les « call » passent de main en main, à des prix variant avec les humeurs du marché… Ces titres se prêtent donc à de remarquables « bulles dans la bulle ».

Du côté des émetteurs, la solvabilité est-elle garantie ? En théorie oui, dans la limite d’un contrôle prudentiel dangereusement relâché par l’opacité générale du marché. Mais les escrocs ou demi-escrocs ne sont qu’une part mineure du problème, qui réside dans le risque systémique.

Ce risque systémique est celui d’un collapsus général du marché – précisément celui qui s’est produit cette année (2008). Les positions reposent sur l’estimation d’un risque spécifique, c'est-à-dire dont la fréquence est connue dans l’état normal des affaires. Par exemple l’on peut évaluer la probabilité d’une canicule à régime climatique donné[1]. Mais ce modèle devient obsolète en cas de basculement général du climat. De même l’on peut assurer les défauts de paiement dans la mesure où ils représentent une fraction référencée de l’ensemble des opérations. La faillite d’un débiteur, la variation intempestive d’un prix sont assurables. Pas l’état de faillite simultané de la plupart des débiteurs, ou de brutaux mouvements d’inflation ou de déflation. En pareil cas, et donc aujourd’hui, la plupart des promesses qui sont la « substance » de ces marchés sont devenues irréalisables.

Ces promesses n’ont pas constitué de création monétaire ex ante. Les émetteurs se sont seulement engagés à trouver les fonds nécessaires au cas où. En revanche la réalisation simultanée des risques contraint à un reflux massif vers les créanciers : quelques trillions de dollars d’engagements, qui n’ont jamais réellement circulé mais qui devraient en théorie apparaître au moment même où les conditions d’accès à la liquidité se durcissent comme jamais…

Comme toujours, la ruine des débiteurs entraîne celle des créanciers. La valeur des « options » s’effondre à mesure que le doute s’installe sur la réalisation future de leurs engagements, et avec elle le bilan de leurs détenteurs. Les « assurés » s’aperçoivent que leur garantie est inopérante. Mise à nu, leur situation se révèle pour ce qu’elle est depuis le début : à l’actif des titres « pourris », au passif des engagements fermes[2]. Comment obtenir du crédit frais en de telles circonstances ?

D’autant que c’était aussi avant la crise que ces produits dérivés, comme la titrisation, avaient été pernicieux. L’illusion d’être « couverts » a incité les agents à multiplier les prises de risques inconsidérées et c’est vulnérabilité du système qui s’est encore démultipliée.

D. Les paiements internationaux

La crise des paiements internationaux n’en est qu’à ses prodromes. Les politiques néolibérales ont ouvert sans retenue les frontières aux flux de capitaux, permettant aux États de se financer massivement ou de placer leurs excédents à l’étranger. En d’autres termes, les échanges ne marchandises ne constituent plus qu’une part subordonnée des flux financiers.

C’est ainsi que certains états, en premier lieu les États-Unis, peuvent drainer les capitaux du monde entier, tandis que d’autres sont à la merci de d’assèchement soudain de leur liquidité par des ouragans spéculatifs : crise mexicaine de 1994, asiatique de 1997, argentine de 1998…

On peut mesurer cette interdépendance par l’ampleur sans précédent des excédents et déficits commerciaux sur l’ensemble de la planète. Contrairement à tout ce qu’enseignait la théorie économique, les États-Unis cumulent des déficits considérables[3], qui constituent de facto une dette massive vis-à-vis principalement des pays asiatiques. Ceux-ci acceptent d’accumuler des avoirs en dollars, d’une part pour se prémunir de nouvelles crises financières[4] et d’autre part pour éviter qu’une baisse du dollar ne compromette leurs exportations.  S’y ajoutait jusqu’à une date récente la « sécurité » attachée au marché américain des capitaux.

Les propriétés de ce système financier international sont les suivantes : déconnexion des taux de change des « fondamentaux » de l’échange commercial, conduisant à la concurrence destructive des « pays à bas salaires » (en réalité à devise sous-évaluée), subordination des politiques économiques à la nécessité de « rassurer » les marchés financiers[5], et enfin risque massif d’une crise de la dette à l’échelle inter-nationale. Les crises qui ont secoué les pays émergents surendettés en 1980-81 ou l’Asie en 1997 ne relevaient pas d’un endettement en lui-même dramatique. Dans la plupart des cas il était soutenable dans les conditions du marché financier où il s’était constitué. Ces crises résultèrent de soudain retournement des conventions en vigueur : hausse massive des taux d’intérêt américains en 1980-81 amorçant une bulle spéculative sur le dollar et interdisant le refinancement de la dette du tiers-Monde, panique financière en Asie en 1997. Ce qui s’est alors révélé, c’est que le retrait des énormes masses de capitaux flottants provoquait une brutale déflation et bloquait tout les circuits financiers intérieurs. Il ne s’agissait pourtant alors que de « petits » débiteurs. La menace désormais pèse sur tous les pays, à commencer par le premier débiteur mondial : les États-Unis. Seule l’intervention massive du FMI a permis de « sauver » l’Islande et la Hongrie de ce scénario catastrophe dans les derniers mois. Mais le FMI a-t-il les moyens de subvenir aux besoins en liquidités d’un nombre croissant de pays si la nervosité des marchés et la tentative désespéré des pays créanciers (eux-mêmes en crise) de rapatrier leurs avoirs multiplie les crises de ce type ? Au bout du processus se profile le « big one » des séismes financiers : le rapatriement des capitaux asiatiques précipitant le dollar aux abîmes.

II. Scénarios pour l’apocalypse

A. Scénario 1 : l’effondrement

L’effondrement complet du système reste improbable, car il suppose une complète incapacité des acteurs à coordonner leurs réactions pour bloquer la spirale de la crise. Improbable, mais pas impossible, et le scénario mérite d’être évoqué ne serait-ce pour mettre en évidence les périls auxquels sont confrontées les politiques publiques.

Les dominos tomberaient les uns après (sur) les autres : la crise immobilière a déjà entrainé celle des subprimes, laquelle a contaminé tout le système du crédit. Ce dernier commence à entraîné le krach de l’ensemble des marchés financiers, et une crise majeure dans l’économie réelle, via les difficultés de refinancement du surendettement et la contraction des débouchés du fait même de la crise. Cette crise de l’économie réelle fragilise en retour davantage le système bancaire, confronté à de nouveaux défauts de paiements, et les marchés financiers évidemment. Parallèlement, la panique dans les segments les plus fragiles du système financier mondialisé se traduira par des mouvements erratiques de capitaux pouvant entraîner le défaut de paiement de certains pays. Si cela devait se réaliser, la panique s’en nourrirait encore et pourrait devenir irrésistible, tant les masses de capitaux engagés excèdent les fonds mobilisables par les états[6] et le FMI. Comme les États-Unis constituent le cœur financier de la planète, et financent leurs déficits extérieurs par l’épargne du reste du monde, le « bouquet final » pourrait provenir d’une fuite de ces capitaux, donc d’une dépréciation du dollar dévalorisant du même coup tous les immenses avoirs en dollar de la planète.

L’aboutissement de telles enchaînements serait une contraction du PIB mondial et de l’emploi de l’ordre de 50 % (comparable aux effets de la crise de 1929, mais dans des économies encore plus intégrées et interconnectées[7]). Quant aux conséquences politiques et géostratégiques, elles sont trop considérables pour être évaluées !

B. Scénario 2 : L’enlisement

L’enlisement est le scénario le plus probable.  Les autorités monétaires ont tiré de 1929 la leçon que le laisser-faire intégral risquait d’emporter le système lui-même dans une spirale dépressive sans fin. Les injections massives et répétitives de liquidités, les prises de contrôle publiques des banques et institutions stratégiques, pourraient calmer le jeu, interrompre les enchaînements dépressifs.

Pour autant, la pyramide de dettes n’est pas purgée ni la « confiance » rétablie. Les mécanismes de formations des revenus demeurent peu favorables à la croissance Sans augmentation autonome de la demande salariale (ajustements de type « fordiste ») ni reprise du processus d’endettement, les États sont en première ligne pour tenter de la ranimer par leurs déficits budgétaires. D’un côté les dettes publiques s’enflent démesurément, de l’autre la croissance reste atone et le chômage s’amplifie.  C’est en gros ce qui s’est produit au Japon de la crise financières de 1992 jusqu’au début des années 2000[8].

La situation se résumerait ainsi : Les dettes s’amortissent progressivement, mais le mouvement est contrarié par la déflation - la baisse des prix et des actifs réévaluant automatiquement la dette à mesure même que les agents tentent de la rembourser. Les efforts pour éviter la contraction de la masse monétaire, par exemple en refinançant les dettes existantes, retardent d’autant le rétablissement des bilans.

Pourtant, des liquidités s’accumulent dans le système bancaire, des encaisses se reconstituent. Mais tant que les anticipations restent défavorables, le crédit ne reprend pas et la monnaie existante ne circule pas (sa « vitesse de circulation » diminue). Les commandes « classiques » de la politique économique ne répondent pas : ni les déficits publics ni les baisse des taux d’intérêt ne relancent la circulation. Les difficultés persistantes des entreprises suscitent une exigence croissante de réduction des impôts, des charges et des salaires. Si les politiques économiques vont en ce sens, elles aggravent la crise des débouchés et compliquent encore les conditions d’une sortie de crise.

Le marasme se prolongerait jusqu’au point où se constituent les conditions d’une réorganisation des anticipations et des stratégies : réduction progressive du stock de dettes, vieillissement du capital poussant à une reprise de l’investissement de remplacement, apparition de nouvelles lubies spéculatives…

C. Scénario 3 : Le retour de l’inflation

Pour la vulgate « orthodoxe » des dernières décennies, « l'inflation est partout et toujours un phénomène monétaire » dixit Milton Friedman, célèbre inspirateur de l’ « école de Chicago » qui inspira le tournant libéral des années 80. Or ce postulat ne repose que sur un modèle simpliste et à contre-sens de l’économie réellement existante. Dans ce modèle, la spéculation n’existe pas et les transactions ne font que réagir, en terme uniquement de prix, à des variations exogènes de l’offre de monnaie.

Or dans une économie capitaliste moderne, c’est la demande de crédit qui entraîne la création de monnaie, cette dernière venant valider les anticipations des acteurs économiques. Ces dernières se forment dans un univers radicalement incertain puisque déterminé par le comportement mimétiques de ces mêmes acteurs. À l’encontre de Friedman, on pourrait affirmer avec plus de raison que « l’inflation est partout et toujours un phénomène de psychologie collective ». Certes la politique monétaire peut accompagner ou au contraire contrarier les anticipations inflationnistes, mais elle ne les détermine pas. Ce qui signifie qu’une même politique monétaire est compatible avec des configurations économiques contrastées, en fonctions d’autres paramètres. Ainsi, les politiques « accommodantes » de ces dernières décennies ont contribué à des résultats très diversifiés, incompréhensible pour le simplisme friedmanien[9] :

- dépression, si la préférence pour la liquidité est telle que la monnaie ne circule plus, même lorsque les encaisses sont abondantes à certains points du « circuit ». La tendance à la déflation qui s’ensuit valorise ces encaisses oisives plus que les placements et investissements risqués. C’est ce que nous connaissons en ce moment.

- bulles spéculatives, qui fonctionnent comme des pompes aspirantes, chaque hausse de prix anticipant la suivante qui exige à son tour son flux d’argent frais. Anticipation de hausse des prix des actifs, doublée d’anticipations mitigées sur l’économie réelle. Cette inflation particulière s’est d’autant plus développée ces dernières décennies que les autorités en place ne diagnostiquaient pas le mal…

- inflation, lorsque sa propre anticipation entraîne la formation de prix et de salaires en hausse alors même que les perspectives de croissance apparaissent comme médiocres. Les crédits financent alors la hausse des prix, mais pas l’élargissement de l’échelle de la production, ni l’innovation. Mutatis mutandis, c’est la configuration que nous avons connu dans les années 70.

- Croissance, enfin, mais à condition que cette dernière soit anticipée et canalise l’usage du crédit vers l’investissement productif – c’est en gros le schéma des « Trente Glorieuses ».

La politique monétaire n’agit sur ces configurations que comme condition permissive, elle ne les détermine pas à elle seule. Elle en est même prisonnière dans la mesure où la non-validation par les autorités monétaires du système d’anticipations produit certes la crise de ce dernier, mais nullement sa recomposition sur des bases plus favorables. Ajoutons que les instruments classiques de la politique monétaire, qui reviennent à la seule manipulation des taux d’intérêt à court terme, ne permettent de moduler les volumes de crédit qu’indirectement, donc souvent peu efficacement[10].

 

En l’état actuel des choses, il n’est guère probable que les énormes quantités de liquidités injectées dans le système bancaire génèrent rapidement de l’inflation. Celle de ces derniers mois résultait de la tension exercée par la croissance et la spéculation sur les prix des produits de base, mais désormais la demande s’étiolant, c’est plutôt à un affaissement de ces prix qu’il faut s’attendre – pour le malheur en premier lieu des pays aux économies dépendantes de l’exportation de tels produits. Pour que l’afflux de liquidités se traduise en inflation, encore faudrait-il qu’il se traduise par une reprise du crédit – pour le moment paralysé par la course à la liquidité.

Ce n’est que lorsqu’un certain statu-quo se sera rétabli pour les banques que l’hypothèse inflationniste prendra une certaine consistance : la combinaison d’un investissement productif à long terme toujours tétanisé par des anticipations défavorable et d’une reprise du crédit à un coût très bas pourrait se résoudre en hausse des prix, dans un schéma analogue à celui des années 70[11].

En outre, l’inflation permettrait en outre de résorber en douceur l’accumulation de dettes et de rétablir des conditions financières plus saines. Elle ne constituerait pas forcément le mal absolu que d’aucuns se plaisent prématurément à décrire.

D. Scénario 4 : le surinvestissement

Cette revue des périls serait incomplète sans évoquer la figure du « surinvestissement » décrite par Marx ou Hayek : l’investissement productif se déconnectant lui-même des débouchés, des « biens de productions » produisent toujours plus de « biens de production » pour des usages finaux toujours plus indirects et justifiant de moins en moins l’allongement du « détour de production ». Mus par un optimisme aveugle et soutenus par des taux d’intérêts dérisoires, les entrepreneurs reporteraient toujours plus loin le retour d’investissements à la justification économique toujours plus douteuse. Un immense stock de moyens de production se constituerait, sans véritable rentabilité et dépendant pour sa perpétuation d’un financement toujours élargi : en quelque sorte, une bulle des actifs productifs ! C’est effectivement ce qui se produit lors de l’emballement du « cycle des affaires » où les engagements de capitaux excèdent de loin les perspectives raisonnables de débouchés, le dernier exemple en date étant la « bulle internet » qui avait vu la prolifération anarchique de « start-up » dopés à l’euphorie boursière, avant leur vaporisation au début des années 2000. Mais en certaines circonstances un tel scénario pourrait prendre une toute autre ampleur, tout particulièrement s’il est sciemment activé par les états.

Ranimer des anticipations euphoriques des entrepreneurs semble pour l’heure hors de portée, mais, variante du surinvestissement, l’économie de guerre pourrait constituer une « sortie de crise » tentante, l’État justifiant par un conflit réel ou supposé des dépenses d’équipement massives financées par création de monnaie. Les contradictions économiques seraient ainsi temporairement surmontées, comme à la fin des années 30…

 

 

Aucun de ces scénarios n’aboutit à la reconstitution d’un régime d’accumulation équilibré. Dans le meilleur des cas, après 5 à 10 ans de crise, nous reviendrions à une succession de « boom » et de « krachs » sur fond de déformation de l’appareil productif et de montée des inégalités, jusqu’au prochain accident majeur. Une telle trajectoire marginaliserait probablement les pays qui s’y enferreraient, car il est fort probable que d’autres, mieux inspirés, trouveraient les voies de la reprise de la croissance, par une combinaison de politiques d’endiguement de la finance, d’économie de guerre ou de soutien de la demande. C’est donc une redistribution générale des cartes qui se joue aujourd’hui, redistribution dont les perdants seront d’abord les pays incapables de se détacher du funeste modèle du « Consensus de Washington ».


Vers la 3e partie


[1] Les assureurs « classiques » appliquent cette distinction en excluant de leurs garanties les « catastrophes naturelles », ou les « actes de guerre », soit les évènements atypiques qui généraliseraient la réalisation de risques d’ordinaires occasionnels, et dépasseraient leur capacité d’honorer leurs engagements dans des conditions de rentabilité raisonnable.

[2] C’est ainsi que des bilans rassurants peuvent du jour au lendemain se muer en débâcle. Les titres de l’actif, et surtout les « options » assurantielles peuvent paraîtres très sains en temps normal, pour les agences de notation et les divers analystes. Mais chaque titre mène à un agent dont la solvabilité finale repose sur d’autres titres du même type. En d’autre terme, la solvabilité repose sur l’homéostasie du système. Tant que la bulle enfle, les risques sont effectivement couverts. Si elle éclate, toutes les couvertures s’évaporent.

[3] 712 milliards de dollars début 2008, soit de l’ordre de 6% du PIB.

[4] Face à l’imprévisibilité des flux de capitaux, de plus en plus d’état font le choix d’une accumulation volontaire d’excédents qui leurs constituent une réserve en cas de crise majeure. En attendant ces politiques sous-évaluent leurs devises, contribuant un peu plus au déficit commercial de leurs partenaires. Jacques Sapir parle à ce sujet de « néomercantilisme » (cf. L’économie politique de la crise et la question du nouveau Bretton Woods : http://www.m-pep.org/IMG/pdf/081121-sapir_brettonWoods2.pdf).

[5] Depuis bientôt trente ans, la ritournelle de la « contrainte extérieure » rythme les plans de déflation salariale et de financiarisation aimablement surnommés « rigueur ». Dans un marché financier mondialisé, les états n’ont en effet d’autre choix que de s’ »adapter » ou de renoncer à la sacro-sainte liberté des mouvements de capitaux.

[6] Certains états pourraient rapidement devenir insolvables, car leurs interventions feraient exploser leur dette dans des proportions incompatibles avec un paiement durable du service de cette dette. L’inflation, qui dévaloriserait cette dette, ou le défaut de paiement, deviendraient trop probables pour que des agents économiques non contraints acceptent de financer les déficits. La seule solution serait alors pour les états de s’octroyer un financement discrétionnaire par leur banque centrale.

[7] Dans les années 30, la crise a été amortie par la persistance d’une économie agricole ou artisanale relativement autosuffisante et peu dépendante du système financier. Les progrès de la division du travail et la pénétration du système de crédit ont accru la vulnérabilité des entreprises face aux crises systémiques. Aujourd’hui, une crise « de type 1929 » serait forcément beaucoup plus grave qu’en 1929 !

[8] A ceci près que les comportements des actifs les particularités du « marché du travail » japonais ont pu amortir les effets les plus spectaculaires sur l’emploi. Il n’en irait certainement pas de même en Europe !

[9] C’est sans doute ce qui explique l’extraordinaire incompétence des autorités monétaires, et de beaucoup d’économistes pourtant dotés d’un stock impressionnant de diplômes. Munis d’une théorie totalement inopérante, ils n’ont jamais compris l’enrayement de la croissance ni vu venir la crise présente. Toute leur énergie s’est gaspillée à tenter d’interpréter les évènements avec des modèles de plus en plus sophistiqués mais dont les prémisses étaient fausses (on peut raisonnablement considérer que la valeur explicative d’une théorie est inversement proportionnelle à la complexité des discours et des élaborations mathématiques nécessaires pour lui fournir un semblant de concordance avec les faits…). Cet autisme généralisé était cependant validé par les bruyants applaudissements des bénéficiaires de la situation.

[10] Au début des années 80 les hausses massives de taux d’intérêt destinées à juguler l’inflation on surtout réorienté les anticipations vers la spéculation sur les devises et les titres.

[11] Mais cet enchaînement n’a rien d’un automatisme, comme le montre la crise japonaise des années 90 où les plans de relance successifs n’ont débouché ni sur l’inflation, ni sur la reprise. L’inflation résulte d’un état particulier des anticipations et non de la mécanique immuable imaginée par les monétaristes.

17:41 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (0)

01 janvier 2009

La crise du capitalisme spéculatif (I) : capitalisme et économie de spéculation

Cet essai à pour objectif de mettre en en perspectives la crise financière qui s’est ouverte en 2007-2008 et débouchera selon toute vraisemblance sur une crise historique à partir de 2009. Plus qu’ « une » crise de plus, celle-ci met en évidence les limites de la régulation du capitalisme depuis 1980 – capitalisme « actionnarial », capitalisme « financiarisé » ou « mondialisé », diverses appellations circulent, mais nous préfèrerons celle de capitalisme spéculatif, car la spéculation nous semble au cœur de la reproduction du système.

Nous procéderons en trois temps : mettre en évidence quelques propriétés de cette « régulation spéculative », brosser le panorama de la crise en cours, et enfin hasarder quelques propositions pour sortir de la désastreuse politique ultralibérale que la crise ne remettra pas en cause à elle seule.

 

 

La crise nous invite (une fois de plus) à refuser les discours faciles sur « le marché » ou « le capitalisme ». La bulle financière fait certes partie du capitalisme, mais comme le cancer de l’organisme qu’il détruit. Le marché est une forme d’organisation de la circulation des biens et services, efficace dans certaines conditions et destructive dans d’autres. Le marché spéculatif appartient à la deuxième catégorie. Non seulement il aboutit à une allocation aberrante du capital et une répartition des revenus de plus en plus inégalitaire, mais il perturbe les véritables marchés par des variations répétitives des conditions du crédit (taux d’intérêt et disponibilité), des vagues d’excès et de pénurie monétaires, et des exigences irrationnelles de rentabilité. Loin de ne constituer qu’un sous-produit de l’économie de marchés, les marchés spéculatifs en sapent le fondement même. Les vertus que les auteurs libéraux mettent en évidence pour le libre marché en matière de biens et services supposent en réalité des conditions d’existence « meta-marchandes », au premier rang desquelles se situe l’endogénéïté des flux monétaires à l’économie productive – en d’autres termes un système de financement administré créant des conditions stables et prévisibles pour la production.  Création de monnaie et finance ne sont pas des produits de l’économie de marché, mais des conditions préalables, au même titre que l’état de droit, la police, la justice ou la défense nationale.

La monnaie n’est pas un produit mais une convention. La création de biens dépend d’une allocation opportune de facteurs de production (capital et travail) et de l’incorporation du progrès technique.  Ce n’est pas le cas de la création de monnaie. Qui est une création conventionnelle par le crédit. Ce dernier relève des anticipations de remboursement, son volume possible varie donc du zéro à (presque) l’infini en fonction de la « confiance » du système bancaire dans la solvabilité de ses emprunteurs – étant bien entendu que cette solvabilité ne provient d’une activité productive qu’à titre d’option, la fraude, le vol ou la spéculation étant tout aussi susceptibles a priori de créer de séduisants « retours sur investissement ». Dans un contexte de libre marché, les flux monétaires sont donc foncièrement imprévisibles, puisque leurs déterminants n’ont rien à voir avec leurs conditions de « production ». À ceci s’ajoute que les anticipations sont foncièrement a-rationnelles, puisque l’avenir est imprévisible, qu’il s’agisse du comportement des débiteurs, de la situation macro-économique future ou du progrès technique à venir. À défaut de certitudes, la « confiance » relève du pari, des « esprits animaux » comme le disait Keynes – avec toute l’instabilité, les retournements radicaux que produit la psychologie collective[1].

I. Capitalisme et endettement

A. L’endettement, moteur du capitalisme

L’endettement est au cœur du capitalisme. Le sens commun et son doublon dans l’économie vulgaire condamnent la dette par principe car ils confondent l’usure, c’est-à-dire la dette gagée sur la spoliation des revenus futurs du débiteur, avec le crédit à la production, gagé sur le surplus permis par l’investissement généré par ce crédit. Le crédit moderne, capitaliste, appartient à la seconde catégorie, ce qui ne signifie nullement, bien entendu, que la première forme du crédit ait disparu. Le crédit agit par deux canaux très différents :

· Il draine le capital vers l’initiative et l’innovation. Grâce au crédit ex nihilo – la monnaie de crédit, crée par un simple jeu d’écritures à partir d’une promesse de remboursement – le capital se porte sur des projets au lieu de stagner entre les seules mains des entreprises établies et routinières. La dette fait entrer l’avenir dans le présent, sans elle pas d’accumulation ni de progrès technique.

· En second lieu, le crédit assure une expansion monétaire suffisante pour ajuster le volume des transactions aux potentialités de la croissance économique.  À défaut d’une expansion continue des moyens de paiements, toute accroissement des transactions passerait par la baisse des prix, c’est-à-dire une déflation, source de pertes chroniques pour les entreprises (contraintes de vendre à un niveau de prix plus bas que celui qui prévalait lors de l’avance des coûts) et poussant à la détention de liquidités au détriment de l’investissement (en déflation, la monnaie prend de la valeur alors que l’investissement se dévalorise)[2]. Pour les mêmes raisons, le crédit est à la base de politiques macroéconomiques. Le déficit budgétaire (c'est-à-dire l’endettement de l’État, dont l’accumulation forme la dette publique) est l’outil indispensable de correction des crises périodiques liées au cycle des affaires[3].

 

B. L’endettement programmé du capitalisme « fordiste »

L’endettement toutefois prend un caractère très différent selon les institutions qui l’encadrent. Les banques, créatrices de la monnaie de crédit, n’ont nulle tendance naturelle à le proportionner aux besoins macroéconomiques ni à l’adosser à la production. D’où une réglementation, au fil de l’histoire des crises monétaires et financières : une banque centrale imposant une monnaie « légale » en couverture du crédit et la fournissant au système bancaire à un certain coût ; des normes de liquidité et un cadre réglementaire des opérations admises. La crise des années 30 avait montré comment l’anarchie bancaire pouvait mener le système tout entier à sa perte ; les années suivantes furent celles d’une réglementation sans précédent. Contrôle des changes, cloisonnement des banques d’affaire et de dépôt, interdiction des sociétés d’investissement sur les marchés financiers (les actuels OPCVM)… L’activité des banques étaient canalisées vers le crédit aux entreprises et aux particuliers, tandis que l’activité boursière contribuait à financer les opérations productives.

D’où une physionomie particulière de l’endettement, qui anticipait la production et les revenus et prévenait la résurgence des crises de surproduction. La contrepartie de cet endettement programmé était l’indexation des salaires sur la productivité : leur augmentation régulière créait les conditions pour une expansion régulière de la production. Rappelons que ce « capitalisme administré » permit la plus forte croissance de l’histoire dans les pays développés, et ce durant une trentaine d’années. Certes, le revers de la médaille fut dans les années 70-80 le dérapage inflationniste, la création de monnaie se déconnectant d’une productivité en fort ralentissement. Dans le même temps, les réglementations instaurées au plan national étaient contournées par la mondialisation naissante, en particulier les banques « off shore » recyclant sans contrôle la masse croissante des dollars extérieurs aux États-Unis qu’alimentait le déficit commercial américain[4].

On relit aujourd’hui avec une certaine ironie les critiques des ultralibéraux contre cette « économie d’endettement » accusée de tous les maux : mauvaise allocation du capital due au manque de souplesse du système bancaire administré, inflation…  Cette régulation contraire à tous les préceptes ultralibéraux coïncide en réalité avec la période la plus prospère de l’histoire du capitalisme !

Ce système de financement stabilisait la monnaie et la finance[5], permettait une croissance forte tirée par les salaires, et ne générait d’endettement que commensurable à cette croissance, donc soutenable au plan macroéconomique.

C. L’endettement exponentiel du capitalisme « libéral »

Toute autre est la logique à l’œuvre depuis les années 1980. La remise en cause des principes keynésiens, la confiance aveugle dans les « marchés », la compression des salaires et la déréglementation tous azimuts sont les caractéristiques bien connue de cette nouvelle période. Mais comment se résout alors la contradiction basique entre la compression des salaires et l’expansion des débouchés indispensable pour absorber les gains de productivité ? Une interprétation « optimiste »[6] voyait dans les marchés financiers le nouvel instrument de validation de la croissance future. Les prix des actifs, censés répercuter les perspectives économiques réelles (dans un monde d’agents « rationnels » venaient créer un « effet de richesse » ajustant la demande aux potentialités de la production, tandis que les dividendes suppléaient aux augmentations de salaires. Raisonnement ingénieux mais bien loin des dynamiques véritablement à l’œuvre.

Dette et spéculation sont devenues les instruments privilégiés d’un ajustement contrarié par la stagnation des revenus faibles et moyens. La surproduction latente est résolue, selon les périodes, par trois formes d’endettement cumulatif :

1. les bulles spéculatives, gonflées par le crédit, avant qu’une partie ne s’en échappe sous forme de plus-value réalisées ou de revenus des acteurs financiers ;

2. le desserrement des contraintes de crédit aux entreprises et aux ménages, avec une croissance sans précédent de l’encours d’endettement privé, basé sur une augmentation continue du risque global et générant in fine les « subprimes »[7] ;

3. les déficits chroniques des finances publiques, la politique conjoncturelle venant au secours d’une dégradation économique elle-même de plus en plus structurelle. Ce déficit budgétaire résulte mécaniquement des baisses d’impôts promues par un ultralibéralisme inconséquent, car incapable sous peine de désastre macroéconomique de réduire les dépenses au niveau des recettes. Ces réductions d’impôts constituent une réponse perverse et désespérée à la stagnation de la consommation, en même temps qu’à l’assèchement des occasions de profit productif pour la masse des entreprises.

Toutes ces dettes ont en commun qu’en l’absence de conditions structurelles favorables au bouclage macroéconomique (égalisation et croissance des salaires, en particulier) elles augmentent plus vite que le PIB. C’est le cas des dettes publiques, bien sûr, mais dans une toute autre mesure des dettes connectées aux marchés spéculatifs dont le développement exige un flux exponentiel d’argent frais.

Précisons les propriétés de cette économie de spéculation.

II. L’économie de spéculation

A. La pyramide albanaise

Au lendemain de la chute du communisme en Albanie, des escrocs prétendirent offrir à leurs concitoyens le moyen de goûter en fin aux promesses du capitalisme. Il s’agissait d’acheter un « titre » apportant un intérêt au taux extraordinaire de 100 % - en réalité payé par de nouveaux acheteurs. Tant qu’un flux continu de pigeons vint alimenter l’élargissement de la base financière de la « pyramide », les détenteurs virent la promesse honorée, ce qui attirait en retour de nouvelles futures victimes. Car vint le moment où le stock de naïfs solvables fut épuisé, les intérêts ne purent plus être payés et des milliers d’albanais s’aperçurent que leur « fortune » s’était réduite à zéro en quelques heures.

Imaginons maintenant qu’un système de crédit vienne alimenter une « pyramide albanaise ». Son développement devient virtuellement illimité. Les gains assurent à leurs bénéficiaires un niveau de vie confortable mais sont pour la plupart réinvestis dans la perspective de gains plus extraordinaires encore. C’est une véritable économie parallèle qui s’enfle démesurément, sans effet sans rapport direct avec la production. Ce monstre financier n’a, par hypothèse, nulle vocation à financer l’économie réelle, il la parasite à la manière d’un cancer tout en infléchissant ses logiques internes.

Ce monstre n’est malheureusement guère différent de ce qui s’est réellement développé depuis les années 70[8]. Certes le financement de la production est supposé constituer la finalité des émissions de titre et le socle de leur valeur, mais en pratique la logique purement spéculative – jouer sur des variations de prix – constitue l’essentiel des transactions. L’économie réelle n’est financée qu’accessoirement.  En d’autre terme le rendement du secteur spéculatif est ridicule dans la matière même qui est supposée justifier son existence. Il faut 1000 € dans la spéculation pour que les entreprises en obtiennent effectivement 10 – et cet ordre de grandeur est peut-être optimiste[9].

Formée par une convention arbitraire qui ne tient que par autosuggestion collective et alimentée par un crédit à jet continu, l’économie de spéculation est par nature instable ; booms et krachs s’auto-entretiennent. Fondamentalement la spéculation mène à l’effondrement puisqu’elle signifie la déconnexion du prix de ses objets de toute référence à l’économie réelle. Par exemple la valeur d’un bien immobilier peut être déterminée par son coût de construction (si l’offre en est élastique) ou par la somme actualisée des loyers futurs qu’il peut apporter (dans le cas contraire). Si la spéculation mène le prix des logements à un niveau implicite de loyer insoutenable pour les ménages, cela signifie qu’il ne tient que pour et par la spéculation – et s’écroulera avec elle[10]. De même pour les actions : quand la valeur d’un titre dépasse toute évaluation raisonnable de ses dividendes futurs actualisés, c’est que la bulle spéculative est à l’œuvre. Quand la parité d’une monnaie aboutit à une surévaluation manifeste, comme c’est le cas de l’euro, c’est encore et toujours un symptôme de la bulle. Et à l’heure où s’écrit ce texte, malgré plus d’une année de crise, ces bulles ne se sont toujours pas significativement dégonflées.

B. Les conséquences de l’économie de spéculation

Rien ne serait plus faux que de considérer le secteur spéculatif comme une excroissance, certes déstabilisatrice pour le système bancaire, mais sans effet sur l’économie réelle en dehors des périodes de crise aigüe. Même en période d’essor, la bulle contamine l’économie productive et accentue ses contradictions fondamentales.

1. Une allocation douteuse du capital

L’interprétation naïve de la mobilité des capitaux lui attribue toutes les vertus en matière d’allocation du capital. Ce dernier s’orienterait vers les productions les plus rentables, par la vertu du marché et de la rationalité des agents.

C’est d’abord confondre rentabilité et productivité : une opération, même productive, peut dégager une forte rentabilité sans forcément représenter un progrès en termes de productivité – par exemple grâce à une position de monopole, ou une politique de baisse des salaires.

Plus fondamentalement, un marché de capitaux totalement mobiles oriente plutôt les agents vers une succession de « coups » à court terme, en fonctions de variations du prix des actifs aléatoires dans leurs origines mais amplifiées par leurs conséquences spéculatives. Les agents opèrent en situation d’incertitude qui ne leur permet pas d’exercer des choix « rationnels » ; ils opèrent plutôt une succession de paris sous réserve du risque subjectif qu’ils attachent à chaque opération.

Plus un marché est spéculatif, plus la considération de la revente d’un titre l’emporte sur celle de sa rentabilité intrinsèque. Le marché américain est préféré à celui des pays émergeants, même si la croissance et les profits y sont inférieurs à moyen terme, parce que le système financier et les entreprises américaines étaient considérées comme particulièrement robustes et bénéficiant d’une forte sécurité juridique. Il s’agit là encore plus de suivre le courant dominant qui valorise les titres que d’évaluer objectivement la somme actualisée de leurs dividendes. La sécurité – même illusoire comme les actuels évènements le prouvent – biaise l’allocation de capital vers les investissements les plus routiniers.

Il n’est pas contradictoire qu’un tel marché puisse favoriser parfois à l’excès les « nouvelles technologies » - bulle « internet » à la fin des années 90, bulle « verte » aujourd’hui – en fonction des engouements du moment. Le succès de la plupart de ces titres étaient dû à l’anticipation partagée d’une hausse spéculative de leurs cours plus qu’à un véritable pari sur leurs profits futurs[11], et ceci exclusivement sur les marchés des pays développés, plus « fiables » et plus « liquides » (il s’agit toujours de la convention qui liait les opérateurs ces dernières décennies). Si de tels mécanismes peuvent parfois faciliter le financement d’innovations, la rationalité productive de ces « choix » est finalement très contestable.

2. Un détournement des ressources

Le secteur financier lui-même accapare une place grandissante des investissements[12], et devient même l’activité dominante dans certaines zones (Londres, Suisse, Luxembourg…). Au sein même du secteur productif, une part croissante de l’activité de l’entreprise est accaparée par les opérations financières.

L’explosion des prix immobilier n’a pas besoin d’être rappelée. Pour les ménages, mais aussi pour les entreprises, un coût croissant accompagne le logement ou la disposition des locaux. La spéculation imprimait sa marque sur l’économie réelle bien avant le krach, dans le silence de la plupart des commentateurs. En France comme ailleurs la bulle a coïncidé avec l’explosion du mal-logement et la généralisation de la baisse du pouvoir d’achat. Les rapports entre ces phénomènes sont étroits : la ponction de la bulle spéculative sur le marché du logement réduit le pouvoir d’achat des accédants à la propriété et des locataires, tout en rehaussant le seuil d’accession au logement en termes de revenu et de garanties[13].

De même, la flambée des matières premières et des prix alimentaires était elle-même attisée par la multiplication des capitaux spéculatifs en quête de placement[14].

Notons enfin que l’engouement récent des milieux financiers pour la défense de l’environnement n’est sans doute pas sans rapport avec la création de « droits à polluer », nouvelle variété de titres sans doute appelée à un grand avenir sur les marchés spéculatifs.

3. L’accroissement des inégalités de revenus

Les gains salariaux du secteur financier s’élèvent au détriment du reste de la société (ceux des traders en constituant la caricature) et la main d’œuvre la plus qualifiée se détourne de l’économie productive (pour preuve, le succès des écoles de commerce et de l’ingénierie financière, au détriment des grandes écoles à finalité industrielle.

Les gains faramineux des cadres du secteur financiers exercent un effet de contagion sur le reste de l’économie ; la pression des actionnaires qui exigent des rendements insoutenables contraint les entreprises à privilégier la rentabilité financière à court terme, pour laquelle la compression de la masse des salaires est un moyen privilégié – soit directement soit via les délocalisations. Enfin la surévaluation de l’euro décuple les effets de la concurrence des pays à bas salaires, et ceci sans aucune justification économique [15]!

 

 

Au final, le bilan des 30 dernières années de l’histoire économique est assez calamiteux, en particulier pour les pays au cœur de la mondialisation, c'est-à-dire qui ont remis leur destin à la dynamique des bulles. En dépit d’un extraordinaire progrès technique, la croissance économique s’est affaissée, l’emploi s’est précarisé, la protection sociale est remise en cause, et des crises de plus en plus violentes ouvrent la perspective d’une dégradation encore plus considérable. La libre circulation des capitaux a ruiné une partie du Tiers-Monde et financé des déséquilibres commerciaux insoutenables à long terme menaçant la prospérité des pays, comme l’est asiatique, qui ont pourtant réussi jusqu’à présent à s’abriter en partie du fléau de la finance folle. La crise présente constitue donc un périlleux moment de vérité pour le capitalisme spéculatif – et avec lui hélas pour le destin de l’humanité.

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[1] Les économistes mercantolâtres se débarrassent du poids du réel en adoptant l’hypothèse burlesque d’ « anticipations rationnelles », selon laquelle sur des marchés « parfaits » les agents maîtriseraient parfaitement la conséquence de leurs décisions. Rappelons simplement que ces économistes eux même se sont révélés remarquablement inaptes à maîtriser ces compétences qu’ils prêtent aux agents économiques, et qui reviendraient à prédire l’avenir !

[2] Les ultralibéraux, adeptes de la « Loi de Say », épurent a priori leurs modèles des effets de l’inflation, ou de la déflation au motif que la monnaie serait neutre. Comme le disait Say : « Il y a toujours assez d'argent pour servir à la circulation et à l'échange réciproque des autres valeurs, lorsque ces valeurs existent réellement (...). La marchandise intermédiaire, qui facilite tous les échanges (la monnaie) se remplace aisément dans ces cas-là par des moyens connus des négociants » (Jean-Baptiste SAY : Traité d'économie politique, Calmann-Levy 1972). Say méconnaissait totalement le problème du temps et de l’incertitude, dans une économie monétaire où les contrats intertemporels (commandes, dettes, salaires…) sont libellés en valeur nominale et dans l’ignorance structurelle de l’avenir. Ces engagements sont pris sur la base de conventions grossières sur l’état futur de l’environnement, et le cœur de cette convention est la stabilité de la valeur de la monnaie (ou une certaine inflation anticipée). Toute variation imprévue de la valeur de la monnaie transforme les effets de ces engagements. Et il est dans la nature justement de la déflation d’être imprévue : si elle avait été prévue, les engagements sur la base des anciens prix n’auraient par nature pas été souscrits !

[3] Les « marchés financiers », emblématiques d’une idéologie plus mercantolâtre qu’authentiquement libérale, sont loin de remplir à eux seuls ces fonctions. Certes, un très hypothétique marché sûr, transparent et généralisé des actions faciliterait le drainage du capital vers ses usages les plus rentables, donc a priori les plus productifs. Mais, incapable à lui seul d’alimenter l’économie en liquidités suffisantes en contrepartie de la croissance, il la condamnerait à une perpétuelle déflation décourageant l’investissement et l’innovation.

[4] C’est une des raisons pour lesquelles un pur et simple « retour au fordisme » est irréalisable. Les instruments de régulation de cette période sont trop fragiles, en particulier en matière de contrôle des mouvements de capitaux. Mais à l’inverse du choix ultralibéral de 1980 (le « consensus de Washington ») nous pensons que la solution passe par un renforcement et une redéfinition de l’encadrement public de l’activité économique.

[5] L’inflation croissante constituait bien un « désordre » dommageable, mais sans comparaison avec les flux et reflux brutaux des capitaux, des taux d’intérêt et du prix des actifs qui marque la période ultérieure. Obsédés par le seul niveau du prix des biens et services, les monétaristes ont superbement ignoré le chaos financier que générait  les politiques qu’ils inspiraient.

[6] Voir par exemple l’interview de Michel Aglietta dans L’Expansion N°589 du 21/01/1999).

[7] Rendons hommage à un auteur dont nous ne partageons pourtant pas les présupposés : cette dynamique était parfaitement décrite dès les années 1980 par Maurice Allais. Cf. par exemple son article prophétique dans Le Monde du 26/06/1989.

[8] « Arrêté jeudi [11 décembre], M. Madoff, 70 ans, est accusé d'avoir monté une gigantesque fraude pyramidale en payant des intérêts à ses anciens clients grâce au capital apporté par les nouveaux. » (AFP). L’escroquerie se monte à plusieurs dizaines de milliard de dollars… Comme lors de chaque crise financière, la faute est attribuée aux opérateurs les moins scrupuleux, commodes bouc-émissaires d’une turpitude en réalité collective. Madoff n’a fait que raccourcir la chaîne d’opérations qui va des nouveaux « investissements » aux plus-values sur les anciens.  En bonne « morale » financière, ces flux doivent passer par les marchés spéculatifs avant d’enrichir les spéculateurs. Madoff a simplement négligé cette opération de blanchiment…

[9] Voir Frédéric LORDON : Jusqu’à quand ? Libris 2008, p. 91 et suiv.

[10] Mettons à 1000 €/mois (12 000 €/an) le loyer maximum soutenable pour un T3, et supposons un taux d’actualisation (rémunération du capital + entretien) de 10 %. Le calcul aboutit à un prix maximum de 120 000 €, soit très en-dessous des niveaux atteints en 2007-2008 dans la plupart des grandes villes en France. Inversons le calcul, un T3 à 200 000 € (valeur couramment atteinte dans les offres immobilières à Marseille, par exemple) supposerait un loyer annuel de 20 000 € soit 1667 €/mois, quand le revenu disponible moyen d’une famille comprenant 2 actifs et 2 enfants avoisine 53 716 € avant impôts (chiffre INSEE pour 2006). Comme la répartition des revenus est telle que la majorité des familles sont en dessous de ce niveau moyen, cela signifie que la plupart seraient exclues d’un tel logement – pourtant a priori modeste. Corollairement, de tels bien ne sont pas louables durablement dans leur ensemble. Leur prix ne tient que par la spéculation – ceux qui n’achètent que pour revendre imposant des conditions draconiennes aux accédants à la propriété.

[11] Cf. encore F. LORDON, op. cité.

[12] Pour la France, 3.4 % du total en 1980, autour de 8% dans les années 2000.

[13] Certes, la bulle s’est aussi accompagnée de construction massive, mais celle-ci ne serait susceptible de résoudre le problème qu’au cas où la baisse des prix ne laisserait pas place à une nouvelle bulle haussière.

[14] Comme le prouve a posteriori le spectaculaire effondrement des cours du pétrole fin 2008.

[15] Rappelons que la théorie centrale du libre-échange – les avantages comparatifs- suppose que les parités monétaires résultent de l’ajustement des échanges de marchandises. L’argument n’est plus pertinent dès lors que ces parités dépendent essentiellement de mouvements de capitaux.

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14 décembre 2008

De l’État-Providence à l’État social

La critique des conséquences du néolibéralisme semble aujourd'hui largement partagée. Mais elle se cantonne au terrain revendicatif, à la résistance contre tel ou tel plan de licenciement, telle ou telle réforme réactionnaire (retraites, sécu…), tel ou tel symptôme de la pourriture sociale (SDF, « banlieues »). Elle reste extraordinairement timide quant au fond, tant le consensus est puissant sur les prémices de la « science économique » dominante, et par là même fournit rarement les bases d’une politique alternative. La seule exception provient des vestiges de l’extrême-gauche, hélas stérilisée par son incapacité sectaire à dépasser les dogmes « marxistes »[1], et en particulier sa totale impuissance à définir le « socialisme » dont l’invocation lui tient lieu de projet politique.

Or qu’est-ce qu’être « socialiste », ou tout simplement républicain (au sens que nous donnons à ce terme) en matière « économique » aujourd'hui ? Méfions-nous du radicalisme verbal (« détruire le capitalisme », « révolution ») qui ne s’excite sur les moyens que pour faire oublier son silence sur les fins. La logorrhée politique ne vaut pas un véritable projet, et si l’on doit tirer un bilan de l’échec du léninisme, c’est bien celui de l’absence d’une alternative réelle derrière la façade révolutionnaire – jusqu’à ce que les petits inquisiteurs de la pureté marxiste-léniniste se convertissent en l’espace d’une « perestroïka » en capitalistes maffieux de la pire espèce.

La question posée au mouvement social n’est donc pas d’imaginer des « mondes nouveaux » clés en mains[2], mais de concevoir des réformes praticables du monde réellement existant. C’est à ce dernier critère que se mesure l’ambition d’un programme.

Nos réflexions s’ouvriront par une critique des principes de l’idéologie économique, puis nous illustrerons notre démarche à partir de la question du travail et de l’emploi.

 

Sommaire :

Table des matières

I     Misère de l’économisme. 2

A.    L’économie : un champs non scientifique du savoir. 2

B.    La philosophie frustre des économistes. 3

C.    Rétablir la primauté du politique. 3

II     Au cœur des enjeux : travail et société. 4

A.    Le salariat au cœur de la citoyenneté. 4

B.    Comment instituer le plein emploi ?. 5

C.    Les conditions d’une économie politique alternative. 7

 

 

 

I     Misère de l’économisme

A.    L’économie : un champ non scientifique du savoir

 

L’économie, en tant que doctrine établie, constitue le cœur de la « Pensée Unique ».  Largement partagée est la croyance selon laquelle la « Science Économique » représenterait le noyau scientifique des sciences sociales, sanctifié par la modélisation et la mathématisation.

Or cette soi-disant « science » ne présente ni les vertus explicatives, ni prédictives, qui fonderaient sa prétention. La médecine, la physique ou même la météorologie ont produit des méthodes et des résultats validés par l’expérience et les techniques qu’elles sous-tendent. Rien de tel en économie, non qu’elle soit dépourvue d’auteurs brillants et de réflexions pertinentes, mais en raison d’une totale incapacité interne à sélectionner et accumuler des résultats. Dépourvue d’une méthode incontestée de validation de ses théories, l’économie (comme les autres sciences humaines) reste condamnée à l’éternel recommencement des effets de mode et des redécouvertes naïves d’auteurs oubliés. Bref, elle entasse les écrits et les écoles, les stratifie, mais ne construit pas de connaissance cumulative sur le mode d’une véritable science. Comme en philosophie, les auteurs les plus « archaïques » - Adam Smith, Ricardo, List ou Marx – nous apprennent autant ou plus que les derniers « spécialistes » à la mode. En affirmant cela, nous ne condamnons pas l’économie, ni aucune science humaine : nous ne faisons que renvoyer ses plus naïfs dévots à une modestie plus propice au débat.

Pourquoi les sciences humaines s’avèrent-elles incapables (en tant qu’institutions) de s’élever au statut de véritable « sciences »[3] ? L’explication première est que le succès d’une théorie (économique, sociologique…) tient moins aux résultats de l’expérience (quand elle est possible) qu’à son rapport aux intérêts en jeu. La théorie économique est principalement sélectionnée et diffusée par ceux qui dirigent l’économie, en fonction de leurs intérêts et surtout des besoins de la justification de leur pratique. Pour simplifier : il y a consensus ou à peu près sur les critères de validation d’un traitement médical, en revanche le résultat attendu de la diffusion et de l’application d’une théorie économique ne fait pas l’unanimité : il est lui-même objet d’un conflit d’intérêt qui  1) interdit toute appréciation commune des résultats et 2) génère des idéologies destinées à justifier, donc à travestir les enjeux, de pratiques sociales données. Par exemple, une théorie présentant favorablement le profit sera toujours valorisée et diffusée par ceux qui en bénéficient, quelle que soit sa validité expérimentale. De même l’utilitarisme vulgaire, philosophie implicite des économistes, constitue avant tout une apologie de la pratique marchande.

B.    La philosophie frustre des économistes

La « science économique » repose sur une tradition philosophique : l’utilitarisme. Elle l’interprète en considérant que le bonheur provient de la jouissance des choses. Abondance matérielle est synonyme de satisfaction, pourvu seulement que les individus soient libres de sélectionner les biens et services qui ont leur préférence. Maximiser la satisfaction sous contrainte de ressources, tel est le principe du bien-être selon la vulgate libérale[4]. Certains se sont essayés à réduire toutes les actions sociales à ce principe : amour, amitié, solidarité, générosité, confiance, etc. ne seraient que des marchés imparfaits qu’il reste à « libéraliser » pour les incorporer au modèle général.

Cette doctrine a sa cohérence, et aussi sa force de conviction : elle généralise la perception immédiate de chacun, l’enchaînement désir-acquisition-satisfaction que nous ressentons dans le cours de nos vies quotidiennes. D’où son succès populaire et surtout chez les demi-savants des facultés de sciences économiques, trop heureux d’acquérir une philosophie à bon marché, propice aux banalités pédantes et mathématisées.

Mais cette praxéologie sommaire ne résiste pas à une réflexion plus poussée sur l’organisation des sociétés humaines et l’intégration des individus en leur sein. L’utilitarisme des économistes[5] se résume à deux grossières fautes de raisonnement :

-           L’extrapolation des « lois » et concepts tirés d’un domaine particulier (le marché des biens et services, en l’occurrence) à tous les autres domaines de l’existence (travail, solidarité, famille, etc.) ;

-           La généralisation de règles partielles à l’ensemble du système, en particulier la croyance qu’on peut tirer de l’examen micro-économique ou micro-sociologique les règles de fonctionnement de l’ensemble (macroéconomique – macrosociologique).

Pourquoi cet avant-propos qui peut paraître bien abstrait ? Parce qu’il existe une puissante continuité entre ces prémices et les conclusions finales des économistes traditionnels. Pour eux l’économie est un domaine particulier, qui se réduit à la multiplication et la répartition optimale de biens individuels, définis par leur utilité, entre des agents économiques eux-aussi individuels et dotés de « préférences » sinon intangibles du moins exclues de l’analyse. Or ce sont très précisément ces présupposés que nous voulons au préalable rejeter.

C.    Rétablir la primauté du politique

L’économie est une activité sociale parmi d’autres, étroitement interdépendante avec les autres domaines de l’action sociale. Elle consiste à produire et distribuer des biens et services (produits du travail humain pour autrui), individuels ou collectifs, transitant par le marché ou non. Elle contribue à l’abondance matérielle, qui ne se confond pas avec le bonheur individuel ni collectif, même si elle peut y contribuer. Elle répartit les richesses selon des impératifs de reproduction élargie du capital et l’état des rapports de force sociaux, qui n’équivalent pas à l’intérêt collectif.

Le programme de la République Sociale n’est donc pas celui de la « meilleure gestion » d’une économie supposée autosuffisante. Il s’agit au contraire de ré-imbriquer l’économie dans les rapports sociaux. En d’autre terme, se fixer des objectifs politiques et leur conformer l’économie, le marché, etc. – ET JAMAIS L’INVERSE. Ce programme consiste en premier lieu à rétablir la hiérarchie des moyens et des fins[6].

En cela nous nous distinguons des utopies socialistes, planistes ou beveridgiennes du passé. Ces dernières se sont enfermées dans une vision unidimensionnelle du capitalisme, le refusant en bloc ou reportant leurs ambitions sur des corrections à la marge de ses conséquences sociales.

-     Le « socialisme » stalinien procédait à une confusion sommaire entre pouvoir social et propriété privée. D’où la prétention de dépasser le capitalisme par l’étatisation, et la reconstitution d’une classe dominante bureaucratique (devenue ensuite capitalo-mafieuse) dans la gestion de cette économie planifiée.

-     L’État-Providence se caractérise par la dichotomie d’un capitalisme inchangé d’un côté, et de l’autre un État-SAMU cherchant à réparer ses dégâts. Ce modèle fragile fonctionna tant bien que mal durant la phase « fordiste » du capitalisme, mais il s’érode depuis les années 70 sous les coups de boutoirs de la finance mondialisée.

La pensée unique d'aujourd'hui partage l’idée que l’économie produit les richesses et que la politique ne peut intervenir qu’après coup (avec des nuances, mais de second ordre, sur l’ampleur souhaitable de cette correction). Au contraire, notre réflexion se porte au cœur même du système socio-productif, pour créer les règles et les automatismes sociaux qui réduiraient les dégâts « collatéraux » du système et par là même le champ de l’État-Providence.

Pour faire court et concret, mentionnons : réduire les inégalités de revenus primaires plutôt que de redistribuer. Poser le droit à la santé et à la retraite comme incontournables plutôt que les laisser corrompre par la pression des assureurs et des laboratoires … Se fixer de véritables contraintes en matière de droit au logement plutôt que fluctuer entre bonnes paroles et procédures opaques… Interdire ou décourager les activités spéculatives plutôt que s’inquiéter après coup de leurs ravages sur les salaires et l’emploi…Tarir l’intérêt à polluer plutôt que de dépolluer… En finir avec le chômage plutôt que l’indemniser : c’est sur ce dernier enjeu que portera plus particulièrement la suite de cet article.

II     Au cœur des enjeux : travail et société

A.    Le salariat au cœur de la citoyenneté

Le travail est à la fois production de richesse et intégration de l'individu, auquel il fournit son statut, son domaine de réalisation de soi, son revenu et son réseau relationnel. On ne peut le considérer dès lors comme un « facteur de production » exclusivement. Ni sa « production » ni sa nécessité pour l’équilibre social ne relèvent de l’économie au sens étroit. Au-delà, il constitue le cœur de la citoyenneté. Face au raisonnement économiste, il convient d’inverser le raisonnement habituel : non pas ce demander si tel ou tel travail individuel est « rentable » mais comment faire en sorte qu’il le devienne, une fois posé l’impératif catégorique du plein emploi.

Le « marché du travail » (si tant est qu’il soit autre chose qu’une fiction commode) n’est pas à même de répondre à cette nécessité. La place du politique est de construire un dispositif social, un ensemble de règles et d’incitations, réalisant effectivement le droit au travail, tout en facilitant la motivation et le déplacement des travailleurs vers les tâches les plus adaptées (« allocation des ressources », en jargon économique).

Ce programme équivaut-il à la quadrature du cercle ? Probablement pas ; il heurte le « prêt à penser » mais nullement la logique. Il ne s’agit pas de bouleverser des « lois » de l’économie, mais tout simplement l’ordre des priorités. Les économistes jonglent avec aisance (si ce n’est toujours avec pertinence) avec les « contraintes » du monde réel ; ils décrivent les meilleurs ajustements face à une pénurie de matières premières, des anticipations défavorables, ou des « préférences » variables des consommateurs. Mais l’atavisme idéologique leur interdit d’incorporer le plein emploi au rang de ces « contraintes ».

Une exception doit être faite pour John Maynard Keynes, dont le principal apport à la compréhension du circuit économique ne réside pas dans les recettes techniciennes dont on abrutit les étudiants en sciences économiques, mais dans la démonstration que l’économie ne répond à aucun déterminisme univoque : c’est une science sociale, dont les « lois » sont par définitions relatives à une époque, une population et une orientation politique. Le chômage en particulier résulte du choix de privilégier la finance contre l’emploi et la production. La force de ce choix ne provient pas de « lois » atemporelles, mais du rapport de force du moment entre salariés, industriels et rentiers. Le plein emploi dépend d’une administration du crédit et de l’investissement ajustant la production à la main-d'œuvre disponible (et non de l’illusoire, et probablement insupportable, baisse des salaires et des charges préconisée par les libéraux).

Dans la logique du circuit keynésien, l’emploi est un choix politique – l’ « économie » par elle-même pouvant s’établir à des niveaux d’emploi très variables. Le sous-emploi discipline la main-d'œuvre et tire les salaires à la baisse ; du point de vue particulier (microéconomique) d’une entreprise capitaliste, il représente une situation favorable. Du point de vue de la société dans son ensemble, il constitue un fléau qui dégrade le lien social, contredit l’idéal égalitaire et la valorisation dominante du travail. À terme, il génère pauvreté, assistanat, prélèvements obligatoires superflus, travail clandestin et stagnation des salaires. Il renforce le travers structurel du capitalisme, qui est de générer des profits excessifs au détriment de la demande de biens de consommation, dont l’absence de perspective d’investissement « rentable » finit par déclencher la crise de surproduction.

Donc le plein emploi ne devrait pas être considéré comme un résultat des soi-disant « marchés », mais comme la pierre angulaire du système règlementaire et fiscal qui encadre les conditions de l’emploi.

B.    Comment instituer le plein emploi ?

Ces considérations très générales sont nécessaires pour aborder les propositions « techniques » qui sont contestables et relatives. Celles qui suivent nous paraissent cohérentes mais ne constituent pas un programme « clés en mains » dont l’élaboration ne saurait être que collective, et tributaire des rapports politiques, sociaux et des institutions héritées de l’histoire et des créations spontanées du mouvement social. Nous ne cherchons pas à reconstruire le monde en chambre, mais à explorer des pistes de réflexion.

-     Première piste : une gestion keynésienne de l’économie, c'est-à-dire reconnaissant à l’État la responsabilité absolue d’organiser le système financier et les finances publiques dans l’objectif du plein emploi (contrôle des taux d'intérêt, du déficit budgétaire[7] …). Ces considérations classiques de l’économie keynésiennes ne seront pas détaillées ici ; notons simplement qu’elles supposent la restauration de la compétence financière de l’État : gestion de la monnaie, contrôle des changes … donc une rupture significative avec les institutions économiques internationales (FMI, Union Européenne…) corrompues par l’ultralibéralisme[8].

-     Deuxième piste : déconnecter partiellement l’emploi de sa rentabilité pour l'entreprise. Pourquoi ? Parce que, comme nous l’avons dit, les effets de l’emploi vont au-delà de ce qu’il apporte ou coûte à l’entreprise[9]. Mieux vaut un salarié gagnant plus que ce qu’il produit qu’un chômeur ne produisant rien, dégradant sa force de travail, et participant à son corps défendant à la pourriture du lien social. En pratique, cela supposerait une fiscalité subventionnant l’emploi. Par exemple le remplacement des charges sociales et de l’impôt sur les sociétés par un impôt proportionnel à la valeur ajoutée brute (IPVAB), auquel serait retranché un montant forfaitaire par emploi. L’embauche de salariés peu productifs (générant une faible valeur ajoutée supplémentaire) serait ainsi « subventionnée ».

-           Troisième piste : en finir avec l’assistanat social-démocrate. Le système français d’allocations sous conditions de ressources est le plus détestable qui soit, car il pérennise l’exclusion, encourage le parasitisme, sanctionne le travail et fait proliférer une bureaucratie de « contrôleur sociaux » supposé corriger les tares de cette politique, et les aggravant en fait en déresponsabilisant encore plus les assistés[10]. La solution a déjà été évoquée par des auteurs d’horizon très différents, de l’ultralibéral Hayek jusqu’à l’extrême-gauche : le revenu universel d’existence (RUE). Chaque citoyen disposerait automatiquement d’un revenu de base, financé par la fiscalité, qui, à la différence des allocations actuelles serait totalement inconditionnel. Les tares du système actuel disparaîtraient, puisque ce RUE continuerait à être versé quels que soient les revenus complémentaires touchés : le salariat redeviendrait incitatif, sans effet de seuil, et le travail clandestin perdrait beaucoup de sa raison d’être. Ce RUE pourrait se substituer à la plupart des allocations existantes (RMI, allocations logement[11], etc.).

On nous objectera qu’un tel RUE serait perçu par une majorité de personnes n’en ayant nul besoin. Mais ces dernières, assujetties à l’impôt, en seraient également les payeurs. Et surtout il s’agirait alors d’un véritable droit et non d’une aumône avilissant ses bénéficiaires. Par ailleurs, en éliminant toute incitation à la fraude, il rendrait superflue la bureaucratie assistancielle chargée de vérifier le comportement d’insertion et l’absence de revenus complémentaires des actuels allocataires[12] .

Ainsi la régulation keynésienne de l’économie ajusterait la croissance économique du niveau de plein emploi, l’IPVAB inciterait les entreprises individuelles à maximiser leur main-d'œuvre tandis que le RUE assècherait les comportements parasitaires et tendraient à réintégrer le lumpen-prolétariat dans le salariat.

Cette politique devrait être complétée par un contrôle beaucoup plus rigoureux du respect du droit du travail (surveillance des heures supplémentaires[13] en particulier), une politique énergique de formation professionnelle se substituant aux actuels « stages en entreprise », simple prétextes à une surexploitation éhontée des jeunes salariés[14]. Enfin l’emploi précaire pourrait être combattu par une réglementation nouvelle de l’intérim, donnant à ces salariés un statut et un revenu stable moyennant une mobilité géographique et professionnelle forte.

Une telle régulation devrait réduire significativement les inégalités de revenus – en éliminant celles qui résultent de l’instabilité de l’emploi, et en améliorant la marge de négociation des salariés dans les entreprises. D’où une propension à consommer plus forte et plus régulière, qui contribuerait à stabiliser l’économie.

C.    Les conditions d’une économie politique alternative

Ces indications restent à dessein sommaires : nous ne somme pas en mesure de détailler une régulation économique alternative, comme s’il s’agissait d’un simple problème d’ingénierie. En revanche nous affirmons que le rétablissement du plein emploi ne constitue pas une difficulté théorique, mais une pure question de choix politique.

Les ultralibéraux prétendront qu’une telle politique, en enserrant les entreprises dans des règlementations contraignantes, tendrait à paralyser l’initiative économique et dégrader la « compétitivité » de l’économie. Écartons cette objection : il ne s’agit pas d’assécher le profit comme motivation de l'entreprise, mais de déplacer les contraintes en fonction desquelles se déploie le capitalisme. Privées du filon de la stagnation des salaires ou du débauchage périodique de la main-d'œuvre, les entreprises concentreraient leur activité sur le véritable fondement de la création de richesse à long terme : l’accumulation du capital et l’incorporation du progrès technique. Il n’existe aucune corrélation historique entre le « bridage » du capitalisme et sa stagnation, bien au contraire : réglementation maximum et croissance maximum ont coïncidées durant les « Trente Glorieuses ». Quant au problème de la « compétitivité » des économies nationales, il est créé de toute pièce par les politiques artificielles d’unification monétaire ou de surévaluation des monnaies. Dans un système de changes flexibles[15] (ou la valeur des devises se fixe en fonction d’un marché des changes relativement libre), la « perte de compétitivité » d’une économie nationale entraîne la dépréciation de sa monnaie ; ses prix à l’exportation diminuent donc jusqu’à ce qu’une quantité suffisante de produit soit à nouveau exportable et rééquilibre la balance commerciale. Une nation pratiquant l’impératif de plein emploi que nous avons défini ne serait donc ni plus ni moins « compétitive » qu’une autre.

Cela ne signifie pas que nos propositions seraient « faciles » à mettre en œuvre, mais il s’agit de bien identifier l’origine de la difficulté : non pas de soi-disant « lois » économiques, mais la lutte des classes. Le pouvoir social de la bourgeoisie financière est proportionnel à l’instabilité de l’emploi, au rationnement artificiel du crédit à la production et à la déréglementation qui lui permet de reporter les risques de l’initiative économique sur les salariés. Pour cette raison, les solutions qui précèdent sont et seront repoussées avec horreur par l’establishment et tous ceux qui confondent en toute bonne foi leur intérêt de classe avec les lois de la nature. Les mêmes n’hésiteront pas à mettre en œuvre tous leurs moyens financiers contre le changement social, comme ils en font régulièrement la démonstration (cf. actuellement l’acharnement mis à déstabiliser Hugo Chavez au Venezuela…) ou à fuir le pays comme les émigrés de Coblence (mais ces derniers ne pouvaient emporter leurs domaines fonciers, alors que les capitaux sont autrement volatiles).

Tel est le défi de la nouvelle étape de l’impérialisme et du mouvement social : recréer un rapport de force qui rende possible le choix démocratique. Dans le passé, l’histoire n’a avancé que dans le fracas des guerres et des révolutions, ou la panique des grandes crises économiques. Et l’incontrôlable tourbillon du néo-capitalisme, la pulvérisation des institutions qui avaient autorisé la prospérité de l’après-guerre, risquent fort de nous ramener vers ces troubles périodes[16].

 



[1] Distinguons bien le marxisme en tant que démarche intellectuelle et scientifique, qui fut et demeure fécond pour la pensée critique, et le marxisme ossifié dans les organisations politiques ou même des courants universitaires, qui s’apparente plus à la glose sur des textes sacrés qu’à l’ « analyse concrète de situations concrètes ». Rappelons la déclaration de Marx : « Je ne suis pas marxiste ! ».

[2] Pour en revenir à Marx, le matérialisme historique nous montre justement que la pensée d’une époque est bornée par ses conditions d’existence. C’est la praxis et non la construction intellectuelle de la « Cité idéale » qui crée l’avenir. L’utopisme n’est pas révolutionnaire, car il est dépourvu de solution de continuité avec la pratique sociale. Comme le Paradis, il peut servir à rassurer les croyants, mais jamais à changer le Monde.

[3] Il s’agit d’un problème institutionnel et non d’une fatalité logique ou intellectuelle : l’organisation des sociétés et de la production est certainement appréhendable par des méthodes scientifiques adaptées. Mais il manque les institutions humaines qui produiraient cette science sur un mode cumulatif, c'est-à-dire auraient pour logique interne d’établir des propositions scientifiques (validées par l’expérience) et d’éliminer les fantaisies idéologiques.

[4] Cet « utilitarisme » n’est que la caricature de l’utilitarisme philosophique développé par Hume, Smith ou Bentham, dont la conception du « bonheur » est beaucoup plus riche que celle de la tradition néoclassique.

[5] Par « économistes » nous ne désignons pas ici la profession dans son ensemble, mais la majorité de ses membres qui prétendent ériger le « libre marché » et la propriété privée sans limite en « lois » scientifiques.

[6] Il faut réhabiliter les « y a qu’à… » abondamment décriés durant les années d’hégémonie de la pensée ultralibérale. Évidemment, tout n’est pas possible et surtout pas n’importe comment, mais le propre du politique est de fixer les objectifs. A l’intendance de suivre.

[7] L’ampleur des variations du solde des finances publiques pourrait même être considérablement et avantageusement accrue  en élargissant la tolérance de déficits conjoncturels à la Sécurité Sociale, dont l’équilibre financier devrait être apprécié sur 5 ou 10 ans et non année par année. Pour stabiliser la demande globale adressée aux entreprises, il est souhaitable que les aléas de la croissance qui affectent les recettes ne se répercutent pas sur les dépenses publiques et sociales.

[8] Peut-être des opportunités de réformes de ces institutions apparaîtront-elles, mais ce serait renoncer à tout changement réel que d’attendre cette hypothétique transformation sans mettre en œuvre des politiques nationales de substitutions. Idem pour l’ « Europe ». L’ »autre Europe » que l’on évoque complaisamment « à gauche de la gauche » pourrait sans doute constituer une meilleure solution que des politiques nationales. Mais que faire face à l’ »Europe » réellement existante et totalement ultralibérale, sinon s’en protéger en attendant mieux ?

[9] Le raisonnement des économistes ultralibéraux s’arrête à la comparaison de la  productivité et coût salarial du « dernier travailleur embauché », en oubliant que dans notre société le chômeur représente inévitablement un coût pour la société dans son ensemble. Ne pas l’embaucher revient à « expulser » ce coût de l’entreprise et à le reporter sur la collectivité. Dans l’opération, la dite collectivité se prive de l’apport (même modeste) du travail de ce salarié, et compromet sa contribution à long terme, dans la mesure où la marginalisation nuit à l’ « employabilité » future.

[10] La « gauche » répugne à reconnaître les tares de ce système assistanciel de crainte de renforcer la critique ultralibérale. Dans une logique de surenchère, elle revendique au contraire la multiplication et l’augmentation de ces aides, au risque de s’aliéner à juste titre les ouvriers et employés, laissés pour compte du compromis historique « compassionnel » entre bourgeoisie financière et lumpen-prolétariat.

[11] Le logement se situe au cœur de la dynamique inégalitaire, car non seulement son défaut entraîne des conséquences en chaîne sur la socialisation des individus (emploi, scolarisation, etc.) mais son attribution échappe aux critères marchands purs pour se rapprocher d’une distribution « statutaire » : il ne suffit pas d’être en mesure de payer un loyer pour obtenir un logement. Un patronyme « exotique » ou un emploi supposé instable (entre autres) suffisent à justifier le refus d’un propriétaire. L’égalité des citoyens dans ce domaine en particulier justifie une politique publique forte. Le loyer pourrait être prélevé à la source sur le RUE, supprimant par là même les risques d’impayés. Moyennant quoi le refus d’accepter tel ou tel locataire serait effectivement sanctionné. Par ailleurs, la réalité du droit au logement permettrait de supprimer les « squats » ou maintiens abusifs des locataires, réduisant ainsi les risques inhérents à l’investissement immobilier. Paradoxalement (pour les libéraux dogmatiques) un contrôle public beaucoup plus strict de ce secteur y créerait les conditions d’un marché efficient, interdit par le libéralisme aveugle d'aujourd'hui !

[12] Certes, il serait dès lors possible de survivre sans travailler… mais n’est-ce pas (et heureusement !) déjà le cas ? En revanche la sortie de cette situation deviendrait beaucoup plus facile…

[13] I l ne s’agirait pas d’interdire les heures supplémentaires, mais de combattre effectivement le fléau des heures supplémentaires non payées, et de leur affecter un coût très supérieur pour l'entreprise à celui des heures normales, de manière à en limiter l’usage aux conjonctures exceptionnelles.

[14] Non seulement ces stages permettent à nombre d’entreprises d’utiliser ces travailleurs sans bourse délier, mais de plus ils concurrencent les vrais emplois, contribuant ainsi à dégrader la condition salariale dans son ensemble.

[15] Le danger des changes flexibles (qui régissent par exemple aujourd'hui les rapports de l’Euro, du Yen et du Dollar) provient des mouvements spéculatifs, qui exacerbent les variations du taux de change et le déconnectent de ses déterminants commerciaux. Il s’agirait donc de filtrer les opérations financières, par exemple en les taxant de sorte de réduire l’incitation à des opérations spéculatives (Taxe Tobin). Plus généralement, accroître les difficultés aux opérations (financières ou commerciales) internationales n’empêcherait que les moins utiles et les plus déstabilisantes d’entre elles. Et cela faciliterait in fine les échanges commerciaux véritables qui sont beaucoup plus perturbés par les mouvements intempestifs de capitaux que par les politiques que nous préconisons.

[16] « Quelques cyniques, ayant suivi le raisonnement jusqu'à ce point concluront que seule une guerre peut mettre fin ne crise majeure. Jusqu'à présent, en effet, il n'y a que la guerre que les gouvernements ont jugée respectable de financer, à grande échelle, par l'emprunt. En temps de paix, timides, timorés, hésitants, manquant de persévérance et de détermination, ils pensent qu'un emprunt n'est qu'une dette, et non un moyen de transformer en actifs utiles un surplus de ressources qui autrement serait gaspillé. J'espère que le gouvernement de la Grande Bretagne fera la preuve que l'on peut être énergique même dans les tâches pacifiques. Il ne devrait pas être difficile de comprendre que 100 000 maisons constituent un capital national et 1 million de chômeurs une charge pour la nation. » écrivait en 1933 John Maynard KEYNES (« Les moyens de restaurer la prospérité », in : La pauvreté dans l’abondance, Gallimard 2002 p. 185).

Hélas contrairement à ce souhait de Keynes seule la Seconde Guerre Mondiale permit le changement de régulation du capitalisme.

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13 janvier 2005

Le déclin orchestré des économies européennes

De la crise du système monétaire international au retour des rentiers

Pour un observateur impartial, aucun doute n’est permis. Déclin économique et tournant monétariste coïncident étroitement en Europe continentale.

La crise du système monétaire international, et en particulier le flottement généralisé des monnaies à partir de 1973 mettait fin à la configuration financière mondiale de l’après guerre, qui s’était révélée exceptionnellement favorable pour la croissance économique et l’emploi. Réglementations financières et contrôles des changes entravaient la spéculation financière et canalisaient les flux financiers vers la production, régulée par des marchés nationaux cohérents et une politique keynésienne généralisée dans les principaux pays développés. L’augmentation programmée des revenus et des dépenses publiques assurait l'investissement des débouchés suffisants ; le plein emploi permettait une amélioration sans précédent de la condition salariale, alors délivrée de la précarité et de la pression du chômage sur les salaires. Cette configuration, appelée « fordiste » par certains économistes, a volé en éclats, d’abord sous les coups de boutoirs des capitaux spéculatifs (« xénodollars » puis « pétrodollars ») réfugiés dans les années 60 dans des banques anglaises dispensées de toute réglementation sur leurs opérations en devises. Ces capitaux, dès la fin des années 60, rendaient de plus en plus difficile de maintenir la fixité des taux de change entre des pays à la politique expansive, favorable à la croissance, comme les États-Unis, et d’autres comme l’Allemagne, déjà engagés dans des politiques rentières de « stabilité monétaire ». D’où l’éclatement du système monétaire international, sans doute inévitable en l’absence d’une instance reconnue par tous de régulation de l’économie mondiale.

La flexibilité des taux de changes qui s’instaura alors ne manquait pas d’avantages. Chaque pays pouvait (en théorie) mener la politique de son choix, quitte à en subir les conséquences sur son taux de change [1].

À l’échelle européenne, cela signifiait la fragmentation du marché intérieur de la Communauté Économique, avec comme conséquences à terme la remise en cause de tout projet d’union économique ou politique. Le « Serpent Monétaire » (1974), puis le Système Monétaire Européen (1978) visaient à rétablir une zone de stabilité des changes en Europe.

En lui-même cet objectif aurait pu être acceptable, à condition de reposer sur une stricte réglementation des flux financiers à l’intérieur de la zone : taxation des entrées-sorties de capitaux pour réduire les gains spéculatifs (« taxe Tobin »), renforcement du contrôle des activités bancaires et du contrôle des changes. Le marché des biens et services eût ainsi profité de son élargissement à l’échelle européenne, et la spéculation eût été muselée. Les états alors les plus « dépensiers » (France, Italie …) eussent entraîné la croissance dans l’ensemble de la zone, éventuellement aidés par un institut européen chargé d’émettre une monnaie commune (et non unique) permettant de financer les difficultés temporaires de change, et de stimuler les échanges internationaux. Une « Europe » économique était bien concevable [2]. Mais cette Europe là fut détruite dans l’œuf par les oligarchies européennes. Pour elles, la déstabilisation de l’ordre économique d’après guerre n’était que l’occasion de restaurer leurs privilèges contre les peuples d’Europe.

Le SME, ou le saccage des économies européennes

En France, ce fut la substance des plans Barre (1976) et Delors (1982) que de casser les ressorts de la croissance et du plein emploi et de faire de l’ « Europe » le déguisement de la réaction tous azimuts. Sans doute fallut-il quelques années pour que les propriétés du SME apparussent en pleine lumière. D’une part, la déréglementation bancaire et la levée de tout contrôle des mouvements financiers mettaient le taux de change à la merci de la frénésie spéculative, les pays à « monnaie faible (France, Italie…) se plaçant eux-mêmes sous le menace d’une fuite massive des capitaux. D’autre part, la contrainte de fixité des taux de change supposait de fixer à la politique économique l’objectif exclusif de « défendre la monnaie ». Chaque tentative de relancer la croissance et l'emploi – ou même chaque éventualité de tentative, anticipée par les spéculateurs - suffisait à mettre en péril le taux de change, ce qui justifiait des plans de « rigueur » (en fait : de déflation) à répétition. Les taux d'intérêt prohibitifs cassaient l'investissement. Le chômage sapait les revenus salariaux et la confiance dans l’avenir. Le ministre des finances, puis éphémère premier ministre, Bérégovoy vantait la « désinflation compétitive » : aimable euphémisme pour baptiser la course à la régression salariale et sociale sous prétexte de gagner en « compétitivité » et exporter ainsi notre chômage ! Mais les entreprises exportaient leurs capitaux pour profiter de la croissance hors de France… Bref l’Europe continentale, victime du monétarisme de ce qui allait devenir l’Union Européenne, sombrait dans la stagnation.

De Maastricht à la constitution Giscard : le talon de fer de la bourgeoisie libérale

En matière d’Europe, chaque fléau sert de prétexte au suivant : face au désastre de la libéralisation financière combinée aux changes fixes en Europe, les oligarchies européennes répondirent par la monnaie unique. Plus de franc, donc plus besoin de le défendre contre la spéculation, n’est-ce pas ? Hélas la constitution de la banque centrale européenne fut confiée aux mêmes ultramonétaristes qui avaient conduit le SME à l’effondrement. Si l’Europe s’enfonçait dans le sous-emploi et la stagnation, c’était, pour ces idéologues, qu’elle n’était pas encore assez libérale, pas encore assez « orthodoxe » financièrement. Aux contraintes du SME on substitua donc les « critères de Maastricht », puis le « Pacte de stabilité », qui en particulier faisaient obligation aux gouvernements de limiter leurs déficits budgétaires à 3 % du PIB.

Or cette contrainte intervient dans un contexte où les économies européennes sont étranglées par des taux d'intérêt qui demeurent élevés [3], par l’insuffisance de la demande salariale et le dumping social et fiscal que se livrent les gouvernements. Le déficit budgétaire devient alors le dernier recours de la politique économique. En temps normal, on pourrait considérer ce montant de 3 % comme relativement élevé [4], dans les circonstances présentes il est loin d’être suffisant pour compenser le déflationnisme de l’Union Européenne.

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Pour ces raisons, et en dépit de la relative détente sur les taux d’intérêt, l’Europe de la monnaie unique ne peut que poursuivre le déclin initié par le SME :

-  Politique monétaire restrictive, orchestrée par la BCE et déprimant l'investissement et la demande ;

- Paralysie des états soumis au dumping fiscal et au rationnement des déficits publics,

- Course à la « compétitivité » par la baisse des salaires et de la protection sociale, chaque « avantage » provisoire arraché par les entreprises d’un pays à leur salariés se payant en retour par un marasme accru de la demande dans l’ensemble de l’Europe,

- Libéralisme débridé interdisant la réglementation et l’organisation d’une économie « post-industrielle » sans aucun rapport avec l’image d’Épinal des économistes libéraux. Le modèle de concurrence qui fonde la politique de la Commission Européenne et la Constitution Giscard date du XIXe siècle. Aujourd'hui, les coûts totaux se concentrent dans la recherche et la formation, et leur part dans chaque produit (coûts unitaires) diminue avec les quantités produites. Dans une telle économie, plus l'entreprise est grosse, plus elle est compétitive. La concurrence traditionnelle n’existe plus, la règle est celle du monopole dont la puissance doit être contrebalancée par celle d’acteurs publics forts [5].

Constitutionnaliser la domination de classe

Pourquoi les oligarchies se sont elles engagées sur cette pente mortifère ? Après tout, elles n’avaient pas eu à trop se plaindre de la phase « administrée » du capitalisme (de 1945 à 1975 environ)… Le problème est que les classes dominantes recherchent plus l’affermissement de leur pouvoir social que l’intérêt général… le capitalisme administré les laissait sous la menace de bureaucraties d’états et d’un mouvement ouvrier organisé dont elles craignaient qu’ils ne les « fonctionnarisent » définitivement. Le nouveau capitalisme est certes moins prometteur en matière de croissance, d’emploi et sans doute de profit à long terme : mais il restaure une domination sociale sans partage. Les inégalités s’élargissent, le salariat se précarise et la bourgeoisie récupère en rente de situation ce qu’elle perd en efficacité économique. Le déclin économique de l’Europe n’est pas une erreur, ni même une fatalité, mais la stratégie politique d’une bourgeoisie obnubilée par la rente et méfiante face à la production [6] – contradiction inhérente au capitalisme, et maintes fois décrite par Marx [7]

Qu’ajoute la Constitution Giscard à cet échafaudage réactionnaire ? Pas grand-chose à première vue [8] ; son ambition n’est pas dans la nouveauté mais dans le verrouillage de l’avenir. L’obsession des oligarques est d’interdire aux peuples de revenir sur cette politique. En l’état antérieur des institutions nationales, gouvernements et parlements pouvaient du jour au lendemain rétablir leurs prérogatives, s’engager à nouveau dans des politiques de croissance et de plein emploi. Bien sûr cela supposait la montée en puissance du mouvement social, et d’âpres conflits de classe à l’échelle nationale. Mais les institutions héritées de l’après guerre permettaient un tel changement de politique. Maastricht, le Pacte de Stabilité et le projet de « constitution » visent à l'interdire définitivement. L’ultralibéralisme serait pratiquement garanti par les textes pour l’éternité.

Cette utopie réactionnaire sera bien sûr, tôt ou tard, remise en cause. Comme le disaient les révolutionnaires des siècles passés, la souveraineté des peuples est inaliénable, et aucun traité ni constitution n’a de légitimité contre elle. Mais il n’en reste pas moins que l’européisme complique le changement futur ; l’usine à gaz juridique et institutionnelle ne laisse guère de place à l’exercice de la démocratie. De ce point de vue, il serait dangereux de n’y voir qu’une péripétie de plus. La préservation de l’avenir, les chances d’éviter la marginalisation définitive de l’Europe dans le monde américano-chinois du XXIe siècle, passent par notre capacité à contenir dès aujourd'hui l’horreur libérale. C’est notre responsabilité pour les générations futures. Pour commencer, en disant « Non » à la Constitution Giscard.



  [1] Comme les importations dépendent de la croissance intérieure et les exportations de celle des autres pays, un pays à plus forte croissance que ses partenaires développe mécaniquement un déficit commercial, qui pousse à la dépréciation de son taux de change. Ce mécanisme resterait modéré dans un monde où les flux financiers se réduiraient à la contrepartie des échanges commerciaux. Mais dans un monde de finance déréglementée, il se traduit par des ouragans spéculatifs visant à anticiper les variations du change, et les décuplant par là même, très au-delà de toute rationalité économique.

[2] Contrairement à la propagande éhontée de l’oligarchie, le refus de l’Union Européenne ne débouche pas sur le rejet des coopérations internationales, bien au contraire ! Car la question est celle du CONTENU de ces coopérations : coopérations des bourgeoisies européennes contre leurs peuples, telle que l’organise l’Union Européenne ? Ou coopération des peuples et nations solidaires pour le plein emploi et la croissance ?

[3] Il est vrai qu’ils sont moins extravagants que ceux de l’époque du SME (jusqu’à plus de 12 % déduction faite de l'inflation) mais aujourd'hui encore ils demeurent autour de 2 %, ce qui est excessif , en pleine récession , en dépit du chômage de masse et de la parité très excessive de l’euro face au dollar.

[4] Mais il est absurde de subordonner un instrument de politique conjoncturelle, dont l’usage doit s’adapter aux circonstances, à des traités ou pire encore à une « constitution ».

[5] Deux exemples pour illustrer ce point, celui des opérateurs de téléphonie mobile qui s’entendent pour maintenir des tarifs prohibitifs, et celui des laboratoires pharmaceutiques qui tentent d’interdire (en particulier au Tiers Monde) la production à bas prix de médicaments génériques contre le SIDA – alors que les États ou l’OMS pourraient, avec un rapport de force politique plus favorable, racheter et rendre publics leurs brevets…

[6] L’ensemble des bourgeoisies des pays « développés » partagent cette stratégie, mais il est claire que les bourgeoisies européennes poussent à l’extrême la défense de la rente contre la production,  alors qu’aux États-Unis une certaine stimulation de la production tempère (encore ?) les tendances rétrogrades.

[7] « Les conditions bourgeoises de production et d'échange, le régime bourgeois de la propriété, la société bourgeoise moderne, qui a fait surgir de si puissants moyens de production et d'échange, ressemblent au magicien qui ne sait plus dominer les puissances infernales qu'il a évoquées. Depuis des dizaines d'années, l'histoire de l'industrie et du commerce n'est autre chose que l'histoire de la révolte des forces productives modernes contre les rapports modernes de production, contre le régime de propriété qui conditionnent l'existence de la bourgeoisie et sa domination. [...] La société a trop de civilisation, trop de moyens de subsistance, trop d'industrie, trop de commerce. Les forces productives dont elle dispose ne favorisent plus le régime de la propriété bourgeoise ; au contraire, elles sont devenues trop puissantes pour ce régime qui alors leur fait obstacle ; et toutes les fois que les forces productives sociales triomphent de cet obstacle, elles précipitent dans le désordre la société bourgeoise tout entière et menacent l'existence de la propriété bourgeoise. » Karl Marx : Le manifeste du Parti Communiste.

[8] Du moins sur le plan économique. Sur le plan politique, les nouvelles règles de prise de décision à la majorité qualifiée, l’intronisation d’un « politique étrangère » européenne et la référence explicite à l’OTAN, font la part belle à la majorité atlantiste des pays membre, et place un peu plus l’Union « européenne » dans l’orbite des États-Unis…

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