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27 mars 2011

Cantonales 2011 : dernières manœuvres avant l'élection présidentielle

Le 1er tour des élections cantonales a confirmé les tendances des scrutins précédents :

  • croissance de l'abstention : 55,7% des inscrits (35,3% aux cantonales de 2008) ;

  • Affaiblissement de l'UMP (17% des suffrages exprimés) ;

  • Assez bon résultat du PS (25% seul, environ 30% avec ses satellites « divers gauche » ou radicaux) ;

  • Succès du Front National (15% mais nettement plus dans les cantons ou il présentait effectivement un candidat) et du Front de Gauche (environ 10% dans les cantons concernés).

Ce résultats ne sont évidemment pas complètement comparables avec ceux des élections nationales, vu le poids des enjeux locaux, des notables établis et la faible participation. Toutefois, ces considérations auraient dû favoriser l'UMP et nuire au Front National, les résultats de ces deux formations sont donc significatifs.

Le 2nd tour du 27 mars semble confirmer ces tendances et indique une capacité nouvelle du FN à élargir son électorat au 2nd tour – le réflexe « antisystème » l'emportant sur les réticences vis-à-vis de l'image de ce parti.

 

 

L'expression d'une exaspération populaire

L'abstention et la montée du FN témoignent d'une exaspération croissante de la population, les partis traditionnels peinent à retenir et mobiliser leur électorat potentiel. Le succès du parti socialiste est obtenu par défaut, c'est un effet mécanique du déclin de l'UMP.

Le succès du FN est important car son étiage aux élections de même type est beaucoup plus faible (12% des suffrages exprimés en 2004, moins de 5% en 2008) ; il ne doit toutefois pas être surestimé – les petites élections intermédiaires amplifient souvent les votes « protestataires » qui déclinent ensuite quand les enjeux politiques se précisent sous l'effet d'une campagne électoral majeure ; d'autre part la progression en % est amplifiée par la faiblesse de la participation et rien n'assure que le vote des abstentionnistes de cette année reproduise exactement les tendances de ce premier tour. Une part de cette abstention – l'abstention « traditionnelle » - traduit une réelle indifférence à la vie civique ; une autre part s'interprète comme une relative satisfaction de l'état de chose existant ne nécessitant pas de se mobiliser pour un enjeu mineur (ces abstentionnistes là représentent les « réserves » de l'UMP-PS) ; enfin une troisième abstention, sans doute celle dont la progression est la plus spectaculaire, exprime la désaffiliation vis-à-vis des partis traditionnels. Que cette dernière abstention ne se soit pas transformée en vote FN marque la fragilité de la progression de ce dernier et l'incertitude quant à l'avenir. Plus que le succès du FN, c'est bien l'instabilité et l'imprévisibilité des évolutions électorales qui ressortent de ce premier tour.

 

Des identifications électorales en recomposition

Il faut se souvenir qu'une élection représente l'expression d'une population massivement non politisée, au sens où elle réagit plus au positionnement des candidats qu'à leur programme. Quand Marine Le Pen se présente en défenseur des « petites gens » trompés ou ignorés par les politiciens professionnels, elle est en phase avec un sentiment très répandu qui est au principe d'un tropisme protestataire au contenu confus – chacun ayant ses « idées » ou ses obsessions particulières mais a priori non organisées en un programme censément cohérent comme aiment à le formuler les milieux intellectuels. Contrairement à la représentation naïve que propagent les sondeurs et certains journalistes, l' « électorat » n'est pas comparable à une personne. C'est un agglomérat de décisions individuelles, chacune fondée sur des raisons cohérentes, mais dont le résultat final ne représente aucune volonté ou raison particulière. Un des enjeux majeurs de la compétition électorale est de structurer ces comportements collectifs, de les drainer vers le soutien à des entreprises politiques constituées. Dans ce mouvement, il s'agit de construire des enjeux unifiants, une représentation des questions politiques à la fois englobant les motifs particuliers de chacun et les transformant en soutien à un discours identifiable.

Dans le contexte actuel où le néolibéralisme en crise précarise la masse de la population, les discours conservateurs de l'UMP et du PS (mondialisation, Union Européenne, rigueur salariale, concurrence, etc.) perdent leur propriétés agrégatrices. Si, en gros, les classes moyennes du privé se « reconnaissaient » dans le discours de l'UMP (en résumé : l'entreprise au cœur du contrat social) et celles du public dans le discours du PS (en résumé : liberté individuelle + compassionalisme), cette configuration se dissout quand précarité, régression salariale et concurrence destructrice déstabilisent l'entreprise, et quand les professions qui se croyaient protégées : cadres, fonction publique... se découvrent exposées à la régression sociale et au déclassement.

Bref les classes moyennes arrachée à leurs obédiences traditionnelles rejoignent le maelström de la désespérance sociale en quête de « sauveur suprême ».

C'est dans ce cadre qu'il faut situer les enjeux actuels des campagnes électorales en France : capter, structurer, donner une conscience à la révolte sociale.

 

Une entreprise de communautarisation du politique

Le FN a de longue date choisi de canaliser ce mouvement vers un communautarisme exacerbé, en opposant obstinément depuis une quarantaine d'année Français « de souche » et descendants d'étrangers. Il s'appuie sur une perception immédiate de la société, en deçà de toute analyse mais appuyée sur l'« évidence » de l'apparence. Le chômeur convoite l'emploi occupé par l'immigré et se convainc aisément que sa « francité » (?) lui donne des droits particulier sur cet emploi. Le salarié de même attribue avec bon sens la stagnation de son revenu et les menaces sur son emploi à un travail clandestin massivement effectué par des « minorités visibles ». La victime des incivilités ou de la délinquance opère facilement un rapprochement entre l'apparence « exotique » des fautifs et la nature de leurs actes. Il est aisé de réfuter intellectuellement tous ces amalgames qui forment le racisme ordinaire, mais ils collent au plus près au vécu de personnes en quête de solutions rapides et crédibles à des frustrations bien réelles. La transformation de la crise sociale en conflit communautaire est une pente spontanée de la société – surtout si ne la contrarie aucune autre grille d'interprétation portée par une force politique crédible et cohérente.

Pour cette recomposition communautariste du champs politique français, le Front national bénéficie de la politique convergente d'un islam intégriste qui pense renforcer son implantation parmi les enfants d'immigrés par une stratégie d'enfermement : prières ostentatoires, interdits alimentaires entravant tout rapport social extérieur au groupe, stigmatisation des « déviants » de la communauté et agressivité assumée vis-à-vis des « Français », « Chrétiens » ou « Juifs ». Ce mouvement réfracte la crise sociale sur le même mode que le Front National, la politique se réduit au prisme communautaro-religieux et le repli communautaire fait écho à la stigmatisation opérée par le FN. Ils se renforcent mutuellement car ils se nourrissent du même clivage.

 

Le FN, meilleur ennemi du PS

Le discours désordonné des sarkozistes aide également puissamment le FN. En mettant l'accent sur la dénonciation de l'islam, sur une « identité nationale » confusément définie, l'UMP a validé le credo frontiste. Or sur ce terrain, la crédibilité du FN est bien supérieure à celle d'une majorité associée à toutes les difficultés du quotidien.

De ce point de vue, la stratégie du PS est plus cohérente : se poser en rempart de la tolérance et du « vivre ensemble » contre la menace de déchirement du tissus social que représenterait l'hégémonie des politiques communautaristes.

Car la principale faiblesse du FN est bien celle-là : son communautarisme est à la fois le moteur de son développement et une limite peu franchissable. La société française est « métissée » en profondeur, sans doute plus du tiers de la population est constituée de descendants ou de conjoints des descendants des migrations d'après guerre. Cette situation complique toute entreprise de bouc-émissarisation , car celle-ci supposerait la capacité d'isoler un groupe particulier pour concentrer sur lui colères et frustrations de multiples origines. Or en l'état actuel des choses le déchirement de la société serait trop profond pour emporter une adhésion majoritaire. La politique du FN concentre des craintes trop multiples pour le mener au pouvoir – la meilleure illustration étant sa totale incapacité à accroître son électorat au 2nd tour de l'élection présidentielle de 2002. Le PS peut donc se satisfaire d'une progression du FN qui lui assurerait des succès électoraux faciles dans l'avenir (le fameux « 21 avril à l'envers ») .

 

Vers un « recentrage » des alternatifs ?

Le Front National est visiblement conscient du problème. L'inflexion de son image ne date pas de la succession dynastique à sa tête, mais des lendemains des présidentielles de 2002 où s'est affirmé un discours plus social et une timide ouverture à certaines populations issues de l'immigration. Sur le plan international, un discours « anti-impérialiste » et une opposition à l'euro viennent brouiller les cartes et désarmer les autres partis alternatifs. Marine Le Pen a annoncé vouloir mener sa campagne présidentielle sous l'égide d'un « rassemblement » qui l'émanciperaient de l'image « extrémiste » de son parti et faciliterait le report sur elle, au premier comme au second tour, de voix « antisystème » jusqu'alors repoussées par l'unidimentionnalité communautariste du FN. Le « recentrage » recherché ne doit pas s'interpréter comme la dilution dans une position « centriste » (ce « triangle des Bermudes » de la vie politique) mais plutôt une position « centrale », susceptible de polariser des électeurs éloignés à la recherche du « moindre mal ». La progression en voix du FN au 2nd tour de ces élections cantonales serait un premier effet de cette politique.

Cette manœuvre prélude-t-elle à un changement radical d'orientation ou n'est-elle qu'une habileté tactique pour mettre en œuvre une politique inchangée ? La seconde hypothèse est la plus probable, compte tenu de la persévérance idéologique du FN et les facilités permises par la bouc-émissariation des « immigrés » en cas d'arrivée aux affaires.

Quoi qu'il en soit, la polarisation du débat politique autour de l'islam et de l'immigration dessine clairement une bipolarisation FN/PS. Les autres partis alternatifs sont marginalisés dans cette configuration.

Seconde force alternative à l'UMP-PS, le Front de Gauche a certes progressé, mais il reste handicapé par sa division intérieure. Les notables communistes restent fixés sur les accords de 2nd tour, le premier n'étant que le prélude à la négociation des postes. Cette pratique a laminé le PC depuis 30 ans en lui interdisant toute opposition conséquente à la version « socialiste » des politiques néolibérales. Même la surenchère sociale ne gonfle plus son électorat dérouté par les ralliements à répétition au PS. Et les tics idéologiques de la « gauche de la gauche » achèvent de l'isoler du mouvement d'ensemble de la société. Le Parti de Gauche et Mélenchon basent au contraire leur stratégie sur une opposition radicale à l'hégémonie du PS sur la « gauche ». Rassemblement dans un premier temps d'une gauche antisocialiste, puis construction d'une nouvelle Union de la Gauche sur cette base - ce qui supposerait à terme d'effectuer à terme un recentrage comparable à celui du FN pour capter la révolte sociale en quête d'expression politique mais repoussée par la culture politique gauchiste. Or les nécessités du premier temps de l'opération (regrouper la « gauche de la gauche ») complique l'amorce d'un second temps (constituer un pôle structurant du champs politique). Le PG et le PC se retrouvent sur la nécessité de « peser » aux premiers tours, mais à l'évidence leurs objectifs divergent au delà. Il en résulte une relative paralysie du Front de Gauche, Mélenchon peine d'autant plus à incarner une véritable alternative que ses « coups de gueule » s'arrêtent avant l'énoncé d'un programme qui mettrait à mal les compromis d'appareil. Sans doute un succès électoral accroîtrait du même coup sa marge de manœuvre pour s'émanciper du PCF, mais c'est justement ce que redoute une partie de celui-ci.

Quant aux autres partis, ils sont pour l'instant incapables de structurer l'opposition populaire au néolibéralisme. Au delà des limites de leurs programmes, ils sont encore dépourvus de la « masse critique », de la visibilité qui les constitueraient en option. En politique aussi , le capital va au capital et l'accumulation primitive est difficile et ingrate.

 

L'enjeu des prochains mois sera donc le renforcement ou non de l'ethnicisation de la vie politique, qui conduirait à une bipolarisation durable Front National / PS. Cependant, l'abstention massive, le petit succès du Front de Gauche (ou plus modestement de Debout La République) suggèrent que la messe n'est pas dite et que d'autres clivages peuvent s'imposer d'ici 2012.

21:14 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (2)

22 décembre 2009

"Identité" ou souveraineté nationale ?

Quelques lignes sur la campagne gouvernementale sur l' « identité nationale » avec le risque, évidemment, de contribuer à lui donner une certaine consistance, fut-ce en dénonçant son principe. L'essentiel n'est-il pas ce qu'on en dit mais qu'on en parle. Allons donc d'entrée à l'essentiel, cette « identité nationale » n'est qu'une foutaise pour détourner l'attention du racket planétaire au profit d'un système financier failli mais toujours aux commandes. Ce préalable posé, passons à une argumentation (un peu) plus précise (je me permets de renvoyer ceux qui voudraient une analyse plus fouillée à mon article de 2004).

 

Lancer un « débat sur l'identité nationale » témoigne au départ soit d'un contresens de ses initiateurs  (si on veut leur porter crédit d'une certaine sincérité) - soit,  plus probablement d'une vulgaire manœuvre politicienne pour « draguer » un électorat supposé sensible à une thématique identitaire. Dans tous les cas il s'agit d'une malsaine diversion au basculement des équilibres économiques et politiques ouverts par la Grande Crise entamée fin 2007.

« Débattre » de l'identité nationale : un non sens

Le contresens est de croire que l'identité se « débat ». Elle résulte au contraire de la subtile alchimie de traditions et de pratiques communes au cours de l'histoire. Les représentations, les croyances, les goûts, les principes qui configurent une « identité française » n'ont jamais été « débattues » à cet effet, mais ce sont rencontrées dans le creuset national : c'est-à-dire les enjeux et le destin commun que constitue l'état-nation. Bref, il n'y a pas « débat sur l'identité », mais des enjeux présents dont la résolution s'intégrera à l'identité nationale de demain (si du moins la France subsiste en tant que nation) : quel droit à l'emploi ? Quelle sécurité sociale ? Quel positionnement dans les enjeux géostratégiques ?  Quelle école, avec quels objectifs ? Quelle laïcité ? Quelle participation des citoyens aux choix politiques ? Je pourrais multiplier à loisir ces questions saillantes, qui traversent les mobilisations sociales, civiques et intellectuelles qui font l'histoire. Mais aucune d'entre elle ne se présente comme « un débat sur l'identité nationale », qui ne sera que le constat de leurs issues et de leurs combinaisons.

Une stratégie de guerre civile

Bref, bavarder sur l'identité nationale », c'est noyer le poisson. Sauf, et j'en viens à ma seconde et hélas probable hypothèse, s'il ne s'agit que de stigmatiser quelques coutumes exotiques et dogmes religieux mal dégrossis du bled portés par les enfants déclassés des migrants des années 60. On laisse quelques prévisibles incontrôlés déraper là où l'on voulait qu'ils dérapent : vers la « guerre de civilisations » chère aux néocons de toute sorte. Les valeurs de l'occident contre celle de l'islam, voilà ce qu'on voudrait répandre avec l'espoir que ce « clivage » dresse les français « de souche » contre les enfants d'immigrés, comme défouloir à des frustrations dont on devine l'inexorable montée. Comme le montre Emmanuel Todd, on n'est pas très loin des stratégies mortifères des années 30.

Ce qui précède ne suppose nulle mansuétude pour la voyouterie, ni pour l'intégrisme fast food,  ni pour l'antisémitisme nauséabond qui prolifèrent dans les « quartiers » et que couvre un gauchisme sans boussole.  Ils ne sont que l'image renversée  des paumés de l' « identité nationale » qui vomissent un discours antimusulman ou ouvertement raciste pour oublier que ceux qui essuient sur eux leurs souliers cirés sont pour le moment hors d'atteinte. Ce sont des symptômes purulents, dangereux, sanglants à l'occasion, stimulés par la logorrhée « identitaire » - mais ce n'est pas la maladie elle-même.

Le déclin de la souveraineté nationale

Cette maladie qui ronge la civilisation c'est l'affaiblissement de la souveraineté nationale. Les peuples voient leur destin leur échapper au nom du soi-disant « marché » ou de la soi-disant « mondialisation », paravents impersonnels à l'abri desquels une oligarchie off shore étend ses privilèges. Sans doute les mobilisations politiques du passé balançaient entre le contresens communiste et l'illusion démocratique, mais ces mythes soutenaient une intervention populaire qui donnait sens à l'espace national et à l'engagement politique. C'est cette communauté de destin, ciment de la nation républicaine, que la « modernité » néolibérale a ravagée. Sur la ruine des nations se dressent non pas la lutte des classes qu'imaginaient les ignorantins gauchistes, mais l'intégrisme, le communautarisme, les bandes et les trafics. Pendant ce temps là l'argent public s'engloutit dans la garantie d'état des surprofits financiers et les services publics se délabrent. Au capitalisme producteur succède un capitalisme prédateur.

Mais la rolex tourne, n'est-ce pas, et la logique sociale comme ce qui reste de culture démocratique concourent à ce que se posent à nouveau les questions politiques. Le cadavre du peuple bouge encore, sa résurrection demeure la terreur des oligarques qui agitent « l'identité » nationale pour mieux refuser la souveraineté.  Et c'est pourtant cette dernière qui redonnera substance à la première.

 

19:16 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (0)

15 juin 2009

Le « Grand Bazar » d’Europe-Écologie

Encore une petite note politique « à chaud » sur l'interprétation du vote du 7 juin.

Le plus remarquable n'est pas son résultat, assez prévisible et peu significatif, que la pléthore de pseudo-analyses dont il est le prétexte. On aurait tort de réduire cette logorrhée médiatique à la superficialité des commentateurs, ou à la contrainte de l'économie des medias comme du champ politique de produire du discours pré-mâché pour capter l'attention d'un public distrait.  Car ce petit monde de journalistes, de politiciens, de chroniqueurs fabriquent la pensée unique du moment. Leur discours répété en boucle acquiert la force du consensus, c'est- à-dire de l'évidence, pour un public dépourvu des moyens ou de la motivation pour bâtir sa propre interprétation. Les réflexions qui suivent portent plus sur cette fabrique d'idéologie que sur les événements qui en sont le prétexte.

Europe Écologie, l'éternel retour de la société civile

L'écolomania des commentateurs excités par le mirage d'un électorat fourre-tout recruté parmi des votants fluctuants et minoritaires en dit long, non sur l'état du pays, mais sur l'idéologie montante de ses « élites ». Pour ces demi-savants, l'écologie à la sauce Cohn-Bendit est un pare-feu rêvé contre la remise en cause du néolibéralisme déstabilisé par la crise.

Qu'il est plus facile de se vautrer dans le consensus mou de la préservation de l'environnement que d'aborder les questions saillantes d'une croissance économique bloquée et d'une dette proliférante, générant chômage, précarité, mal-logement, inégalités, paupérisation de l'état et des services publics !

Derrière le mirage de la décroissance et les « nouvelles habitudes de consommation » se profile l'ombre de la paupérisation du salariat comme seule planche de salut pour une finance à bout de souffle mais cherchant à préserver son tribut en dépit de la dépression économique.

Notons au passage le contresens radical d'un écologisme qui croirait trouver dans la purge un remède aux dégâts environnementaux d'un capitalisme dérégulé. Tout au contraire la pauvreté et le déclassement relègueraient définitivement cette question au dernier rang des préoccupations, dressant la population contre les génies du village qui auraient cru sauver la planète en sacrifiant le peuple.

En fait l'écologie n'est pas politiquement structurante, elle imprègne les discours de tous les partis sans exception. Le rideau de fumée des partis « écolos » n'est qu'un avatar du centrisme mou qui dilue la question de fond du contenu de classe du changement social dans des considérations superficielles, millénaristes ou technicistes.

À cela ajoutons encore plus trivialement la torpille anti-Bayrou que les petits malins du sarkozisme se sont employés à lubrifier.

Il est vrai que la mayonnaise réussie d' « Europe Écologie » ne tenait pas à la conversion de ses électeurs au nouvel obscurantisme financiaro-bobo. Le propre des listes attrape-tout est d'offrir  un refuge à un électorat hésitant, désorienté, mais « citoyen » et désireux de participer malgré tout à la cérémonie électorale. Entre une sensibilité critique de gauche du PS, séduite par le passé de Bové ou d'Eva Joly, un conformisme apolitique mais choqué par les paillettes sarkozienes, un libéralisme assumé ou un catastrophisme millénariste, la rencontre n'est qu'éphémère. En 1994, la liste « Énergie Radicale » conduite par Bernard Tapie obtint 12,03% et 13 élus et fut (déjà !) présentée par les commentateurs comme  la marque de l'entrée de la « société civile » en politique et le tocsin du PS (14.5% des suffrages). On sait ce qu'il en advint !

Le mirage « Europe Écologie » se dissipera rapidement, ne serait-ce que par l'entrée en scène des abstentionnistes du 7 juin, issus ultra-majoritairement de catégories populaires fort peu séduites par la décroissance et l'individualisme libertarien que symbolise CB. Cependant, la crise des « classes moyennes » dans l'étau de la dépression économique ne saurait que produire de nouveaux nuages de poussières électoraux. Ceux-ci alimenteront les enthousiasmes et les terreurs du petit monde de l'oligarchie, incapable de produire une idéologie positive des pratiques de prédation financière, et permettront au passage quelques manipulations électorales.

Bayrou-Cohn-Bendit : derrière la mise en scène

On pourrait rapidement passer l'altercation entre Bayrou et CB au chapitre des attaques personnelles,  d'autant plus probables que les protagonistes s'opposent plus pour le partage des places que sur des programmes qui se confondent aisément. C'était d'ailleurs mon sentiment à chaud au vu de l'incident. Mais la suite des événements fut plus étonnante. Bayrou, qui n'avait pourtant fait que riposter aux attaques de CB, se vit immédiatement accusé dans les medias d'avoir perdu son sang froid, et sommé de s'expliquer, implicitement de se rétracter. Tous les dirigeants politiques s'enfermèrent dans un silence gêné qui valait soutien à CB.

Or dans les années 70-80, le personnage a réellement tenu des propos - disons : « contestables », pour rester modéré - sur la sexualité des enfants et le rôle de l'adulte éducateur. Bref il a frôlé l'apologie de la pédophilie (Voir par exemple : http://www.dailymotion.com/video/x9j1nu_danny-un-si-charm...).

On aurait pu imaginer qu'un passé aussi sulfureux troublât les medias. Or les commentateurs ont préféré regretter le soi-disant« coup bas » porté par Bayrou.

Comment expliquer cette étrange mansuétude ?

Première explication, probable mais superficielle : la satisfaction implicite de « couler » Bayrou, dont l'antisarkozisme viscéral et l'indépendance prise par rapport au système soulevait une hostilité croissante, depuis un moment perceptible dans les éditoriaux. L'électron-libre Bayrou dérangeait, et CB, démagogue totalement intégré dans le jeu du système, offrait une occasion de l'écarter. Les attaques personnelles répétées de CB visaient probablement à produire le « dérapage » qui finit par se produire puis fut reproduit en boucle sur toutes les chaînes et tous les tons.

Mais cette petite manœuvre laisse entière la question de savoir comment le passé de CB peut être réduit à un péché de jeunesse. Rappelons que la pédophilie n'est pas une opinion comme une autre. Elle remet en cause le lien social et les rapports entre les générations. La sexualité  transforme l'autre en moyen et constitue un rapport de pouvoir écrasant entre partenaires inégaux. L'imposer à un enfant (qui ne peut par définition être « consentant » faute d'avoir acquis l'expérience, la rationalité et le pouvoir qui lui permettraient de refuser) le soumet aux caprices de l'adulte et brise sa personnalité, avec un rapport à l'autre irrémédiablement compromis. Au niveau social, la désacralisation de l'enfant brise la convention qui justifie la confiance des parents dans l'environnement social et institutionnel. Légitimer la pédophilie, c'est faire de chaque adulte un péril potentiel pour les enfants, avec au bout du chemin le retour de la violence privée comme seule protection de son clan familial contre les prédateurs extérieurs.

À l'arrière plan de cet épisode politicien s'entrevoit donc un problème politique majeur qui reste à analyser.

Première hypothèse : la solidarité soixante-huitarde. CB est le symbole de la génération bourgeoise aujourd'hui aux postes de commandes. Nombre de ses pairs ont partagé les mêmes « errements » : gauchisme, rejet de la morale christiano-bourgeoise. La « révolution » se vivait comme un inventaire du vieux monde dont les règles les mieux établis étaient remisées dans la poubelle de l'histoire - puis ressorties à mesure que les jeunes loups s'établissaient dans le monde réellement existant. Bref la dérive de CB relèverait de cette phase de catharsis collective dont il est malséant de relever aujourd'hui les excès - un peu comme on ne rappelle pas à un adulte sa première cuite d'adolescent. Admettons l'argument pour CB, pourtant plus que trentenaire à l'époque considérée ; d'ailleurs il ne s'agit pas dans cette note d'accabler le personnage mais de s'interroger sur la complaisance dont bénéficient ses frasques passées parmi nos « élites ».

Seconde hypothèse, plus problématique et malheureusement vraisemblable : l'amoralisme post soixante-huitard demeurerait l'une des facettes de la nouvelle bourgeoisie. La pédophilie « soft » ne choquerait que modérément et son rappel brutal ne saurait émaner que d'une rigidité morale réactionnaire - exactement ce que CB reprochait à Bayrou, chrétien pratiquant et symbole d'une certaine « vertu »  en politique face au bling bling sarkozien[1].

Or cet amoralisme bourgeois ne doit rien au hasard, il réfracte dans la culture globale les attendus du néolibéralisme en économie : la recherche du profit (de l'entreprise) et  du plaisir (du consommateur) rejoint le précepte libertarien de n'entraver aucune liberté individuelle dans l'expression de sa puissance. Le social, comme l'économique, doit se réduire à la recherche individuelle d'une maximisation de satisfaction (conçue en fait comme consommation), bornée a minima par les droits d'autrui. Ces deux libéralismes, économique et sociétal, constituent en réalité des ultralibéralismes, car ils ne conçoivent la liberté que comme un droit individuel à maximiser sa puissance. Ils relèvent des mêmes présupposés et servent les mêmes intérêts : de ceux dont les ressources permettent de se servir sur les marchés que devient la société : marché des biens et services, marché politique, marché matrimonial ou sexuel... Sur ces marchés, l'autre n'est qu'un consommateur, un producteur... ou un produit. Cet  ultralibéralisme moral aurait-il trouvé en CB le porte-drapeau que fut Margaret Thatcher en matière économique ?

Le « scandale » soulevé par F. Bayrou en révèle donc un autre, moins spectaculaire mais plus profond : celui de classes dominantes s'émancipant de leurs derniers haillons de morale commune.



[1] Que Bayrou fut sincère ou victime d'un mauvais calcul politicien ne change rien à l'affaire. Il rappelle à son corps défendant un certain moralisme pré-soixante-huitard, contre lequel se réactivent les railleries des fils-à-papa révoltés  aujourd'hui sexagénaires...

 

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27 mai 2009

QUELQUES REFLEXIONS SUR LA STABILITE ELECTORALE

Les sondages semblent indiquer un résultat "flasque" des futures élections européennes. Evidemment, ils ne représentent que la cuisine statistique d'organismes mal préparés à déceler et comprendre des retournements d'opinion ; leur fiabilité prédictive est réduite. Mais ils expriment un état vraisemblable du vote, qui peut servir de base à une réflexion préventive.

Un champ politique désespérément stable

Plusieurs lectures en sont possibles. Seulement 26% pour la liste UMP : dérisoire pour un parti soi-disant "majoritaire" - vote "sanction" donc à l'évidence. Retenons encore le pronostic médiocre pour le PS (21%) qui montre bien que l'opposition cosmétique des co-gérants de l'UE ne trompe pas grand monde. Ajoutons le MODEM, troisième variante du bloc oligarchique, 13% sur la bonne mine de son président, vote sans doute oppositionnel mais ô combien flou... Total, tout de même 60% pour l'ensemble des partis responsables de notre médiocre présent, ce qui ne dénote pas une situation très révolutionnaire... Les partis les plus critiques des traités réactionnaires de l'Union Européenne : le Front de Gauche et Debout la République, plafonneraient à  5 et 1%. Certes leurs discours restent confus et ne constituent pas une alternative achevée à l'européisme, mais une plus grande clarté programmatique modifierait-elle dans l'immédiat leur impact électoral ?

En résumé, l'antisarkozisme ne débouche sur aucune alternative politique, tout au plus il prépare un changement de personnel.

On peut se consoler en "faisant parler" les abstentionnistes, réputés exprimer un rejet radical de l'UE ou du jeu politique. Mais ne relèvent-ils pas pour la plupart du découragement ou de la recherche de solutions individuelles plutôt que collectives ? On peut encore arguer de la confusion idéologique qui génère des votes sans rapport avec les aspirations de certains électeurs, enfumés par le "vote utile" ou d'autres calembredaines. Sans doute cela existe-t-il, mais le schéma général reste celui d'un champ politique relativement stable, malgré le libéralisme prédateur, malgré la crise financière, malgré le naufrage de l'indépendance nationale.

Vote et angoisse sociale : hypothèse de travail.

La crise ne nourrit pas forcément la critique sociale. Le vote ne résulte pas d'une comparaison rationnelle des programmes ni d'une évaluation fondée des candidats, mais d'un « ressenti » beaucoup plus reptilien... Le discours politique, ses sous-entendus, ses retournements et ses reniements, laissent l'image d'une sphère opaque. Comment s'attendre alors à ce que les électeurs prennent au sérieux la cohérence toute rhétorique des discours ? L'adhésion -superficielle, fugace, le temps d'un passage dans l'isoloir - se joue sur des homologies, des identifications incontrôlées. Les partis aux affaires évoquent l'ordre légitime, sinon établi. Les opposants s'identifient, à leur corps défendant, au désordre qu'ils dénoncent.

Comme des noyés s'accrochant désespérément aux débris qui les entraîneront vers le fond, les électeurs expriment un besoin désespéré de stabilité, de points de repères... Les partis "alternatifs", loin de représenter une solution, ajoutent encore à l'incertitude. Même quand la situation leur donne raison, la peur et l'individualisme rabattent l'électorat vers les partis réactionnaires. Il est à craindre que cette configuration nourrisse encore de sérieuses déconvenues électorales pour ceux qui s'attendent à ce que la crise et la faillite idéologique des idées libérales se traduise rapidement par un basculement politique.

Préparer les vraies échéances

Serions-nous alors condamnés à suivre l'UMP-PS dans le naufrage civilisationnel qu'ils organisent ? Pas nécessairement, car si cette interprétation est juste, elle ne suppose aucune adhésion idéologique de la population aux partis établis. Juste un réflexe conditionné en l'absence de toute perspective alternative reconnue. Ces votes conformistes s'évaporeront comme rosée du matin si l'inquiétude devient désespoir et la peur, révolte. De telles mutations du sentiment populaire ne dépendent que d'un frémissement, un de ces battements d'ailes de papillon qui déclenchent les cyclones. En 1789, tous les élus des États-Généraux étaient monarchistes...

La médiocrité des perspectives électorales ne doit donc pas nous décourager. La réflexion que nous nourrissons et que les partis marginaux diffusent, malgré tout, durant les campagnes, préparent le terrain à de grands bouleversements. Mais ceux-ci ne se s'annonceront sans doute pas aisément dans les résultats électoraux. Le retournement du « sens commun » politique, la montée en puissance de nouveaux partis et l'explosion d'autres, l'irruption des véritables enjeux au cœur du politique, ne peuvent constituer un phénomène progressif. Mais si cela se produit, quelles idées seront disponibles pour refonder la civilisation ? Une déstabilisation générale ne fera pas plus émerger spontanément un ordre politique et économique satisfaisant que le statu-quo actuel ; les révolutions avortent ou accouchent de monstres le plus souvent, faute de disposer des outils intellectuels permettant de penser une véritable alternative à la fois viable et conforme aux besoins populaires[1]. Pseudo-communisme, élucubrations fascisantes, pinochetisme ultralibéral... les impasses sont plus faciles à désigner que le contenu d'un retour à la République. Tel est l'enjeu de nos militantismes présents, qui dépasse de beaucoup les vicissitudes des campagnes électorales.



[1] Mes lecteurs auront relevé l'imprécision de ma définition de l' « alternative ». C'est d'abord parce que l'analyse de l'apparent blocage politique actuel ne dépend pas d'un programme particulier. Il s'agit d'une analyse positive et non d'un « point de vue politique ». C'est ensuite parce que je suis convaincu que les programmes actuellement proposés par tous les partis institués sont foncièrement insatisfaisants, englués dans le « prêt à penser » de la configuration politique figée que j'analyse justement dans cette note. L'enjeu de la refondation intellectuelle en cours est de sortir de ces cadres de pensée, ce qui suppose de ne pas bloquer la discussion par des proclamations péremptoires et prématurées.

 

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01 mars 2009

Réinventer la Gauche

 

La crise économique mondiale ébranle les politiques néolibérales appliquées depuis 30 ans.  La  croissance par l'endettement s'effondre dans le krach depuis longtemps annoncé. Le capital financier implose, semant la panique dans la classe dominante, et menaçant de déstabiliser un peu plus les salariés, victimes du néolibéralisme depuis trente ans. Dans ce contexte, de profondes recompositions politiques sont probables, et les nouveaux enjeux seront autant d'occasion de mobilisation sociale de la part d'une population excédée par la précarité, la baisse du pouvoir d'achat et l'explosion des inégalités. Ces dernières décennies ont « alterné » des gouvernements de gauche et de droite autour d'une seule et même politique ultralibérale.  Le séisme financier peut marquer la fin de l'immobilisme politique, et représente une chance historique de réorienter la civilisation. Mais en même temps le risque qu'émergent du désespoir des « solutions » encore plus destructives que celles que nous avons connues. La responsabilité du politique est donc immense dans cette époque charnière.

La gauche s'est longtemps identifiée à la résistance populaire contre les ravages du capitalisme « sauvage » et reste en partie marquée par cette image en dépit de sa participation active aux réformes néolibérales. C'est sans doute dans sa constellation militante et à partir de sa tradition que peut se construire une alternative politique. Mais tant sur le plan programmatique que de la capacité à fédérer un bloc majoritaire elle sort épuisée et discréditée de ses années d'accompagnement du néolibéralisme.

L'objet de cet article est d'analyser l'impasse de cette « gauche » et par là même de suggérer une orientation différente.

I.            Les contradictions culturelles de la Gauche

Les ingrédients de la culture de Gauche

Le discours de la « gauche » établie, qui l'unifie culturellement du PS au NPA, est un produit historique complexe dont nous nous contenterons ici de mentionner qu'il résulte de la puissante pression d'une idéologie dominante enracinée dans les conditions modernes de l'extraction du profit sur des mouvements de contestation isolés depuis une quarantaine d'année de l'ensemble du salariat.

Cette culture « de gauche » façonne la réflexion de générations militantes, elle s'impose comme une donnée structurelle du champ politique. Elle n'est pour autant ni naturelle ni éternelle. Sa persistance apparemment à l'identique masque son décalage croissant avec la dynamique des conflits de classes sous-jacents.  Elle obstrue la construction d'une alternative politique à l'ultralibéralisme. Pétrie de contradictions internes, elle est impuissante à le contester globalement et surtout à unifier le salariat autour d'un projet alternatif.

Elle mêle dans des proportions variables trois ingrédients : souverainisme économique, libéralisme sociétal et compassionalisme.

Le souverainisme économique[1] considère que l'économie n'est pas une force extérieure au politique, ses objectifs et sa régulation doivent être restitués au choix démocratique. Plus ou moins conséquente, cette approche rejoint en tous cas les racines historiques et de la gauche et la base sociologique qu'elle revendique.

L'ultralibéralisme sociétal se résume par l'extension de principes libéraux à toute la vie sociale : les institutions  sont assimilées à une contrainte sur des individus à « libérer » de multiples oppressions : familiales, nationale (immigration...), scolaires, etc.  Ce second principe s'oppose ontologiquement au premier. Pourquoi les mœurs et l'économie relèveraient-elles de principes à ce point antagoniques ? Est-ce la marque d'une petite bourgeoisie intellectuelle revendiquant son appartenance à la « modernité » bourgeoise tout en protestant contre la loi d'airain qui la nivelle au rang d'un prolétariat culturellement « réactionnaire » ? En tout cas, cette contradiction porte en germe l'éclatement perpétuel des mouvements de gauche en direction du libéralisme intégral.

Sous couvert d'une attention généreuse aux « plus démunis », le compassionalisme est une ancienne stratégie réactionnaire de constitution d'une « alliance de classe » entre dominants et marginaux contre la classe moyenne. Les « Tories » anglais du XIXe siècle, proche de l'aristocratie, prétendaient défendre les ouvriers contre les entrepreneurs bourgeois. Fascistes et nazis en appelaient aux « exclus » contre les mouvements ouvriers organisés. L'oligarchie aux affaires aujourd'hui voue des trésors de compassion aux minorités de toutes sortes, ou plus généralement à toutes les « causes » qui laissent intacte la domination économique : immigrés, minorités sexuelles ou « ethniques »,  RMIstes, SDF, etc.  Cette approche rejoint parfois l'ultralibéralisme (les « droits » de telle ou telle catégorie), ou tend à l'assistanat perpétuel (les « minima sociaux »...).

Une certaine extrême-gauche fait son fond de commerce de la surenchère sur ces deux derniers terrains, ce qui lui vaut la bienveillance des medias et le confort d'une posture « révolutionnaire » au final peu compromettante. Le mouvement spontané du capitalisme généralise les principes ultralibéraux ; l'éclatement de la société et des classes en individus « libérés » forme la société de producteurs et de consommateurs intégrés par le seul marché qui convient à l'utopie bourgeoise. Le compassionalisme joue le double rôle de dénonciation de diverses « oppressions » périphériques et d'atténuer les détresses sociales les plus extrêmes, constituant ainsi une précieuse légitimation du système contre la masse des salariés.

La liberté comme état social

À l'opposé, l'orientation réformiste radicale[2] que nous préconisons unifie la critique du capitalisme. En matière économique comme sociétale, la liberté individuelle ne s'actualise que par des institutions qui l'accordent à un ordre social solidaire. «  Entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c'est la liberté qui opprime, c'est la loi qui affranchit. » Les « libertés » s'épuisent dans la loi de la jungle si elles ne sont pas possibilisées  par une construction sociale préalable.

En écrivant ces lignes, j'ai conscience de prendre à rebrousse-poil la culture établie « de gauche ». Il ne s'agit pourtant pas d'opposer un antilibéralisme sommaire à l'ultralibéralisme ambiant. La liberté individuelle est un acquis de la civilisation, mais qui ce vide autant de son contenu par l'excès que par le manque.

La pleine liberté des puissants réduit celle des autres à une peau de chagrin, comme dans le rapport salarial ; le salarié « libre » est prisonnier du droit de propriété et des conditions macro-économique de l'emploi qui fonctionnent au profit des puissants, c'est un truisme de le rappeler.

Mais l'érosion des rapports de solidarités qui préservent une part de liberté au peuple concoure tout autant à accroître sa vulnérabilité à la domination. C'est encore évident (à gauche) pour ce qui est de la « liberté du travail » opposée aux syndicats ou au droit de grève. Ce l'est moins en matière de solidarité familiale ou nationale, ou de sécurité publique, associées à la « réaction » au nom d'un individualisme cette fois intransigeant. Pourtant la famille demeure un cadre privilégié d'entraide et de soutien pour ceux qui sont dépourvu des moyens économiques de faire face seuls aux aléas de l'existence. La Nation reste le cadre indépassé de la loi en général, des règles et conventions qui brident la toute puissance du Capital. Et ce sont en premier lieu des salariés qui sont victimes de l' »insécurité » - euphémisme pour désigner la tendance de franges désocialisées de la population à compenser par la prédation de voisinage leur exclusion socio-économique.

Je récuse le présupposé « harmoniste » qui voudrait que la liberté individuelle laissée à elle-même converge spontanément vers un ordre social favorable à tous. La véritable liberté est celle qui s'exerce effectivement, grâce à des conditions matérielles et institutionnelles. Conditions de la liberté, ces dernières semblent a priori la brider. D'où la délectation des ennemis de la liberté qui peuvent faire passer la destruction de la liberté réelle pour le summum des libertés formelles.

Mais la présente analyse est beaucoup plus « tolérante » que celle des tenants des « libérations » multiples, beaucoup plus égalitariste que celle des excités des minima sociaux. Elle récuse la posture morale qui consiste à proclamer de soi-disant « droits » sans se préoccuper de leur effectivité et de leurs conséquences. Elle considère la liberté comme un état social, comme une « éthique de responsabilité » et non « de conviction ».

II.            Quelques suggestions pour renouer avec le peuple

Sortir de l'ultralibéralisme sociétal

Défendre la famille n'est pas défendre une forme historique révolue de celle-ci, mais la préservation / reconstitution de réseaux de solidarité et d'échanges affectifs à partit de rapports de filiation et d'alliance. Elle arrête les effets de la pauvreté économique, des atteintes de l'âge ou des handicaps sociaux et individuels en protégeant chacun par son statut (parent, enfant, germain, etc.). Elle constitue des contraintes sévères pour stabiliser ces rapports, mais en contrepartie permet à chacun d'exercer sa liberté dans les autres domaines[3] (pour plus de développements, suivre ce lien).

La Nation représente la conscience collective et les institutions sans lesquelles la loi ne peut tout simplement pas se former ni s'exercer. Ce n'est pas un hasard si la mondialisation s'accompagne de dumping social et de précarisation généralisée. L'espace mondialisé est préservé de la pression populaire : grèves et actions syndicales restent confinées au plan national, les élections se limitent également à l'échelon national et c'est dans son cadre que s'appliquent les lois, que s'organisent les institutions qui protègent la société contre le totalitarisme marchand[4].

Le refus de toute politique d'immigration - l'ultralibéralisme migratoire - revient à se complaire dans la constitution permanente d'un sous-prolétariat associé à une petite délinquance endémique, compromettant en premier lieu les conditions d'intégration des immigrants et opérant une concurrence désastreuse sur les salaires en général. Le principe abstrait de la « libre circulation des personnes » aboutit à dégrader le rapport de force social au détriment du prolétariat et à pérenniser la misère des nouveaux arrivants.  En revanche, un flux migratoire à long terme peut-être géré dans des conditions satisfaisantes en fonction des capacités d'absorption en termes d'emploi, de logement et de scolarisation. C'est par son refus de l'ultralibéralisme migratoire qu'une politique d'accueil  ne se détruit pas elle-même. C'est aussi ainsi qu'elle ne dressera pas contre elle une partie du prolétariat promis à subir les effets pervers d'un laisser-faire intégral et unifiera le salariat.

Enfin prendre au sérieux la question de la « sécurité » c'est d'abord prendre en compte les conditions d'existence réelles d'une grande partie de la population. Peu importe au demeurant que l' « insécurité » soit « objectivement » en expansion ou pas, comme en discutent doctement certains sociologues. Le fait est qu'incivilités, chapardages, petites agressions, affectent bel et bien des millions de personnes. Certains quartiers et établissements scolaires sont fuis par tous ceux qui le peuvent. « La Droite » en fait certes son miel électoral - simple image renversée de la paralysie idéologique de ses adversaires sur cette question. Ces derniers s'enferment dans une opposition stérile entre « prévention » et « répression » - deux approches évidemment complémentaires à partir du moment où l'on admet que la protection de toute la population (et non pas seulement de certaines entreprises et des beaux quartiers) fait partie de la lutte contre le tout-au-marché (lotissements barricadés, gardiennage et alarmes généralisés pour les nantis plutôt qu'un service public de police pour tous).

Dépasser le compassionalisme

Le discours de gauche se focalise sur les plus démunis. Or c'est glisser d'une revendication politique sur la condition salariale dans son ensemble à un accompagnement compassionnel des dégâts du néolibéralisme. Là encore, tout est dans l'excès. La sensibilité au sort des « exclus » est évidemment légitime, mais elle ne constitue pas un projet politique. Pire, dès lors qu'elle évince tout programme de sécurisation du salariat dans son ensemble, elle s'apparente à un leurre au service de la politique néolibérale - critique qui s'adresse bien entendu au PS mais surtout à une grande partie de l'extrême gauche dont l'apparente « radicalité » ne tient qu'à la surenchère dans ce domaine.

L'obsession des minima sociaux revient à abandonner la majorité des salariés sous prétexte de concentrer l'effort sur « les plus démunis ». Nous avons montré par ailleurs que l'assistanat (RMI, allocations-logement ...) renforce la division entre le salariat et une catégorie poussée à la fraude et au travail clandestin. Ce dernier opère une concurrence perverse vis-à-vis du salariat en général, contribuant à la dépression salariale. L'ultralibéralisme intégral remet en cause l'exigence culturelle du droit à l'existence, le compassionalisme en corrige les effets à la marge et au détriment du salariat. Nous avons développé ailleurs (suivre ce lien) quelques idées pour une politique alternative : revenu d'existence, réforme des prélèvements sociaux, correction du « marché fou » du logement et surtout exigence du plein emploi.

L'écrasement de  la hiérarchie des salaires par des revendications concentrées sur les plus faibles d'entre eux (par exemple, les augmentations du seul SMIC, ou des revendications telles que  « 300 € pour tous », par opposition à une indexation en %) désolidarise les « classes moyennes » du reste des salariés[5], tout en épargnant les plus hauts revenus[6]. L'uniformisation des hausses de salaires évacue la nécessaire indexation sur les gains de productivité qui romprait avec la politique ultralibérale, anticipant sur l'élargissement des débouchés, et unifierait les revendications.

Le « droit au logement » est une revendication nécessaire à condition de constituer un véritable droit et non un passe-droit compassionnel de plus pour les « plus démunis ». Multiplier les HLM ou les occupations sauvages ne traite pas le problème au fond et, en l'état, évince encore la majorité des salariés pressurés par la spéculation immobilière sans pour autant être encore tombés dans le « mal-logement ».  Construction, plafonnement des prix immobiliers et des loyers, incitation financière forte à louer les logements vacants constituerait une politique autrement plus radicale que le logement d'urgence au coup par coup d'une poignée de victimes.

III.            Sortir de l'impasse : repenser la résistance sociale

Sortir de l'ultralibéralisme sociétal et du compassionalisme, c'est aussi revenir à une analyse de classe des contradictions des sociétés capitalistes contemporaines. La référence de Marx au prolétariat ne visait pas à se lamenter sur les plus démunis, mais à mettre en évidence un conflit de classe et une dynamique sociale propre à nos sociétés. Ce conflit demeure le cœur des enjeux politiques contemporains. La restauration d'un rapport de forces et d'institutions plus favorables au prolétariat moderne - la masse des salariés - suppose plus que jamais la construction de son unité autour d'un projet commun. Or l'ultralibéralisme, le compassionalisme ou dans un autre registre le communautarisme reviennent à organiser les conflits subalternes - entre hommes et femmes, salariés stables et exclus, bas et « hauts » salaires, « français » et « immigrés », etc. - au détriment des questions massives qui unifient : sécurité sociale, indexation des salaires, plein emploi, transformation du système financier...

Le capitalisme sauvage déstabilise, désocialise, paupérise, la masse des salariés et non les seuls « exclus ». L'ambition du politique doit être d'instrumentaliser le capitalisme au profit d'un choix démocratique, et de « réencastrer » l'économie dans la société en préservant des contrepoids à l'ordre marchand, tels la famille, le voisinage, les associations, etc.

Cette orientation répond au sentiment spontané de frustration de l'ensemble des catégories populaires, dont l'inquiétude de la précarité économique rejoint celle de l'insécurité ou de l'instabilité familiale. D'où le malaise viscéral qui éloigne la majorité du peuple de l'élitisme moral de l' « extrême-gauche » et forme le socle électoral du FN ou de Sarkozy. La pensée de cette extrême-gauche s'avère aussi minorisante qu'incohérente.

Mais la solidité de cette constellation idéologique ne doit pas être surestimée. Elle se survit dans une certaine petite bourgeoisie intellectuelle sur-représentée dans les appareils des organisations, et se nourrit des passerelles qu'elle ouvre vers le conformisme conservateur.  Mais elle n'imprègne que superficiellement la plupart des militants, en contact avec les contradictions du réel et probablement disponibles pour d'autres orientations.

Un enjeu décisif pour la construction d'une alternative politique est donc le dépassement de cette idéologie demi-bourgeoise et la capacité à s'adresser à la masse du peuple : salariés, cadres intermédiaires, petits entrepreneurs, dont les intérêts convergeraient vers un projet raisonné d'endiguement du capitalisme. C'est en tout cas la base sociologique d'un rassemblement électoralement majoritaire.

 



[1] L'exigence d'une supervision sociale des activités économiques peut être nommée « interventionnisme », « dirigisme », « socialisme », « planisme »... Autant de termes imbriqués dans leur époque et la culture politique de leurs partisans. « Souverainisme économique » présente l'avantage d'échapper à ces connotations.

[2] Réforme ou Révolution ? Encore un faux débat qui fait les délices de certains militants de gauche. Cette opposition semblait faire sens en 1920, quand s'opposaient une stratégie de conquête graduelle de droits sociaux et un autre, d'instauration d'un état soviétique. Mais cette dernière option n'est plus défendue sérieusement par personne, et surtout l'histoire nous apprend que les voies du changement sont affaire de conditions concrètes, pas d'a-priori programmatiques. Les changements dans la France de 1945 n'ont pas suivi la même voie que dans la Suède social-démocrate, qu'à Cuba, ni qu'au Venezuela de Chavez. En l'état actuel de la lutte politique en France, la voie syndicale et électorale s'impose (et il vaudrait mieux qu'il continue à en être ainsi...).

La Révolution signifierait-elle alors une rupture plus radicale avec l'ordre social existant ? La discussion devrait alors porter sur les contours de la société nouvelle à construire. Or les programmes d'extrême-gauche sont pour le moins évasifs sur cette question !

[3] À l'inverse, l'anomie familiale démultiplie la liberté des privilégiés (par leur capital économique ou leur charme) mais laisse sans recours les autres. C'est ce que préfigure le cumul des handicaps que retracent les statistiques : pauvreté économique et isolement familial se renforcent au lieu de se compenser.

[4] On peut imaginer que ces attributs de la Nation s'étendent à un groupe de Nations, constituant de facto une Nation plus étendue. Mais une telle hypothèse n'est pas un argument pour récuser en attendant les Nations réellement existantes. Telle est la démarche des partisans de l'Union Européenne : détruire les Nations au nom d'une Méta-Nation à venir - ce qui revient inéluctablement à généraliser l'ultralibéralisme économique, seule forme de « cohésion » entre les pays membres.

[5] La « bonne » hiérarchie des salaires est une question ouverte, mais son écrasement (à part pour les 1 % indécents) n'est pas la priorité. L'impôt progressif sur le revenu ou l'ouverture de négociations dans les entreprises sur la grille des rémunérations sont des solutions autrement plus efficaces et moins diviseuses.

[6] L'explosion des inégalités provient de la redistribution des profits dans la technostructure et non de la hiérarchie d'ensemble des salaires (statistiquement, ce sont les 1 % des plus hauts revenus qui font exploser les inégalités, pas les « hauts » salaires liés à l'ancienneté et à la qualification).

 

 

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27 janvier 2009

L’enjeu politique de la crise de 2009

Histoire d’une fuite en avant

Tout intervenant « de gauche » se doit d’affirmer que la crise actuelle n’est pas ponctuelle, c’est une « crise du capitalisme ». Qu’entend-on par là ? S’il s’agit simplement d’affirmer que cet épisode trouve son origine dans le cœur du système, les fameuses « contradictions du capitalisme », c’est évidemment exact. Contradiction entre la tendance structurelle à réduire les coûts dans chaque unité de production, alors que la condition de l’accumulation est l’élargissement permanent des débouchés. Le capitalisme productif a besoin d’un au-delà. Car tel est le « libre-marché » laissé à lui-même : une chimère non viable. Il dépend d’un fondement non-capitaliste qui assure la coordination de décisions décentralisées a priori incompatibles entre elles. Or l’imaginaire, le tropisme de classe des décideurs, c’est de soumettre ce métasystème aux « lois » du système : renvoyer le travail, la monnaie, l’immobilier, les dépenses publiques aux « lois du marché ». Extension à la fois logique et mortifère : trop de marché tue le marché.

L’histoire du capitalisme est l’histoire de ses prothèses : sans cesse rejetées au nom du libre marché, sans cesse reconstituées ou réinventées pour sauver le marché.

Le capitalisme de la révolution industrielle dévorait le monde rural et la petite bourgeoisie urbaine d’Europe occidentale, réservoirs de main d’œuvre et de pouvoir d’achat.  Quand les crises de 1848 eurent révélées l’ampleur de ces ravages, la bête se tourna vers le reste de la planète. Colonialisme et impérialisme le soumirent à une commune loi d’airain mais la malédiction de renouvela : avalé par le système, le « reste du monde » ne nourrissait plus le système. Il fallait trouver autre chose. On le trouva : des bulles financières, avec l’apothéose de 1929, et deux guerres mondiales, providentielles irruptions du non marchand au secours d’un marché failli. Malheureusement le « remède » manifesta une telle propension à tuer le malade que les classes dominantes se résignèrent à ce qu’on appellera le « compromis fordiste » : brider le libre-marché dans ce qu’il avait de plus destructeur, en développant le droit du travail, la protection sociale, la réglementation financière et la dépense publique. Mais toujours pour sauver le marché de lui-même, les profits industriels du fordisme battaient tous les records d’alors… Et encore une fois, dans les années 70, la dévoration reprit. Émancipé de la crainte du communisme et des souvenirs trop frais des années 29-45, le cerveau reptilien des classes dominantes reprit les commandes. Ce qui restera dans l’histoire comme le « consensus de Washington ». « Libérer » le marché du travail et le marché financier, reléguer l’état au rôle (encore considérable) d’exécuteur des basses œuvres : démanteler les institutions de la période précédente, contrôler les salariés, pourvoir aux expéditions militaires contre les états peu coopératifs (tout particulièrement pétroliers). Les bulles financières, immobilières explosèrent, mimant une expansion infinie des débouchés, et c’est ce rêve éveillé qui a animé trente ans encore de croissance. Croissance ralentie, destructrice, inégale, mais croissance quand même qui aura au moins eu le mérite de fournir une fenêtre de développement à l’Asie Orientale dont l’essor industriel était littéralement aspiré par les déficits occidentaux. Nous sortons de cette période. Comme d’habitude, par l’effondrement : la crise systémique.

Au-delà des variations du contexte historique, nous assistons une fois de plus au remake du même film catastrophe. De ce point de vue, il est légitime de parler de crise « du » capitalisme. Mais il l’est tout autant de rappeler la suite de l’histoire : chaque crise, si violente et meurtrière qu’elle ait été, est suivie d’ajustements institutionnels qui permettent de renouveler la croissance pour quelques décennies. Il s’agit d’une répétition, mais pas d’un automatisme. Pas de « cycles Kondratieff » ni d’années de vaches grasses / maigres dont la succession surplomberait l’histoire. Juste la mise en actes du dilemme fondateur du capitalisme, comme un grand fauve condamné à exterminer sans cesse les troupeaux sans lesquels il dépérira inéluctablement. Comment convaincre le loup de devenir berger ? Rien n’oblige une « sortie de crise », sauf sa nécessité. Rien ne l’interdit non plus. Voilà pourquoi les prophètes de la « crise finale » ont très probablement tort cette fois-ci encore.

La crise : une fenêtre historique

Leur pronostic est infondé. Les prophètes ont toujours tort, qu’il s’agisse d’annoncer le jugement dernier, la Révolution prolétarienne ou au contraire le retour à l’harmonie marchande. Ils omettent l’incertitude radicale de tout devenir historique, forcément porté par des êtres humains, certes « chosifiés » en système, mais dont le comportement à la fois stratégique et mimétique n’obéit à aucune causalité constante. Si la crise est déterminée par les contradictions internes du régime d’accumulation, il n’en va pas de même de la sortie de crise, qui suppose un profond conflit social, une succession de choix et de compromis empiriques, pour redessiner une configuration viable. L’essor et le retournement sont déterministes, mais la crise est chaotique.

J’ai volontairement laissé de côté les acteurs du scénario. Le prolétariat, bien sûr, c'est-à-dire cette foule de salarié exclus des centres de distributions des revenus, c’est-à-dire réduits à vendre leur force de travail. Le prolétariat est certes toujours présent à l’état de main d’œuvre et / ou de masse de consommateurs, mais son existence en tant qu’acteur historique est sujette à éclipses. Renvoyés à leurs stratégies individuelles, les prolétaires ne sont rien. Amenés à l’action collective par des partis et des syndicats qui crédibilisent un devenir collectif, ils deviennent le pivot du scénario. Sans le prolétariat deviennent incompréhensibles les compromis sociaux qui ont permis les périodes d’essor (droit du travail, hausses programmées des salaires, protection sociale, etc.), comme la saine terreur qui a écarté les bourgeoisies de la guerre après 1945. Mais le prolétariat peut disparaître, revenir à l’état de masse sans projet et sans influence. Les livres d’histoire nous rappellent comme ce fut le cas dans l’Union Sacrée préalable à la grande boucherie de 1914, et nous avons vécu l’évaporation de la Gauche et des syndicats dans les principaux pays capitalistes depuis 1970.

Rien n’est jamais acquis. Privé de son contrepoids historique, le capital pourrait bien s’enferrer à nouveau dans la succession des bulles et des guerres – sans compter la Grande Crise écologiques qui se prépare. Avec le risque récurrent qu’une de ces crises soit bel et bien la crise finale. Ceux qui bornent leur raisonnement à affirmer que le capitalisme a toujours surmonté ses crises sont semblables aux ivrognes qui jurent que la concentration renouvelée d’alcool dans leur sang ne les a jamais conduits au fossé. Ce n’est vrai que jusqu’au jour où… Ceux qui crient à la fin du monde à chaque embardée ne sont guère plus pertinents. Les démentis usent leur crédibilité. Et surtout l’effondrement est la pire des solutions. Ni la solution capitaliste – 1939-45 – ni la solution « révolutionnaire » -octobre 17 dérivé vers le goulag puis l’implosion des économies planifiées – ne sont des perspectives défendables. C’est à les éviter que doit consister l’action politique.

Je résume mes arguments :

L’origine des crises est au cœur du système capitaliste ;

Les surmonter suppose des constructions sociales et institutionnelles originales, pour surmonter ces contradictions (bulles, guerres, fordisme, etc.) ;

La survenue d’une crise ouvre un moment historique de réinvention des règles du jeu, dont le résultat n’est déterminé par aucune « loi » systémique.

Il s’ensuit que les mois à venir seront ceux de choix politiques cruciaux.

Prendre la main

Le capitalisme lui-même est irremplaçable. Les discours abstrait sur le socialisme ou la décroissance, ou le monde idéal qu’on voudra, ne fournissent pas de réponses aux changements concevables à notre époque, c’est-à-dire le ré-encastrement du mécanisme capitaliste dans un système social qui le dépasse et le rend possible à la fois. De même pour les discours lénifiant visant à faire passer la crise pour un simple accident de parcours. Ces deux discours – le « libéral » et le « révolutionnaire » sont profondément conservateurs en réalité.

Si le politique veut prendre la main sur l’étape historique présente, il doit définir des axes de réforme du système. Encadrer le capitalisme, pour le sauver de lui-même, et préserver la civilisation du même coup. Curer le chancre financier, et surmonter la malédiction de la surproduction. J’ai suggéré quelques orientations pour un tel programme de réforme. J’y renvoie le lecteur (suivre ce lien) sans prétendre qu’il s’agisse d’un programme achevé ni forcément pertinent dans le détail, mais convaincu que la direction est la bonne.

Or jusqu’à présent un tel programme réformiste reste absent chez les partis politiques. Les partis aux affaires, UMP, PS et MODEM, sont trop compromis avec la gestion ultralibérale pour être sérieusement en mesure de la remettre en cause pour le moment. Les gouvernements perfusent massivement les banques d’argent public sans en prendre le contrôle, laissant indemne les profits mal acquis et la capacité de nuire à nouveau de leurs actionnaires. Leur seul programme, c’est d’écoper pour retarder le naufrage.

Quant aux autres, leur discours reste une réponse ponctuelle à la crise, voire une simple revendication de protection. Ce discours est bien entendu légitime et doit être tenu, mais à lui seul il ne permet dans le meilleur des cas que de freiner la marche à l’abîme (et dans le pire des cas il prépare la pure et simple gestion d’un remake des politiques ultralibérales).

Or pour que le politique « reprenne la main », il doit oser rompre avec la gestion de clientèles électorales et renouer avec l’intérêt général. La crise est une des rares opportunités pour donner corps à ce qui n’est d’ordinaire que vœux pieux. Les tenants du statu quo sont déstabilisés, et les fractures dans l‘ordre néolibéral sont autant d’occasion d’irruption d’une revendication populaire brute du formatage lénifiant des partis routiniers. Cette revendication ne se cale pas sur un programme établi, ni même sur le clivage droite / gauche. Elle exige tout simplement la réalisation des valeurs culturelles fondatrice de notre société : sécurité de l’emploi et du logement, liberté d’entreprendre à l’abri du maelström financier, justice sociale et tarissement de l’enrichissement sans cause.

L’enjeu de la période que nous vivons est l’émergence de forces politiques porteuses d’une telle ambition.

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06 mai 2003

Par delà la gauche et la droite

Le monde a changé. On s'est cru dispensé d'en tirer les conséquences, mais les évènements se chargent avec constance de le rappeler.

Le débat gauche-droite n'est pas la forme éternelle du politique, mais une construction historique, héritée de la fin du XIXe siècle, où, grosso modo, la « gauche » exprimait sur le plan parlementaire le mouvement ouvrier, tandis que la « droite » représentait les possédants. La pensée politique s’est ainsi constituée à partir d’affinités et d’analogies entre le terrain parlementaire et celui de la lutte sociale.

Propriété, ordre, tradition. La droite défendait la propriété – fondement d’une alliance de classe entre les anciennes classes possédantes, la bourgeoisie capitaliste montante et la petite bourgeoisie, paysanne et urbaine, souvent misérable mais propriétaire. À la propriété s’associaient l’ordre, et le respect des institutions traditionnelles (famille, armée…) censées la garantir. La solidarité sociale n’était pas absente mais conçue comme la contrepartie du respect des hiérarchies : charité plutôt qu’égalité.

Travail, liberté, innovation. La gauche défendait les revendications sociales : salaire, emploi, sécurité sociale. Pour promouvoir ces revendications, elle opposait la liberté à l’ordre ; et pour faire place aux nouvelles forces qu’elle constituait, elle s’opposait à la tradition – ce qui dès l’origine lui attachait des classes moyennes non propriétaires et même une certaine bourgeoisie « éclairée ».

Ces constellations idéologiques se constituèrent en programmes, en routines, puis en automatismes Il semblait établi que la « gauche » était à la fois sociale et novatrice, et la droite, propriétaire et conservatrice. Or aucune connexion indispensable n’unissait ces propriétés, elles avaient été associées dans un contexte historique particulier – elles deviennent obsolètes alors que ce contexte a changé.

La « droitisation » de la bourgeoisie répondit naguères à la crainte du mouvement ouvrier, d’une part, et à l’existence de classes sociales en déclin, mais disponibles pour une alliance stratégique (petite bourgeoisie, exploitants agricoles...). Donc la bourgeoisie fut « de droite », mais n’a nulle raison de le demeurer. Le sacro-saint droit de propriété reste au cœur de sa revendication sociale, mais elle ne s’embarrasse plus du conservatisme moral et de la défense des institutions. La chute du mur de Berlin a été interprétée comme la fin de lutte des classes, comme un permis sans limite accordé au capital pour se dégager des entraves des compromis sociaux passés et investir tous les domaines de l’existence. Le respect des traditions, des valeurs, de la religion, de la patrie, sont devenus des obstacles au déploiement tous azimut du capital, à l’avènement de la société de marché.

Marx avait bien compris que rien n’est moins « conservateur » que le capitalisme. Bien au contraire sa vocation est de révolutionner le monde, de

« fouler au pieds les relations féodales, patriarcales et idylliques », de « noyer les frissons sacrés de l’extase religieuse, de l’enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste [...]. La bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de production, ce qui veut dire les rapports de production, c'est-à-dire l'ensemble des rapports sociaux [...] Ce constant ébranlement de tout le système social, cette agitation et cette insécurité perpétuelles distinguent l’époque bourgeoise de toutes les précédentes [...]. Tout ce qui avait solidité et permanence s’en va en fumée, tout ce qui était sacré est profané, et les hommes sont forcés d’envisager leurs conditions d’existence et leurs rapports réciproques avec des yeux désabusé » (Le Manifeste Communiste)

Ce lignes ne mettent-elles pas cruellement en perspective le « bougisme » des politiciens français, leur ode au « changement » contre les « conservatismes », et la jubilation de la « gauche » branchée à profaner » le « sacré » ?

Car, alors même que la bourgeoisie réintégrait le « parti du mouvement », la vieille gauche s’effondrait victime à la fois :

- De ses succès, puisque l’avènement de la protection sociale, l’institutionnalisation des syndicats et la fonctionnarisation de leurs permanents, la prolifération des instances de concertation ou de négociation, avaient coupé les militants de leur base.

- De ses échecs : l’incapacité de la social-démocratie à concevoir d’autre projet que de corriger à la marge la logique capitaliste en redistribuant les « dividendes de la croissance », et l’enlisement du communisme dans la relation privilégiée avec une URSS en faillite.

- De sa rigidité, car la mutation de la production, la dispersion des ouvriers et l’émergence d’un nouveau prolétariat tertiaire au dehors des foyers de la tradition ouvrière, ont achevé l’effondrement de la « gauche » historique, incapabable de se redéployer sur les nouveaux terrains de la lutte sociale. Les années 60 ont vu l’effondrement du PS et les années 80 du PCF.

Entre temps le gauchisme avait été le creuset de la « nouvelle gauche » - aimable euphémisme pour désigner la résurgence d’une vieille droite, individualiste, décentralisatrice, hédoniste- en un mot louis-philliparde. Fascinant chassé-croisé qui vit la « pensée Mao Tsé Tung » féconder les junior entreprises, et la génération 68 restaurer les vieilles lunes réactionnaires que leurs parents avaient cru enterrer à la Libération… Le PS d’Épinay, en dépit d’éphémères illusions, ne fut que le cheval de Troie de cette nouvelle bourgeoisie, son seul génie fut de labelliser « à gauche » la pensée réactionnaire. Après quelques hésitations, la vieille droite abandonna à son tour ses oripeaux gaullistes ou traditionalistes et rejoignit le mainstream mitterrandien.

Aujourd'hui demeurent les ombres de la gauche et de la droite ; mais derrière elles règne un consensus quasi-absolu sur le credo bourgeois. Libéralisation des marchés et des mœurs, dépérissement de la Nation, promotion du différencialisme et du communautarisme, démantèlement des services publics et marginalisations des politiques de redistribution des revenus. La « gauche » n’est plus « réformiste », comme l’imaginent encore les plus naïfs de ses militants, mais vouée corps et âmes au déclin civilisationnel ouvert par le provisoire ( ?) triomphe de la bourgeoisie. La droite n’est plus davantage gardienne de l’ordre et des traditions.

C’est ainsi que le positionnement sur l’axe gauche/droite s’est vidé de sa signification. Le deuil n’en est pas terminé, se considérer « de gauche » ou « de droite » demeure une puissante référence identitaire. L’affaissement du capitalisme du XXe siècle n’a qu’imparfaitement pénétré les consciences, individus et organisation se « positionnent » encore en fonction d’un monde disparu. Frustrations et désillusions ne renvoient que progressivement à une vision plus réaliste ; le mouvement est d’autant plus long que le seul corpus interprétatif disponible demeure celui de la bourgeoisie.

Mais sur tous les enjeux structurants de la politique française, les clivages sont autres. Lors du referendum sur le traité de Maastricht et à l’occasion des guerres du golfe se sont révélées des convergences inédites entre courants « de droite » et « de gauche » contre l’européisme et l’américanisme de la classe dirigeante. Les grandes grèves de 1995 et 2003 pour la défense de la protection sociale ont manifesté avec éclat la rupture idéologique du « peuple de gauche » d’avec le parti socialiste. Même le vote ouvrier en faveur du Front National manifeste, sous une forme tragique et dévoyée, la fin de la configuration politique du XXe siècle.

Pourquoi le champ politique demeure-t-il à ce point décalé de la lutte pratique des classes ? Outre les instruments que s’est forgé l’ordre dominant pour se pérenniser - les mises en scènes télévisuelles, les débats mirontons sur la constitution, le PACS ou les sans-papiers - le fond du problème est qu’un parti ne se forme pas par agrégation intellectuelle. Il n’intéresse que parce qu’il polarise, il ne doit pas être convainquant mais signifiant. Le plus brillant des groupes intellectuels, quelle que soit la justesse de ses analyses, sombrera dans le ridicule à l’épreuve du suffrage universel. Les partis établis apparaissent comme inévitables, les autres ne sont même pas entendus – à l’exception de quelques démagogues de passage, capable de cristalliser le ressentiment populaire ou les états d’âmes de la bourgeoisie sur une posture bien plus que sur un programme. Coluche, Tapie, Cohn Bendit et Le Pen à ses débuts ont bénéficié de ces gestes de mauvaise humeur.

Ce n’est guère sur le plan électoral que cette situation pourra être dépassée. Le monde futur fermente dans les mobilisations populaires, où les idées et les affiliations se construisent hors de l’emprise des maîtres à penser ; il forge ses concepts dans les clubs, les groupuscules et les sites internet. Peu à peu les idées prendront cohérence et se substantifieront dans des réseaux, elles inspireront et seront inspirées par les luttes sociales jusqu’à faire irruption sous une forme ouvertement politique. Il faudra du temps, pendant lequel l’arène électorale opposera encore en apparence le pareil au même et où les syndicats et les intellectuels seront seuls à parler des vraies questions.

Nous en sommes là. À chacun d’entre nous de contribuer selon ses talents et ses moyens à ce processus. « Et l’Europe s’exclamera : bien creusé, vieille taupe ! » (Marx).

12:26 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (0)