30 octobre 2006

La famille et l'action politique

Le 24 octobre 2006, les trois "candidats à la candidature" socialistes tenaient leur deuxième débat sur la Chaîne Parlementaire. Rien d'historique dans cet épisode, mais il nous fournit trois phrases qui résument le libéralisme culturel en matière de famille.

Fabius : « la droite défend LA famille, la gauche défend LES familles »,

Royal : « il faut instaurer un soutien familial pour les parents dépassés » (à propos de la déstructuration des familles dans les banlieues »,

Strauss-Kahn : « le mariage est seulement un acte d’amour entre deux personnes » (à propos de mariage homosexuel).

La famille ne se prête guère aux réformes spectaculaires, et beaucoup considèrent cette question comme marginale. Un « sujet de société » agité comme un chiffon rouge pour nous détourner d'enjeux plus décisifs. Il s’agit bien entendu souvent de cela. Mais la lutte des classes se joue parfois sur des terrains inattendus. La famille est de facto la figure de base du lien social. Le prolétariat (en termes modernes : la grande masse des salariés) n’a que cette solidarité sociale pour affronter l’existence.

1. La destruction de la famille

Conjugalité, filiation, mais aussi alliance des belles-familles : l’aveugle croyance selon laquelle l’argent peut intégralement « libérer » des solidarités sociales a corrodé ces liens familiaux. À mesure que la tentation marchande stimulait les défections des solidarités coutumières, le fardeau de ces dernières s’alourdissait en proportion de la probabilité qu’elles ne soient plus payées de retour. De proche en proche, la famille s’est recroquevillée autour du noyau conjugal, et ce dernier s’est fragilisé au point que le mariage lui-même semble désormais inadapté à la nouvelle norme de précarité sentimentale (de même que le CDI est inadapté à la nouvelle norme de précarité professionnelle).

Réduire le mariage à un « acte d’amour », c’est avaliser la désuétude de tout ce qu’il est d’autre : engagement, alliance de deux familles, protection des conjoints et des enfants. Le tout venant des politiques récentes s’inspire de cet utilitarisme radical de nos oligarques : PACS[1], facilitation du divorce, etc.[2]. Sur le libre marché du sexe et du sentiment, les plus fortunés, les mieux placés dans les réseaux de cooptation, accessoirement les mieux doté en « sex appeal », tireront leur épingle du jeu.

Le manifeste communiste affirmait en 1848 : « La bourgeoisie a déchiré le voile de sentimentalité qui recouvrait les relations de famille et les a réduites à n'être que de simples rapports d'argent. » Voilà ce que réalise aujourd'hui de nouveau, et à une échelle sans précédent, le néocapitalisme mondialisé. Écoutons encore Marx – non pas l’icône niaise qu’en ont fait les « marxistes » domestiqués, mais le vrai Marx brossant le tableau quasi-définitif de l’ère du totalitarisme marchand : « La bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de production, ce qui veut dire les rapports de production, c’est-à-dire l'ensemble des rapports sociaux. Le maintien sans changement de l'ancien mode de production était, au contraire, pour toutes les classes industrielles antérieures, la condition première de leur existence. Ce bouleversement continuel de la production, ce constant ébranlement de tout le système social, cette agitation et cette insécurité perpétuelles distinguent l'époque bourgeoise de toutes les précédentes. Tous les rapports sociaux, figés et couverts de rouille, avec leur cortège de conceptions et d'idées antiques et vénérables, se dissolvent; ceux qui les remplacent vieillissent avant d'avoir pu s'ossifier. Tout ce qui avait solidité et permanence s'en va en fumée, tout ce qui était sacré est profané, et les hommes sont forcés enfin d'envisager leurs conditions d'existence et leurs rapports réciproques avec des yeux désabusés. »

Deux siècles de capitalisme ont été l’histoire d’opiniâtres métastases du capital pour étendre à chaque parcelle de l’existence humaine la course désespérée aux substituts marchands de la vie sociale, mais aussi l’histoire de la non moins opiniâtre résistance des exploités pour restaurer les formes de solidarité que leur refusait la logique économique.  Reconstruction de la famille ouvrière au début du XXe siècle, conquêtes de la Sécurité Sociale et d’une certaine sécurité de l’emploi par la suite. Voici très précisément ce que détruit à nouveau le tsunami capitaliste qui déferle depuis trente ans.

2. Le nihilisme familial contre le peuple.

Les victimes du nihilisme familial sont évidemment les plus démunis par ailleurs – d’emploi, de revenu, de capital social en général. Les droits et obligations familiaux sont indépendants du statut de chacun, la solidarité est due par cela seul qu’on occupe une position dans la parenté : enfant, parent, frère/sœur, cousin, beau-parent, etc. Son réseau protège de la pauvreté absolue et de l’exclusion sociale, il épaule les parents en difficulté et encadre les jeunes dans un contrôle social puissant. Royal avait raison de diagnostiquer dans la crise familiale l’une des origines de la « racaillerie » des banlieues. Mais son formatage à la pensée unique lui interdisait de proposer d’autre solution qu’un « soutien familial » à grand renfort d’éducateurs et d’assistantes sociales – c'est-à-dire que compenser la déshérence familiale par un supplément d’encadrement administratif. « Solution » qui évidemment aggrave le mal : multiplier les sources d’autorité – qui plus est, salariée et impersonnelle - revient à évincer ce qui reste d’encadrement familial et à faire prospérer les semi-délinquants revendicatifs que produit le mélange détonnant de l’ultralibéralisme et de l’assistanat[3].

Défendre « les familles » plutôt que « la famille », comme le revendiquait Fabius, revient à laisser s’aggraver l’implosion familiale tout en saupoudrant les « aides » de toutes sortes qui, dans le meilleur des cas, ne soignent que les symptômes. Le « progrès » n’est pas – n’a jamais été – la précarité sentimentale et relationnelle généralisée. Durant des millénaires les diverses formes de famille ont assuré tant bien que mal l’intégration sociale du plus grand nombre ; tandis que les phases de dissolution familiale, comme celle qui accompagna la condition ouvrière du début du XIXe siècle, ont toujours été synonymes de détresse et de misère.

Ce qui a obscurcit la conscience de cette réalité profonde, c'est le coup de force bourgeois soixante-huitard visant à faire passer la destruction de la famille en général (c'est à dire de toute forme de famille, au profit de rapport marchands ou d'échanges érotiques sans lendemain) pour une lutte pour la "libération" des jeunes et des femmes - dont statut  posait alors bel et bien problème. Moyennant quoi les uns et les autres sont passé du joug de la famille patriarcale à celui du marché.

Pour ces raisons, la lutte pour LA famille est indissociable du combat d’émancipation sociale. Emploi, Famille, Nation : telle est le triptyque de la résistance sociale aujourd'hui[4].

3. Agir pour la famille

Il est grand temps de s'émanciper du terrorisme intellectuel qui tente de faire passer pour "réactionnaire" la résistance populaire, en matière familiale comme en d'autres. La question familiale est un terrain de lutte politique que le mouvement social a déserté, et si nous voulons bâtir une véritable alternative doctrinale au libéralisme, il faut réinvestir ce terrain. La famille n’est pas le modèle familial d’il y a 50 ans, qui n'en représente qu'une modalité historiquement datée. Comme nous l’avons montré plus haut, elle est le réseau d’intégration et de solidarité qui relie l’individu à la société. Ses formes sont variables ; ce qui est intangible c’est la définition de solidarités impératives, propres à stabiliser et à protéger les individus[5].

Quelques remarques préliminaires :

-    La vocation d’un programme politique n’est pas de réécrire les mœurs, sous peine d’être dépourvu d’application ou contraint à la surenchère policière pour s’inscrire dans les apparences. Dans les deux cas, l’objectif fixé ne serait pas atteint, puisque la société ne s’approprierait pas les règles de solidarité espérées.

-    La destruction est plus facile que la construction. L’oligarchie se contente de saper la fragile organisation sociale que constituait la famille, en facilitant les comportements de « passagers clandestins[6] ». Divorces à la carte, PACS, affaiblissement de l’autorité parentale, etc. : les « politiques de la famille » depuis 30 ans se sont réduites à cette destruction méthodique des contrôles sociaux sans lesquels l’institution familiale se dégrade insidieusement. Comment respecter des contraintes quand tout est fait pour faciliter l’ « émancipation » et que l’on sait qu’en même temps les autres seront eux aussi incités à renier leurs engagements ?

-    En matière de famille comme d’emploi et de sécurité sociale, la première politique est la résistance[7] : freiner les contre-réformes à l’œuvre par les moyens à notre portée : bataille des idées, vote, manifestations.

Quelles  mesures républicaines pour restaurer les liens familiaux ?

Ni retour au passé, ni abandon au marché : dessiner un autre avenir. Les suggestions qui suivent ne constituent que l’amorce d’une réflexion.

Restauration symbolique :

-     redonner une certaine solennité au mariage, union de deux familles dans la perspective d’en fonder une troisième. Les religions organisent à juste titre de telles cérémonies, mais leurs divisions et leur inadaptation chronique à la modernité limitent leur influence et leur portée. Comment coupler une cérémonie laïque unifiante avec les diverses formes de mariage religieux ?

-     Corollairement : "dramatiser" le divorce, ce qui serait le pendant de la solennité retrouvée du mariage. Conseil de famille ( ?), procédures conciliatoires, etc. ;

Incitations matérielles :

- développer les incitations d’ordre fiscal ou successoral, voire certaines aides sociales spécifiques (aides au logement…) ;

-    renforcement des aides pour l’éducation de l’enfant. Les congés et la rémunération parentaux sont une solution préférable à la multiplication des crèches qui doivent permettre de concilier ses enfants avec l’emploi, mais ne pas inciter davantage à reporter les tâches familiales sur la collectivité.

- Remise à plat des règles applicables en cas de divorce : pensions alimentaires, garde des enfants[8]

Facilitation des liens familiaux :

-     facilités pour le regroupement géographique des familles élargies, qui devraient être intégrées à la politique du logement[9], priorité pour un conjoint pour obtenir un emploi à proximité de l’autre ;

-     Une prise en charge accrue des enfants par les réseaux familiaux eux-mêmes suppose le regroupement des familles élargies, déjà évoqué, et la réactivation de la vie de quartier, de manière à mutualiser les tâches parentales.



[1] Nous critiquons ici l’instauration d’un « mariage jetable », la question de la reconnaissance des couples homosexuels relève d’un autre débat.

[2] Une exception : la loi inspirée par Ségolène Royal, pour une fois bien inspirée, attribuant un congé rémunéré (mais hélas pas obligatoire) aux pères lors de la naissance de leurs enfants.

[3] Au nom des cas de maltraitance ou de démissions parentales bien réelles, mais a priori exceptionnelles, la surenchère du « travail social » revient à discréditer les parents aux yeux des enfants, à contrebalancer leur autorité, et finalement à les conduire justement à ce qui servait de prétexte à cet interventionnisme social : le fatalisme et la démission. On peut comprendre que des services administratifs pallient en dernier recours les effets de la dilution du contrôle social. Mais la généralisation de cette « solution » d’urgence va à l’encontre de la reconstitution des solidarités sociales : famille, collègues, voisins, qui seule constituerait une véritable intégration. À défaut, le travail social ne fait que reproduire le tête-à-tête bourgeois entre « l’Individu » isolé, anomique, oscillant du désespoir à la révolte, et « la Société », personnifiée par l’assistante sociale, le marché, la police – chargés de domestiquer ce délinquant en puissance.

[4] Le détournement de ces idéaux au cours de l’histoire n’est pas un argument contre eux. À ce compte nul programme n’échapperait au baiser empoisonné de ses ennemis. Hier comme aujourd’hui, des ennemis du plein emploi, de la famille, de la Nation, de la Liberté ou de la Démocratie, en brandiront les symboles pour mieux les affaiblir et brouiller les esprits.  Le vice a besoin des oripeaux de la vertu pour se camoufler. Et la pensée réactionnaire renvoie à ces impostures pour mieux combattre les originaux (cf. Hirschman : Deux siècles de rhétorique réactionnaire). Cela mérite-t-il d’autre commentaire ?

[5] De ce point de vue, le mariage homosexuel (puisque c’est le sujet à la mode) n’est pas forcément aberrant, dans la mesure où il remplirait ces conditions.  Mais est-ce le cas ? Les groupes qui promeuvent aujourd'hui le mariage gay s’étaient plutôt distingués dans le passé par leur haine de toute forme de famille et de mariage… s’agit-il de ménager un espace d’intégration de certains homosexuels dans le modèle familial (ce qui serait certainement positif), ou au contraire d’une brèche de plus pour dissoudre ce modèle dans les « libres » marchés du sexe et de l’adoption ?

[6] Le passager clandestin est celui dont le comportement rend impossible un dispositif social auquel il a pourtant lui-même intérêt. Par exemple : chacun peut individuellement trouver intérêt à divorcer à un moment donné, mais en même temps il est une victime potentielle de l’insécurité familiale qui résulte de la généralisation du divorce à la carte.

Il ne s’ensuit évidemment pas que le divorce doive être prohibé, mais les lois qui l’encadrent devraient faire en sorte d’en délimiter le champs d’application, et non de le faciliter voire d’y inciter par de sordides calculs de pension alimentaire.

[7] Cela mérite d’être précisé car la famille est sans doute le domaine où la pensée unique libérale-libertaire est la plus prégnante. Nous sommes nous même prisonniers d'un univers de précarité relationnelle où les contraintes apparaissent d’autant plus lourdes qu’elles risquent de ne plus être payées de retour. Ce faisant, entraînés par le mælstrom du néocapitalisme, nous régressons à notre corps défendant vers un état d’anomie désespérante dont le moindre mal n’est pas de nous aveugler sur les conditions d’une future resocialisation.

[8] Il est paradoxal qu’une procédure destinée à rompre les liens familiaux entre les conjoints aboutissent souvent à charge l’un d’entre eux d’une dette viagère vis-à-vis de l’autre ! Le droit actuel est l’héritage d’une époque où la femme était réputée sans ressource propre, mais ne convient manifestement plus dans sa généralité à une époque où l’activité professionnelle est la règle. Quant aux enfants, il est là aussi paradoxal de les confier préférentiellement à leur mère tout en proclamant par ailleurs la confusion des statuts sexuels. Cette incohérence dénote un parti-pris plus anti-familial que véritablement féministe…

[9] Aujourd'hui les rapports familiaux n’entrent pas en compte pour l’attribution de logement HLM, alors que le regroupement d’une parenté dans un même immeuble ou un même quartier faciliterait l’entraide, l’éducation des enfants et plus généralement l’appropriation de l’espace (sans doute brûlerait-on moins facilement la voiture du cousin que celle de l’inconnu de l’immeuble d’en face).

15 juillet 2004

Le péril communautariste

Le communautarisme désigne la tendance au sein des États-Nations à privilégier les règles en vigueurs au sein de catégories particulières au détriment de la règle commune. Il marque donc une rupture dans la tendance séculaire à la résorption des particularismes au profit de « communautés de citoyens » [1] fondées sur des institutions et un projet politique commun et non plus des croyances religieuses ou une « identité », raciale ou culturelle.

Ce communautarisme ne se confond pas avec la reconnaissance de tels particularismes, inévitables et nécessaires dans nos sociétés mouvantes. Il représente une tentative politique d’utiliser ces particularismes contre d’autres groupes et/ou contre l’appartenance à une société nationale unifiée.

Sa vogue actuelle relève incontestablement d’une « bulle » médiatique, dont l’enflure prélude peut-être à l’éclatement. C’est un « sujet de société » facile pour les journalistes. Le thème est porteur en ce qu’il rencontre la réelle inquiétude du public face au délitement du lien social. Pour autant, l’écrasante majorité des habitants des pays capitalistes développés n’aspirent qu’à fondre leurs différences dans une société homogène, où l’origine, la religion ou la préférence sexuelle ne concerneraient que l’ordre privé.

L’obsession « identitaire » de notre intelligentsia a son origine chez certains sociologues bourgeois de la « nouvelle gauche », comme Alain Touraine, qui rabâchent depuis la fin des années 60 que de nouveaux enjeux « culturels », « identitaires », remplaceraient la vieille lutte des classes obsolète, sans objet dans la société d’abondance. Elle s’inspire aussi des thèses « différentialistes » de la « nouvelle droite » (Alain de Benoist…) dans les années 70. Ces « nouveautés » remettaient en fait en cause l’universalisme dominant de l’après-guerre et « relookaient » les vieilles lunes de l’extrême droite des années 30, déjà friande de réhabilitation des terroirs et lignées, contre l’État Républicain.

En dépit du succès de ce discours dans les milieux conservateurs-modernistes [2], les « nouveaux mouvements sociaux » sont restés des feux de paille, l’essentiel des conflits et des mobilisations demeurant centrés sur le monde du travail. La lutte des classes n’est pas – et n’a jamais été – l’objet exclusif de l’action collective. Revendications politiques, régionalistes, mobilisations morales, « grèves » étudiantes, jalonnent l’histoire des sociétés capitalistes. L’époque actuelle ne marque aucune rupture de ce point de vue. La structure du capitalisme continue à générer un conflit de classe virtuellement central, qui s’actualise plus ou moins selon les périodes en fonction de la conjoncture économique, de la lutte politique, et de la capacité des classes dominantes à imposer LEUR idéologie. De ce point de vue, la sociologie des « nouveaux mouvements sociaux » est une théorie performative (qui vise à faire advenir ce qu’elle énonce) : en distillant une vision du monde faite de luttes identitaires, elle prive le combat social de son sens et de sa visibilité.

Consacrer cet article au communautarisme est donc périlleux, dans la mesure où il contribuerait à ériger les « communautés » en catégories intellectuelles pertinentes. Ne renforcerions-nous pas ce que nous voulons combattre ?

Sans méconnaître ce risque, nous pensons que le communautarisme est un véritable problème. D’abord parce que sa promotion par les medias et les élites est plus qu’un hasard : une stratégie. Ensuite parce que, comme nous le détaillerons plus loin, le poison est à effet lent. Même modestes, les symptômes de communautarisme sont inquiétants pour l’avenir. Et enfin parce que, si nous quittons les frontières de la France, les guerres communautaires ravagent le Moyen-Orient, les pays ex-socialistes, l’Afrique…

Pour ces raisons, il ne suffit pas de dénoncer l’escroquerie intellectuelle des sociologues de salon et des journalistes qui promeuvent le communautarisme, il faut également en montrer la logique sociale et le péril réel qu’il recèle.


Sommaire :

I. Le tourbillon communautariste

A. Comment le communautarisme crée les communautés

1. Des approches superficielles du communautarisme

2. Le « double bind » du communautarisme

B. Le piège de l’antiracisme petit-bourgeois

1. La symétrie des différentialisme de droite et de gauche

2. La cause commune de la fausse gauche et de l’extrème-droite

II. Les communautés contre la Nation

A. Des « communautés » sans projet historique

1. Les « communautés » contre la Nation

2. Des « communautés » sans avenir

3. À qui profite le crime ?

B. L’improbable banalisation du communautarisme

1. Une écume médiatique ?

2. Les communautés contre l’histoire

III. Comment échapper au communautarisme ?

A. Groupes intermédiaires ou communautés ?

1. L’architecture nationale

2. Les conditions de l’intégration nationale

B. Renforcer la Nation, restaurer l’État

1. Comprendre

2. Resituer les enjeux


 

I. Le tourbillon communautariste

Le danger du communautarisme dans nos sociétés tient à sa propension à s’étendre et entraîner toute la société dans les affrontements dont il se nourrit (A). Par ailleurs le défaut d’analyse sociale de nombre de républicains les conduit à aggraver le processus (B).

1. Des approches superficielles du communautarisme

La lecture dominante de l’histoire du Monde Occidental a mis en exergue les cas de persécution et d’oppression raciale : colonisation, pogroms, génocides, apartheid, discriminations, etc. Cet éclairage du problème est partiel et par là même trompeur car il érige le déséquilibre des forces en clé de voûte de l’oppression. La transformation du « camps » le plus faible en bouc-émissaire constitue certes le moment le plus sanglant du processus. Mais considérer cette étape comme la totalité revient à adopter l’idéologie communautariste elle-même, qui puise sa légitimité dans l’affirmation systématique d’une « oppression » préalable qui justifierait la revendication particulariste.

Certains structurent plutôt des fractions de la classe dominante dont ils contribuent à la conscience collective (organisation juives ou homosexuelles dans la France contemporaine…), d’autres réagissent à la relégation en se réinventant l’identité et la dignité que leur dénie la société globale. Ces deux types sont bien entendu distincts, mais relèvent d’une même « pensée » sociale, pour laquelle nous ne vivrions pas dans une société de classe mais de « races », d’ « ethnies » ou de « genres » ontologiquement indépassables.

Autre illusion : une fois résorbées les "causes" du communautarisme, celui-ci se résorberait de lui même. Cette approche laisse dans l’ombre la propension de tels processus à s’auto-entretenir. Elle reste prisonnière d’un schéma simpliste cause / conséquence, dans lequel le communautarisme ne serait qu’un reflet de la dégradation d’ensemble du tissus social soumis au libéralisme, et disparaîtrait de lui même sitôt modifié le contexte. Or une fois semé, le germe peut échapper à tout contrôle, à toute régulation démocratique. Si le communautarisme s’installe, il tend à s’accentuer de par sa propre dynamique. Non pas que certaines politiques, un certain contexte économique (le sous-emploi, la crise de l’État, la situation internationale…) n’y soient éminemment favorables : nous y reviendrons. Mais il s’agit alors de la facilitation du processus et non de son développement lui-même. Il est dès lors illusoire de se rassurer en mesurant le caractère encore très minoritaire du communautarisme, ou en attendant que la croissance économique ou le retour à des politiques plus progressistes en tarissent la source.

Notre préalable sera donc d’élucider la dynamique interne de ces groupements.

2. Le « double bind » du communautarisme

Le communautarisme relève du « double bind » évoqué par certains sociologues : chaque réaction contre ses conséquences le renforce. Défendre une minorité persécutée revient à redoubler l’effet de réalité que produisait la persécution. Agresser les « Juifs » ou les « Arabes » ou les « défendre » revient tendanciellement à affirmer leur indépassable nature de « juifs » ou d’ « Arabes », seul changeant le signe de la charge, positif ou négatif, mais point sa puissance.

Persécuteurs et persécutés s’enferment dans la même vision du monde, où l’« autre » est doté d’une essence indépassable. Qu’on le combatte ou que s’établisse avec lui un précaire équilibre, son altérité menaçante demeure. Les Allemands qui ont embrassé l’idéologie nazie à ses débuts ne se considéraient pas comme des criminels, mais comme des victimes sous la menace de « Juifs » fantasmagoriques, dont chaque tentative de réagir à la persécution renforçait la réalité. L’on doit à Jean-Paul Sartre l’une des réflexion les plus pénétrantes sur l’antisémitisme du XXe siècle :

 

« Ce n'est ni leur passé, ni leur religion, ni leur sol qui unissent les fils d'Israël. Mais s'ils ont un lien commun, s'ils méritent tous le nom de Juif, c'est qu'ils ont une situation commune de Juif, c'est à dire qu'ils vivent au sein d'une communauté qui les tient pour Juifs. En un mot le Juif est parfaitement assimilable par les nations modernes, mais il se définit comme celui que les nations ne veulent pas assimiler. [...]

Pourtant, au dedans de lui même, le Juif s'estime pareil aux autres : il parle leur langue, il a les mêmes intérêts de classe, les mêmes intérêts nationaux, il lit les journaux qu'ils lisent, il vote comme eux, il comprend leurs opinions et les partage. Mais on lui laisse entendre qu'il n'en est rien, puisqu'il a une "manière juive" de parler, de lire, de voter. S'il demande des explications, on lui trace un portrait dans lequel il ne se reconnaît pas. Et pourtant, c'est le sien à n'en pas douter, puisque des millions d'hommes s'accordent à le soutenir. [...]

Cette communauté juive qui n'est basée ni sur la nation, ni sur la terre, ni sur la religion, du moins dans la France contemporaine, ni sur les intérêts matériels, mais sur une identité de situation, pourrait être un lien véritablement spirituel d'affection, de culture et d'entraide. Mais ses ennemis aussitôt diront qu'elle est ethnique et lui même, fort embarrassé, pour la désigner, usera peut-être du mot de race. Du coup, il donne raison à l'antisémite : "Vous voyez bien qu'il y a une race juive, ils le reconnaissent eux-mêmes et d'ailleurs ils s'assemblent partout." Et, en effet, si les Juifs veulent puiser dans cette communauté une fierté légitime, comme ils ne peuvent s'enorgueillir, ni d'une oeuvre collective spécifiquement juive, ni d'une civilisation proprement israélite, ni d'un mysticisme commun, il faudra bien pour finir qu'ils exaltent des qualités raciales. Ainsi, l'antisémite gagne à tous les coups. En un mot, on exige du Juif, intrus dans la société française, qu'il demeure isolé. S'il n'y consent pas, on l'insulte. Mais s'il obéit, on ne l'assimile pas pour autant, on le tolère. »

Jean-Paul Sartre : Réflexions sur la question juive [1944], Gallimard, pp. 81, 94 à 96, 103-104.

 

Soulignons bien l’essentiel de cette réflexion : le « Juif » - comme n’importe quel représentation raciale ou ethnique, n’existe pas : c’est un fantasme d’antisémite. Mais ce fantasme va prendre corps par le conflit lui-même. Le groupe qui se forme n’est certes pas « juif », ce qui le réunit c’est la qualité de victimes de l’antisémitisme. À partir de là, les individus concernés ne peuvent qu’incorporer à leur identité cette communauté de situation, que les antisémites interpréteront comme leur « judéité ». Dans un second temps de belles âmes viendront prêcher la « tolérance », la « coexistence », le « respect de la différence » sans s’apercevoir que le contenu même de leurs arguments entérine la configuration « ethnique » qui peut certes se stabiliser temporairement, mais porte en elle les camps et les prétextes des conflits futurs.

1. La symétrie des différentialisme de droite et de gauche

Autant les dominants persécuteurs sont identifiés (sinon analysés) autant l’irréalité de leurs victimes et les méfaits des pompiers incendiaires échappent aux observateurs. « SOS Racisme », association dont on ne peut suspecter les bonnes intentions de la majorité des militants, joua voici une vingtaine d’années ce dernier rôle. Leur revendication du « droit à la différence », leur ode à la « tolérance », avalisait la perception ethnique de la société portée à l’époque par le Front National. L’ambiguïté du message de « SOS Racisme » ménageait l’idée des « différences » alléguées par les racistes, et pire, en légitimait aussi bien la revendication que la dénonciation. Au lieu de promouvoir une société de citoyens, dans laquelle les « différences » distinguent des individus et non des groupes, et restent subordonnées à l’appartenance commune à la Nation, SOS Racisme [3] avalisait une vision de la société comme coexistence pacifique d’ « ethnies » indépassables. Ce n’est pas un hasard d’ailleurs si les mêmes courants intellectuels substituaient la notion d’ « intégration » des immigrés à celle d’« assimilation ». Sous prétexte de préserver l’« authenticité » ( ?) des populations migrantes, de leur épargner l’épreuve d’une acculturation brutale, les associations antiracistes en sont arrivé à « naturaliser » leurs particularismes culturels, et à en revendiquer la pérennité au sein même de la société d’accueil.

L’authenticité en question est elle-même un fantasme, car la culture dite « des banlieues » n’est en rien une culture nationale préservée. C’est une culture de la relégation, dans laquelle quelques attributs de la culture d’origine ne subsistent qu’en changeant de fonction, en s’intégrant à une logique culturelle sans rapports véritables avec celles des ancêtres paysans de Kabylie ou du Sénégal.

2. La cause commune de la fausse gauche et de l’extrème-droite

C’est ainsi qu’un certain antiracisme a renforcé le racisme populaire qu’exprimait le Front National [4]. Les uns et les autres poursuivent leur numéro de duettistes depuis un quart de siècle, chacun faisant son fond de commerce de la « différence » - les uns pour l’encenser et les autres pour la stigmatiser, mais tous pour promouvoir les « communautés » au centre du débat politique, comme si le choix se réduisait désormais à la « tolérance » ou à l’ « exclusion » d’une hétérogénéité irréversible. Par cercles concentriques cette pensée commune s’est étendue à toutes les représentations de la société, encourageant à un pôle le rejet viscéral de la population d’origine « exotique » et de l’autre la valorisation stérile d’une pseudo-culture de ghetto.

Le communautarisme, ainsi, croît et se renforce. La logique du conflit dilue les frontières politique d’origine, répandant le racisme très au-delà de son foyer original d’extrême-droite – au point que ce dernier paraît désormais plutôt modéré en regard de la haine de moins en moins euphémisée que se vouent les camps en conflit, et leurs « démocrates » de rencontre attisent les braises en croyant défendre telle ou telle « communauté ». Tels s’imaginent d’ « extrême-gauche » en défendant le voile islamique, tels promeuvent sans complexe l’épuration ethnique sharonienne en s’imaginant face à un remake de l’holocauste. L’« affaire Dieudonné » est symptomatique de cette dérive des élites, prêtes à accuser d’antisémitisme un artiste [5] dont le seul crime était de dénoncer l’ « axe américano-sioniste » - c'est-à-dire si les mots ont un sens la stratégie politique d’instrumentalisation du racisme juif par l’impérialisme. Mais pour ces intellectuels sans boussole, dénoncer un communautarisme (et en l’espèce le plus agressif d’entre eux en Palestine) revenait ipso facto à épouser un communautarisme symétrique, à savoir l’antisémitisme. Les dénégations de Dieudonné (et son acquittement par les tribunaux, qui pour cette fois ont su raison garder) n’ont nullement désamorcé les clameurs haineuses à son encontre. Cette levée de boucliers (qui a entraîné dans son sillage nombre de personnes bien intentionnées et convaincues d’être antiracistes) a finalement eu pour effet de renforce l’équation : antisionisme=antisémitisme, c'est-à-dire le credo commun des sionistes et des antisémites [6].

II. Les communautés contre la Nation

Exagérons-nous ? Dressons-nous un tableau apocalyptique de ce qui ne serait, après tout, qu’une enrichissante reconstitution des identités nivelées par l’oppression des États ? En fait le communautarisme ne saurait constituer qu’une impasse pour les groupes qui s’y perdraient (A) et est aujourd’hui incompatible avec la paix civile (B).

1. La Nation au péril de la mondialisation

La Nation autonomise les individus des appartenances liées aux groupes sociaux primaires ou héritées d’un passé plus ou moins fantasmatique. Elle exprime l’expansion et la complexification de sociétés arrachées aux identités locales par la division du travail, qui requiert des marchés toujours plus étendus. Elle constitue donc non pas un idéal abstrait, mais un stade historique de l’évolution des sociétés humaines. Ce terme de « stade » n’indique ni une forme inéluctable, ni éternelle, mais une réponse pratique au développement de la concentration sociale et des forces productives. On peut donc imaginer que les nations dépérissent un jour comme ce fut le cas des terroirs ou des religions. Mais ce n’est pour le moment qu’une hypothèse prospective. Notre problème pratique est aujourd'hui de mesurer les enjeux de sa remise en cause, en fonction des forces sociales aux prises, et en premier lieu le capitalisme mondialisé pour lequel l’organisation des peuples sous la forme nationale constitue un obstacle à la marchandisation intégrale des rapports sociaux.

C’est dans cette perspective que nous pouvons comprendre la mondialisation économique, qui peut s’analyser comme un mouvement sans précédent d’autonomisation des formes sociales proprement capitalistes vis-à-vis des sociétés au sein desquelles elles se sont développées. C’est plus qu’une coïncidence si la pression sans précédent du capitalisme mondial sur les États s’accompagne de la multiplication de revendications « identitaires » de communautés diverses. La résurgence des communautarismes ne représente donc pas une tendance autonome vers l’ « identité » ou la « libération », bien au contraire. La promotion des particularismes est l’un des outils que mettent en œuvre les forces libérales pour démanteler le principal obstacle qu’elles rencontrent encore, à savoir les États-Nations.

2. Des « communautés » sans avenir

Cantonnées à des segments des sociétés nationales (« musulmans », « juifs », homosexuels, bretonnants ou Corses [7], sans oublier les « petits blancs » lepenoïdes), ou à des régions soi-disant « spécifiques » (Lombardie en Italie, Républiques de l'ex-Yougoslavie, etc.), ces communautés cantonnent leurs revendications à l’obtention de privilèges divers, d’exceptions juridiques ou d’exigences culturelles folkloriques [8]. Incapables d’unifier une société complexe mêlant des populations d’origines diverses et confrontée au défi de restaurer sa souveraineté sur les puissances économiques, ces communautarismes s’analysent avant tout comme des instruments du capital pour égarer les peuples dans des guerres intestines qui ne connaîtront que des vaincus.

Comprenons-nous bien : les aspirations qu’expriment ce mouvements ne sont pas réactionnaires en tant que telles ; avec l’affaiblissement du lien national, à la destruction de l’emploi, de la famille et des communautés de voisinage, l’attrait des communautarismes n’a rien de mystérieux. Cette recherche d’identité, de reprise en main d’un destin collectif témoigne même d’aspirations radicalement antagoniques du mondialisme capitaliste. Mais ces mouvements n’ont nulle autre perspective historique que de tirer les marrons du feu pour l’oligarchie.

L’unification mondiale du capital, le raccourcissement des distances, l’essor des moyens de communication, ôtent au contraire toute pertinence aux micro-régions, la Corse ou la Bretagne n’existeront tout simplement plus d’ici quelques décennies. Non à cause du « centralisme » français mais du nivellement et de la recomposition des cultures portées par les migrations, les nouveaux moyens de communications et l’orientation des flux de capitaux. Les grandes religions sont en perdition, l’Islam tout autant que le catholicisme en dépit de son agitation actuelle, victimes non de l’athéisme mais de l’obsolescence de leurs conceptions traditionnelles du lien social. Le communautarisme « gay » n’est porteur d’aucun projet de société [9]. Bref les communautarismes sont des mouvements réactionnaires, au sens originel du terme : ils rêvent de faire tourner à l’envers la roue de l’histoire, de restaurer les terroirs, l’Ouma ou la « horde primitive ».

Ce n’est donc pas sur leurs valeurs plus ou moins sympathiques, mais en tout cas déconnectées du temps et de l’espace, que peut s’apprécier leur rôle historique, mais sur leur place objective dans le dispositif libéral de démantèlement de l’État-Nation.

3. À qui profite le crime ?

Ne méconnaissons pas la puissance du « double bind ». Quand le communautarisme prend son essor, il entraîne dans son tourbillon les militants mieux intentionnés, dont chaque action pour échapper au piège en renforce l’emprise. Défile-t-on contre des actes ou déclarations racistes ? À son corps défendant on se retrouve aux côtés de communautaristes vociférants –UEJF, UOIF et autres…. Dénonce-t-on le communautarisme sans complexe des apôtres d’Israël ? Inévitablement on se retrouve en sinistre compagnie d’antisémites sur le retour, tandis que des démocrates à la réflexion limitée se croient progressistes en confondant les victimes du génocide nazi et les partisans de la purification ethnique en Palestine ! Dans la guerre communautaire qui point, chaque enjeu est saisi par les partisans du pire. Les discours laïque et républicain est lui-même détourné au profit des fureurs communautaires, chacun le mobilisant contre la collectivité qu’il s’emploie à stigmatiser, comme on le voit au travers des tentatives de transformer la lutte contre le port du « voile » à l’école en une nouvelle campagne anti-arabe.

Ceux qui tirent leur parcelle de pouvoir et leurs ressources politiques de l’identification à une « communauté » ont tout à gagner de l’exacerbation des conflits. Ce ne sont pas nécessairement des cyniques ni des escrocs : le double bind du tourbillon communautariste propulse au premier rang ceux qui en expriment le mieux la logique ; les fanatiques de la Jihad ou du Grand Israël ont le vent en poupe au contraire des prêcheurs plus modérés. La spirale communautariste sélectionne des dirigeants pour qui l’affrontement est au cœur du projet politique. Les autres apparaissent comme mous, vulnérables, et finalement restent sur les bas côtés du mouvement, témoins impuissants ou renforts de la dernière heure de la guerre communautaire.

L’État a renoncé à son rôle, il hurle avec les loups, le ministre de l’Intérieur ethnicise les faits divers [10] et assure la promotion de chaque horreur pour mieux installer le climat. Les journalistes, pour l’amour de l’audimat et le plaisir d’étaler leurs bons sentiments et leur mépris des classes dangereuses, en rajoutent dans le spectacle et la promotion du sordide. L’ordure des uns sert de faire-valoir de celle des autres. Profanateurs de tombes, petites frappes du RER, imams autoproclamés des sous-sols banlieusards, admirateurs de Tsahal, racistes de toujours enfin admis à casser du bougnoule rebaptisé « antisémite » et autres skinheads avinés se renvoient l’image hideuse de l’ennemi de toujours. La victime d’aujourd’hui est le criminel de demain ; chaque abomination des uns justifie l’abomination des autres, tandis qu’à l’arrière-plan, par services secrets et propagande interposés, des fanatiques salafistes, des ultrasionistes sanguinaires et une Amérique désormais vouée au démantèlement des Nations tirent les ficelles.

À qui profite le crime, en effet ? À tous ceux dont la haine communautaire éclipse les inavouables besognes. Les bêtes en cage s’entredévorent sous l’œil goguenard des gardiens. Le capital financier échappe aux regards, les capitaux sautent les frontières, l’emploi se précarise et les salaires stagnent, les gouvernements érodent les retraites et rognent l’assurance maladie pour le plus grand bonheur des assurances privées ; les dégâts de ce capitalisme dérégulé stimulent la recherche de boucs-émissaires et relancent le communautarisme – la boucle est bouclée : le communautarisme est une gigantesque diversion, qui n’a que des vaincus tandis que la classe dominante renforce son pouvoir comme jamais dans l’histoire, grâce à la déconfiture de ses adversaires.

 

1. Une écume médiatique ?

À l’évidence nous forçons le trait à dessein pour mettre en évidence un danger de destruction sociale qui, bien entendu, rencontre des obstacles et des contre-tendances. Les grands mouvements sociaux comme les grèves de 1995 ou de 2003 en France, ou les mobilisations pour le « Non » à Maastricht hier et à la « Constitution européenne » très bientôt témoignent de la force de l’identité nationale et de l’aspiration démocratique, que l’acharnement communautariste des medias et des forces politiques les plus réactionnaires (Front national, ultras du PS ou des Verts…) n’ont pas réussi à réduire. Le communautarisme ne séduit que des franges minoritaires des populations qu’il prétend représenter (personnes d’ascendance juive ou musulmane, « minorités » régionales, ou même probablement homosexuels). Le tapage actuel n’est pas représentatif de mouvements de masse, du moins dans la France actuelle.

Mais il n’en constitue pas moins une menace, de par sa place dans les stratégies de la bourgeoisie mondialiste et sa dynamique cumulative ; la conscience démocratique des peuples peut sombrer dans la désespérance sociale et se pulvériser dans les affrontements communautaires. Désigner le péril n’est pas prononcer un pronostic sur sa réalisation, mais se donner les moyens de le contrer.

2. Les communautés contre l’histoire

Par ailleurs, la coexistence de « communautés » a parfois dans l’histoire été pacifique, pogroms, génocides et guerres raciales constituant plutôt l’exception. Mais si l’on parcourt l’histoire du XXe siècle, la tendance de long terme penche plus vers la guerre que vers la coexistence lorsque les « communautés » l’emportent sur les identités nationales. Génocide des Arméniens, des Indiens d’Amérique Centrale ou des Juifs et Tziganes d’Europe ; déstabilisation dans le sang et les larmes des empires basés sur la coexistence de communautés : Autriche-Hongrie, Union Soviétique, Yougoslavie ; génocides et guerres civiles à répétition de l’Afrique post-coloniale, sans parler de la guerre raciale de plus de 60 ans que les sionistes mènent contre les peuples de Palestine… Le modèle israélien est emblématique du danger : ne voici pas une « communauté », authentiquement persécutée, massacrée, devenue le symbole des victimes de la barbarie raciste, qui recrée dans le territoire où l’a poussée la crainte de nouvelles persécutions les pires formes de l’oppression et de la discrimination raciale [11] ? Le poison communautariste contamine les victimes comme les bourreaux, les passé des premières servant de prétexte à l’inversion du rôle. Si le communautarisme est abstraitement compatible avec des sociétés pacifiées, ce modèle n’est pas celui de notre modernité.

Comment l’expliquer ? Hasardons une hypothèse : dans des sociétés rurales et segmentaires, relativement stables, l’identité culturelle résulte d’une étanchéité préalable des groupements – terroirs, régions ou castes, et non d’une revendication désespérée d’identité ou d’une lutte permanente pour le partage de privilèges. Dans le capitalisme contemporain, où le marché et la division du travail obligent à des rapports diversifiés, les « communautés » se mêlent inévitablement, l’exigence démocratique et les opportunités économiques désagrègent les castes. La distance sociale du passé n’est plus là pour faciliter le modus vivendi. L’acharnement communautariste s’exacerbe d’autant plus qu’il achoppe au nivellement social et culturel, à la circulation des groupes et des individus. Comme les « communautés » sont en perpétuel remaniement, le communautarisme ne saurait être « paisible ». En Israël, le rêve de l’État « juif » achoppe sur le besoin de flux ininterrompus de main-d'œuvre palestinienne et l’étroitesse irrémédiable du marché israélien. Les « purifications ethniques » sont d’autant plus terribles qu’elles doivent perpétuellement être recommencées… En Europe Occidentale et en Amérique, l’institutionnalisation des « communautés » ne saurait être qu’une fiction dans le mélange généralisé des populations. Les rêves de pureté ethnique ou religieuse, la lutte contre les mariages mixtes et le métissage culturel débouchent sur les constructions toujours plus artificielles et oppressives.

Et par ailleurs, l’emballement des transformations économiques et la violence sociale qu’elle exerce sur les peuples, génèrent à chaque instant frustrations et ressentiments qui se greffent facilement sur les frictions intercommunautaires. Bref, la gestion de l’interdépendance et des conflits propres à nos sociétés s’accommode encore moins des fractures communautaires que les siècles passés. L’enjeu est de reconstituer des collectivités humaines capables d’assumer un projet politique et une dynamique culturelle commune. Et répétons-le, la Nation demeure jusqu’à nouvel ordre la seule forme connue de ce projet.

 

III. Comment échapper au communautarisme ?

Le projet national ne suppose pas l’étatisme : il intègre les groupes intermédiaires autant qu’il les contient (A). L’enjeu n’est pas de s’enferrer dans une lutte « contre » les communautés, mais de restaurer les véritables enjeux du changement social en cours (B)

1. L’architecture nationale

Les groupements intermédiaires entre l’État et les individus n’ont pas tous vocation au communautarisme. Certains d’entre eux au contraire maillent la société de rapports de réciprocité et de complémentarité sans rapport avec la vocation de l’État. Ce dernier vertèbre une société étendue, l’unifie par des règles, des codes et des procédures démocratiques communs. Mais l’administration rationnelle qu’il constitue est trop lointaine et générale pour suffire au contrôle social ni organiser dans le détail la complémentarité des rôles ni enfin gratifier les individus d’une identité sociale achevée. Ainsi la famille, les groupements professionnels (sur une base corporative ou de classe), les associations diverses réunies autour d’un enjeu partiel (chasse, sport, défense des animaux ou de l’enseignement des langues anciennes…) renforcent la société et la protègent des tendances aux conflits mortifères.

Sans doute l’approche marxiste de la lutte des classes a-t-elle pu laisser croire à une dynamique destructive. Mais en pratique le conflit de classe a toujours renforcé la conscience nationale et la construction de l’État, garant de facto des compromis entre les camps antagonistes mais complémentaires.

En revanche les « communautés » deviennent pernicieuses dès lors qu’elles enserrent les individus dans des relations exclusives, qu’elles fragmentent la société en sous-ensembles prétendant à l’autosuffisance. Les religions, les groupes « ethniques », régionaux ou sexuels (mouvement gay) appartiennent parfois à cette seconde catégorie. Parfois seulement, car ces communautés contribuent au maillage des liens sociaux. Mais ceci à condition que la force de l’État et de la culture commune contienne leur influence sur leurs membres, que leur domaine de compétence soit sévèrement borné pour prévenir la dynamique centrifuge qui s’en emparerait en d’autres circonstances. Les rapports entre elles et avec l’État s’apparente à un jeu de contre-pouvoirs, qui permette à leurs membres à la fois de participer à leur dynamique socialisatrice, et d’y échapper lorsque celle-ci se dresse contre l’existence de la société comme ensemble intégré. L’évolution du christianisme ou des identités locales en Europe illustre bien ce que nous entendons par là : la religion a desserré son emprise, elle s’est réfugiée (non sans conflits !) dans une sorte de « magistère moral » reconnaissant au politique le monopole de l’administration des hommes et des choses. De même les identités locales ont perduré et enrichi la culture commune, mais à partir du postulat de l’indivisibilité de la nation et de la primauté de la loi commune.

2. Les conditions de l’intégration nationale

Pour que la dynamique intégratrice l’emporte sur les forces centrifuges, plusieurs conditions doivent se combiner :

- une réalité pratique des rapports à l’échelle nationale, par exemple par l’existence d’un marché unifié et relativement protégé, d’une division du travail poussée, d’un réseau de voies de communication unifiant le territoire…

- une conscience collective forte, qui ne se décrète pas mais se forme progressivement dans l’histoire commune.

- Au cœur du processus, un État fort et étendu, unifiant la Nation par ses institutions (école, armée), ses lois, ses droits civils et sociaux, ses rites commémoratifs et électoraux ; et qui instaure un espace de régulation économique spécifique, ré-imbriquant le capitalisme dans les rapports sociaux globaux. Aujourd'hui plus que jamais, la responsabilité organisatrice de l’État est immense, face à la complexification des interactions technologiques, à la mobilité géographique et professionnelle, et aux tendances autodestructrices d’un capitalisme incapable de s’autoréguler.

Si l’on se réfère à une société complexe comme la nôtre, les individus ne sont pas rattachés ex ante à un segment particularisé. Ils croisent en eux des appartenances diverses : sexuelle, professionnelle, religieuse, familiales, « ethniques », etc.… L'idéaltype d’une société nationale suppose que ces différences s’équilibrent plutôt qu’elles ne se cumulent, et passent au second plan par rapport à une culture commune, structurée autour des pratiques de la citoyenneté et des représentations produites par les medias, l’école et le discours politique.

Lorsque ces conditions s’affaiblissent, le rapport se modifie entre le national et le communautaire – imperceptiblement d’abord, dans la mesure où les routines nationales survivent aux circonstances qui les ont formées. Mais peu à peu des évènements imprévus, ou le prosélytisme obstiné d’entrepreneurs politiques désireux d’exploiter à leur profit l’affaiblissement des institutions communes, activent la dynamique communautariste. Plus elle se développe, plus l’absence de résistance est manifeste, ce qui encourage encore les dirigeants « communautaires ». Petit à petit la fragmentation s’affirme comme le nouveau « sens de l’histoire », les élites quittent le service du bien commun pour celui de leur « communauté » d’adoption. C’est toute l’histoire de la Yougoslavie post-titiste, triste symbole de la destruction d’une nation en construction par le communautarisme [12].

 

B. Renforcer la Nation, restaurer l’État

1. Comprendre

Cette architecture nationale des appartenances sous-tend la société pacifiée que nous avons connue ces deux ou trois derniers siècles.

Cette affirmation surprendra ceux qui se figurent le XXe siècle à l’image des guerres qui l’ont jalonnée, avec des moyens destructifs sans commune mesure avec ceux du passé. Et pourtant la tendance générale associa étroitement construction nationale et pacification intérieure, avec une intégration croissante des populations en dépit des flux migratoires et du pluralisme religieux. Le nazisme apparaît comme une régression d’autant plus monstrueuse à nos yeux qu’elle surgit à contre-courant d’un mouvement historique de civilisation en Europe occidentale.

Au-delà des indignations de commande qui ponctuent chaque apparition de la bête immonde, il faut identifier le terreau du mal, faute de quoi les meilleures intentions continueront à paver l’enfer de l’escalade communautariste.

1. une exclusion sociale sans précédent, qui ne se confond pas avec la pauvreté mais résulte du développement de l’assistanat et de l’économie parallèle, fruits de la dérégulation économique et de son camouflage charitable par les ex-socialistes.

2. une déliquescence avancée de l’État, incapable de faire respecter les règles qu’il édicte (voile, non-discrimination, etc. etc.)

3. un déclin dans tous les milieux des analyses sociales ou nationales : les problèmes sont immédiatement réinterprétés selon une grille raciste ou religieuse, ceci d’autant plus que…

4. le blocage social conduit à superposer relégations « ethniques » et sociales : les « banlieues » sont peuplées d’ « Arabes » et de « Noirs » (fausses ethnies mais vrais pauvres !). Les classes dominantes comprennent une large proportion de « Juifs » (fausse « race » mais vrais bourgeois !).

5. Enfin sur cette situation déjà pourrie se greffe la situation du Moyen-Orient, où se conjuguent l’emprise raciste du sionisme et les guerres pétrolières d’un impérialisme d’un autre âge. Le processus de la guerre et de l’oppression, leurs stratégies à courte vue d’affaiblissement du nationalisme arabe et de l’OLP a stimulé un adversaire à leur image : l’intégrisme religieux et ses commandos-suicides. La guerre de là-bas et la relégation ici sont confondues dans un magma ethnico-religieux, source de toutes les dérives.

2. Resituer les enjeux

Pour autant si nous menons cette réflexion c’est pour rechercher des voies qui arrêtent la course à l’abîme. Il est clair que la participation aux provocations-réactions-agressions, caractéristiques de la spirale communautariste, n’est pas une solution. Les grands défilés soi-disant « anti-racistes », en dénonçant (à tort ou à raison, là n’est pas la question) un « agresseur », ne font que conforter le communautarisme de l’ « agressé » et en retour renforcer le communautarisme contraire.

La « loi sur le voile » [13] est une réponse, positive dans son principe, mais ambiguë et précaire, à cette dislocation sociale.

- Positive en ce qu’elle réaffirme la primauté de la loi sur les règles religieuses et communautaires, l’existence d’un espace public qui s’impose à tous [14].

- Ambiguë car le retour à la règle commune n’aura de sens que s’il est insusceptible de nourrir les campagnes d’exclusion antimusulmanes et donc s’étend à tous les domaines où le communautarisme sape l’espace public : obstacles mis à la construction de mosquées, discriminations face au logement et l’emploi, etc. Si le « rappel à l’ordre » ne s’adressait qu’à un seul communautarisme, il renforcerait le sentiment de relégation et en encourageant les autres communautarismes.

- Précaire enfin, dans la mesure où il parait peu probable que l’État ait les moyens politiques de l’imposer, face aux divisions des partis de la majorité [15], à l’incertitude des fonctionnaires et à l’émancipation d’une partie de la justice de la règle démocratique [16].

C’est ainsi que les lois laïques elles-mêmes risquent d’être réinterprétées à contresens, instrumentalisées par leurs ennemis. Il en est de même des lois antiracistes ou des lois contre les discriminations : elles peuvent aussi bien fonder juridiquement une politique de reconstruction de l’État (mais est-il besoin de lois particulières et répétitives pour cela ?) que participer à son déclin, par la mise en évidence de leur non-application ou de leur mise en œuvre partielle et partiale – bref : anti-universaliste.

 

En dehors de la critique intellectuelle que nous menons ici, la seule réponse militante au communautarisme est dans la réactivation des enjeux sociaux et nationaux. La réaction légitime face aux dégâts du libéralisme doit se détourner des « ennemis » de substitution que crée le communautarisme, et se reporter sur les seuls enjeux susceptibles de re-stabiliser l’ordre social : la lutte des classes, la défense de l’indépendance nationale et la reconstitution de l’État.

 



[1] Selon l’expression de Dominique Schnapper

[2] le modernisme n’étant que la forme « branchée » du conservatisme, pour laquelle « il faut que tout change pour que rien ne change », que les changements du décor brouillent les apparences et réduisent le « progrès » au mirage sans cesse renouvelé du « dépassement » de la lutte des classes, de l’État-Nation, etc., etc.

[3] ou du moins certaines de ses prises de position publiques, car leur discours varia selon les périodes.

[4] L’un et l’autre ne sont évidemment pas équivalents. Le projet politique de SOS Racisme et d’autres associations du même type est respectable, mais faute d’une compréhension des enjeux, leur stratégie fut dramatiquement contre-productive.

[5] Nous n’avons pas vocation à encenser Dieudonné, dont il est bien possible que telle ou telle formule soit critiquable. Mais dans toute la littérature dont ses procureurs ont envahi la presse, il ne ressortait aucune formule antisémite, bien au contraire !

[6] Les propos de Sharon en juillet 2004, appelant le Juifs de France à émigrer vers Israël en raison d’un soi-disant « climat antisémite » illustre bien cette étroite parenté, ce renforcement réciproque de ces communautarismes symétriques – le sionisme et l’anti-sémitisme – que les communautaristes bien pensant s’acharnent désespérément à nier.

[7] Ni les « Bretons » ni les « Corses » ne représentent une région ou un État-Nation en devenir, car il s’agit en fait de secteurs minoritaire d’une populations qui a depuis longtemps perdu toute homogénéité « ethnique ».

[8] Songeons à ces revendication de résurrection au forceps de langues mortes comme le Breton, ou de diffusion du corse ou de l’Occitan, dans des régions où ces langues sont tombées en désuétude et n’expriment même plus le passé de la grande majorité de leur population !

[9] cf. notre article : Déclin de la famille et mariage gay : modernité ou marchandisation ?

[10] À la fin des années 80, la profanation du cimetière Juif de Carpentras avait été l’occasion d’une aberrante campagne contre le Front National – alors qu’un minimum de réflexion indiquait bien que le racisme de ce dernier s’orientait contre les maghrébins, et en tout cas pas sous la forme de profanation de tombes. Même scénario en juillet 2004 où les affabulations d’une mythomane prétendant avoir été victime d’une agression antisémite dans le RER ont servi de prétexte à un grotesque déchaînement de déclarations politiques, s’acharnant à gonfler un soi-disant climat antisémite chez les jeunes d’origine Nord-Africaine. Ces épisodes seraient risibles s’ils ne dévoilaient une intelligentsia prête à se jeter sur n’importe quel fait divers pour étayer son fantasme de guerre communautaire – et souffler sur les braises, encore modestes mais réelles, par la même occasion !

[12] Le léninisme a une lourde responsabilité dans la désagrégation des États ex-socialistes. En institutionnalisant les « nationalités » (en faits des communautés) dans l'exemple URSS ou en Yougoslavie, il s’est privé de tout principe intégrateur autre que le socialisme. L’effondrement de ce dernier a été le signal de la guerre communautaire. Le racialisme américain présente un profil assez voisin. Après avoir déployé sa « face sombre » dans le génocide des Indiens et l’esclavage, il s’est apaisé (sans rupture idéologique majeure) dans l’égalitarisme flou où  les « races » instituées sont le support de luttes pour des quotas d’embauche ou des privilèges divers. Qu’en sera-t-il si la dynamique de la croissance économique et de l’immigration fléchit ? Entre le racisme criminel et la tolérance molle, la frontière est ténue : elle tient aux « bons sentiments », pas à la vision du monde.

[13] Cf. Terouga : Loi sur le voile - l'arbre ou la forêt ?

[14] Pour nous il ne s’agit nullement d’être « pour » ou « contre » le port du voile, ni de spéculer sur la nature profonde de cette tradition. La lâcheté du gouvernement Rocard et du ministre Jospin en 1988, refusant de faire appliquer la loi alors en vigueur, a fait de cette question la pierre de touche d’une entreprise de déstabilisation de la laïcité. Ce qui importe désormais est de rétablir le pouvoir de la règle dans l’éducation nationale et les administrations, ce qui est beaucoup plus important que la pertinence des dites « règles ».

[15] La ligne de partage entre défense de la République laïque et dérive communautariste est fluctuante dans le magma socialo-chiraquien, la confusion intellectuelle se mêlant aux stratégies politiciennes sans principe pour brouiller les frontières et les enjeux.

[16] sous couvert d’ « indépendance de la justice » ou de respect de normes supranationales et donc non démocratiques, telles celles de la Cour Européenne de justice. L’indépendance de la justice dans la caractérisation de faits est nécessaire à un régime démocratique, en revanche son indépendance à l’égard de la Loi est la négation de cette même démocratie.

05 mai 2004

Déclin de la famille et "mariage gay" : Modernité ou marchandisation ?

Sommaire :

I.     La réflexion étouffée

Les nouveaux tabous

Penser la modernité

II.    Qu’est-ce que le mariage ?

Le mariage, une affaire privée ?

Du sacrement au « moindre mariage »

III.  Homosexualité et société de marché

Des goûts et des couleurs

La dynamique de l’indifférenciation

Mariage homosexuel et totalitarisme de marché


 La célébration de mariages homosexuels aux États-Unis, leur légalisation dans le Massachusetts et leur reprise par un politicien girondin spécialisé dans les « coups » médiatiques ont initié un de ces « débats de société » dont la presse conformiste et les intellectuels de salon sont friands.

Libéralisme moral contre conservatisme, le décor (ou plutôt le trompe-l’œil) est connu, et notre propos n’est pas de contribuer à ce spectacle usé, oiseuse diversion face aux menaces de la « Constitution » européenne contre l’emploi et les services publics, ou aux manœuvres de démantèlement de l’assurance-maladie et des retraites.

C’est en amont que nous portons nos interrogations : de quelles transformations sociales et culturelles ce pseudo-débat est-il à la fois la caricature et le voile ? Les transformations de la morale et des structures familiales sont source d’inquiétudes et de frustrations partout perceptibles, mais rendues inintelligibles par une pensée unique pour laquelle la modernité se résume à la conquête permanente de « droits » particularistes face à une « tradition » oppressive. Critiquer la dérive ultralibérale de notre société suppose au préalable de la comprendre, non seulement sur le plan économique mais aussi sur les plans social et culturel qui en sont la matrice.

En quoi consiste cette « modernité » dont les mariages homosexuels programmés ne sont que l’image d’Épinal ?

Pour lancer cette réflexion, nous montrerons d’abord comment le consensus libéral-libertaire l’a jusqu’à présent étouffée et sur quel terrain nous entendons la situer (I). Puis nous exposerons les bases sociologiques du mariage et de la famille (II). Enfin nous chercherons à comprendre la place de l’homosexualité dans les dispositifs de marchandisation de la société (III).

 

I.   La réflexion étouffée

A.    Les nouveaux tabous

La morale médiatique voudrait réduire la famille à une affaire d’affinités électives. Seul le principe du plaisir partagé devrait réunir les individus. Chacun serait « libre » de vivre avec un conjoint de son choix, du sexe qu’il préfère, pour la durée qui lui convient. Si l’idéologie et la stigmatisation des sceptiques ne venait décourager toute réflexion, il serait aisé de reconnaître là le modèle du marché : une offre et une demande ne se constituant que par le consentement et calculant au plus juste le plaisir réciproque que leur promet la transaction. Le propre de l’utilitarisme (l’idéologie bourgeoise inaugurée par les philosophes et économistes anglais à l’aube du capitalisme, de Hobbes à Bentham) est de faire du plaisir à la fois le principe de l’action humaine et une propriété des choses (marchandises), tout le problème du bonheur se réduisant alors à l’allocation la plus favorable des plaisirs dans la société, ce qui suppose la libre négociation des échanges d’intérêt mutuel.

Le libéralisme culturel constitue l’extension de cette problématique marchande à tous les domaines de l’existence. C’est ainsi que se sont justifiés, présentés comme des exigences incontestables, la « libération sexuelle », puis la « libération » des femmes, aujourd'hui la banalisation et le « coming out » de l’homosexualité.

Le seul fait de constater cette constellation idéologique, et l’individualisme exacerbé qui en découle, suscite à notre encontre la fureur des dévots de la modernité, pour lesquels toute réflexion confine à l’hérésie. Le doute jeté sur le bonheur universel que doit produire la pleine « liberté » des rapports humains appelle plus l’injure que la critique ou la réflexion. Pourquoi ?

*      Sans doute d’abord parce que la pensée nouvelle est étrangère à toute réflexion : elle exalte simplement l’enthousiasme adolescent de transgresser l’interdit (oubliant en l’occurrence que la transgression est devenue la norme).

*      Ensuite parce que les fondements de cette vision du monde contredisent quelque peu l’émerveillement qu’elle promet : derrière l’enthousiasme amoureux et les perspectives de la liberté sans rivage se profile la sombre silhouette du calcul économique le plus sordide. L’autre est réduit au bilan coût-avantage du plaisir qu’il apporte. Pourquoi pas, telle est d’ailleurs la pensée explicite des libéraux les plus conséquents ou les plus cyniques [1].

*      Enfin parce que le commerce des plaisirs, comme tout commerce, est fonction du pouvoir d'achat : malheur aux vieux, aux laids et aux malades, privés de compétitivité sur le marché de la relation, « canards boiteux » du bonheur, auxquels l’ère nouvelle ne promet que des contrats d’assurance et la compassion de l’état providence pour accompagner leur vacuité jusqu’à la tombe. Là encore, pourquoi pas ? Mais de même que les thuriféraires du marché économique n’aiment guère parler des exclus de la consommation, de même les prophètes de la libération affective préfèrent oublier la foule silencieuse des exclus du social et de la sexualité.

Ainsi l’aveuglement est le propre de nos nouveaux moralistes (comme des anciens, sans doute). Ils créent du sacré, pas du rationnel, et le sacré ne s’impose que par le dogme et le silence imposé aux critiques. Loin de nous la naïveté de refuser le sacré : toute société a besoin de conventions incontestées qui organisent la vie de ses membres. Le tabou symbolise notre appartenance à une même collectivité, un acte fondateur et par là même étranger à la raison. Faut-il pour autant s’incliner devant la violence symbolique de nos prêtres de la modernité ?

B.     Penser la modernité

La raison est l’arme des faibles, des véritables opprimés, qui tentent de rendre exprimable la blessure que leur inflige l’ordre en place. Il en fut ainsi naguères des féministes, des homosexuels et d’autres, tournant l’arme de la critique contre les tenants de la morale traditionnelle. Aujourd'hui l’orthodoxie a changé de visage, et l’ordre ancien ne représente plus que la caricature outrée qu’on lance au visage des contradicteurs. Le Sacré marchand, cette extension du triomphe du capitalisme au plus intime de nos existences, cette récusation des liens sociaux les plus fondamentaux au profit de la précarité des contrats à durée déterminée, nous semble devoir être combattu avec autant de détermination que les précédentes formes de l’oppression de classe.

Peut-être, parmi les tenants de la nouvelle idéologie dominante, certains résisteront-ils à la tentation de crier à l’hérésie, à l’ « homophobie » et autres crimes de la pensée, et tenteront-ils de comprendre ce que nous voulons montrer (ne serait-ce que pour le critiquer avec des arguments rationnels plutôt que des invectives). Pour ces hypothétiques contradicteurs, précisons les choses suivantes : nous ne sommes ni « homophobes », ni misogynes, ni hostiles à qui que soit en raison de son sexe, de ses préférences sexuelles, pas plus que de son origine « ethnique » ou religieuse. Notre préoccupation est la suivante : comment préserver, ou recréer, des réseaux de solidarité et d’interconnaissance, permettant à tout individu de participer pleinement à la vie sociale ? Comment éviter la lutte concurrentielle de tous contre tous, et restaurer des droits et obligations assurant à chacun la continuité de rapports affectifs et matériels avec ses semblables ? En dissolvant les règles de la vie collective sans en proposer de nouvelles susceptibles de répondre à ces nécessités, le libéralisme culturel se pose comme une idéologie dominante antisociale, une idéologie de puissants et de vainqueurs, bref en deux mots : une idéologie de classe.

Si les femmes, les jeunes, les homosexuels, sont tour à tour mobilisés pour les besoins de ce modernisme bourgeois, ce ne sont évidemment pas eux que nous critiquons en tant que tels, mais le rôle qu’on leur fait jouer à leur corps défendant dans le processus de déconstruction sociale et de marchandisation. Processus où d’ailleurs, passés les flonflons de leur « libération », ils subissent comme tout un chacun - plus parfois peut-être -  les conséquences destructrices de l’isolement, de l’exclusion et de la perte du sens.

 

 

II.             Qu’est-ce que le mariage ?

A.    Le mariage, une affaire privée ?

Venons-en au cœur de notre sujet : qu’est-ce que le mariage ? Non pas dans l’esprit de tel ou tel, mais objectivement, que représente-t-il dans l’architecture des sociétés humaines jusqu’à présent ?

*      L'individu ne s’humanise que par les groupes auxquels il participe. L’état de nature n’a jamais existé dans les sociétés humaines, car notre nature est de nous construire par apprentissage et contact avec autrui, alors que la plupart des espèces animales mènent leur existence suivant les seules prescriptions de leur code génétique [2] .La famille est le groupe social primaire dans lequel l’enfant acquiert les codes, les automatismes, les valeurs grâce auxquels il sera considéré comme un véritable être humain.

*      Les groupes humains sont d’autant plus vulnérables qu’ils sont divisés. Pour chasser le mammouth comme pour rechercher un emploi ou un logement, la solidarité et l’aide du groupe proche sont déterminants. Seules des règles morales fortes assurent une confiance réciproque, source d’une réciprocité sans faille.

*      De même un groupe isolé s’affaiblit, il ne peut mobiliser des solidarités plus larges ni enrichir son apprentissage par le contact avec d’autres règles et savoir-faire. Par conséquent les sociétés qui ont subsisté tissaient toutes des liens complexes au travers de ce que Lévi-Strauss appelait l’ « échange des femmes ».

Pour résumer (et simplifier sans doute à l’excès) ce qui précède, la famille assure la socialisation des enfants, les solidarités de base pour l’individu, le tissage de liens plus large dans la société et la circulation et l’enrichissement de la culture commune.

Pouvons-nous nous affranchir de cette structure sociale élémentaire ? Sur le plan purement matériel, peut-être. Nos sociétés ont les moyens de gérer administrativement ceux que nous appelons (non sans condescendance) les « exclus ». Mais les affects humains vont au-delà des « restau du cœur ». Comment accéder à la reconnaissance d’autrui, obtenir un statut ou des revenus plus valorisants, partager de l’affection ou des loisirs ? Nous sortons là du domaine de l’État-Providence.

Le marché ou le hasard des rencontres peuvent-ils suffire ? La plupart des stratégies sociales (à commencer par l’éducation des enfants) engagent des « investissements » à long terme qui ne se conçoivent que dans le cadre de conventions durables. Seule de forte règles morales au sein du groupe restreint, et sa perpétuation dans le temps, permettent de pratiquer la réciprocité, de s’ « engager » au près des autres dans la mesure où ils sont également « engagés ». La famille (ou quelque autre dénomination qu’on lui donne) est ce groupe restreint. Au-delà de nos perceptions particulières, elle constitue toujours une institution essentielle de l’architecture des sociétés.

Il ne saurait dès lors constituer une pure « affaire privée » des conjoints. Cette affirmation, mainte fois rabâchée, est une pure et simple contre-vérité. Le mariage engage les enfants (nés et à naître) et les belles familles. Il influence l’ensemble de la vie sociale. Pour les conjoints eux-mêmes, il ne représente pas que le choix de tel ou tel partenaire, mais le cadre institutionnel de leur vie d’adulte – un « mode de vie » plus qu’un choix consumériste.

B.       Du sacrement au « moindre mariage »

Plus précisément l’irruption du consumérisme dans le mariage ne constitue pas uniquement une « liberté » (dans le choix du conjoint, la durée de la relation, etc.). Il représente tout autant une contrainte, car il inscrit l'individu dans de tous autres rapports sociaux dont il n’est pas maître de la dynamique. Pour le conjoint « zappé », les enfants des mariages désunis, les belles familles séparées, l’instabilité représente une contrainte tout aussi forte que la chaîne conjugale de naguères. Les aléas de l’amour et du plaisir défont la société sans compte à rendre à quiconque. L’insécurité sociale et affective crée des comportements compensateurs qui préservent parfois l'individu, mais surtout aggrave la précarité ambiante.

L’obsession professionnelle des femmes, leur retrait par rapport à la sphère domestique, est évidemment renforcée par l’incertitude sur le long terme de leur insertion familiale. Les conjoints se « désinvestissent », privilégient le court terme et par là même fragilisent leur relation. La gestion des conflits est elle-même transformée par le nouveau contexte. La rupture devient une issue « normale » (parfois même socialement encouragée) et peu coûteuse pour les plus « compétitifs ». On entre dans une logique de « moindre mariage », selon l’expression du sociologue Émile Durkheim.

Suivant Jean-Jacques Rousseau, dans le « Contrat Social », l’homme renonce à sa liberté naturelle pour bénéficier des avantages de la vie en société. Sa liberté ne consiste dès lors plus à céder à ses pulsions ou quérir des avantages immédiats, mais à participer en tant que citoyen à la définition du contrat social dont les clauses lui seront imposées, s’il le faut par la force. La liberté ne consiste pas dans la négation des règles sociales, mais dans la contribution de chacun au consensus qui s’établit sur la nature de ces règles.

Or en matière de famille, l’évolution en cours sort du contrat social et nous ramène à un mythique « état de nature », ou une pseudo « liberté » individuelle se paie par la perte de toute maîtrise collective du destin commun. Dans l’illusoire liberté du « moindre mariage », nul ne peut choisir la stabilité ni la sécurité.

Le PACS ou la récente réforme du divorce font régresser le mariage vers un simple contrat de droit privé, fondé sur la convenance réversible des partenaires. Incontestablement ces évolutions juridiques ne font qu’accompagner un glissement culturel profond, du moins dans les classes dominantes. Sans doute le renforcent-elles et participent-elles de la « moralisation » des classes dominées par une bourgeoisie sûre d’elle-même et de ses valeurs. Les réseaux sociaux, appuyés sur la fortune et le capital culturel, sont sans doute plus robustes pour ces happy few. Le capital social s’agrège autour des autres capitaux et permet plus facilement de négliger les rigides institutions traditionnelles de la solidarité (encore que la bourgeoisie fortunée demeure fort éloignée du tapage « libéral-libertaire » et gère ses héritages dans le cadre à peine émoussé de la morale traditionnelle.)

En revanche cette campagne moralisatrice, ce discrédit des valeurs en vigueur dans les milieux populaires, accentuent encore la douleur sociale produite par le libéralisme économique. Sentiment d’insécurité, retrait de la vie politique et associative, votes-sanctions désespérés n’ont sans doute pas d’autres origines. La morale et la famille [3] sont une richesse pour ceux auxquels l’argent ou la réussite professionnelle n’assurent pas de véritable intégration sociale.

    III.         Homosexualité et société

A.      Des goûts et des couleurs

La récente polémique sur la « mariage homosexuel » et la soi-disant « homophobie » doit être comprise dans ce contexte.

Au risque de surprendre ceux qui n’ont rien voulu comprendre à ce qui précède, commençons par préciser que le mariage homosexuel ne nous choque aucunement en tant que tel. Nous ne cherchons pas à promouvoir une « normalité » arbitraire, mais à comprendre ce que cette agitation médiatique peut signifier de plus profond.

Qu’est-ce que l’homosexualité ? Jusqu’à preuve du contraire, nous considérerons qu’il s’agit d’une préférence. Aucune « nature » homosexuelle n’a jamais été mise en évidence ; les pratiques homosexuelles se retrouvent dans toutes la société, toutefois affectées de valeurs très diverses. Totalement intégrées aux cultures de l’Amérique précolombienne ou de la Grèce antique, l’homosexualité est en revanche considérée comme une « perversion » dans l’ère monothéiste méditerranéenne (cultures islamo-judéo-chrétiennes). La conception actuellement dominante nous semble cependant exprimer trois spécificités [4] :

*      la naturalisation des préférences sexuelles (l’homosexualité est donnée dès la naissance, comme le sexe ou la couleur des yeux),

*      l’exclusivisme du goût sexuel (l’homosexualité s’opposant à l’hétérosexualité, on « est » l’un ou l’autre)

*      et enfin le consumérisme sexuel ostentatoire, si spectaculaire lors des « gay pride » par exemple.

 

L’enfant naît pervers polymorphe (dixit Freud qui sur ce point n’est guère contestable) et son « identité sexuelle », c'est-à-dire l’organisation culturelle, refoulement et hypertrophie de ses jouissances virtuelles, se forme au contact des autres, en premier lieu ses parents. Cet article n’a pas l’ambition d’explorer la « boîte noire » des interactions complexe par lesquelles le pervers polymorphe devient un adulte conditionné pour la vie sociale, et dont les goûts, dégoûts, propensions et interdits socialement déterminés apparaîtront comme autant d’évidences intimes et définitives. Toujours est-il que les inclinations sexuelles résultent de la socialisation et des réactions qu’elles suscitent dans la société. Pour paraphraser Simone de Beauvoir, « on ne naît pas homosexuel, on le devient ». Le goût pour les individus de même sexe n’est guère différent en son principe des goûts alimentaires ou esthétiques.

La construction sociologique du problème suppose donc de décaler la réflexion de la question des « droits » et de la « discrimination » qui n’expliquent rien des facteurs ni des conséquences des mutations en cours. Il s’agit de se demander ce que révèle l’irruption bavarde et confuse d’une « question homosexuelle » dans les discours politiques et médiatiques. Nos sociétés incitent-elles à l’homosexualité, et pourquoi ? Pourquoi ce penchant sexuel devient-il le support d’une « identité » et de « valeurs » spécifiques ? Comment comprendre la revendication d’un « mariage » homosexuel dans des milieux qui ne manifestaient jusqu’alors que mépris pour l’institution familiale ?

 

B.     La dynamique de l’indifférenciation

L’homosexualité, occasionnelle ou exclusive, est une virtualité de tout être humain. Elle se manifeste sous des formes culturelles diverses dans toutes les sociétés. Mais une virtualité peut-être refoulée et réprimée, aussi bien que valorisée et exaltée. Pourquoi ce soudain engouement pour les homosexuels, pourquoi ce passage chez beaucoup du refoulement au snobisme ?

La pensée dominante ne se pose pas ces questions, tant la réponse lui paraît évidente : les homosexuels « se libéreraient », comme les femmes avant eux, d’une oppression séculaire. Le mouvement actuel ne serait que le « coming out », le dévoilement, de ce qui existait de tout temps sous le boisseau du moralisme et de la répression. Il est facile de montrer qu’il s’agit là d’une pure pétition de principe, qui présuppose une « nature » homosexuelle immuable. D’autant que les « gay pride » et le foisonnement d’associations homosexuelles n’expriment pas qu’une revendication de non discrimination, mais charrient une mode vestimentaire, une manière de parler, des réseaux, des fêtes spécifiques [5].

Formulons quelques hypothèses :

*      l’affaiblissement des liens familiaux et le primat du plaisir sexuel affaiblit l’effet de « normalisation » que produisait l’obligation de s’inscrire dans des rapports conjugaux et hétérosexuels. Nous n’entendons pas par là une pure et simple « répression », dans la mesure où le refoulement est aussi créateur d’une autre économie des plaisirs. C’est même par ce type de refoulement que le pervers polymorphe devient un être social. La civilisation est indissociable du refoulement et de son corollaire : la canalisation du plaisir vers des objectifs socialement souhaitables ou du moins compatibles [6].

*      l’atténuation de la division sexuelle du travail, dans l’économie domestique comme dans le travail salarié, estompe les identités sexuelles. L’indifférenciation se répand, gonflée par une confuse revendication d’identité confondue avec l’égalité. Les femmes devraient se masculiniser, et les hommes se féminiser. L’éclatement des objets du désir sexuel accompagne celui des identités sociales.

*      culture des marges et des exclus de la famille conjugale, la « culture gay » se trouve soudain en phase avec l’ultralibéralisme des classes dominantes. L’opposition du sexe aux institutions sociales, originellement conséquence de la répression exercée au nom de la morale traditionnelle, s’est transformée en emblème de la nouvelle bourgeoisie épicurienne.

C.      Le péril marchand

La revendication d’un mariage homosexuel est donc paradoxale. Le mariage, la famille, sont le cadre par excellence de la différentiation des statuts et des rôles – masculins/féminins, parentaux, responsabilités des frères et cousins, droit des enfants et des anciens … Le mouvement gay, dans la forme historique qu’il a prise, s’est bâti contre cette famille, dans la foulée de l’individualisme et du marché triomphant. Et par définition, l’indifférenciation originelle des partenaires ne se prête guère a priori à la différenciation des rôles, même si elle ne l’exclut pas absolument.

Proposons une interprétation « optimiste » de ce paradoxe : le mariage homosexuel témoignerait d’une profonde aspiration au retour aux valeurs familiales, qu’il s’agirait simplement d’adapter à des conjoints de même sexe [7], pourvu que se constituent progressivement les conventions sociales adaptées.

  Sans exclure absolument une telle possibilité (qui répondrait sans doute aux aspirations de nombre d’homosexuels), force est de reconnaître –dans le contexte actuel du moins – sa profonde improbabilité.

En pratique, le mariage homosexuel parachève la privatisation de la famille, réduite à un penchant sexuel et donc précaire. La revendication d’adoption prolonge la tendance à la marchandisation de l’enfant préfigurée par le développement des « mères porteuses ». L’adoption par elle-même n’est nullement blâmable, bien entendu. Ce qui pose problème c’est sa définition comme un « droit à » qui réduit l’enfant à un produit de consommation. Au lieu que la famille se structure autour de la succession des générations, celle-ci devient seconde dans un mariage qui n’est plus que de simple convenance. Les affinités électives se font et se défont dans la jungle marchande, et les autres, la société, parents, enfants, n’ont plus qu’à s’adapter aux hasards de la libido....

Rien par ailleurs n’oblige à ce que le désir homosexuel se coule dans le moule familial. S’il s’agit d’imaginer des utopies morales pour la famille et la société de l’avenir, et de préserver un espace de licéité pour les homosexuels, il semblerait plus cohérent de renouveler la distinction antique entre le sexe et la famille plutôt que de sacrifier cette dernière au principe illusoire du plaisir sans entrave.

 

 

Hasardons une synthèse : quelles que soient leurs préférences sexuelles, les individus sont victimes d’un mouvement général de désocialisation, en germe dans le libéralisme économique et qui s’épanouit dans sa forme outrée : le libéralisme culturel, la société de marché. Ce mouvement se nourrit de la remise en cause irréfléchie des cadres institutionnels de la vie collective [8] dont on ne se « libère » qu’au prix d’une plongée dans l’anomie et l’incertitude, progressivement imposée à tous. La « liberté », le « choix », le « plaisir », se dissolvent sous la loi d’airain de la lutte concurrentielle.

L’homosexualité est en elle-même indépendante de ce mouvement, nombre de sociétés passées l’ont intégrée à leurs pratiques (sans, il est vrai, jamais envisager d’en faire une forme de mariage). Mais son expression actuelle, le discours et la sous-culture « gays » participent bien de ce mouvement de désocialisation.

Or ce dernier ne constitue pas une fatalité, mais l’expression d’un déséquilibre, d’un basculement du rapport de force, entre le capital et le travail suite à l’effondrement de l’Union Soviétique et à la reconstitution du chômage de masse. De ce point de vue, l’indifférenciation sexuelle n’est pas une « nature » à laquelle il conviendrait de nous adapter coûte que coûte, mais un choix social risqué. L’angoisse, l’anomie, l’exclusion que génère le libéralisme intégral préparent des retours de flamme d’autant plus douloureux qu’ils se développeront dans un désarroi idéologique propice à toutes les dérives [9].

Plutôt que de se gargariser ou de se désoler de ce totalitarisme marchand, la pensée progressiste (« de gauche », « socialiste », disait-on quand ces mots avaient un sens) doit maintenant être réinventée autour de perspectives de recomposition du lien social, de reconstruction des institutions non marchandes. Et de ce point de vue, le tropisme « gay », la course sans fin aux « libérations » individuelles, est la pire des impasses.

 

 



 

 



 

[1] On ne répètera jamais assez combien la destruction des institutions, la modernisation à marche forcée et l’oppression sioniste ont préparé la monstruosité islamiste et le mépris de la vie humaine qui l’accompagne. De même la destruction des sociétés européennes dans la Guerre Mondiale et l’industrialisation accélérée combinée à l’impuissance face à la crise des années 30 ont fait le lit du nazisme (précédé, et ce n’est sûrement pas un hasard, de la crise morale de la République de Weimar).

 Cf. Gary Becker : Theory of the family, Harvard University Press. Cet auteur, prix Nobel d’économie, décrit avec talent les relations familiales comme le simple résultat de calculs d’utilité, suivant les raisonnements habituels de l’économie néoclassique (libérale).

[2] En réalité, le cas de la vie animale est beaucoup plus complexe, mais il reste que c’est à ce seul niveau que se situe la spécificité de l’espèce humaine.

[3] Le mariage et la famille ne sont pas pour autant immuables. Il est tout différent de s’interroger sur les formes nouvelles qu’ils peuvent prendre aujourd'hui, et de prétendre les liquider au nom de la « liberté ».

[4] Ces affirmations ne font pas l’unanimité des groupes « gays » et encore moins des homosexuels. Mais elles expriment une tendance à la naturalisation et à la « communautarisation » de l’homosexualité qui ne nous semble pas avoir de précédent historique.

[5] qui d’ailleurs laissent de côté nombre d’homosexuels qui ne se reconnaissent nullement dans cette « culture ».

[6] si l’on conteste cette affirmation, il faut dès lors réhabiliter la pédophilie, la torture, la drogue, et maintes autres sources de « plaisir ». Si l’on admet au contraire cette répression (en raison de valeurs non encore remises en cause semble-t-il) il faut aussi convenir que la « liberté » ou « le plaisir » ne sont pas des arguments suffisants pour accepter un comportement, et plus encore pour en faire un « modèle ». Quant au « plaisir » lui-même, il resterait à prouver qu’il contribue davantage au bonheur lorsqu’il ne connaît nulle borne. Or il semblerait qu’il résulte plutôt d’une « intellectualisation » des sensations, de la « décharge » d’une frustration plutôt que du bain permanent dans des sensations érogènes.

[7] Quant aux enfants, l’argument selon lequel seuls des parents de sexe opposé leur garantiraient un développement harmonieux est singulièrement superficiel. L’instabilité des familles, l’incertitude des rôles conjugaux nourrissent sans nul doute troubles et anomie chez les adolescents, mais il ne s’agit pas là de propriétés des couples homosexuels mais du maelstrom qui emporte la famille en général.

 

 

 

11 août 2003

Enjeux démographiques : Fantasmes natalistes ou politique d'immigration ?

 


Sommaire


 

La question démographique occupe une place particulière dans le débat politique. Elle s’accompagne d’affirmation péremptoires et d’une pauvreté d’argumentation stupéfiante. Il semblerait que ce thème mobilise tant d’arrière-pensées et de fausses évidences que toute discussion soit impossible.

Or toute politique alternative suppose une certaine clarté sur cette question –ou plutôt ces questions : Quelles conséquences attendre du vieillissement de la population ? Faut-il mener une politique nataliste ? Freiner ou encourager l’immigration ?

-    Pour les traditionalistes, le vieillissement de la population est intrinsèquement mauvais, il affaiblit la nation. Comme l’immigration est difficilement assimilable, il faut la freiner, voire la stopper complètement et encourager par tous les moyens la reprise de la natalité.

- Pour les gauchistes libéraux, le laisser-faire est de mise : indifférence à la natalité, et pleine liberté de migrer.

- Pour le magma libéral, un mélange instable des deux points de vue : la fiscalité et les aides sociales encouragent la natalité que la politique économique décourage, tandis que lois et règlement bloquent l’immigration qui fleurit « clandestinement » grâce au laxisme policier.

Nous voudrions ci-après faire valoir un autre point de vue, dégagé des automatismes idéologiques habituels qui associent « droite » et natalisme, d’une part, « gauche » et laxisme, d’autre part.

Le mythe nataliste

Le natalisme est une idéologie curieuse, dans la mesure où elle échappe à toute rationalité. S’agit-il d’une résurgence religieuse ? Du camouflage de la haine de l’immigration ? Du contrecoup d’un regret face à la déliquescence de l’institution familiale ? Sans doute de telles motivations se mêlent-elle dans ce qu’il faut bien appeler un fantasme idéologique, qui connaît un certain regain de faveur en réaction à l’individualisme et au consumérisme de la classe dominante. C’est pour cette dernière raison que cette vieille lune mérite d’être critiquée en dépit de son faible contenu intellectuel.

Il semble que le natalisme s’articule autour de quatre arguments. Nous tirerons les trois premiers d’un article récent [1] d’Alain Cotta [2] .

Vers un déclin démographique ?

( « dans tous les pays européens, la baisse du taux de natalité, celle du taux de reproduction net provoqueront à coup sûr une baisse de la population totale…» )

FAUX ! D’une part le niveau présent du taux de natalité de la population en place n’est pas extrapolable, mais surtout l’auteur oublie… l’immigration. Pourquoi ? Peut-être l’idée lui en semble-t-elle si incongrue qu’il néglige de la mentionner. Et pourtant, malgré une législation ultra-restrictive (sur le papier en tout cas) les flux ne se tarissent pas. Laissant la moitié de la planète sans espoir de développement ni de stabilisation démographique, le libéralisme génère des flux permanents de population vers les pays riches. Toute prévision sérieuse doit tenir compte de la poursuite de ces migrations qui excluent dans les décennies à venir l'hypothèse d’une « baisse de la population totale » - à moins du suicide économique et culturel de l’Europe que constituerait une politique imbécile de fermeture des frontières. Nous y reviendrons.

Le poids du quatrième âge ?

( « …la montée impressionnante d'un quatrième âge (+ 75 ans) en situation de dépendance physique et psychologique. » )

FAUX ! L’allongement de l’espérance de vie s’accompagne, fort heureusement, de l’amélioration de l’état de santé à un âge donné. Aujourd'hui, et plus encore en 2020, la plupart des personnes de 75 ans seront en pleine possession de leurs moyens. Les centenaires seront certes souvent dépendants, mais ni plus ni moins qu'à 70 ans dans les générations passées.

Plus généralement, les variables sanitaires et comportementales ne dépendent que très partiellement de l’âge. La « dépendance psychologique » renvoie par exemple à la dilution des liens familiaux, qui entraîne l’isolement des personnes âgées (et pas seulement de ces dernières). C’est un vrai problème, mais très différent de celui de la structure des classes d’âge. Faut-il se satisfaire d’un modèle social ou les aléas de l’existence entraînent le rejet dans des institutions spécialisées des vieillards, malades, etc. ? Très curieusement, cet argument sur le « poids » des personnes âgées rejoint le « jeunisme » de la pensée unique, l’obsession de « compétitivité » dans tous les domaines de la vie sociale, et le rejet des solidarités familiales – qui pourtant devraient sembler indispensables d’un point de vue nataliste…

Ne faudrait-il pas plutôt réfléchir au rôle social des personnes âgées, dans l’architecture des liens familiaux, les services rendus à la parenté, la garde des enfants, la transmission de l’expérience … ?

Quoi qu’il en soit, la montée du « quatrième âge » n’a guère de sens, puisque ces personnes ne sont pas moins valides que celle de 10 ou 20 ans de moins naguères.

Il est vrai que l’arrivée dans cette zone des classes d’âge nombreuses accroîtra automatiquement leur poids dans la société. Reste à prouver que ce serait dommageable !

La démographie contre l'investissement ?

« Toute population déclinante pèse sur l'investissement »

Il est exact que le déclin de la population réduirait l’incitation à investir, vu la saturation du parc immobilier et la stagnation du marché. Mais nous avons vu que rien n’augure un tel déclin. Et l'investissement dépend plus fondamentalement du progrès technique et des opportunités qu'il offre aux entreprises. Par ailleurs, même dans l'hypothèse démographique la plus défavorable, il existe des moyens de stimuler l'investissement (investissement public…), ou de réduire les conséquences dommageables de sa faiblesse, par exemple en réduisant l’épargne. Mais justement, nous dit A. Cotta, le vieillissement « met en cause la consommation, sacrifiée à l'épargne»

Or une telle relation (vieillissement à épargne) est douteuse. D’autres auteurs associent d'ailleurs le troisième âge à une phase de désépargne, alors que les jeunes actifs épargneraient massivement pour se constituer un patrimoine. Certes, les personnes âgées sont souvent économes car socialisées dans une période de restrictions, et de toutes façons habituées à un moindre standard de consommation que les jeunes générations. Mais ces comportements se modifient. Les rapports entre les deux variables dépendent donc de la culture et des institutions, on ne peut leur affecter aucune "loi" générale.

L’épargne des ménages, de plus, est sensible à d’autres facteurs comme la répartition des revenus. L’inégalité croissante de ceux-ci accroît la part de ceux qui peuvent facilement épargner.

Enfin, c’est un lieu commun infondé que de confondre « épargne » à l’échelle macroéconomique et épargne des ménages. L’essentiel de l’épargne macroéconomique est constituée par les profits des entreprises, qui dépendent de la dynamique des salaires, de l'investissement et de l’innovation.

Si notre société connaît un « excès d’épargne », il renvoie à la peur de l’avenir, au partage de la valeur ajoutée excessivement favorable aux profits, et à l’inégalité des revenus. Ni l'investissement, ni l'épargne, ne dépendent fondamentalement du "vieillissement".

Un vieillissement des comportements ?

Terminons-en par un argument fréquent sous la plume des natalistes : le vieillissement pèserait sur le dynamisme de la population active. Cette assimilation de la jeunesse au dynamisme et à l’innovation ne s’appuie sur aucune démonstration. En phase sur ce point avec le « jeunisme » à la mode, les natalistes confondent dynamique économique et dynamisme (?) des individus. Ils transforment les complexes mécanismes de la croissance économique en une simple qualité individuelle, supposée décliner avec l’âge.

Cette dépréciation de l’âge renvoie plus à un travers culturel de notre société qu’à une prétendue incapacité du troisième (ou quatrième) âge à s’adapter [3]. Dans notre système socio-économique, la formation continue est plus coûteuse pour les entreprises que le recrutement de jeunes diplômés, et la mobilité géographique des jeunes est une précieuse source de « flexibilité ». Mais ce sont là des travers d’un capitalisme mal régulé, un contexte particulier (et « toxique » pour tous), et non de données éternelles de l’économie. Le capitalisme d’ailleurs n’est jamais plus « dynamique » que pour surmonter les rigidités que lui impose la société. C’est lorsque le libéralisme le délivre de ses contraintes qu’il devient exploiteur et spéculateur.

L’examen du monde actuel corrobore-t-il la croyance dans la supériorité des populations jeunes ? La Chine et la Corée vieillissantes demeurent la zone la plus dynamique de l’économie mondiale, et l’explosion démographique africaine, ou même les démographies encore vives du reste du Tiers-Monde, ne paraissent guère lui profiter ! Quant aux États-Unis, leurs dynamismes économique et démographique ne se combinent que par l’immigration. Et faut-il rappeler qu'en France l'arrivée à l'âge actif des "baby-boomers" coïncide avec le tournant rentier et européiste, dans les années 70-80 ? Ces exemples ne prétendent pas illustrer un déterminisme démographique inverse à celui des natalistes : ils montrent seulement que cette variable n'est pas déterminante et ne nous aide en rien à comprendre le monde où nous vivons ni à agir sur lui.

L’avenir de l’immigration

Le recroquevillement maastrichtien

Nous avons déjà noté qu’un fondement implicite du natalisme est la crainte de l’immigration. Souvent informulée cette crainte s’appuie sur la crise sociale des 20 dernières années. Ses présupposés sont parfois proprement racistes (l'existence de populations "inassimilables"), mais souvent elle ne se fonde que sur un manque de confiance dans la capacité assimilatrice de notre société. Face à la crise du lien social, nous devrions nous calfeutrer bien "entre nous" ; les difficultés économiques et les frustrations sociales nous interdiraient la poursuite d’une politique d’immigration. Or c’est là une grossière inversion des causes et des conséquences : tout au contraire, c'est la stagnation économique produite par le libéralisme et l’européisme qui crée la concurrence de tous contre tous et le sous-emploi générateur d’anomie et de délinquance. En période de blocage économique l’immigration apparaît comme une dangereuse concurrence sur le marché du travail et une source de charges pour les dépenses publiques. Ceci uniquement parce que les politiques libérales maintiennent un chômage de masse qui crée l’illusion d’un « excès » de main-d'œuvre, et imposent une artificielle austérité budgétaire.

Les enfants d’immigrés comme le vivier des électeurs lepénistes sont au cœur de cette crise sociale : ils y réagissent parfois (mais pas t oujours [4] ) par le repli communautariste [5] .

À l’inverse, une politique de croissance ouvrirait des perspectives de dépassement par le haut de ces tensions et assècherait les sources de l’économie parallèle. Les conditions historiques présentes nous offrent l’occasion de profiter des synergies entre croissance économique et immigration – comme le font les États-Unis et le Canada, mais à l’inverse du recroquevillement de l’Europe maastrichtienne.

L'immigration inévitable

Prenons un peu de recul par rapport à la conjoncture européenne : l’explosion de la population mondiale compromet l’écosystème et le développement économique du Tiers Monde. De bonnes âmes rétorqueront que les prévisions alarmistes, de Malthus au club de Rome, ne se sont jamais vérifiées. Le progrès technique a toujours jusqu’à présent fourni les ressources nécessaires pour accompagner l’accroissement de la population. C’est vrai, mais ne résulte d’aucun mécanisme intangible. Rien n’assure que la bonne fortune du passé se répète éternellement, et que nous ne nous heurtions pas un jour bel et bien à l’épuisement des ressources.

Négliger ce risque et mener campagne pour accroître la natalité sur notre petit bout de la planète témoigne d’une fâcheuse étroitesse de vue [6] .

Tôt ou tard, à défaut de conquérir le reste de l’univers, nous devrons nous résoudre à une démographie stable ou déclinante – et adapter nos institutions économiques à ce contexte.

Cependant, nous n’en sommes pas là et le problème de décennies à venir en Europe serait plutôt celui de la gestion des flux migratoires.

L'immigration nécessaire

L’européisme s’est accompagné du freinage de l’immigration. La priorité était la monnaie, la rente, pour lesquelles la croissance économique est plutôt un obstacle. Cette politique empêche l’ajustement économique « normal » : des activités adaptées à cette main-d'œuvre nouvelle se créeraient [7] , et la population en place retrouverait une mobilité professionnelle ascendante, puisque les postes les moins valorisés seraient occupés par les migrants ; l’accroissement démographique stimulerait le bâtiment, les infrastructures, etc.

Dans ce mouvement d’ensemble, les crispations racistes ou identitaires se résorberaient plus facilement ; l’intérêt économique des trafics, du travail au noir et de la délinquance diminueraient mécaniquement. Quant aux dépenses publiques, l’augmentation de l’assiette fiscale assurerait leur soutenabilité.

Par ailleurs, ces flux migratoires profiteraient aux pays de départ par deux canaux : un léger soulagement démographique en premier lieu, et dans un second temps des flux économiques soutenus, mouvements de revenus, de marchandises, de savoir-faire, générés par les migrants. Très logiquement, le blocage de l’immigration en France s’est accompagné du déclin de la coopération [8]. L’Europe a remplacé la francophonie dans l’imaginaire des élites, alors que le co-développement avec l’Afrique et l’Indochine offrait des opportunités historiques à la France. Si l’Amérique a trouvé sa place dans le développement économique de l’Asie de l’Est, c’est en grande partie grâce à la diaspora sino-vietnamienne qui établit un « pont » entre les cultures. Songe-t-on aux immenses opportunités du développement de la francophonie pour la France ? Le développement de ces zones profiterait à tous, et l’immigration serait un vecteur privilégié de transmettre les capitaux et les savoir-faire. Qui mieux que des entrepreneurs ou des ingénieurs bi-nationaux pourrait organiser la synergie de ces zones ?

Ce tableau de l’immigration peut sembler un peu « idyllique », mais il ne fait que récapituler le bilan des migrations passées, qui a stimulé le décollage de l’Europe du sud tout comme la croissance de l’Europe du Nord, c’est ce qui se passe - hélas à petite échelle encore - dans beaucoup de pays en développement et dans les zones dynamiques des pays développés.

Quelle politique d'immigration ?

Ces cercles vertueux supposent cependant des conditions politiques précises.

  • D’abord la stimulation de politiques de croissance : rien de bon ne pourra être construit dans l’actuel carcan européen, on ne le répètera jamais assez.
  • Ensuite une politique migratoire consciente et volontariste :

- Limiter le drainage des « cerveaux » du Tiers Monde – la tentation est forte chez les entreprises françaises de recruter des diplômés bon marché, avec pour double effet d’annihiler les efforts de formation de ces gouvernements, et d’aggraver la dévalorisation des diplômes en France et les frustrations qui en découlent ;

- Répartir les flux au moyen de quotas par pays de manière à éviter l’excessive concentration de telle ou telle population et de maintenir le rythme des entrées à un niveau compatible avec leur absorption économique dans de bonnes conditions ;

- Faciliter le regroupement familial : puisque la perspective est bien l'intégration de populations d'origines diverses dans le creuset de notre Nation, il s'agit se stabiliser et de faciliter l'adaptation des immigrants. Les précédentes vagues d'immigration ne se sont fondues que progressivement dans la population, souvent après une ou deux générations. Entre temps, le réseau familial et "communautaire [9]" constitue une sorte de "sas" qui atténue le choc de l’acculturation, assure sociabilité et solidarité.

  • Enfin, l'accueil des migrants est indissociable de la refondation de l'idée nationale. Rejoindre la France doit constituer une adhésion explicite au projet culturel, social et politique qui la constitue ; et l'accueil arrivants doit être l'objet d'une ambitieuse politique d'intégration : redonner à l’école son rôle d’inculcation des valeurs républicaines, assurer un "suivi civique" des nouveaux citoyens, redonner solennité à l'acte de naturalisation (devenir français n'est pas un "droit de l'homme" mais la sanction d'une démarche positive de participation à l'oeuvre commune), etc.

 

 

Les questions démo graphiques méritent donc une ample réflexion. Se dégager des fantasmes natalistes est une nécessité pour développer une réflexion et un programme politique sur ces questions. Construire une alternative républicaine à la Pensée Unique libérale suppose de se dégager des radotages de la droite conservatrice du siècle dernier. Indépendamment des fluctuations de la natalité, le défi du nouveau siècle est la croissance économique et le co-développement avec le Tiers Monde. La politique migratoire est dans cette perspective une dimension essentielle du projet républicain à construire.

 


[1] Source : Le Figaro du 29/07/2003, « Un continent de rentiers ».

[2] La pensée de cet auteur est souvent claire et pertinente et sa critique du déclin de l’Europe rentière est proche de la nôtre. Qu’une réflexion de qualité se discrédite avec ces vieilles lunes natalistes en dit long sur leur caractère pernicieux.

[3] Cette impératif d'"adaptation" découle d'ailleurs de l'idéologie libérale et désocialisatrice : les individus sont sommés de se conformer aux besoins de l'appareil économique, ces derniers agissant aveuglement sur le modèle de forces de la nature. Ces besoins sont cependant toujours présumés porter un progrès : l'ancien est forcément archaïque, l'expérience toujours dépassée, et les "vieux", c'est-à-dire ceux qui restent porteurs de règles et d'enracinement "passés", sont inévitablement "ringards".

[4] Cf. sur ce point la contribution de Terouga : dés-intégration

[5] Cette explication de la crise sociale ne constitue EN RIEN une « excuse » pour les comportements antisociaux. La gauche bourgeoise comme sa critique superficielle confondent explication et excuse. Sous-emploi, racisme, etc. devraient exclure les « jeunes de banlieues » de l’application de la loi, ou à l’inverse devraient être purement et simplement niés. De notre point de vue, la répression des actes antisociaux est une CONDITION de l’intégration. C’est la « tolèrance » hypocrite de la gauche bourgeoise qui renforce les bandes et les pseudo « communautés » et attise en retour l’exaspération des populations des « banlieues ».

[6] L’écologisme politique a malheureusement pollué la réflexion sur le renouvellement des ressources, avec des considérations obscurantistes (culte de la nature en tant que telle), environnementalistes bourgeoises (des pistes cyclables pour jeunes cadres et tant pis pour les banlieusards) et un acharnement libéral-bureaucratique (de la défense de Maastricht au soutien aux directives bruxelloises). Mais au-delà de cette confusion politicienne, l'écologie constitue probablement un problème majeure, technologique et économique, pour les décennies à venir.

[7] Signalons de ce point de vue l’organisation désastreuse des aides sociales en France, qui constituent une monumentale prime au travail clandestin. Un revenu minimum se cumulant au revenus d’activité (et non s’y substituant comme c’est le cas actuellement) serait un premier pas pour sortir de l’immense machine à frauder que constitue le système actuel.

[8] La politique gaulliste de coopération ne constituait certes pas un modèle : interventions impérialistes de défense des intérêts coloniaux et des compagnies minières ou pétrolières, soutien aveugle à des régimes corrompus etc. Mais il n'en reste pas moins que la Francophonie demeure une réalité culturelle et géopolitique, et que plus généralement un capitalisme "éclairé" aurait tout à gagner au couplage des économies européennes et du monde en développement.

[9] Pour ceux qui en douteraient : "Communauté" ne signifie pas "communautarisme". Il est normal et utile que des personnes unies par une même origine nationale, l'héritage d'une culture particulière ou une religion, entretiennent des sympathies particulières au sein de la Nation. Le communautarisme commence lorsque  l'on prétend substituer les règles communautaires à celle de la Nation, que l'appartenance communautaire devient primordiale par rapport au "vivre ensemble" de tous les citoyens.