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01 juin 2014

Le discours néoraciste

Dans notre précédent article, nous montrions que la formation de communautés antagoniques, la marche au conflit ethnique, sont contenues dans les propriétés de la présente crise économique et sociale. Les conditions sont favorables à la double spirale du repli communautariste, de la stigmatisation et de la discrimination. Elle inspire et se nourrit d’un discours politique qui fournit ses concepts et sa légitimité aux communautarismes montants.

La vie sociale produit spontanément des frustrations, sentiments, formules qui restent confuses tant qu’elles ne circulent que dans les rapports privés. C’est leur énonciation par un discours structuré, légitimé par la représentativité prêtée aux porte-paroles, qui en assure la convergence et la force d’agrégation. Une configuration donnée ne permet pas n’importe quelle représentation, mais elle est susceptible d’interprétations contraires pour donner un sens au désordre initial des expériences. Comme le dit l’antisémite Gilad Altzmon : « Dieudonné est un artiste, son rôle est de refaçonner et de réviser notre vision du monde ».

Dans la lutte pour la définition d’une représentation légitime de la société, les discours politiques s’organisent, avec une efficacité variable, autour de stratégies de conquête d’une hégémonie culturelle. Faire de l’ « intégration » de certaines populations, de l’immigration ou de l’identité des thèmes dominants du débat politique et intellectuel est d’ors et déjà un succès considérable pour les entrepreneurs politiques communautaristes de tous bords. Leurs discours, revendications, programmes, sont ajustés aux catégories dominantes de l’entendement ; alors que les politiques contraires doivent au préalable franchir l’obstacle considérable de la critique épistémologique avant d’attirer l’attention, pour ne pas parler de l’adhésion.

Bref, le communautarisme a imprégné la pensée avant de s’imposer comme thème dominant de l’affrontement politique, qui lui-même euphémise et prépare des affrontements plus physiques. « Lepenisation des esprits » disaient certains sans voir que la culture de la stigmatisation qu’incarnait J. M. Le Pen n’était que la manifestation d’un glissement culturel beaucoup plus large, sous produit de la culture ethnique américaine, permis par l’effondrement sociologique et intellectuel du mouvement ouvrier, et autant portée par les apôtres de la diversité que par le Front National.

On aurait tort de réduire ce mouvement au « racisme » avéré, l’orientation du ressentiment vers une communauté passe d’abord par la légitimation de l’idée selon laquelle l’identité personnelle relève d’une « communauté » plutôt que de la Nation ou d’une classe sociale.

La diffusion du communautarisme dans le discours politique

En 2011, le ministre de l’intérieur Claude Guéant prétendait que la France comptait « cinq ou six millions de musulmans ». Or, suivant Le Figaro « C'est en comptabilisant le nombre de personnes venant d'un pays à dominante musulmane, ou ayant des parents qui en viennent, qu'il parvient à établir ce chiffre ». On est loin d’une simple querelle de chiffres, car ce dont il s’agit est de savoir si l’islam est considéré comme une religion (auquel cas les pratiquants ne dépasseraient pas 2 millions, selon l’INED) ou une identité attachée à toutes les personnes originaires de pays « musulmans ». Ce dernier cas correspond à l’implicite néoraciste d’imputation d’une « communauté » indépendamment des choix individuels de la personne concernée. Non point que C. Guéant soit forcément « raciste » : il en reproduit simplement les présupposés, à charge pour d’autre d’en tirer les conséquences agressives que l’on connait.

Mais la « droite » n’a pas, loin s’en faut, le monopole de ces extrapolations délétère. Le CRAN (Conseil Représentatif des Associations Noires) se présente ainsi :

«  Le CRAN a permis de briser un double tabou : le tabou du nom (jusqu'alors, apparemment, on n'avait pas le droit de se dire noir en France) ; le tabou du nombre (jusqu'alors, apparemment, on n'avait pas le droit de compter les populations noires de France, ce qui permettrait pourtant de mieux lutter contre les discriminations). Par ailleurs, depuis 2012, le CRAN a brisé un nouveau tabou, la question des réparations relatives à la colonisation et à l'esclavage. »

Là encore, il s’agit de dénombrer (5 millions, en l’occurrence) ce qui n’est pas dénombrable : du simple point de vue de la couleur de peau, la « noirceur » s’échelonne en un large continuum en fonction du degré de métissage. En termes culturels ou historiques, les « Noirs » proviennent de zones et cultures diverses.

Quant à la prétendue « lutte contre les discriminations » appuyée sur « le nom » - c'est-à-dire la désignation d’une « ethnie », et le dénombrement, elle n’est autre que le recours aux « statistiques ethniques » supposées permettre la « discrimination positive », c'est-à-dire l’attribution de quotas d’emplois, de logements ou de place dans les établissements d’enseignement. Cette pratique d’origine américaine permet une correction des discriminations au prix – considérable – de l’enferment des individus dans un statut ethnique. Ce statut imposée pour bénéficier des privilèges de caste se renforce alors dans la conscience collective et les désigne comme cible en cas de tension sociale. Mais pour la petite entreprise qu’est le CRAN, le premier avantage de la « désignation » est de fournir à ses dirigeants des ressources en adhérents et en légitimité. La référence à la colonisation et à l’esclave renforce cette entreprise de construction d’une conscience communautaire autour du fantasme d’une histoire commune.

Les « communautés » constituées sont une ressource pour les aspirants à l’entreprise politique. Le pouvoir des « représentants » communautaires est proportionnel à la fermeture de la « communauté » ; et leur intérêt bien compris est d’appuyer la frontière symbolique qui délimite leur zone de représentation. Il n’est pas étonnant que le CRIF grossisse délibérément le danger antisémite et se consacre au renforcement d’une identité juive et de ses liens avec Israël : il ne fait que suivre sans complexe la logique de sa position, qui est en définitive la même que celle des antisémites[1].

La croyance en un déterminisme ethnique, que la rationalisation en soit raciale ou culturelle, est souvent portée en toute innocence par des gens « tolérants », favorables à la « société multiculturelle », qui ne saisissent pas que l’enfermement communautaire est de même nature que le fantasme de la pureté raciale. La clôture progressive des réseaux, prépare le terrain à l’imputation raciste proprement dite.

Les exemples qui précédent ne sont que les échantillons d’une représentation du monde qui traverse presque tous les partis politiques, où les communautés deviennent des victimes ou coupables collectifs

Le nouvel antisémitisme

Dans ce climat intellectuel, il n’est guère étonnant que la colère sociale provoquée par les politiques néolibérales nourrisse une radicalisation proprement raciste dans certains secteurs politiques.

Dieudonné, spécialiste des « blagues » antisémites, réunissait début avril 4000 personnes à Bordeaux, – une affluence sans commune mesure avec celle des meetings politiques traditionnels. Et les thèses antisémites connaissent un véritable succès sur le Web.

Comme toute imputation raciale, la « judaïté » ne repose sur aucune propriété commune des personnes ainsi catégorisées, mais sur l’opération même de classification ethnique. Telle personne « juive » selon la catégorie antisémite n’entretiendra que des rapports ténus ou inexistants avec cette « communauté », ses références culturelles proviendront pour l’essentiel d’une tradition nationale, il pourra pratique une autre religion, son conjoint ne sera lui-même pas « juif » et rien n’indique qu’il soutiendra Israël. Telle est sans doute la situation de la plupart de ceux dont les antisémites se plaisent à énumérer les noms « juifs » afin de l’amalgamer par un effet de désignation. Un « Juif » peut-être avoir adhéré à une autre religion, être imprégné d’une culture historique « juive » ou non, être sioniste ou non, être pratiquant ou non, concentrer sa sociabilité sur un milieu « juif » ou non, appartenir à une famille « juive » ou non – enfin se considérer comme « Juif » ou non. L’amalgame de ces personnes sous le substantif « Juif » vise à construire une catégorie artificielle comme objet du ressentiment (communauté artificielle que l’adversité contraindra à renforcer ses liens internes et justifier à son corps défendant la délimitation antisémite).

Pendant longtemps l’on a pu classer l’antisémitisme en France parmi les lubies de sectes en voie de disparition. L’héritage de la collaboration s’est dissout avec ceux qui l’avaient pratiquée, et leurs héritiers spirituels tournaient plus leurs obsessions vers les « Arabes » que les « Juifs ». Aujourd’hui pourtant resurgit un antisémitisme jeune et populaire. « Le Juif », désigné par une haine dévoyée d’Israël devient l’esprit maléfique qui « tire les ficelles », le principe explicatif des ravages sociaux du néolibéralisme. En témoignent le succès des spectacles de Dieudonné ou la montée en puissance d’Alain Soral, dont le fond de commerce est de produire une présentation « intellectuelle » des phobies contre les Juifs (ou les Francs-maçons). Lorsque les antisémites égrènent les noms d’oligarques « juifs » ils suggèrent une interprétation : les travers de la classe dominante seraient liés à la présence en son sein de « Juifs ». De la même manière, lors des discussions qui ont agité la blogosphère sur l’origine du désarmement financier de l'État, dans la même veine antisémite la « Loi de 1973 » a été rebaptisée « loi Pompidou-Rostchild ». L’interprétation raciale ou complotiste se substitue à l’analyse des rapports de classe ou de la structure économique et fournit une explication facilement accessible, sans détour aride par les sciences sociales. Elle prolonge l’intentionalisme infantile qui veut que tous les événements soient le produit d’une volonté plutôt que d’enchaînements impersonnels de causes et d’effets.  

Un exemple des formulations néoracistes nous est donné par l’antisémite britannique Gilad Atzmon (qui tient meeting en France avec Alain Soral). Toute personne dotée d’un minimum de culture historique y reconnaitra un raisonnement hélas familier, mais assaisonné au goût du jour.

  • Atzmon dénie formellement sa filiation avec l’antisémitisme d’avant 1945 :

« Les juifs, en tant que groupe, descendent de nombreux groupes ethniques différents et sont loin d’être une race homogène […]. Je peux confirmer que je ne suis encore jamais tombé sur une opposition contemporaine à la communauté juive qui soit guidée par le sang ou par des motifs biologiques […]. »

  • Mais il en conserve l’essentiel : une « identité » juive trans-sociale et trans-historique (Notez bien l’usage du substantif « les juifs », présenté comme transcendant tout ce qui les oppose) :

« Mais il est aussi évident que la culture politique juive, qu’elle soit sioniste ou antisioniste, est ethnocentrée et, dans une large mesure, motivée racialement […]. Qu’ils soient sionistes ou antisionistes, les juifs préfèrent d’une manière ou d’une autre opérer dans des cellules politiques racialement orientées et prônant la ségrégation ethnique […]. »

Puis la vieille antienne antisémite : le « Juif » est d’autant plus pernicieux qu’il n’est pas identifiable – hypothèse qui autorise tous les amalgames ! :

« Le juif politique est partout et nulle part à la fois. Le juif politique est dynamique et cohérent et pourtant, flou d’une certaine manière. On ne peut jamais comprendre ce qu’il est ni où le trouver exactement, mais on peut être sur qu’il se trouve quelque part dans un champ magnétique tripolaire imaginaire formé par le racisme juif, un nationalisme agressif et une adhésion religieuse juive vague et versatile […] »

Pour terminer, l’affirmation de la priorité de l’antisémitisme sur les autres considérations :

« L’opposition au pouvoir juif n’est ni un mythe ni une menace. C’est en fait un devoir moral et humaniste fondamental. »

Rappelons aussi la formule de colistier de Dieudonné-Soral aux élections européennes de 2009, Yahia Gouasmi : « Derrière chaque divorce, il y a un sioniste ». Le « sionisme » désigne en principe la politique de l'État d’Israël, mais la loi Gayssot interdisant les propos ouvertement racistes, les antisémites recourent au subterfuge grossier de remplacer « juif » par « sioniste » dans leur propos, ce que comprend parfaitement leur public mais qui permet de se défausser devant les tribunaux. Ici le « sionisme » est présenté comme un principe maléfique, sans aucun lien particulier avec Israël. On retrouve l’image nazie du « Juif » voué à la destruction de la civilisation. L’ « antisionisme » de Soral-Dieudonné ressemble à un copier-coller des pires propagandes des années 30 où l’on aurait seulement substitué « sionisme » (ou : « communauté organisée » chez Soral) à « juif ».

Ce nouvel antisémitisme s’inscrit dans une stratégie, ouvertement revendiquée par Soral, de « réconcilier » la vieille extrême-droite portée sur le christianisme intégriste et la détestation des « Arabes » et une population déclassée, victime de la crise économique, et souvent issue de l’immigration. L’antisémitisme apparait alors comme le point de convergence de ces mouvances, autour de la définition d’un bouc-émissaire commun. Le racisme anti-arabe, hérité de la guerre d’Algérie, devient contre-productif dans la mesure où les descendants des migrants se sont diffusés dans le corps social ; et tout particulièrement dans les milieux que cible l’extrême-droite. La polarisation antisémite apparait dès lors comme le moyen de concilier la stratégie historique de ce courant politique avec la conquête de l’électorat populaire.

Malgré le succès d’estime du laboratoire d’idées racistes qu’est « Égalité et Réconciliation », ce projet est loin d’avoir abouti. Le FN continue à cibler l’islam et l’immigration, même si les « petites phrases » de J.M. le Pen et ses liens avec Dieudonné indiquent que l’option soralienne demeure ouverte.

L’ambivalence du Front National

La présente contribution ne s’inscrit pas dans le registre des « dénonciations » rituelles du Front National, mais cherche à comprendre comment il participe à la montée des communautarismes, parfois à son corps défendant. Il manifeste en lui-même le déchirement du prolétariat (ouvriers, employés et professions intermédiaires) entre la communauté des intérêts de classe (assez bien exprimée par ailleurs dans le discours frontiste) et la logique de la concurrence ethnique (au cœur de la pénétration frontiste dans les classes populaires). Si les deux logiques coïncident dans le moment présent de la lutte des classes, elles ouvrent cependant des perspectives inconciliables.

« Je crois à l’inégalité des races » déclarait de J. M. Le Pen en 1996.

Pourtant le Front National se présente désormais comme un parti républicain, récusant toute distinction entre citoyens français. Le discours du FN cultive l’ambiguïté, un programme implicite qui ne s’exprime que par allusion ou par déduction (mais parfois s’explicite sans nuance dans l’argumentation des sympathisants). Le double langage n’est pas un monopole du Front National : c’est au contraire la recette de base pour agréger des attentes contradictoires, chacun pouvant se croire « représenté », ses intérêts défendus, et son narcissisme flatté par l’image sublimé du dirigeant politique. On voudrait croire que l’ « inégalité des races » a le même statut d’attrape-nigauds que le « je suis l’ennemi de la finance » de François Hollande. Après tout, la population d’origine étrangère constitue une part considérable (la moitié ?) des catégories populaires qui sont aujourd’hui le socle de l’électorat et du plan de conquête du Front National. Le projet présidentiel prêté à Marine Le Pen supposerait un retournement stratégique vers ces nouveaux Français. La phase initiale d’accumulation de militants et de positions politiques passait par l’organisation d’un petit milieu, soudé par une culture politique forte de discrimination ethnique. Mais l’étape suivante pourrait être celle de l’aggiornamento vers la formation d’un bloc majoritaire réintégrant la plupart des français d’origine étrangère.

Un tel scénario est plausible, à défaut d’être probable, ne serait-ce qu’en raison de la difficulté à demain repousser dans la boîte de Pandore les esprits mortifères qu’on en laisse échapper aujourd’hui.

Le fantasme du « remplacement de population »

Le slogan « On est chez nous » - condense le fantasme identitaire (« les autres » ne sont pas « chez eux ») proposé à la partie des classes populaires dont la « francité » est seul titre de noblesse (un « snobisme du pauvre », disait Sartre). Le sentiment de dépossession de l’indépendance nationale est reporté sur les symboles visibles de la mondialisation, l’ « envahissement » migratoire symbolisant l’aliénation politique entraînée par la domination euro-financière.

La formule pourrait certes littéralement renvoyer à d’autres significations – lignes de repli de l’argumentaire du FN. Mais l’ambiguïté à elle seule révèle une intention, et d’ailleurs le public ne s’y trompe pas.

Plusieurs dirigeants du FN prétendent que la France connaîtrait in « remplacement de population », voire un « ethnocide ». Voici à titre d’exemple ce que déclarait B. Gollnish le 1er mai dernier :

« Il y a un peuple français, qui majoritairement est quand même le résultat d’une fusion d’une composante latine, celtique, germanique, fusion qui s’est matérialisée réellement et symboliquement dans le baptême de Clovis. Il y a un peuple français, et ce peuple français il n’est pas bantou, il n’est pas de Mongolie, il n’est pas non plus viking, n’en déplaise à certains : c’est autre chose. Et c’est ce peuple français effectivement qui est aujourd’hui atteint dans sa substance par la dénatalité et par l’immigration massive. C’est indiscutable »

Or le présupposé de cette allégation est que si la « fusion » s’est arrêtée au baptême de Clovis ( ?), les populations migrantes sont inassimilables, qu’elles portent en elle une hétérogénéité indépassable telle que leurs enfants et les enfants de leurs enfants et toutes les générations qui suivront resteront étrangères au peuple français qu’elles minoriseront finalement dans son propre pays[2]. Prétendre que le peuple français n’est pas « bantou » c’est substituer une détermination ethnique à la détermination nationale. Si un « Bantou » ne peut être français, c’est bien que « français » dans la pensée de Gollnisch désigne une catégorie ethno-raciale et non nationale.

La « priorité nationale »

La lecture du projet officiel du Front National confirme l’égalité de principe des « Français, quelle que soit leur origine ». Mais comme souvent le Diable est dans les détails, qui démentent souvent cette référence républicaine.

La revendication d’une « priorité nationale »[3] se révèle particulièrement pernicieuse : le contrôle de l’immigration passe par la délivrance de titres légaux de séjour. Pourquoi introduire, en plus, une politique de discrimination, sur le sol français, à l’encontre de quelques 3,8 millions d’étrangers déjà résidant en France ?

Qu’on comprenne bien : la régulation (voire l’arrêt) des flux migratoires serait une politique parfaitement républicaine, elle n’affecte pas le lien social des populations établies dans la Nation. La frontière est une chose sérieuse : elle filtre ce qui vient du dehors - et protège ceux qui sont au-dedans. Les étrangers déjà installés (quoi qu’on pense des politiques qui ont permis leur installation) participent désormais au tissu social français et ne sauraient en être arrachés sans déchirer du même coup la société à laquelle ils participent. La discrimination appliquée aux étrangers régulièrement installés divise de facto la population française, telle qu’elle est objectivement constituée, avec ses liens établis avec des résidents non encore naturalisés.

En deçà de la traduction juridique qu’en est la naturalisation, la plupart de ces étrangers sont en voie d’intégration en France, leur famille et leurs projets sont en France[4]. La « priorité nationale » n’est autre que l’ébauche d’une épuration ethnique - bornée, pour le moment, sur le critère de la nationalité (encore qu’une exception est mentionnée en faveur des parents « européens », ce qui confirme bien l’intention raciste du projet).

Mais plusieurs prises de position en matière de nationalité laissent penser que le champs des discriminations pourrait être étendu : En 2012, Louis Alliot à propos de la nationalité de la sœur du tueur Mohamed Merah demandait au gouvernement d’ « étudier les conditions de son acquisition et engager une procédure de déchéance avant une expulsion dans son pays d'origine ». Une fois écarté le principe de l’irréversibilité de la nationalité, et si l’on admet l’hypothèse hélas vraisemblable d’aggravation des tensions ethniques, la pression serait forte pour étendre le champ d’application de la déchéance (présente en droit mais jamais appliquée), plaçant des millions de naturalisés en situation d’insécurité[5].

 

Jusqu’à quel point ces exemples révèlent-ils le projet du Front National ? Les balises racistes demeurent bien présentes, sans compter les passerelles avec l’extrême-droite antisémite de Soral-Dieudonné. S’il n’est cependant pas totalement exclu que les rabatteurs racistes ne soient finalement sacrifiés, leur logiciel n’a pas été désactivé.

 

 Les élections européennes du 25 mai ont marqué de l’avis général l’exaspération des classes populaires face aux ravages de la politique européenne. Face à l’inébranlable volonté de l’oligarchie d’avancer dans son agenda de démantèlement de l'État-providence et des droits démocratiques incarnés dans la Nation, la résistance s’exprime au travers de l’offre politique existante, et le Front National occupe la place de l’alternative. Ce parti, nous l’avons montré, véhicule une représentation ethnique des enjeux politiques qui renforcent dangereusement la spirale de l’affrontement communautaire.

Nous avons essayé dans cet article de présenter de façon réaliste la prégnance de cet ethnicisme dans la pensée et le discours politique, non pour prédire le pire, mais pour indiquer les tendances qui pourraient y mener. Connaître le danger pour éviter sa réalisation.

Un dernier article évoquera quelques pistes pour répondre à cette montée de la « question ethnique ».

 



[1] Et sur l’exact même modèle, le militantisme homosexuel exhorte au « coming out », à l’affichage de la « différence » homosexuelle, ce qui suppose de tirer de la seule préférence sexuelle toute une chaîne de conséquences en termes de mode de vie, de sociabilité, de sous-culture : bref constituer une « communauté » sur un critère réel mais que nulle nécessité ne destinait à délimiter un groupe social.

[2] L’ « arguments » ressassé selon lequel la fécondité des « français de souche » serait moindre que celle des populations immigrées s’appuie nécessairement sur le même fond raciste : les propriété ethniques se transmettraient héréditairement aussi sûrement que des différences génétiques.

[3]  « Les entreprises se verront inciter à prioriser l’emploi, à compétences égales, des personnes ayant la nationalité française. Afin d’inciter les entreprises à respecter cette pratique de priorité nationale, une loi contraindra Pôle Emploi à proposer, toujours à compétences égales, les emplois disponibles aux demandeurs d’emploi français. Les administrations respecteront également ce principe, et la liste des emplois dits « de souveraineté » sera élargie, notamment dans les secteurs régaliens où les professions seront réservées aux personnes ayant la nationalité française. [...] Les étrangers en situation légale qui ne trouvent pas de travail seront incités à retourner dans leur pays au bout d’un an d’inactivité [...]. La priorité nationale s’appliquera également en matière de logement social où, à situation égale, le logement sera d’abord proposé aux personnes ayant la nationalité française. Les allocations familiales seront réservées aux familles dont un parent au moins est français ou européen. »

[4] On entend bien l’objection selon laquelle certains de ces étrangers « ne souhaiteraient pas » s’intégrer, et que la difficulté de leur installation sur le territoire français devrait constituer une sorte de test destiné à vérifier leur « volonté » de participer à la Nation. Mais outre que cette « volonté d’intégration » pourrait être mise en doute chez nombre de Français « de souche », les problèmes sociaux et sécuritaires : chômage, délinquance, etc. n’ont rien à voir avec une quelconque « mauvaise volonté » des primo arrivants, mais tout à voir avec les conditions dégradée du lumpenprolétariat dans lequel ils sont plongés par la force des choses. Ce qui plaide en faveur de politiques d’emploi et de freinage de l’immigration, mais certainement pas de suspicion systématique à l’égard de populations qui, pour d’évidentes raisons psychologiques et matérielles, sont déjà puissamment incitées à « s’intégrer ». Autre chose serait de solenniser la naturalisation par des cérémonies, serments, etc. marquant avec l’éclat l’entrée dans une nouvelle communauté nationale.

[5] Ceci étant entendu que la Loi française doit être appliquée sans faiblesse. La « déchéance de nationalité » n’apparait comme une réponse à la délinquance ou au terrorisme que dans un contexte ou les lois sont souvent inappliquées ! Si Souad Merah a juridiquement violé la loi française, elle aurait dû être arrêtée et jugée. Mais en l’occurrence la « déchéance de nationalité » apparait comme un substitut au droit, ce qui ne laisse pas d’inquiéter.

17 mai 2012

Hollande au pied du mur

 

Voici quelques notes pour éclaircir les enjeux d’un changement de personnel politique encore loin de dessiner un changement d’orientation.

Dans un premier temps, je récapitule les derniers développements de la crise financière et montre qu’ils ne laissent guère d’espoir à l’immobilisme. Non seulement la sortie de l’euro est une nécessité vitale pour notre pays, mais elle risque d’être tout particulièrement douloureuse si elle n’est pas anticipée.

Dans un second temps, je passe en revue quelques indicateurs qui reflètent l’ampleur de la crise structurelle de l’économie française, dont les prémisses sont bien antérieures à 2008.

Enfin, je propose un commentaire du discours d’investiture de François Hollande dont l’habileté politique masque mal l’évitement des questions décisives.

 

28 avril 2012

ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE : QUADRILLE SUR UN VOLCAN

 Les résultats du premier tour de l’élection présidentielle du 22 avril 2012 renforcent une ambiance irréelle… alors que la répartition de l’électorat s’est révélée extraordinairement stable, medias et politiques répètent en boucle un discours sensationnaliste inspiré du commentaire sportif. Pour soutenir l’attention, il s’agit sans cesse d’inventer l’évènement qui soutiendra l’attention. Tel n’est-il pas d’ailleurs l’effet des sondages répétitifs qui scénarisent la compétition et l’organisent autour de l’unique question « qui va gagner ? » ?

Le comble du non-sens est atteint lorsqu’on proclame des « surprises » à partir d’écarts aux sondages dont toute personne informée aurait dû connaître l’inévitable imprécision.

En fait, si surprise il y eut, c’est dans l’étonnante stabilité de l’électorat, dans un monde économique et social en plein bouleversement. L’objet du présent article est de replacer ces résultats dans le contexte d’une société déstabilisée par la crise de 2008 et la fuite en avant de la bourgeoisie financière européenne.

I.          Le blocage électoral

          A.         Une surprenante stabilité

          B.         Vote identitaire ou programmatique ?

II.         La déchirure sociale

          A.         L’ébranlement des compromis sociaux

          B.         L’évolution des partis contestataires

          C.         Improbable rupture, impossible stabilité

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Il est probable que les échéances décisives n’attendent pas 2017 – et cette affirmation n’est pas de la rhétorique de campagne électorale mais bien la perception d’une faille sismique majeure sous les pieds des politiciens. Que cette perspective suscite jubilation ou inquiétude, elle accroit l’urgence de construire un paradigme alternatif à celui de l’UMP-PS et de ses satellites.

La campagne de Nicolas Dupont-Aignan est un pas dans cette direction, après la tentative de Chevènement en 2002. Mais cette recherche d’une problématique nouvelle suppose un travail théorique, doctrinal, et la recomposition des identités politiques à défaut de laquelle les tropismes latéraux continueront à paralyser l’action politique. Or si des partis « républicains » échouent dans cette tâche, d’autres la reprendront à leur compte pour un ordre futur conjuguant la domination sociale et le communautarisme.

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01 avril 2012

Les lunettes du crime

L’ « affaire Merah » est le prétexte d’une nouvelle vague de dénonciations et d’amalgames contre l’islam, et plus particulièrement les Français de confession musulmane.
La pratique de l’islam de certains Français pose en effet problème. Ils plaquent leur ressentiment et leurs frustrations, formés dans la marginalisation sociale, le chômage de masse et l’assistance, sur un discours religieux formé dans des contextes incommensurables : conflit israelo-palestinien, guerres civiles et crise sociale de l’Algérie à l’Afghanistan. Les jeunes islamistes « des banlieues » singent ces situations extrêmes comme les enfants de la bonne bourgeoisie pré-soixante-huitarde se sont naguères pris pour des gardes rouges. Cette réinterprétation délirante redouble la stigmatisation sociale d’une stigmatisation culturelle justifiée. Et sur cette base prolifèrent les prédicateurs d’occasion, excités du bocal reconvertis dans le prêche flamboyant et l’incitation au crime.
Cette situation mérite d’être analysée et les incivilités des voyous cachés derrière des prétextes religieux méritent bien entendu d’être dénoncé et sanctionnées par la loi quand c’est nécessaire. Mais l’ « affaire Merah » ne relève pas de cette problématique.

On nage dans une surinterprétation caricaturale ; à toutes les époques et sous toutes les latitudes les sociétés ont sécrété d'exceptionnels cinglés, serial killers, anthropophages et autres congélateurs de nourrissons... Rien, heureusement, n'indique que ces pathologies soient devenues plus fréquentes. Merah a choisi l'islam pour habiller ses tentations homicides comme d'autres en d'autres temps eussent choisi le gauchisme ou l'extrême-droite. La frange extrême des fanatiques de l'islam a cru se donner une crédibilité en revendiquant ces actes, comme l'eussent fait naguère les Brigades Rouges au nom d’une toute autre idéologie. Mais ces crimes sont entrés en résonnance avec un discours électoral et médiatique avide de diversions.
La société du spectacle ne diffuse l’information que suivant la scénographie des films-catastrophes. Les medias poussent à l’extrême le penchant paresseux du téléspectateur. La réforme du système financier, la politique salariale ou les projets fiscaux ne sont pas porteurs. Suivant leurs propres tropismes idéologiques, politiciens et journalistes politiques présentent chaque fait divers saillant comme un "signe" de leur obsession habituelle, en comptant sur la consternation des spectateurs pour donner un semblant de crédibilité à leurs interprétations... Il est plus facile de jouer les gros bras contre le terrorisme que de justifier un bilan politique peu flatteur ou un programme de circonstance.

La mise en scène de l’élimination du tueur, sous la supervision ostentatoire du Ministre de l’intérieur, relève d’une lourde stratégie d’instrumentalisation (qui s’est d’ailleurs retourné contre ses auteurs vu les « ratés » de l’opération). Le Front national ou le candidat Sarkozy y ont vu un support opportun pour diaboliser un "islamisme" fantasmatique -  qui ne prospère (comme le Diable) que des invocations qu'on lui adresse !
Exciter le public en prétendant que Merah était "représentatif" de quoi que ce soit, c'est justement s'acharner à faire advenir ce qu'on prétend dénoncer. Semer la haine contre les musulmans pour s'étonner en suite qu'ils réagissent en revendiquant leurs particularismes - faute d'une intégration qu'on leur refuse. Transformer un fait divers en menace terroriste globale pour évincer toute réflexion des électeurs, déroutés par les déferlements d’évènements dont l’horreur masque pour un temps l’exceptionnalité. De la gestion électoraliste d’un fait divers, nous avons glissé insensiblement vers une campagne de promotion du communautarisme.


Dans "Invasion Los Angeles", science-fiction bas-de-gamme américaine, des lunettes adaptées révèlent en de nombreux habitants de la ville des monstres aliens, à exterminer avec allégresse et sous les applaudissements du public. Notre dérive politico médiatique ne préfigure-t-elle pas de telles lunettes du crime ?

29 janvier 2012

Mélenchon : la reconquête d’une gauche populaire ?

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J’inaugure ici une série d’articles sur les principaux candidats aux élections d’avril prochain, en m’attachant plus particulièrement à ceux dont l’opposition revendiquée à l’ordre établi mérite un commentaire distinct de celui de l’ordre général des choses, que j’ai abondamment abordé par ailleurs. Ces articles n’ont pas pour vocation de déboucher sur un appel à voter, ou ne pas voter, pour tel ou tel ; d’autres s’y emploient avec enthousiasme. Mon ambition se réduit à contribuer au décryptage des enjeux et des positionnements.


Lors de l’émission « on n’est pas couchés » de ce samedi 28 janvier, Jean-Luc Mélenchon a offert une nouvelle démonstration de son bagou et de son humour. Sa personnalité présente un accord miraculeux avec la position qu’il revendique dans le champ politique – celle d’un tribun de gauche, défenseurs des classes populaires face à un establishment défenseur les privilèges. Et pourtant sa verve semble impuissante à conjurer ce qu’il présente lui-même comme l’un des principaux enjeux de cette élection, à savoir l’influence grandissante du Front National dans les milieux populaires. Plus généralement, passé la sympathie qu’il inspire, on ne peut que rester dubitatif devant l’imprécision et les contradictions de son discours.

 

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19:03 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (4)

30 décembre 2011

Alain Beitone et la souveraineté monétaire

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Alain Beitone a signé une tribune dans Le Monde où il dénonce une vulgate économique qui se développerait sur le Net autour de la « loi de 1973 » qui interdisait à la Banque de France de financer directement le Trésor Public http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/12/29/la-loi-pom... ].

L’intérêt de cet article est qu’il développe des arguments solides et ne se contente pas comme tant d’autres de promettre l’hyperinflation, la peste et le cholera à qui s’écarterait de la « seule politique possible » de l’Union Européenne. A. Beitone est parfaitement conscient des causes et certainement des solutions qu’appelle la « crise de la dette », mais sa critique des « innombrables blogueurs et autres auteurs de tracts » reste stérile : ses arguments sont littéralement justes, mais n’ouvrent pas sur la formulation d’une alternative plus rigoureuse, faute d’aborder la question de fond de l’impuissance consentante de l’Union Européenne.


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22 mai 2011

LE CAUCHEMAR AMÉRICAIN

 

Tout système de pouvoir est un dispositif destiné à produire des effets, dont ceux qui se comparent aux illusions créées par la machinerie du théâtre […]. Prenons donc le risque d’une formule : le consentement résulte pour une large part des illusions de l’optique sociale.

Georges BALANDIER : Le pouvoir sur scène, Balland 1980, pp. 13-14.

Au royaume de Loango, voisin et un temps sujet de l’empire Kongo, la mort du roi provoque la crainte du retour au désordre initial […].

Le désordre, où l'ordre puise les forces qui le revigorent, est ici joué sur deux scènes : celle de la guerre qui reporte au temps de la violence fonda­trice ; celle de la sexualité rendue à l'état « sau­vage ». Ce sont les deux thèmes majeurs par lesquels la société exprime son organisation qui se trouvent ainsi évoqués […]. Au commencement étaient la violence et la sexua­lité libres ; les faire reparaître par le drame cérémo­niel, c'est réactualiser cette période primordiale, c'est permettre à la société — donc, à son pouvoir — de se raviver en jouant sa propre genèse. C'est conduire le procédé d'inversion du temps jusqu'à son point extrême, jusqu'au moment où naît l'ordre social, afin de recapter la vigueur première.

Georges BALANDIER, op. cité, pp. 111 à 113.

 

 

L’accumulation d’événements sordides à la « une » des médias relève-t-elle des hasards de l’actualité ou plutôt de la fissure du vernis « civilisé » qui entourait les rapports politiques ? Non point que l’action politique en occident ait jamais correspondu à l’image d’Epinal qu’en reportaient ses acteurs, mais l’accumulation des derniers mois laisse soupçonner que même ce souci des apparences s’efface, ou devient impuissant à travestir une réalité dont la violence intérieur suppure par toute les failles de la machine politico-médiatique.

L'actualité brute n'est que le matériau dont médias et discours politique composeront un spectacle à la fois conforme aux représentations dominantes de l'oligarchie et appétent pour les spectateurs. Le sexe et le sang constituent les briques élémentaires d'une nouvelle représentation du monde dépouillée des oripeaux de la respectabilité et du droit. La régression  de la représentation vers ces pulsions de base appelle deux lectures, sans doute complémentaires : face aux périlleux enjeux géopolitiques et financiers, retour aux formes les moins euphémisées de la domination, mais aussi impuissance à produire une légitimation plus élaborée. La barbare mise à mort de Ben Laden et la mise au pilori de Strauss-Kahn relèvent de la même inspiration scénaristique et révèlent en creux l'indicibilité d'un ordre menacé par le déclin relatif des États-Unis et les tensions internes à l'oligarchie mondialisée.


La loi du talion comme « nouvel ordre mondial » ?

En janvier 1990, les États-Unis envahissent le Panama, arrêtent son président, le Général Noriéga, et l’emprisonnent pour « trafic de drogue ».

En mars 2001, l’ancien Président Serbe, Slobodan Milosevic, dont le régime a été renversé suite à une intervention militaire massive de l’OTAN, est arrêté sous la pression des États-Unis et déféré au « Tribunal Pénal International » ; il meurt en mars 2006 avant la fin de procès, officiellement d’un infarctus mais après avoir exprimé avec insistance ses craintes d’être empoisonné.

En décembre 2003, Saddam Hussein est arrêté en Irak par l’armée Américaine, puis livré au gouvernement que cette dernière a installé en Irak, qui l’exécutera 3 ans plus tard.

Le 02 mai 2011, un commando américain exécute le terroriste Oussama Ben Laden au cœur du Pakistan, en théorie pourtant État souverain. De l’aveu des services américains, le personnage n’avait pourtant pas opposé de résistance armée, son corps a été emporté et jeté en mer. Des milliers d’Américains ont manifesté leur joie à cette nouvelle.

En 1986, un raid aérien américain avait tenté d’éliminer le dirigeant libyen Mouammar Kadhafi et tué sa fille adoptive ; le 01 mai 2011 ce sont les avions français qui ont attaqué sa résidence et tué son fils et trois de ses petits-enfants. La presse française ne s’est guère émue de cet événement, pas plus que du renversement et de l’arrestation du Président ivoirien Laurent Gbagbo par l’armée française un mois auparavant pour installer à la tête de la Côte d’Ivoire A. Ouatara, reconnu par la « Communauté Internationale ».

 

Cette énumération est certainement incomplète, elle suffit cependant à témoigner de la criminalisation des dirigeants opposés à la politique des États-Unis et de leurs satellites, de la légitimation de leur assassinat et de l’indifférence aux victimes « collatérales » de leur entourage.  Point n’est besoin de porter un jugement sur les cibles peu innocentes de ces opérations pour constater que leur exécution relève d’une conception hyperviolente et fort peu humanitaire des relations internationales.  Les deux piliers de cette doctrine implicite sont les suivants :

-          Les ennemis vaincus des puissances occidentales sont de  criminels, non des adversaires d’ordre politique ou géostratégique. On leur imputera massacres, terreur, génocides, mais jamais la résistance manifestée aux puissances dominantes dans l’exercice normal de leur activité politique. Tout dirigeant opposé à l’ordre mondial doit se savoir en danger d’être exécuté sans même nécessairement passer par un jugement approximatif.

-          L’énormité des crimes imputés à ses personnages justifie semble-t-il la violation des principes les plus élémentaires du droit et du respect des personnes, la mise à mort de Ben Laden représentant l’apogée de cette nouvelle version de la Loi du Talion. Que le ministre français des affaires étrangères ait osé déclarer à ce sujet « Justice est faite » en dit long sur la conception de la « justice » qui semble désormais s’imposer dans l’oligarchie.

Remarquons au passage que l’absence de procédure judiciaire conforme aux usages des pays occidentaux, ou leur inaboutissement (Milosevic) renforce le soupçon sur l’incomplétude de l’information officielle. Pourquoi avait-on peur d’un procès de Ben Laden ?


Strauss-Kahn, métaphore du néolibéralisme ?

Qu’un puissant oligarque se soit enivré de l’impunité que procure le pouvoir et ait étalé de longue date une sexualité peu soucieuse du consentement de ses partenaires ne serait qu’un chapitre sordide de la comédie humaine si son arrestation n’avait été la trame d’une nouvelle mise en scène.

Considérons d’abord l’implacable scénario hollywoodien de chute du puissant directeur du FMI sur témoignage d’une femme de chambre. Le viol ayant eu lieu aux alentours de midi, SK a été arrêté dans l’avion qui le ramenait en France à 16h45. On peut s’étonner de la célérité de la police américaine, non pour disculper le violeur, mais pour les raisons de cette hâte particulière si elle était avérée[i].

Il est donc légitime de s’interroger sur la scénarisation de la chute de l’oligarque, mais elle révèle aussi la complaisance dont faisaient l’objet ses « dérapages » dans son petit monde. De la part du Parti Socialiste dont les « droits des femmes » sont un produit phare du fonds de commerce, certaines affaires embarrassantes eussent dû susciter plus de discernement dans la présélection de son sauveur suprême de 2012. Plus troublant encore, le personnage continue à bénéficier d’une mansuétude extraordinaire pour qui garde en mémoire la condamnation sans appel des violences sexuelles populaires par les bien-pensants[ii]. DSK serait-il victime d’un coup de pouce américain ou sarkoziste dans la révélation de ses actes, cela les légitimerait-il pour autant ? Au-delà de la camaraderie politicienne, ces réactions ne dénoteraient-elles pas le ressentiment des dominants dont une « simple femme de chambre » pourrait ébranler la légitimité ?

Aux États-Unis la mobilisation de la morale sexuelle comme principe (illusoire) de présélection des dirigeants fait partie de la légitimation d’un système politique médiocrement démocratique mais hautement scénarisé. Le dérèglement sexuel imputable à Strauss-Kahn l’orientait vers le rôle de victime expiatoire des péchés de l’Occident, tête tombée pour en protéger tant d’autres, image renversée de la vertu des élites états-uniennes.

Pourtant l’embarras point de l’effroyable métaphore de ce dirigeant du capitalisme mondial pliant une malheureuse femme de chambre à ses caprices sexuels, tout comme l’institution qu’il dirigeait inflige aux peuples grec ou portugais de ravageurs plans d’austérité.  L’histoire dira quels règlements de compte, quelles querelles de faction ont coûté sa carrière à Strauss-Kahn. Mais elle retiendra surtout l’implacable résonnance de la dépravation morale et de la domestication financière des « élites ». Ubris commune à la chrématistique  néolibérale et à la sexualité de son dirigeant…


La westernisation du monde

Quel rapport entre l’affaire Strauss-Kahn et la ramboïsation des relations internationales plus haut évoquées ? Dans l’un comme l’autre cas la froide logique du rapport de force et le cynisme des justifications a posteriori déchirent le voile usé du droit-de-l’hommisme et de l’état de droit. La déstabilisation des équilibres constitués à l’époque de la lutte contre le communisme a libéré l’expression amorale de la domination de classe ou de la puissance impériale. Le mépris du peuple remplace la crainte qui avait quelque peu moralisé le capitalisme. L’effacement des contre-pouvoirs libère l’expression d’une violence sociale dont le viol n’est finalement que l’application aux rapports interpersonnels.

Les stratèges américains de la guerre idéologique  présentent le monde comme un cauchemar hollywoodien ; classes sociales, enjeux géostratégiques, dominations et luttes pour le pouvoir quittent la scène où ne se donne plus que la représentation de l’éternelle lutte des bons contre les méchants. Les Forces Spéciales remplacent les justiciers solitaires, les Rambo ou les inspecteurs Harry, spécialistes de la violation de droits de l’homme rendus obsolètes par la déshumanisation de l’adversaire. Ben Laden s’était-il encombré du droit pour organiser le 11 Septembre ? Génie du mal, l’énormité de son pouvoir et de sa cruauté le retranchait des garanties juridiques théoriquement accordées à tout être humain.

La chute de Strauss-Kahn relève de la même inspiration, la méritante petite immigrée, avilie, humiliée, triomphe d’un puissant, lubrique et sans scrupule. Le sacrifice humain doit rester hautement moral – à contresens des rapports effectifs aux États-Unis comme en Europe. Une partie de l’oligarchie française renâcle au rôle peu glorieux attribué  à celui qu’elle voyait déjà occuper l’Elysée en 2012 et ce faisant fournit l’arrière-plan de méchants de seconde zone que requiert le scénario.

D’aucuns imaginent mille obscurs complots dans les coulisses du spectacle – le 11 septembre aurait été monté par les Américains eux-mêmes, Ben Laden ne serait pas mort, Strauss-Kahn serait victime d’un faux témoignage…. Les trous du discours officiel s’emplissent des fruits de l’imagination divagante d’apprentis scénaristes dont la réécriture de la pièce participe en fin de compte à retenir les spectateurs dans le théâtre de la domination légitime.

 

Et pendant le spectacle, les nappes de pétrole s’assèchent et s’aiguise la compétition pour leur contrôle. Le réacteur en fusion de la centrale de Fukushima continue à s’enfoncer dans le sol. La puissance chinoise s’affirme en silence tandis que la domination américaine se survit par la crainte de ses expéditions punitives. Dans les pays capitalistes de part et d’autre de l’Atlantique, une croissance économique anémique se concentre sur les plus hauts revenus tandis que les classes moyennes précarisées ruminent une exaspération croissante. La finance vampirise la production et étrangle, sous l’égide du FMI,  ses eldorados latins passés du statut de « miracle » à celui de « risque majeur ». Le monde arabe est le théâtre de soulèvements populaires sans précédents, des manifestations massives émergent en Afrique, en Grèce et en Espagne.



[i] Suivant Jacques Follerou, dans « Le Monde », cette affaire « montre surtout le chemin qui reste à parcourir en termes de séparation des pouvoirs dans notre pays ».  Passée la défense aveugle de son ex-champion, une partie de l’oligarchie revient à son antienne favorite : l’apologie du modèle américain. Le même journaliste concède « la place extraordinaire prise par l'argent dont dispose l'accusé pour se défendre » - mais ne s’interroge pas sur la singulière mise en scène policière et médiatique des opérations.

[ii] Et comment ne pas rapprocher cette autoamnistie des réactions indignée qui suivirent voici deux ans le rappel du passé sulfureux de D. Cohn-Bendit ?

 

30 avril 2011

Le fantasme de l'immigration

 

Le relatif succès électoral du Front national aux récentes élections cantonales et le regain d'activisme du gouvernement à propos de l' « immigration » réinstalle cette dernière au premier plan de l'agenda politico-médiatique. Or aussi bien la notion d' « immigration » que l'enjeu de ce « débat » sont suspects. Pour des raisons différentes, aussi bien le Front National que l'UMP et le PS inscrivent ce thème au cœur de leur discours pré-électoral, l'effet étant de mettre à l'arrière plan les choix cruciaux de la politique économique, des services publics et de la protection sociale.

 

Tout d'abord, de quoi parle-t-on ? Des étrangers présents sur le territoire français, des immigrés stricto-sensu (né à l'étranger de parents étrangers), des enfants français de ces immigrés ou encore de population marquées par leur couleur de peau ou des particularismes culturels, dont une grande part n'appartient à aucune des catégories précédentes (personnes d'origine gitane, antillaise, réunionnaise, comorienne, etc.) ? Le vocable « immigré » désigne alternativement l'un ou l'autre de ces agrégats, dans la plus grande confusion.

Le Haut Commissariat à l'Intégration estime les immigrés et descendants directs d'immigrés à 19% de la population française. Mais ce chiffre est largement hors-sujet, car la réalité des flux migratoires importe peu dans la construction du trompe-l’œil politique qu'est le « débat » sur l'immigration.

A côté de la discussion démographique sur l'apport des migrations à l'évolution de la population française, se développe un discours raciste d'autant plus sournois que les lois antiracistes l'incitent à se déployer à couvert. Nous appellerons « raciste », ou « ethniciste », l'interprétation de la société comme une juxtaposition de groupes déterminés par leur origine. Dans cette pensée l'individu est doté d'une nature génétique, ou à la rigueur d'un héritage culturel, qui le dépasse et le sépare radicalement des membres des autres catégories. On peut aisément montrer que cette interprétation est dépourvue de tout fondement scientifique, mais elle produit en revanche des effets sur le réel, en particulier de constituer des antagonismes eux mêmes créateurs de groupes et de sous-cultures séparées.

 

La question démographique et celle de la croyance en une invasion migratoire sont donc totalement déconnectées. « Les immigrés » ne sont que les supports de logiques qui les dépassent.

(Le lecteur intéressé pourra également consulter cet autre article.)

Nous exposerons les conditions de la diffusion de la vision raciste des enjeux politiques, puis la nature fantasmatique de cette « immigration » mal définie et qui ne se construit que par la stigmatisation, et enfin nous montrerons la prégnance et les limites de cette logique dans le système politique.

 

 

La construction d'une pensée raciste

 

Relever l’irrationalité de cette vision du monde n'est pas récuser les raisons bien réelles qui la fond adopter par une partie de la population. La majorité en est confrontée aux conséquences cumulées de violentes politiques néolibérales qui généralisent le sous-emploi, la précarité, la régression des niveaux de vie. Le prolétariat ouvrier a subi cette régression dès les années 70, mais les « classes moyennes » (milieux salariés qualifiés, fonctionnaires...) se sont cru à l'abri jusqu'aux années 2000. La période actuelle est celle de la convergence de la frustration sociale du prolétariat et précaire et des classes moyennes paupérisées.

Quand nous employons le terme de « frustration », c'est bien pour souligner qu'il ne s'agit pas d'une pauvreté ordinaire, intégrée dans les modes de vie et les aspirations, comme la France en connaissait dans le passé. Il s'agit bien d'une dissonance cognitive entre une aspiration au progrès social et une réalité à contresens, tandis que s'étale un discours provocateur sur les « bienfaits de la mondialisation » totalement contraire aux réalités constatées.

Bref une large majorité de la population vit comme un « scandale », au sens littéral, la situation économique et l'ordre politique actuel. Cette indignation n'est pas « latéralisée », elle est aussi bien « de gauche » que « de droite » - mais peu difficilement se reconnaître dans les grands partis institutionnels qui cogèrent le néolibéralisme depuis 30 ans.

La transformation d'une révolte sociale en une culture politique identifiée est un processus complexe ; le mouvement social ne se nourrit pas de grande théorie mais « bricole » avec les thèmes que diffuse le système politico-médiatique.

 

C'est dans ce contexte que le thème de l' « immigration », de l' « étranger » s'installe comme enjeu politique majeur. Jean-Paul Sartre écrivait en 1944 : « si le Juif n'existait pas, l'antisémite l'inventerait ». C'est exactement ce à quoi nous assistons de nouveau.

Chaque licenciement peut être « analysé » selon le prisme des emplois occupés par des étrangers. En lleur absence, l'emploi eut sans doute été perdu tout aussi bien, mais l'existence même d' « étrangers », ou d' »immigrés » en fait des coupables par nature, puisque par construction préalable leur emploi est illégitime...

La dégradation des conditions de l'emploi se traduit par une concurrence accrue pour les postes – effet du sous-emploi lui-même et de la déréglementation, mais dont on peut charger tout aussi bien les concurrents eux-même, étrangers en surnombre, clandestins qui cassent les salaires. Cette vision du monde n'est « même pas fausse », elle revient simplement à désigner une catégorie damnée qui devrait invariablement concentrer sur elle les conséquences de la crise sociale et ainsi en protéger les autres.

Le travail clandestin est un véritable fléau pour les salariés mais ne constitue qu'une facette de la politique de flexibilisation du travail ; en rendre responsable une catégorie spécifique (les immigrés sans papier) revient encore à détourner la contestation vers des victimes expiatoire au lieu d'agir sur les mécanismes à l'origine de l'insécurité sociale.

Le même raisonnement s'applique aux questions d'insécurité ou d'échec scolaire : elles se fussent posées de toute manière, comme effet mécanique du sous-emploi de masse et de la ségrégation des populations en difficulté dans certains quartiers. Associer ces « pauvres », ces possibles délinquants, à une catégorie ethnique permet de rejeter l'explication à l’extérieur du politique.

Ainsi que construit une véritable culture politique raciste, qui place dans l’exclusion d'une partie de la société la solution universelle aux fléaux (bien réels) qui affectent sa majorité.

 

 

L'"immigration" n'existe pas

 

J'entends bien qu'on objectera à ce qui précède mille exemples de la nocivité de l'immigration ou de « certains » immigrés. Que certains de ces exemples puissent s'avérer exacts ne contredit pas mon propos. Ce qui constitue la démarche raciste, c'est d'associer systématiquement ces cas à des propriétés « ethniques ».

En vérité les « immigrés » n'existent pas en tant que tels ; leurs origines sont diverses et leurs points communs se réduisent à ce statut d' « immigrés » qui leur est attaché non par nature mais par la stigmatisation malveillante (ou faussement bienveillante) dont ils font l'objet.

La plupart d'entre eux et de leurs enfants sont d’ors et déjà « assimilés » au sens où ils participent à la vie sociale, aux mouvements d'opinion, aux courants culturels dans les mêmes conditions que le reste de la société ; ils comptent la même proportion de gens honnêtes ou malhonnêtes , certains se crispent sur des traditions réelles ou fantasmées – dans la même proportion que le reste de la population peut se révéler conservatrice ou intégriste.

L'acte d'immigrer relève généralement d'un déterminisme économique, l'assimilation n'est pas une volonté pré-existante mais le résultat de la participation effective à la société française : quartier, emploi, école, famille... Avec le temps, elle agit comme une irrésistible contrainte sociale, et seuls des noyaux intégristes préservent parfois leurs spécificités après quelques générations (Juifs intégristes, gens du voyage...).

Relégation et discriminations compliquent ce processus mais le principal obstacle est commun avec le reste de la population : c'est la précarité de l'emploi, la dégradation de l'enseignement et des services publics. Chacun est confronté à une dilution du lien social, ce qui ravive les appartenances communautaires et religieuses en général (et non spécialement chez les immigrés).

Dans ces conditions, « les immigrés » peuvent comme tout un chacun « poser des problèmes » en tant que personnes, mais ils ne constituent pas un être collectif qui serait « responsable » de tel ou tel problème social. L'immigration n'est la « cause » ni du chômage ni de la délinquance, ni de la dégradation des quartiers. Raisonner ainsi c'est consciemment ou pas transformer les problèmes politiques en conflit ethnique : c'est l'essence même du racisme.

 

L'analyse sociologique à laquelle nous avons procédé ne cherche pas des « coupables », mais des explications. Je ne plaide donc en rien pour la complaisance à l'égard de comportements déviants ou communautaristes – voile, prières publiques, agressions, chapardages et tutti quanti.

Le sous-emploi peut expliquer la fréquence de la délinquance dans certaines populations, mais il n' « excuse » en rien le vol, et on pourrait montrer tout au contraire que les sanctions doivent être d'autant plus fermes que la tentation de la transgression est forte. Le laxisme d'une certaine « gauche » à ce sujet n'est que l'image renversée de la pensée raciste – les uns comme les autres personnifient une catégorie confuse des « immigrés », les uns pour lui attribuer collectivement les travers de tel ou tel individu, et les autres pour lui chercher des excuses ou des dérogations aux devoirs communs.

 

Il est bien sûr nécessaire d'avoir une politique de gestion des flux migratoires. Mais si elle est pilotée par le fantasme d'un « problème de l'immigration », elle échouera à tous points de vue. Les « coups » médiatiques, déclarations tonitruantes, déploiements policiers devant les caméras, expulsions spectaculaires, ne répondent à aucun objectif à moyen ou long terme, ils n'entament pas le « besoin de haïr » et au contraire le stimulent en légitimant son sentiment sans affecter ses causes.

 

 

L'ethnicisme contrarié du système politique

 

La diffusion d'une problématique raciste se répercute sur le champs politique, mais plus comme aubaine circonstancielle que programme systématique, car l'immigration passée est aujourd'hui trop amalgamée à société française pour être contestée sans déchirer cette dernière.

Pour qu'une catégorie soit transformée en bouc-émissaire, elle doit être suffisamment isolée pour ne pas mobiliser de réseaux de solidarité autour d'elle. Ce n'est qu'à cette condition que le sacrifice des victimes expiatoire restaure l'unité du reste de la société et soulage temporairement ses tensions. Or cet isolement est loin d'être acquis ; la médisance ou le racisme du Café du Commerce ne se transforment pas si aisément en agression effective dès lors qu'il s'avère que l' « étranger » fantasmé est en réalité son voisin, son collègue, son cousin... L'ethnicisme est donc une arme à double tranchant qui se retournerait contre les apprentis sorciers qui déclencheraient des réactions en chaîne de solidarité.

 

La doctrine de l'UMP et du PS selon laquelle il s'agirait de « répondre à des inquiétudes » est un contresens dangereux mais logique de la part de partis qui n'envisagent pas de sortir des politiques à l'origine de la crise sociale.

La démagogie compassionaliste de la gauche radicale n'est guère plus productive puisqu'elle partage avec les racistes l'idée d'un problème spécifique autour des « minorités ». Foncièrement ces partis se nourrissent d'une approche instrumentale , ils jouent alternativement de la tendance à l'ethnicisation ou au contraire de l'inquiétude qu'elle soulève. Dans les deux cas ces partis contribuent à construire la catégorie fictive des « immigrés » et à restructurer les enjeux politiques autour de cet artefact, évinçant de la sorte des questions beaucoup plus inconfortables pour eux des conséquences des politiques néolibérales.

 

Quant au Front National, son positionnement est moins clair que le voudrait le jeu politique, dans lequel il incarnerait tous les « excès » anti-immigrés contre lesquels se dresserait le rempart des partis « civilisés ».

Certes la crise sociale génère une tendance spontanée à ethniciser les questions et le FN utilise avec constance ces mouvements sous-jacents pour asseoir son image et ses réseaux militants. Mais ce positionnement l'a aussi cantonné aux marges de la vie politique, sorte de faire-valoir « extrêmiste » de l'UMP-PS. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si ces partis et les medias renvoient systématiquement le FN à ses grossièretés « identitaires » et ignorent ses autres positions, beaucoup plus dérangeantes pour l'oligarchie.

La stratégie raciste est donc peu porteuse pour le FN, elle a contribué à son accumulation primitive de notoriété et de militants mais tend à le confiner dans un espace protestataire où ses dirigeants se sentent manifestement à l'étroit. D'où l'amphibologie du discours de Marine Le Pen, qui ménage ses soutiens racistes (« préférence nationale », bavardages alarmistes sur la « substitution de population, etc.) tout en développant en parallèle une thématique « républicaine » (intégration, mise en avant de militants d'origine immigrée, etc.). On peut y voir une volonté maligne de gagner sur tous les tableaux, mais aussi les indices d'un infléchissement stratégique. Les deux options coexistent certainement, la présence d'une extrême-droite raciste aux franges du FN n'est pas niable. Mais la logique d'une stratégie de conquête du pouvoir irait plutôt dans le sens d'une marginalisation de ces tendances.

 

 

 

Aucun des problèmes de la France n'est dû à l'immigration ou aux descendants d'immigrés. En revanche elle souffre du grippage de ses mécanismes d'intégration – c'est à dire de participation entière aux liens sociaux et aux valeurs qui la fondent en tant que Nation.

Ce mouvement n'est pas spécifique aux immigrés, c'est le processus général qui assemble l'ensemble des individus en une société cohérente et consciente d'elle même. Restaurer la cohésion sociale est un vaste chantier politique qui suppose la mise en cause de doctrines fondatrices des dernières décennies : démission de l’État, déréglementations indiscriminées, libre-échange dogmatique, hypertrophie de la finance, laisser-faire et spéculations urbaines, etc.

Le discours raciste fonctionne comme une diversion vis-à-vis de cet enjeu central, il constitue foncièrement un plan de sauvetage idéologique du néolibéralisme.

De point de vue, il est cultivé par les partis aux affaires. Mais le déchirement de la société que produirait son essor contient pour le moment la tentation de se muer en véritable mouvement raciste.

Cette limite n'empêche pas l'utilisation ponctuelle de catégorie marginales : Roms, intégristes musulmans, immigrés sans papiers. Mais il ne s'agit que de faire-valoirs, de rideaux de fumée médiatique dont la mise en scène laisse intact aussi bien la dynamique démographique que le ressentiment de masse à l'origine des fantasmes anti-immigrés. D'où l'actuel climat de racisme honteux, de recherche confuse de bouc-émissaires, contrariée par l'assimilation avancée de la plupart des personnes d’origine étrangère.

On ne peut exclure que la macération de ces ingrédients finisse par déclencher un racisme plus construit et plus destructeur .

Mais dans l'immédiat l' « immigration » est surtout un piège électoral, un chiffon rouge pour attirer ressentiments et peurs populaires vers un trompe l’œil. C'est le sujet conservateur par excellence.