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01 juin 2014

Le discours néoraciste

Dans notre précédent article, nous montrions que la formation de communautés antagoniques, la marche au conflit ethnique, sont contenues dans les propriétés de la présente crise économique et sociale. Les conditions sont favorables à la double spirale du repli communautariste, de la stigmatisation et de la discrimination. Elle inspire et se nourrit d’un discours politique qui fournit ses concepts et sa légitimité aux communautarismes montants.

La vie sociale produit spontanément des frustrations, sentiments, formules qui restent confuses tant qu’elles ne circulent que dans les rapports privés. C’est leur énonciation par un discours structuré, légitimé par la représentativité prêtée aux porte-paroles, qui en assure la convergence et la force d’agrégation. Une configuration donnée ne permet pas n’importe quelle représentation, mais elle est susceptible d’interprétations contraires pour donner un sens au désordre initial des expériences. Comme le dit l’antisémite Gilad Altzmon : « Dieudonné est un artiste, son rôle est de refaçonner et de réviser notre vision du monde ».

Dans la lutte pour la définition d’une représentation légitime de la société, les discours politiques s’organisent, avec une efficacité variable, autour de stratégies de conquête d’une hégémonie culturelle. Faire de l’ « intégration » de certaines populations, de l’immigration ou de l’identité des thèmes dominants du débat politique et intellectuel est d’ors et déjà un succès considérable pour les entrepreneurs politiques communautaristes de tous bords. Leurs discours, revendications, programmes, sont ajustés aux catégories dominantes de l’entendement ; alors que les politiques contraires doivent au préalable franchir l’obstacle considérable de la critique épistémologique avant d’attirer l’attention, pour ne pas parler de l’adhésion.

Bref, le communautarisme a imprégné la pensée avant de s’imposer comme thème dominant de l’affrontement politique, qui lui-même euphémise et prépare des affrontements plus physiques. « Lepenisation des esprits » disaient certains sans voir que la culture de la stigmatisation qu’incarnait J. M. Le Pen n’était que la manifestation d’un glissement culturel beaucoup plus large, sous produit de la culture ethnique américaine, permis par l’effondrement sociologique et intellectuel du mouvement ouvrier, et autant portée par les apôtres de la diversité que par le Front National.

On aurait tort de réduire ce mouvement au « racisme » avéré, l’orientation du ressentiment vers une communauté passe d’abord par la légitimation de l’idée selon laquelle l’identité personnelle relève d’une « communauté » plutôt que de la Nation ou d’une classe sociale.

La diffusion du communautarisme dans le discours politique

En 2011, le ministre de l’intérieur Claude Guéant prétendait que la France comptait « cinq ou six millions de musulmans ». Or, suivant Le Figaro « C'est en comptabilisant le nombre de personnes venant d'un pays à dominante musulmane, ou ayant des parents qui en viennent, qu'il parvient à établir ce chiffre ». On est loin d’une simple querelle de chiffres, car ce dont il s’agit est de savoir si l’islam est considéré comme une religion (auquel cas les pratiquants ne dépasseraient pas 2 millions, selon l’INED) ou une identité attachée à toutes les personnes originaires de pays « musulmans ». Ce dernier cas correspond à l’implicite néoraciste d’imputation d’une « communauté » indépendamment des choix individuels de la personne concernée. Non point que C. Guéant soit forcément « raciste » : il en reproduit simplement les présupposés, à charge pour d’autre d’en tirer les conséquences agressives que l’on connait.

Mais la « droite » n’a pas, loin s’en faut, le monopole de ces extrapolations délétère. Le CRAN (Conseil Représentatif des Associations Noires) se présente ainsi :

«  Le CRAN a permis de briser un double tabou : le tabou du nom (jusqu'alors, apparemment, on n'avait pas le droit de se dire noir en France) ; le tabou du nombre (jusqu'alors, apparemment, on n'avait pas le droit de compter les populations noires de France, ce qui permettrait pourtant de mieux lutter contre les discriminations). Par ailleurs, depuis 2012, le CRAN a brisé un nouveau tabou, la question des réparations relatives à la colonisation et à l'esclavage. »

Là encore, il s’agit de dénombrer (5 millions, en l’occurrence) ce qui n’est pas dénombrable : du simple point de vue de la couleur de peau, la « noirceur » s’échelonne en un large continuum en fonction du degré de métissage. En termes culturels ou historiques, les « Noirs » proviennent de zones et cultures diverses.

Quant à la prétendue « lutte contre les discriminations » appuyée sur « le nom » - c'est-à-dire la désignation d’une « ethnie », et le dénombrement, elle n’est autre que le recours aux « statistiques ethniques » supposées permettre la « discrimination positive », c'est-à-dire l’attribution de quotas d’emplois, de logements ou de place dans les établissements d’enseignement. Cette pratique d’origine américaine permet une correction des discriminations au prix – considérable – de l’enferment des individus dans un statut ethnique. Ce statut imposée pour bénéficier des privilèges de caste se renforce alors dans la conscience collective et les désigne comme cible en cas de tension sociale. Mais pour la petite entreprise qu’est le CRAN, le premier avantage de la « désignation » est de fournir à ses dirigeants des ressources en adhérents et en légitimité. La référence à la colonisation et à l’esclave renforce cette entreprise de construction d’une conscience communautaire autour du fantasme d’une histoire commune.

Les « communautés » constituées sont une ressource pour les aspirants à l’entreprise politique. Le pouvoir des « représentants » communautaires est proportionnel à la fermeture de la « communauté » ; et leur intérêt bien compris est d’appuyer la frontière symbolique qui délimite leur zone de représentation. Il n’est pas étonnant que le CRIF grossisse délibérément le danger antisémite et se consacre au renforcement d’une identité juive et de ses liens avec Israël : il ne fait que suivre sans complexe la logique de sa position, qui est en définitive la même que celle des antisémites[1].

La croyance en un déterminisme ethnique, que la rationalisation en soit raciale ou culturelle, est souvent portée en toute innocence par des gens « tolérants », favorables à la « société multiculturelle », qui ne saisissent pas que l’enfermement communautaire est de même nature que le fantasme de la pureté raciale. La clôture progressive des réseaux, prépare le terrain à l’imputation raciste proprement dite.

Les exemples qui précédent ne sont que les échantillons d’une représentation du monde qui traverse presque tous les partis politiques, où les communautés deviennent des victimes ou coupables collectifs

Le nouvel antisémitisme

Dans ce climat intellectuel, il n’est guère étonnant que la colère sociale provoquée par les politiques néolibérales nourrisse une radicalisation proprement raciste dans certains secteurs politiques.

Dieudonné, spécialiste des « blagues » antisémites, réunissait début avril 4000 personnes à Bordeaux, – une affluence sans commune mesure avec celle des meetings politiques traditionnels. Et les thèses antisémites connaissent un véritable succès sur le Web.

Comme toute imputation raciale, la « judaïté » ne repose sur aucune propriété commune des personnes ainsi catégorisées, mais sur l’opération même de classification ethnique. Telle personne « juive » selon la catégorie antisémite n’entretiendra que des rapports ténus ou inexistants avec cette « communauté », ses références culturelles proviendront pour l’essentiel d’une tradition nationale, il pourra pratique une autre religion, son conjoint ne sera lui-même pas « juif » et rien n’indique qu’il soutiendra Israël. Telle est sans doute la situation de la plupart de ceux dont les antisémites se plaisent à énumérer les noms « juifs » afin de l’amalgamer par un effet de désignation. Un « Juif » peut-être avoir adhéré à une autre religion, être imprégné d’une culture historique « juive » ou non, être sioniste ou non, être pratiquant ou non, concentrer sa sociabilité sur un milieu « juif » ou non, appartenir à une famille « juive » ou non – enfin se considérer comme « Juif » ou non. L’amalgame de ces personnes sous le substantif « Juif » vise à construire une catégorie artificielle comme objet du ressentiment (communauté artificielle que l’adversité contraindra à renforcer ses liens internes et justifier à son corps défendant la délimitation antisémite).

Pendant longtemps l’on a pu classer l’antisémitisme en France parmi les lubies de sectes en voie de disparition. L’héritage de la collaboration s’est dissout avec ceux qui l’avaient pratiquée, et leurs héritiers spirituels tournaient plus leurs obsessions vers les « Arabes » que les « Juifs ». Aujourd’hui pourtant resurgit un antisémitisme jeune et populaire. « Le Juif », désigné par une haine dévoyée d’Israël devient l’esprit maléfique qui « tire les ficelles », le principe explicatif des ravages sociaux du néolibéralisme. En témoignent le succès des spectacles de Dieudonné ou la montée en puissance d’Alain Soral, dont le fond de commerce est de produire une présentation « intellectuelle » des phobies contre les Juifs (ou les Francs-maçons). Lorsque les antisémites égrènent les noms d’oligarques « juifs » ils suggèrent une interprétation : les travers de la classe dominante seraient liés à la présence en son sein de « Juifs ». De la même manière, lors des discussions qui ont agité la blogosphère sur l’origine du désarmement financier de l'État, dans la même veine antisémite la « Loi de 1973 » a été rebaptisée « loi Pompidou-Rostchild ». L’interprétation raciale ou complotiste se substitue à l’analyse des rapports de classe ou de la structure économique et fournit une explication facilement accessible, sans détour aride par les sciences sociales. Elle prolonge l’intentionalisme infantile qui veut que tous les événements soient le produit d’une volonté plutôt que d’enchaînements impersonnels de causes et d’effets.  

Un exemple des formulations néoracistes nous est donné par l’antisémite britannique Gilad Atzmon (qui tient meeting en France avec Alain Soral). Toute personne dotée d’un minimum de culture historique y reconnaitra un raisonnement hélas familier, mais assaisonné au goût du jour.

  • Atzmon dénie formellement sa filiation avec l’antisémitisme d’avant 1945 :

« Les juifs, en tant que groupe, descendent de nombreux groupes ethniques différents et sont loin d’être une race homogène […]. Je peux confirmer que je ne suis encore jamais tombé sur une opposition contemporaine à la communauté juive qui soit guidée par le sang ou par des motifs biologiques […]. »

  • Mais il en conserve l’essentiel : une « identité » juive trans-sociale et trans-historique (Notez bien l’usage du substantif « les juifs », présenté comme transcendant tout ce qui les oppose) :

« Mais il est aussi évident que la culture politique juive, qu’elle soit sioniste ou antisioniste, est ethnocentrée et, dans une large mesure, motivée racialement […]. Qu’ils soient sionistes ou antisionistes, les juifs préfèrent d’une manière ou d’une autre opérer dans des cellules politiques racialement orientées et prônant la ségrégation ethnique […]. »

Puis la vieille antienne antisémite : le « Juif » est d’autant plus pernicieux qu’il n’est pas identifiable – hypothèse qui autorise tous les amalgames ! :

« Le juif politique est partout et nulle part à la fois. Le juif politique est dynamique et cohérent et pourtant, flou d’une certaine manière. On ne peut jamais comprendre ce qu’il est ni où le trouver exactement, mais on peut être sur qu’il se trouve quelque part dans un champ magnétique tripolaire imaginaire formé par le racisme juif, un nationalisme agressif et une adhésion religieuse juive vague et versatile […] »

Pour terminer, l’affirmation de la priorité de l’antisémitisme sur les autres considérations :

« L’opposition au pouvoir juif n’est ni un mythe ni une menace. C’est en fait un devoir moral et humaniste fondamental. »

Rappelons aussi la formule de colistier de Dieudonné-Soral aux élections européennes de 2009, Yahia Gouasmi : « Derrière chaque divorce, il y a un sioniste ». Le « sionisme » désigne en principe la politique de l'État d’Israël, mais la loi Gayssot interdisant les propos ouvertement racistes, les antisémites recourent au subterfuge grossier de remplacer « juif » par « sioniste » dans leur propos, ce que comprend parfaitement leur public mais qui permet de se défausser devant les tribunaux. Ici le « sionisme » est présenté comme un principe maléfique, sans aucun lien particulier avec Israël. On retrouve l’image nazie du « Juif » voué à la destruction de la civilisation. L’ « antisionisme » de Soral-Dieudonné ressemble à un copier-coller des pires propagandes des années 30 où l’on aurait seulement substitué « sionisme » (ou : « communauté organisée » chez Soral) à « juif ».

Ce nouvel antisémitisme s’inscrit dans une stratégie, ouvertement revendiquée par Soral, de « réconcilier » la vieille extrême-droite portée sur le christianisme intégriste et la détestation des « Arabes » et une population déclassée, victime de la crise économique, et souvent issue de l’immigration. L’antisémitisme apparait alors comme le point de convergence de ces mouvances, autour de la définition d’un bouc-émissaire commun. Le racisme anti-arabe, hérité de la guerre d’Algérie, devient contre-productif dans la mesure où les descendants des migrants se sont diffusés dans le corps social ; et tout particulièrement dans les milieux que cible l’extrême-droite. La polarisation antisémite apparait dès lors comme le moyen de concilier la stratégie historique de ce courant politique avec la conquête de l’électorat populaire.

Malgré le succès d’estime du laboratoire d’idées racistes qu’est « Égalité et Réconciliation », ce projet est loin d’avoir abouti. Le FN continue à cibler l’islam et l’immigration, même si les « petites phrases » de J.M. le Pen et ses liens avec Dieudonné indiquent que l’option soralienne demeure ouverte.

L’ambivalence du Front National

La présente contribution ne s’inscrit pas dans le registre des « dénonciations » rituelles du Front National, mais cherche à comprendre comment il participe à la montée des communautarismes, parfois à son corps défendant. Il manifeste en lui-même le déchirement du prolétariat (ouvriers, employés et professions intermédiaires) entre la communauté des intérêts de classe (assez bien exprimée par ailleurs dans le discours frontiste) et la logique de la concurrence ethnique (au cœur de la pénétration frontiste dans les classes populaires). Si les deux logiques coïncident dans le moment présent de la lutte des classes, elles ouvrent cependant des perspectives inconciliables.

« Je crois à l’inégalité des races » déclarait de J. M. Le Pen en 1996.

Pourtant le Front National se présente désormais comme un parti républicain, récusant toute distinction entre citoyens français. Le discours du FN cultive l’ambiguïté, un programme implicite qui ne s’exprime que par allusion ou par déduction (mais parfois s’explicite sans nuance dans l’argumentation des sympathisants). Le double langage n’est pas un monopole du Front National : c’est au contraire la recette de base pour agréger des attentes contradictoires, chacun pouvant se croire « représenté », ses intérêts défendus, et son narcissisme flatté par l’image sublimé du dirigeant politique. On voudrait croire que l’ « inégalité des races » a le même statut d’attrape-nigauds que le « je suis l’ennemi de la finance » de François Hollande. Après tout, la population d’origine étrangère constitue une part considérable (la moitié ?) des catégories populaires qui sont aujourd’hui le socle de l’électorat et du plan de conquête du Front National. Le projet présidentiel prêté à Marine Le Pen supposerait un retournement stratégique vers ces nouveaux Français. La phase initiale d’accumulation de militants et de positions politiques passait par l’organisation d’un petit milieu, soudé par une culture politique forte de discrimination ethnique. Mais l’étape suivante pourrait être celle de l’aggiornamento vers la formation d’un bloc majoritaire réintégrant la plupart des français d’origine étrangère.

Un tel scénario est plausible, à défaut d’être probable, ne serait-ce qu’en raison de la difficulté à demain repousser dans la boîte de Pandore les esprits mortifères qu’on en laisse échapper aujourd’hui.

Le fantasme du « remplacement de population »

Le slogan « On est chez nous » - condense le fantasme identitaire (« les autres » ne sont pas « chez eux ») proposé à la partie des classes populaires dont la « francité » est seul titre de noblesse (un « snobisme du pauvre », disait Sartre). Le sentiment de dépossession de l’indépendance nationale est reporté sur les symboles visibles de la mondialisation, l’ « envahissement » migratoire symbolisant l’aliénation politique entraînée par la domination euro-financière.

La formule pourrait certes littéralement renvoyer à d’autres significations – lignes de repli de l’argumentaire du FN. Mais l’ambiguïté à elle seule révèle une intention, et d’ailleurs le public ne s’y trompe pas.

Plusieurs dirigeants du FN prétendent que la France connaîtrait in « remplacement de population », voire un « ethnocide ». Voici à titre d’exemple ce que déclarait B. Gollnish le 1er mai dernier :

« Il y a un peuple français, qui majoritairement est quand même le résultat d’une fusion d’une composante latine, celtique, germanique, fusion qui s’est matérialisée réellement et symboliquement dans le baptême de Clovis. Il y a un peuple français, et ce peuple français il n’est pas bantou, il n’est pas de Mongolie, il n’est pas non plus viking, n’en déplaise à certains : c’est autre chose. Et c’est ce peuple français effectivement qui est aujourd’hui atteint dans sa substance par la dénatalité et par l’immigration massive. C’est indiscutable »

Or le présupposé de cette allégation est que si la « fusion » s’est arrêtée au baptême de Clovis ( ?), les populations migrantes sont inassimilables, qu’elles portent en elle une hétérogénéité indépassable telle que leurs enfants et les enfants de leurs enfants et toutes les générations qui suivront resteront étrangères au peuple français qu’elles minoriseront finalement dans son propre pays[2]. Prétendre que le peuple français n’est pas « bantou » c’est substituer une détermination ethnique à la détermination nationale. Si un « Bantou » ne peut être français, c’est bien que « français » dans la pensée de Gollnisch désigne une catégorie ethno-raciale et non nationale.

La « priorité nationale »

La lecture du projet officiel du Front National confirme l’égalité de principe des « Français, quelle que soit leur origine ». Mais comme souvent le Diable est dans les détails, qui démentent souvent cette référence républicaine.

La revendication d’une « priorité nationale »[3] se révèle particulièrement pernicieuse : le contrôle de l’immigration passe par la délivrance de titres légaux de séjour. Pourquoi introduire, en plus, une politique de discrimination, sur le sol français, à l’encontre de quelques 3,8 millions d’étrangers déjà résidant en France ?

Qu’on comprenne bien : la régulation (voire l’arrêt) des flux migratoires serait une politique parfaitement républicaine, elle n’affecte pas le lien social des populations établies dans la Nation. La frontière est une chose sérieuse : elle filtre ce qui vient du dehors - et protège ceux qui sont au-dedans. Les étrangers déjà installés (quoi qu’on pense des politiques qui ont permis leur installation) participent désormais au tissu social français et ne sauraient en être arrachés sans déchirer du même coup la société à laquelle ils participent. La discrimination appliquée aux étrangers régulièrement installés divise de facto la population française, telle qu’elle est objectivement constituée, avec ses liens établis avec des résidents non encore naturalisés.

En deçà de la traduction juridique qu’en est la naturalisation, la plupart de ces étrangers sont en voie d’intégration en France, leur famille et leurs projets sont en France[4]. La « priorité nationale » n’est autre que l’ébauche d’une épuration ethnique - bornée, pour le moment, sur le critère de la nationalité (encore qu’une exception est mentionnée en faveur des parents « européens », ce qui confirme bien l’intention raciste du projet).

Mais plusieurs prises de position en matière de nationalité laissent penser que le champs des discriminations pourrait être étendu : En 2012, Louis Alliot à propos de la nationalité de la sœur du tueur Mohamed Merah demandait au gouvernement d’ « étudier les conditions de son acquisition et engager une procédure de déchéance avant une expulsion dans son pays d'origine ». Une fois écarté le principe de l’irréversibilité de la nationalité, et si l’on admet l’hypothèse hélas vraisemblable d’aggravation des tensions ethniques, la pression serait forte pour étendre le champ d’application de la déchéance (présente en droit mais jamais appliquée), plaçant des millions de naturalisés en situation d’insécurité[5].

 

Jusqu’à quel point ces exemples révèlent-ils le projet du Front National ? Les balises racistes demeurent bien présentes, sans compter les passerelles avec l’extrême-droite antisémite de Soral-Dieudonné. S’il n’est cependant pas totalement exclu que les rabatteurs racistes ne soient finalement sacrifiés, leur logiciel n’a pas été désactivé.

 

 Les élections européennes du 25 mai ont marqué de l’avis général l’exaspération des classes populaires face aux ravages de la politique européenne. Face à l’inébranlable volonté de l’oligarchie d’avancer dans son agenda de démantèlement de l'État-providence et des droits démocratiques incarnés dans la Nation, la résistance s’exprime au travers de l’offre politique existante, et le Front National occupe la place de l’alternative. Ce parti, nous l’avons montré, véhicule une représentation ethnique des enjeux politiques qui renforcent dangereusement la spirale de l’affrontement communautaire.

Nous avons essayé dans cet article de présenter de façon réaliste la prégnance de cet ethnicisme dans la pensée et le discours politique, non pour prédire le pire, mais pour indiquer les tendances qui pourraient y mener. Connaître le danger pour éviter sa réalisation.

Un dernier article évoquera quelques pistes pour répondre à cette montée de la « question ethnique ».

 



[1] Et sur l’exact même modèle, le militantisme homosexuel exhorte au « coming out », à l’affichage de la « différence » homosexuelle, ce qui suppose de tirer de la seule préférence sexuelle toute une chaîne de conséquences en termes de mode de vie, de sociabilité, de sous-culture : bref constituer une « communauté » sur un critère réel mais que nulle nécessité ne destinait à délimiter un groupe social.

[2] L’ « arguments » ressassé selon lequel la fécondité des « français de souche » serait moindre que celle des populations immigrées s’appuie nécessairement sur le même fond raciste : les propriété ethniques se transmettraient héréditairement aussi sûrement que des différences génétiques.

[3]  « Les entreprises se verront inciter à prioriser l’emploi, à compétences égales, des personnes ayant la nationalité française. Afin d’inciter les entreprises à respecter cette pratique de priorité nationale, une loi contraindra Pôle Emploi à proposer, toujours à compétences égales, les emplois disponibles aux demandeurs d’emploi français. Les administrations respecteront également ce principe, et la liste des emplois dits « de souveraineté » sera élargie, notamment dans les secteurs régaliens où les professions seront réservées aux personnes ayant la nationalité française. [...] Les étrangers en situation légale qui ne trouvent pas de travail seront incités à retourner dans leur pays au bout d’un an d’inactivité [...]. La priorité nationale s’appliquera également en matière de logement social où, à situation égale, le logement sera d’abord proposé aux personnes ayant la nationalité française. Les allocations familiales seront réservées aux familles dont un parent au moins est français ou européen. »

[4] On entend bien l’objection selon laquelle certains de ces étrangers « ne souhaiteraient pas » s’intégrer, et que la difficulté de leur installation sur le territoire français devrait constituer une sorte de test destiné à vérifier leur « volonté » de participer à la Nation. Mais outre que cette « volonté d’intégration » pourrait être mise en doute chez nombre de Français « de souche », les problèmes sociaux et sécuritaires : chômage, délinquance, etc. n’ont rien à voir avec une quelconque « mauvaise volonté » des primo arrivants, mais tout à voir avec les conditions dégradée du lumpenprolétariat dans lequel ils sont plongés par la force des choses. Ce qui plaide en faveur de politiques d’emploi et de freinage de l’immigration, mais certainement pas de suspicion systématique à l’égard de populations qui, pour d’évidentes raisons psychologiques et matérielles, sont déjà puissamment incitées à « s’intégrer ». Autre chose serait de solenniser la naturalisation par des cérémonies, serments, etc. marquant avec l’éclat l’entrée dans une nouvelle communauté nationale.

[5] Ceci étant entendu que la Loi française doit être appliquée sans faiblesse. La « déchéance de nationalité » n’apparait comme une réponse à la délinquance ou au terrorisme que dans un contexte ou les lois sont souvent inappliquées ! Si Souad Merah a juridiquement violé la loi française, elle aurait dû être arrêtée et jugée. Mais en l’occurrence la « déchéance de nationalité » apparait comme un substitut au droit, ce qui ne laisse pas d’inquiéter.

01 avril 2012

Les lunettes du crime

L’ « affaire Merah » est le prétexte d’une nouvelle vague de dénonciations et d’amalgames contre l’islam, et plus particulièrement les Français de confession musulmane.
La pratique de l’islam de certains Français pose en effet problème. Ils plaquent leur ressentiment et leurs frustrations, formés dans la marginalisation sociale, le chômage de masse et l’assistance, sur un discours religieux formé dans des contextes incommensurables : conflit israelo-palestinien, guerres civiles et crise sociale de l’Algérie à l’Afghanistan. Les jeunes islamistes « des banlieues » singent ces situations extrêmes comme les enfants de la bonne bourgeoisie pré-soixante-huitarde se sont naguères pris pour des gardes rouges. Cette réinterprétation délirante redouble la stigmatisation sociale d’une stigmatisation culturelle justifiée. Et sur cette base prolifèrent les prédicateurs d’occasion, excités du bocal reconvertis dans le prêche flamboyant et l’incitation au crime.
Cette situation mérite d’être analysée et les incivilités des voyous cachés derrière des prétextes religieux méritent bien entendu d’être dénoncé et sanctionnées par la loi quand c’est nécessaire. Mais l’ « affaire Merah » ne relève pas de cette problématique.

On nage dans une surinterprétation caricaturale ; à toutes les époques et sous toutes les latitudes les sociétés ont sécrété d'exceptionnels cinglés, serial killers, anthropophages et autres congélateurs de nourrissons... Rien, heureusement, n'indique que ces pathologies soient devenues plus fréquentes. Merah a choisi l'islam pour habiller ses tentations homicides comme d'autres en d'autres temps eussent choisi le gauchisme ou l'extrême-droite. La frange extrême des fanatiques de l'islam a cru se donner une crédibilité en revendiquant ces actes, comme l'eussent fait naguère les Brigades Rouges au nom d’une toute autre idéologie. Mais ces crimes sont entrés en résonnance avec un discours électoral et médiatique avide de diversions.
La société du spectacle ne diffuse l’information que suivant la scénographie des films-catastrophes. Les medias poussent à l’extrême le penchant paresseux du téléspectateur. La réforme du système financier, la politique salariale ou les projets fiscaux ne sont pas porteurs. Suivant leurs propres tropismes idéologiques, politiciens et journalistes politiques présentent chaque fait divers saillant comme un "signe" de leur obsession habituelle, en comptant sur la consternation des spectateurs pour donner un semblant de crédibilité à leurs interprétations... Il est plus facile de jouer les gros bras contre le terrorisme que de justifier un bilan politique peu flatteur ou un programme de circonstance.

La mise en scène de l’élimination du tueur, sous la supervision ostentatoire du Ministre de l’intérieur, relève d’une lourde stratégie d’instrumentalisation (qui s’est d’ailleurs retourné contre ses auteurs vu les « ratés » de l’opération). Le Front national ou le candidat Sarkozy y ont vu un support opportun pour diaboliser un "islamisme" fantasmatique -  qui ne prospère (comme le Diable) que des invocations qu'on lui adresse !
Exciter le public en prétendant que Merah était "représentatif" de quoi que ce soit, c'est justement s'acharner à faire advenir ce qu'on prétend dénoncer. Semer la haine contre les musulmans pour s'étonner en suite qu'ils réagissent en revendiquant leurs particularismes - faute d'une intégration qu'on leur refuse. Transformer un fait divers en menace terroriste globale pour évincer toute réflexion des électeurs, déroutés par les déferlements d’évènements dont l’horreur masque pour un temps l’exceptionnalité. De la gestion électoraliste d’un fait divers, nous avons glissé insensiblement vers une campagne de promotion du communautarisme.


Dans "Invasion Los Angeles", science-fiction bas-de-gamme américaine, des lunettes adaptées révèlent en de nombreux habitants de la ville des monstres aliens, à exterminer avec allégresse et sous les applaudissements du public. Notre dérive politico médiatique ne préfigure-t-elle pas de telles lunettes du crime ?

22 mai 2011

LE CAUCHEMAR AMÉRICAIN

 

Tout système de pouvoir est un dispositif destiné à produire des effets, dont ceux qui se comparent aux illusions créées par la machinerie du théâtre […]. Prenons donc le risque d’une formule : le consentement résulte pour une large part des illusions de l’optique sociale.

Georges BALANDIER : Le pouvoir sur scène, Balland 1980, pp. 13-14.

Au royaume de Loango, voisin et un temps sujet de l’empire Kongo, la mort du roi provoque la crainte du retour au désordre initial […].

Le désordre, où l'ordre puise les forces qui le revigorent, est ici joué sur deux scènes : celle de la guerre qui reporte au temps de la violence fonda­trice ; celle de la sexualité rendue à l'état « sau­vage ». Ce sont les deux thèmes majeurs par lesquels la société exprime son organisation qui se trouvent ainsi évoqués […]. Au commencement étaient la violence et la sexua­lité libres ; les faire reparaître par le drame cérémo­niel, c'est réactualiser cette période primordiale, c'est permettre à la société — donc, à son pouvoir — de se raviver en jouant sa propre genèse. C'est conduire le procédé d'inversion du temps jusqu'à son point extrême, jusqu'au moment où naît l'ordre social, afin de recapter la vigueur première.

Georges BALANDIER, op. cité, pp. 111 à 113.

 

 

L’accumulation d’événements sordides à la « une » des médias relève-t-elle des hasards de l’actualité ou plutôt de la fissure du vernis « civilisé » qui entourait les rapports politiques ? Non point que l’action politique en occident ait jamais correspondu à l’image d’Epinal qu’en reportaient ses acteurs, mais l’accumulation des derniers mois laisse soupçonner que même ce souci des apparences s’efface, ou devient impuissant à travestir une réalité dont la violence intérieur suppure par toute les failles de la machine politico-médiatique.

L'actualité brute n'est que le matériau dont médias et discours politique composeront un spectacle à la fois conforme aux représentations dominantes de l'oligarchie et appétent pour les spectateurs. Le sexe et le sang constituent les briques élémentaires d'une nouvelle représentation du monde dépouillée des oripeaux de la respectabilité et du droit. La régression  de la représentation vers ces pulsions de base appelle deux lectures, sans doute complémentaires : face aux périlleux enjeux géopolitiques et financiers, retour aux formes les moins euphémisées de la domination, mais aussi impuissance à produire une légitimation plus élaborée. La barbare mise à mort de Ben Laden et la mise au pilori de Strauss-Kahn relèvent de la même inspiration scénaristique et révèlent en creux l'indicibilité d'un ordre menacé par le déclin relatif des États-Unis et les tensions internes à l'oligarchie mondialisée.


La loi du talion comme « nouvel ordre mondial » ?

En janvier 1990, les États-Unis envahissent le Panama, arrêtent son président, le Général Noriéga, et l’emprisonnent pour « trafic de drogue ».

En mars 2001, l’ancien Président Serbe, Slobodan Milosevic, dont le régime a été renversé suite à une intervention militaire massive de l’OTAN, est arrêté sous la pression des États-Unis et déféré au « Tribunal Pénal International » ; il meurt en mars 2006 avant la fin de procès, officiellement d’un infarctus mais après avoir exprimé avec insistance ses craintes d’être empoisonné.

En décembre 2003, Saddam Hussein est arrêté en Irak par l’armée Américaine, puis livré au gouvernement que cette dernière a installé en Irak, qui l’exécutera 3 ans plus tard.

Le 02 mai 2011, un commando américain exécute le terroriste Oussama Ben Laden au cœur du Pakistan, en théorie pourtant État souverain. De l’aveu des services américains, le personnage n’avait pourtant pas opposé de résistance armée, son corps a été emporté et jeté en mer. Des milliers d’Américains ont manifesté leur joie à cette nouvelle.

En 1986, un raid aérien américain avait tenté d’éliminer le dirigeant libyen Mouammar Kadhafi et tué sa fille adoptive ; le 01 mai 2011 ce sont les avions français qui ont attaqué sa résidence et tué son fils et trois de ses petits-enfants. La presse française ne s’est guère émue de cet événement, pas plus que du renversement et de l’arrestation du Président ivoirien Laurent Gbagbo par l’armée française un mois auparavant pour installer à la tête de la Côte d’Ivoire A. Ouatara, reconnu par la « Communauté Internationale ».

 

Cette énumération est certainement incomplète, elle suffit cependant à témoigner de la criminalisation des dirigeants opposés à la politique des États-Unis et de leurs satellites, de la légitimation de leur assassinat et de l’indifférence aux victimes « collatérales » de leur entourage.  Point n’est besoin de porter un jugement sur les cibles peu innocentes de ces opérations pour constater que leur exécution relève d’une conception hyperviolente et fort peu humanitaire des relations internationales.  Les deux piliers de cette doctrine implicite sont les suivants :

-          Les ennemis vaincus des puissances occidentales sont de  criminels, non des adversaires d’ordre politique ou géostratégique. On leur imputera massacres, terreur, génocides, mais jamais la résistance manifestée aux puissances dominantes dans l’exercice normal de leur activité politique. Tout dirigeant opposé à l’ordre mondial doit se savoir en danger d’être exécuté sans même nécessairement passer par un jugement approximatif.

-          L’énormité des crimes imputés à ses personnages justifie semble-t-il la violation des principes les plus élémentaires du droit et du respect des personnes, la mise à mort de Ben Laden représentant l’apogée de cette nouvelle version de la Loi du Talion. Que le ministre français des affaires étrangères ait osé déclarer à ce sujet « Justice est faite » en dit long sur la conception de la « justice » qui semble désormais s’imposer dans l’oligarchie.

Remarquons au passage que l’absence de procédure judiciaire conforme aux usages des pays occidentaux, ou leur inaboutissement (Milosevic) renforce le soupçon sur l’incomplétude de l’information officielle. Pourquoi avait-on peur d’un procès de Ben Laden ?


Strauss-Kahn, métaphore du néolibéralisme ?

Qu’un puissant oligarque se soit enivré de l’impunité que procure le pouvoir et ait étalé de longue date une sexualité peu soucieuse du consentement de ses partenaires ne serait qu’un chapitre sordide de la comédie humaine si son arrestation n’avait été la trame d’une nouvelle mise en scène.

Considérons d’abord l’implacable scénario hollywoodien de chute du puissant directeur du FMI sur témoignage d’une femme de chambre. Le viol ayant eu lieu aux alentours de midi, SK a été arrêté dans l’avion qui le ramenait en France à 16h45. On peut s’étonner de la célérité de la police américaine, non pour disculper le violeur, mais pour les raisons de cette hâte particulière si elle était avérée[i].

Il est donc légitime de s’interroger sur la scénarisation de la chute de l’oligarque, mais elle révèle aussi la complaisance dont faisaient l’objet ses « dérapages » dans son petit monde. De la part du Parti Socialiste dont les « droits des femmes » sont un produit phare du fonds de commerce, certaines affaires embarrassantes eussent dû susciter plus de discernement dans la présélection de son sauveur suprême de 2012. Plus troublant encore, le personnage continue à bénéficier d’une mansuétude extraordinaire pour qui garde en mémoire la condamnation sans appel des violences sexuelles populaires par les bien-pensants[ii]. DSK serait-il victime d’un coup de pouce américain ou sarkoziste dans la révélation de ses actes, cela les légitimerait-il pour autant ? Au-delà de la camaraderie politicienne, ces réactions ne dénoteraient-elles pas le ressentiment des dominants dont une « simple femme de chambre » pourrait ébranler la légitimité ?

Aux États-Unis la mobilisation de la morale sexuelle comme principe (illusoire) de présélection des dirigeants fait partie de la légitimation d’un système politique médiocrement démocratique mais hautement scénarisé. Le dérèglement sexuel imputable à Strauss-Kahn l’orientait vers le rôle de victime expiatoire des péchés de l’Occident, tête tombée pour en protéger tant d’autres, image renversée de la vertu des élites états-uniennes.

Pourtant l’embarras point de l’effroyable métaphore de ce dirigeant du capitalisme mondial pliant une malheureuse femme de chambre à ses caprices sexuels, tout comme l’institution qu’il dirigeait inflige aux peuples grec ou portugais de ravageurs plans d’austérité.  L’histoire dira quels règlements de compte, quelles querelles de faction ont coûté sa carrière à Strauss-Kahn. Mais elle retiendra surtout l’implacable résonnance de la dépravation morale et de la domestication financière des « élites ». Ubris commune à la chrématistique  néolibérale et à la sexualité de son dirigeant…


La westernisation du monde

Quel rapport entre l’affaire Strauss-Kahn et la ramboïsation des relations internationales plus haut évoquées ? Dans l’un comme l’autre cas la froide logique du rapport de force et le cynisme des justifications a posteriori déchirent le voile usé du droit-de-l’hommisme et de l’état de droit. La déstabilisation des équilibres constitués à l’époque de la lutte contre le communisme a libéré l’expression amorale de la domination de classe ou de la puissance impériale. Le mépris du peuple remplace la crainte qui avait quelque peu moralisé le capitalisme. L’effacement des contre-pouvoirs libère l’expression d’une violence sociale dont le viol n’est finalement que l’application aux rapports interpersonnels.

Les stratèges américains de la guerre idéologique  présentent le monde comme un cauchemar hollywoodien ; classes sociales, enjeux géostratégiques, dominations et luttes pour le pouvoir quittent la scène où ne se donne plus que la représentation de l’éternelle lutte des bons contre les méchants. Les Forces Spéciales remplacent les justiciers solitaires, les Rambo ou les inspecteurs Harry, spécialistes de la violation de droits de l’homme rendus obsolètes par la déshumanisation de l’adversaire. Ben Laden s’était-il encombré du droit pour organiser le 11 Septembre ? Génie du mal, l’énormité de son pouvoir et de sa cruauté le retranchait des garanties juridiques théoriquement accordées à tout être humain.

La chute de Strauss-Kahn relève de la même inspiration, la méritante petite immigrée, avilie, humiliée, triomphe d’un puissant, lubrique et sans scrupule. Le sacrifice humain doit rester hautement moral – à contresens des rapports effectifs aux États-Unis comme en Europe. Une partie de l’oligarchie française renâcle au rôle peu glorieux attribué  à celui qu’elle voyait déjà occuper l’Elysée en 2012 et ce faisant fournit l’arrière-plan de méchants de seconde zone que requiert le scénario.

D’aucuns imaginent mille obscurs complots dans les coulisses du spectacle – le 11 septembre aurait été monté par les Américains eux-mêmes, Ben Laden ne serait pas mort, Strauss-Kahn serait victime d’un faux témoignage…. Les trous du discours officiel s’emplissent des fruits de l’imagination divagante d’apprentis scénaristes dont la réécriture de la pièce participe en fin de compte à retenir les spectateurs dans le théâtre de la domination légitime.

 

Et pendant le spectacle, les nappes de pétrole s’assèchent et s’aiguise la compétition pour leur contrôle. Le réacteur en fusion de la centrale de Fukushima continue à s’enfoncer dans le sol. La puissance chinoise s’affirme en silence tandis que la domination américaine se survit par la crainte de ses expéditions punitives. Dans les pays capitalistes de part et d’autre de l’Atlantique, une croissance économique anémique se concentre sur les plus hauts revenus tandis que les classes moyennes précarisées ruminent une exaspération croissante. La finance vampirise la production et étrangle, sous l’égide du FMI,  ses eldorados latins passés du statut de « miracle » à celui de « risque majeur ». Le monde arabe est le théâtre de soulèvements populaires sans précédents, des manifestations massives émergent en Afrique, en Grèce et en Espagne.



[i] Suivant Jacques Follerou, dans « Le Monde », cette affaire « montre surtout le chemin qui reste à parcourir en termes de séparation des pouvoirs dans notre pays ».  Passée la défense aveugle de son ex-champion, une partie de l’oligarchie revient à son antienne favorite : l’apologie du modèle américain. Le même journaliste concède « la place extraordinaire prise par l'argent dont dispose l'accusé pour se défendre » - mais ne s’interroge pas sur la singulière mise en scène policière et médiatique des opérations.

[ii] Et comment ne pas rapprocher cette autoamnistie des réactions indignée qui suivirent voici deux ans le rappel du passé sulfureux de D. Cohn-Bendit ?

 

30 avril 2011

Le fantasme de l'immigration

 

Le relatif succès électoral du Front national aux récentes élections cantonales et le regain d'activisme du gouvernement à propos de l' « immigration » réinstalle cette dernière au premier plan de l'agenda politico-médiatique. Or aussi bien la notion d' « immigration » que l'enjeu de ce « débat » sont suspects. Pour des raisons différentes, aussi bien le Front National que l'UMP et le PS inscrivent ce thème au cœur de leur discours pré-électoral, l'effet étant de mettre à l'arrière plan les choix cruciaux de la politique économique, des services publics et de la protection sociale.

 

Tout d'abord, de quoi parle-t-on ? Des étrangers présents sur le territoire français, des immigrés stricto-sensu (né à l'étranger de parents étrangers), des enfants français de ces immigrés ou encore de population marquées par leur couleur de peau ou des particularismes culturels, dont une grande part n'appartient à aucune des catégories précédentes (personnes d'origine gitane, antillaise, réunionnaise, comorienne, etc.) ? Le vocable « immigré » désigne alternativement l'un ou l'autre de ces agrégats, dans la plus grande confusion.

Le Haut Commissariat à l'Intégration estime les immigrés et descendants directs d'immigrés à 19% de la population française. Mais ce chiffre est largement hors-sujet, car la réalité des flux migratoires importe peu dans la construction du trompe-l’œil politique qu'est le « débat » sur l'immigration.

A côté de la discussion démographique sur l'apport des migrations à l'évolution de la population française, se développe un discours raciste d'autant plus sournois que les lois antiracistes l'incitent à se déployer à couvert. Nous appellerons « raciste », ou « ethniciste », l'interprétation de la société comme une juxtaposition de groupes déterminés par leur origine. Dans cette pensée l'individu est doté d'une nature génétique, ou à la rigueur d'un héritage culturel, qui le dépasse et le sépare radicalement des membres des autres catégories. On peut aisément montrer que cette interprétation est dépourvue de tout fondement scientifique, mais elle produit en revanche des effets sur le réel, en particulier de constituer des antagonismes eux mêmes créateurs de groupes et de sous-cultures séparées.

 

La question démographique et celle de la croyance en une invasion migratoire sont donc totalement déconnectées. « Les immigrés » ne sont que les supports de logiques qui les dépassent.

(Le lecteur intéressé pourra également consulter cet autre article.)

Nous exposerons les conditions de la diffusion de la vision raciste des enjeux politiques, puis la nature fantasmatique de cette « immigration » mal définie et qui ne se construit que par la stigmatisation, et enfin nous montrerons la prégnance et les limites de cette logique dans le système politique.

 

 

La construction d'une pensée raciste

 

Relever l’irrationalité de cette vision du monde n'est pas récuser les raisons bien réelles qui la fond adopter par une partie de la population. La majorité en est confrontée aux conséquences cumulées de violentes politiques néolibérales qui généralisent le sous-emploi, la précarité, la régression des niveaux de vie. Le prolétariat ouvrier a subi cette régression dès les années 70, mais les « classes moyennes » (milieux salariés qualifiés, fonctionnaires...) se sont cru à l'abri jusqu'aux années 2000. La période actuelle est celle de la convergence de la frustration sociale du prolétariat et précaire et des classes moyennes paupérisées.

Quand nous employons le terme de « frustration », c'est bien pour souligner qu'il ne s'agit pas d'une pauvreté ordinaire, intégrée dans les modes de vie et les aspirations, comme la France en connaissait dans le passé. Il s'agit bien d'une dissonance cognitive entre une aspiration au progrès social et une réalité à contresens, tandis que s'étale un discours provocateur sur les « bienfaits de la mondialisation » totalement contraire aux réalités constatées.

Bref une large majorité de la population vit comme un « scandale », au sens littéral, la situation économique et l'ordre politique actuel. Cette indignation n'est pas « latéralisée », elle est aussi bien « de gauche » que « de droite » - mais peu difficilement se reconnaître dans les grands partis institutionnels qui cogèrent le néolibéralisme depuis 30 ans.

La transformation d'une révolte sociale en une culture politique identifiée est un processus complexe ; le mouvement social ne se nourrit pas de grande théorie mais « bricole » avec les thèmes que diffuse le système politico-médiatique.

 

C'est dans ce contexte que le thème de l' « immigration », de l' « étranger » s'installe comme enjeu politique majeur. Jean-Paul Sartre écrivait en 1944 : « si le Juif n'existait pas, l'antisémite l'inventerait ». C'est exactement ce à quoi nous assistons de nouveau.

Chaque licenciement peut être « analysé » selon le prisme des emplois occupés par des étrangers. En lleur absence, l'emploi eut sans doute été perdu tout aussi bien, mais l'existence même d' « étrangers », ou d' »immigrés » en fait des coupables par nature, puisque par construction préalable leur emploi est illégitime...

La dégradation des conditions de l'emploi se traduit par une concurrence accrue pour les postes – effet du sous-emploi lui-même et de la déréglementation, mais dont on peut charger tout aussi bien les concurrents eux-même, étrangers en surnombre, clandestins qui cassent les salaires. Cette vision du monde n'est « même pas fausse », elle revient simplement à désigner une catégorie damnée qui devrait invariablement concentrer sur elle les conséquences de la crise sociale et ainsi en protéger les autres.

Le travail clandestin est un véritable fléau pour les salariés mais ne constitue qu'une facette de la politique de flexibilisation du travail ; en rendre responsable une catégorie spécifique (les immigrés sans papier) revient encore à détourner la contestation vers des victimes expiatoire au lieu d'agir sur les mécanismes à l'origine de l'insécurité sociale.

Le même raisonnement s'applique aux questions d'insécurité ou d'échec scolaire : elles se fussent posées de toute manière, comme effet mécanique du sous-emploi de masse et de la ségrégation des populations en difficulté dans certains quartiers. Associer ces « pauvres », ces possibles délinquants, à une catégorie ethnique permet de rejeter l'explication à l’extérieur du politique.

Ainsi que construit une véritable culture politique raciste, qui place dans l’exclusion d'une partie de la société la solution universelle aux fléaux (bien réels) qui affectent sa majorité.

 

 

L'"immigration" n'existe pas

 

J'entends bien qu'on objectera à ce qui précède mille exemples de la nocivité de l'immigration ou de « certains » immigrés. Que certains de ces exemples puissent s'avérer exacts ne contredit pas mon propos. Ce qui constitue la démarche raciste, c'est d'associer systématiquement ces cas à des propriétés « ethniques ».

En vérité les « immigrés » n'existent pas en tant que tels ; leurs origines sont diverses et leurs points communs se réduisent à ce statut d' « immigrés » qui leur est attaché non par nature mais par la stigmatisation malveillante (ou faussement bienveillante) dont ils font l'objet.

La plupart d'entre eux et de leurs enfants sont d’ors et déjà « assimilés » au sens où ils participent à la vie sociale, aux mouvements d'opinion, aux courants culturels dans les mêmes conditions que le reste de la société ; ils comptent la même proportion de gens honnêtes ou malhonnêtes , certains se crispent sur des traditions réelles ou fantasmées – dans la même proportion que le reste de la population peut se révéler conservatrice ou intégriste.

L'acte d'immigrer relève généralement d'un déterminisme économique, l'assimilation n'est pas une volonté pré-existante mais le résultat de la participation effective à la société française : quartier, emploi, école, famille... Avec le temps, elle agit comme une irrésistible contrainte sociale, et seuls des noyaux intégristes préservent parfois leurs spécificités après quelques générations (Juifs intégristes, gens du voyage...).

Relégation et discriminations compliquent ce processus mais le principal obstacle est commun avec le reste de la population : c'est la précarité de l'emploi, la dégradation de l'enseignement et des services publics. Chacun est confronté à une dilution du lien social, ce qui ravive les appartenances communautaires et religieuses en général (et non spécialement chez les immigrés).

Dans ces conditions, « les immigrés » peuvent comme tout un chacun « poser des problèmes » en tant que personnes, mais ils ne constituent pas un être collectif qui serait « responsable » de tel ou tel problème social. L'immigration n'est la « cause » ni du chômage ni de la délinquance, ni de la dégradation des quartiers. Raisonner ainsi c'est consciemment ou pas transformer les problèmes politiques en conflit ethnique : c'est l'essence même du racisme.

 

L'analyse sociologique à laquelle nous avons procédé ne cherche pas des « coupables », mais des explications. Je ne plaide donc en rien pour la complaisance à l'égard de comportements déviants ou communautaristes – voile, prières publiques, agressions, chapardages et tutti quanti.

Le sous-emploi peut expliquer la fréquence de la délinquance dans certaines populations, mais il n' « excuse » en rien le vol, et on pourrait montrer tout au contraire que les sanctions doivent être d'autant plus fermes que la tentation de la transgression est forte. Le laxisme d'une certaine « gauche » à ce sujet n'est que l'image renversée de la pensée raciste – les uns comme les autres personnifient une catégorie confuse des « immigrés », les uns pour lui attribuer collectivement les travers de tel ou tel individu, et les autres pour lui chercher des excuses ou des dérogations aux devoirs communs.

 

Il est bien sûr nécessaire d'avoir une politique de gestion des flux migratoires. Mais si elle est pilotée par le fantasme d'un « problème de l'immigration », elle échouera à tous points de vue. Les « coups » médiatiques, déclarations tonitruantes, déploiements policiers devant les caméras, expulsions spectaculaires, ne répondent à aucun objectif à moyen ou long terme, ils n'entament pas le « besoin de haïr » et au contraire le stimulent en légitimant son sentiment sans affecter ses causes.

 

 

L'ethnicisme contrarié du système politique

 

La diffusion d'une problématique raciste se répercute sur le champs politique, mais plus comme aubaine circonstancielle que programme systématique, car l'immigration passée est aujourd'hui trop amalgamée à société française pour être contestée sans déchirer cette dernière.

Pour qu'une catégorie soit transformée en bouc-émissaire, elle doit être suffisamment isolée pour ne pas mobiliser de réseaux de solidarité autour d'elle. Ce n'est qu'à cette condition que le sacrifice des victimes expiatoire restaure l'unité du reste de la société et soulage temporairement ses tensions. Or cet isolement est loin d'être acquis ; la médisance ou le racisme du Café du Commerce ne se transforment pas si aisément en agression effective dès lors qu'il s'avère que l' « étranger » fantasmé est en réalité son voisin, son collègue, son cousin... L'ethnicisme est donc une arme à double tranchant qui se retournerait contre les apprentis sorciers qui déclencheraient des réactions en chaîne de solidarité.

 

La doctrine de l'UMP et du PS selon laquelle il s'agirait de « répondre à des inquiétudes » est un contresens dangereux mais logique de la part de partis qui n'envisagent pas de sortir des politiques à l'origine de la crise sociale.

La démagogie compassionaliste de la gauche radicale n'est guère plus productive puisqu'elle partage avec les racistes l'idée d'un problème spécifique autour des « minorités ». Foncièrement ces partis se nourrissent d'une approche instrumentale , ils jouent alternativement de la tendance à l'ethnicisation ou au contraire de l'inquiétude qu'elle soulève. Dans les deux cas ces partis contribuent à construire la catégorie fictive des « immigrés » et à restructurer les enjeux politiques autour de cet artefact, évinçant de la sorte des questions beaucoup plus inconfortables pour eux des conséquences des politiques néolibérales.

 

Quant au Front National, son positionnement est moins clair que le voudrait le jeu politique, dans lequel il incarnerait tous les « excès » anti-immigrés contre lesquels se dresserait le rempart des partis « civilisés ».

Certes la crise sociale génère une tendance spontanée à ethniciser les questions et le FN utilise avec constance ces mouvements sous-jacents pour asseoir son image et ses réseaux militants. Mais ce positionnement l'a aussi cantonné aux marges de la vie politique, sorte de faire-valoir « extrêmiste » de l'UMP-PS. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si ces partis et les medias renvoient systématiquement le FN à ses grossièretés « identitaires » et ignorent ses autres positions, beaucoup plus dérangeantes pour l'oligarchie.

La stratégie raciste est donc peu porteuse pour le FN, elle a contribué à son accumulation primitive de notoriété et de militants mais tend à le confiner dans un espace protestataire où ses dirigeants se sentent manifestement à l'étroit. D'où l'amphibologie du discours de Marine Le Pen, qui ménage ses soutiens racistes (« préférence nationale », bavardages alarmistes sur la « substitution de population, etc.) tout en développant en parallèle une thématique « républicaine » (intégration, mise en avant de militants d'origine immigrée, etc.). On peut y voir une volonté maligne de gagner sur tous les tableaux, mais aussi les indices d'un infléchissement stratégique. Les deux options coexistent certainement, la présence d'une extrême-droite raciste aux franges du FN n'est pas niable. Mais la logique d'une stratégie de conquête du pouvoir irait plutôt dans le sens d'une marginalisation de ces tendances.

 

 

 

Aucun des problèmes de la France n'est dû à l'immigration ou aux descendants d'immigrés. En revanche elle souffre du grippage de ses mécanismes d'intégration – c'est à dire de participation entière aux liens sociaux et aux valeurs qui la fondent en tant que Nation.

Ce mouvement n'est pas spécifique aux immigrés, c'est le processus général qui assemble l'ensemble des individus en une société cohérente et consciente d'elle même. Restaurer la cohésion sociale est un vaste chantier politique qui suppose la mise en cause de doctrines fondatrices des dernières décennies : démission de l’État, déréglementations indiscriminées, libre-échange dogmatique, hypertrophie de la finance, laisser-faire et spéculations urbaines, etc.

Le discours raciste fonctionne comme une diversion vis-à-vis de cet enjeu central, il constitue foncièrement un plan de sauvetage idéologique du néolibéralisme.

De point de vue, il est cultivé par les partis aux affaires. Mais le déchirement de la société que produirait son essor contient pour le moment la tentation de se muer en véritable mouvement raciste.

Cette limite n'empêche pas l'utilisation ponctuelle de catégorie marginales : Roms, intégristes musulmans, immigrés sans papiers. Mais il ne s'agit que de faire-valoirs, de rideaux de fumée médiatique dont la mise en scène laisse intact aussi bien la dynamique démographique que le ressentiment de masse à l'origine des fantasmes anti-immigrés. D'où l'actuel climat de racisme honteux, de recherche confuse de bouc-émissaires, contrariée par l'assimilation avancée de la plupart des personnes d’origine étrangère.

On ne peut exclure que la macération de ces ingrédients finisse par déclencher un racisme plus construit et plus destructeur .

Mais dans l'immédiat l' « immigration » est surtout un piège électoral, un chiffon rouge pour attirer ressentiments et peurs populaires vers un trompe l’œil. C'est le sujet conservateur par excellence.

21 septembre 2010

Famille et modernité : pour un nouveau paradigme

Cet article prolonge mes réflexions précédentes : Déclin de la famille et « mariage gay » (2004) et La famille et l'action politique (2006)

Ces analyses sur la famille suscitent plus que d’autres des relations d’incompréhension qui tiennent sans doute aux déficiences de mes exposés, mais aussi à la rupture qu’ils représentent par rapport à la pensée dominante, pour laquelle il « va de soi » que les mutations de la structure familiale depuis un siècle s’expliquent « tout simplement » par la « libération » des femmes, la « liberté » des individus, l’ « égalité » des sexes et des genres, etc. Bref, cette pensée ne raisonne qu’en termes de conformité aux valeurs dominantes – ce qui n’est pas surprenant mais relève d’une réflexion bien courte. Il ne s’agit pour mes contradicteurs que de porter un jugement sur les thèmes à la mode : statut des femmes, mariage homosexuel, etc. Pour eux, la valeur évince le sens.

Avant de se « positionner » dans ce débat biaisé, où la réflexion scientifique est court-circuitée par le conformisme culturel, j'essaierai ici de formuler une grille d'interprétation qui donne sens à cette face cachée de la crise sociale que constitue la déstabilisation familiale. Cette dernière n’est pas un objet indépendant, mais, pour faire image, un nœud de rapports sociaux concentrés, dans l’ensemble des rapports sociaux. Son analyse renvoie d’abord à des principes généraux dont la validité ne se limite pas au sujet : il existe une cohérence profonde entre les niveaux d’analyse, qu’il s’agisse de sociologie de la famille, d’analyse des crises financières ou de l’entreprise, ou du système politique…

 

Table des matières

I. La méthode d'analyse

La posture scientifique

La complexité du social

II. Libérations individuelles ou perturbations systémiques

L’inceste

La « libération de la femme »

Le statut des homosexuels


III. Deux lectures de l'anomie familiale

Le revers du modèle bourgeois

Mimétisme, concurrence et retour du social


IV. Impasses et prospective

L’inanité du conservatisme social

Les principes d'un socialisme raisonné

 

I. La méthode d'analyse

Comprendre les faits sociaux exige de s'extraire d'a-priori moraux qui relèvent de la confusion entre analyse et action politique – et ce faisant compromettent l'une et l'autre . De plus la société constitue un objet d'étude spécial : un système d'interactions et non un assemblage artificiel.

 

La posture scientifique

La proclamation des sentiments et des jugements « positionnent » leur auteur et participent au processus circulaire de formation d’une « opinion publique » en renforçant la conviction des convaincus… Cet autorenforcement des croyances fait partie de la représentation d’elle-même que se crée une société et quiconque veut « peser » sur le marché des idées ou dans la politique quotidienne doit y participer.

Toutes les critiques de mes articles sur les questions familiales partent de la confrontation d’un « enjeu » à la mode - libération des femmes, PACS, mariage homosexuel, etc. - avec les valeurs dominantes : liberté, égalité, engagement, épanouissement de l’enfant. Que ces critiques émanent d’un « point de vue » traditionaliste ou libéral, la démarche est souvent la même : chaque question est évaluée « en soi » comme si elle n’entraînait pas une longue chaîne de conséquences, conformes ou non aux valeurs posées au départ, parfois prévisibles mais parfois imprévisibles.

L’évolution du statut des femmes semble conforme à nos valeurs dominantes de liberté et d’égalité. Mais cette affirmation n’a pas épuisé le sujet : comment s’explique cette transformation, pourquoi se produit-elle à partir des années 1960 (en gros) plutôt qu’à un autre moment ? Quels sont ses effets - dont la « libération » n’est qu’un aspect partiel, à côté duquel il faudrait ranger le relâchement des solidarité familiales, de nouvelles formes de socialisation des enfants et probablement une structuration différente de la personnalité, de nouveaux rapports à l’emploi et à l’État ? Ces pistes ne sont pas exhaustives, il s’agit seulement ici de montrer que le recroquevillement intellectuel sur la défense essentialiste de valeurs brouille la compréhension les transformations socioculturelles que nous vivons ,et n'aide probablement pas à la progression effective de ces valeurs à une échelle plus globale.

La posture scientifique que je m’efforce de tenir ici consiste à construire un modèle aussi explicatif que possible des faits sociaux observés. Elle n’exprime idéalement ni choix ni sentiments. Le biologiste ne « juge » ni les maladies ni les médicaments : il cherche d’abord à comprendre. C’est une position en surplomb qui s’abstrait du tourbillon des idées toutes faites et fonde sa légitimité sur la vérification par l’expérience ou par l’observation. Le succès mondain d’une telle démarche est d’ordinaire nul, mais elle permet de comprendre et de prévoir ce que ne perçoivent pas ceux dont le champ d’action est le « débat » médiatique ou l’action politique. La réflexion scientifique a pour vocation d’inspirer à terme ces derniers, de leur fournir des schémas plus réalistes d’interprétation.

Il s’agit d’un programme de travail que je n’ai pas la vanité de prétendre suivre à la perfection. La sociologie académique de la famille s’étiole1 alors même que se déploie une crise sans précédent de la famille : déficit et incertitude des rapports interindividuels, déphasage entre les attentes et les structures… une anomie massive se développe, furtivement révélée par les incivilité ou les statistiques de la dépression, mais peut-être aussi comme le feu sous la cendre, frustration de masse qui ne saurait se révéler ponctuellement mais sous forme d’explosion quand l’énergie accumulée débordera les soupapes instituées (routines sociales, dérivatifs consuméristes, État-Providence…)2.

Au risque de me répéter : je cherche à comprendre l’évolution et les enjeux des mutations familiales, et pas à les encenser ni les condamner par des a priori moralisateurs. Avant de se demander (si vous y tenez absolument) si la libération des femmes est une « bonne » chose, il s’agit d’analyser en quoi consiste cette transformation des rapports sociaux et quelles en sont les conséquences, y compris indirectes. Avant d’être « pour » ou « contre » le mariage homosexuel, interrogeons-nous sur les causes de l’irruption de cette question au premier plan de l’agenda politique, et sur les effets parfois lointains d’une telle reconnaissance.

Chers contradicteurs, évitez donc de me renvoyer systématiquement au constat de l’oppression des femmes, de la discrimination envers les homosexuels ou d'une autre « cause » à la mode. Ce n’est pas de cela que je souhaite parler, car je n’aurais rien de spécial à dire à ce sujet ; vous et moi partageons les mêmes valeurs qui sont celles de la société contemporaine et qui nous poussent instinctivement à rejeter toute « oppression » ou « discrimination ». Mais quand nous avons proclamé cette foi, nous n’avons pas avancé d’un centimètre dans la compréhension du changement social et, du coup, nos jugements instinctifs sont obérés par la méconnaissance du processus historique qui nous emporte.

 

La complexité du social

La société est un système complexe dont la totalité de l’analyse nous échappe. Des millions d’individus sont liés dans des réseaux enchevêtrés, régis par des règles multiples et non coordonnées pour la plupart. Un immense bric-à-brac hérités d’une histoire parfois très lointaine et dont la pratique sociale a assuré la cohérence. Les règles et formes d’organisation foncièrement inadaptées ont été éliminées, celles qui assuraient l’intégration et la reproduction de la société se sont progressivement imposées, par un long processus d’essais et d’erreurs3.

La cohérence qui en a résulté ne relève pas d’une construction rationnelle mais du processus aveugle des forces sociales. Nombre de valeurs, de normes, de « ça va de soi » relèvent du sacré – c'est-à-dire ce qui échappe à toute discussion.

La critique rationaliste conteste ces règles et croyance au nom de leur arbitraire. Dans son interprétation du monde, chaque élément devrait être ordonné en conformité avec une valeur fondatrice. Sa divergence avec la pensée traditionnelle est donc limitée, puisque seule a changé la référence, qui n'est plus un texte sacré ou une évidence coutumière, mais un modèle « idéal » bâti autour d'un principe absolutisé (liberté, égalité...).

En cela sa courte raison manque l’essentiel, à savoir l’effet de ces conventions dans le système global. Que Dieu « existe » ou non, il a été (et demeure peut-être) nécessaire pour fonder une pratique commune et implanter les règles élémentaires de la vie sociale. Le mariage est peut-être inutile à l’amour, mais il a été (et demeure peut-être) nécessaire pour stabiliser le groupe familial, assurer la socialisation des enfants, nourrir les réseaux d’échange et de coopération entre les familles alliées. La prohibition de l’inceste peut apparaître comme une atteinte à la liberté, mais son absence aurait entraîné le repli des groupes familiaux sur eux même et la concurrence sexuelle les aurait sans doute déchirés du dedans. Cette vieille analyse des anthropologues est peu contestée pour le passé lointain, peut-on sans aveuglement la refuser radicalement pour le présent ?

 

 

II. Libérations individuelles ou perturbations systémiques

Le « sacré », les « tabous », les « mythes » ne relèvent pas d’une critique essentialiste, mais systémique. Ils orientent les comportements vers la cohérence d’ensemble de la société. Le refoulement est la base de la civilisation, sa disparition laisse exploser des pulsions dont les effets ne s’arrêtent pas à des interactions simples. Si ces bornes à la « liberté individuelle » se sont instituées, ce n’est pas pour leur substance particulière, mais parce que leurs effets renforçaient la cohérence des groupes qui les pratiquaient par rapport à ceux qui les négligeaient.

Que contient la boîte de Pandore de ces tabous, désormais si fragile ? Le tabou de l’inceste en est l’exemple le mieux établi, celui de la différence des genres semble se dissoudre inéluctablement, sous l'apparence d'une « libération de la femme » ou des « droits des homosexuels ».

 

L’inceste

Concernant le tabou de l’inceste, les prétextes mythico-religieux (l’inceste entraînerait des catastrophes naturelles ou la damnation) ou biologiques (il entraînerait maladies ou déformations) ne sont pas « rationnels », on peut assez facilement montrer leur inanité scientifique4. Pourtant, ces règles structurent le lien social : elles imposent l’alliance entre les familles, la circulation de l’information via celle des femmes , et stabilisent les groupes familiaux en prohibant radicalement en leur sein la source la plus virulente de conflit : la concurrence sexuelle.

En Europe occidentale, l'Église catholique prohibait jusqu’au 4e degré de cousinage, la règle est tombée en désuétude avec le cousinage lui-même… Notre société ne condamne l’inceste qu’au sein de la famille nucléaire, non sans quelques hésitations (statut des beaux-parents ou enfants de beaux-parents…). La notion d’inceste varie avec l’étendue des rapports pratiques de parenté. D’où son déclin dans notre société ultra-individualiste. L'indifférence est l'autre face de la tolérance.

La pertinence anthropologique de ces explications n’impose pas de règle de conduite efficace. L’exception individuelle paraît inoffensive (ce qu’elle est véritablement, à ceci près que l’admettre serait ouvrir la voie à sa généralisation, du moins dans de nombreuses sociétés, pour des raisons de proximité et d’héritage). L’action individuelle ne se borne pas simplement parce qu’une règle est fondée, il faut que cette règle soit impérative pour surmonter la force de la pulsion individuelle et l’illusion de la possibilité de son exceptionnalité. C’est pour cela que la malédiction divine est une croyance plus efficace qu’une explication scientifique. Le respect du sacré n’a donc pas l’irrationalité que lui prête le rationalisme de surface.

 

La « libération de la femme »

La dislocation de la famille traditionnelle se manifeste d’abord par une précarisation générale des relations. La parenté organise moins les rapports sociaux que par le passé : l’éducation s’effectue davantage par des institutions (crèche, école, vacances organisées, télévision d’une certaine manière) qui relâchent le rôle des parents en général et des mères en particulier. Les conjoints vivent en parallèle, chacun gérant sa carrière professionnelle et ne dépendant, matériellement et affectivement, que marginalement de l’autre. La banalisation du divorce facilite cette évolution, qui la renforce en retour. Par ailleurs, le divorce transforme en profondeur les anticipations des conjoints, qui intègrent désormais la précarité au départ de leur relation. L’engagement s’atténue, la rupture devient un moyen « normal » de sortie de crise et la crainte de la rupture de l’autre devient une incitation supplémentaire à moins réfréner ses pulsions. Le mariage décline au profit de cohabitations moins formelles. Enfin, la parenté périphérique se dilue : déclin des rapports avec les collatéraux, extension précaire des «belles-familles » au gré des recomposition du couple.

La description qui précède n’est qu’un idealtype, une représentation idéalisée des tendances à l’œuvre. Cette mutation n’est pas achevée et ne saurait sans doute l’être sans qu’aient été résolues ses contradictions internes. Contradiction entre d'une part la précarisation des rapports familiaux, d'autre part le mythe persistant du mariage d'amour et l'aspiration à la stabilité affective. Contradiction entre la croyance en la libération des femmes et la réalité de leur insertion dans l'aliénation du salariat. Contradiction entre la recherche de rapports affectifs plus « vrais » que les rapports statutaires et le vide relationnel du travail précaire et de la consommation. Les mêmes croyances et affects qui ont réduit la crise de la famille a une libération se fracassent aujourd'hui sur sa partie cachée, informulable dans le discours dominant. Demeure un malaise confus, incapable de s'analyser faute des concepts adéquats.

 

Le statut des homosexuels

Intrinsèquement, le mariage homosexuel n’est en rien choquant ; il semble relever de la volonté responsable de deux individus sans conséquence néfaste pour les autres. Mais les enjeux de cette question vont au-delà de ce « bon sens » libéral. Comme pour l'inceste ou les rapports entre les sexes, se jouent de complexes interactions qui transmettent cette question particulière au système social tout entier. La tabou de l'homosexualité dans les sociétés méditerranéenne récentes renvoie à toute une architecture de la famille, des rapports entre les sexes et du lien social en général ; le jugement moralo-religieux sur l'homosexualité n'en est que la traduction mythique.

Tout d'abord, de quoi parlons-nous ? L' « homosexualité » n'a pas l'évidence que lui prêtent d'un commun accord les défenseurs d'une identité homosexuelle et ses détracteurs. La sexualité, contrairement au désir, n'est pas « naturelle » (et par conséquent jamais davantage « contre_nature ») : elle représente l'organisation culturelle des pulsions sexuelles et de l'affectivité, de même que les goûts alimentaires expriment le façonnage par la culture du besoin alimentaire. Si nous n'avons pas de données fiables pour connaître la proportion d'homosexuels à différentes époques et différentes sociétés, une raison en est évidemment la difficulté de collecter une telle information, en particulier quand elle stigmatise son porteur. Mais une autre, plus essentielle, est que la question est mal posée : elle suppose que l'homosexualité soit une nature, inséparable de l'individu qui la porte - croyance dont le seul fondement pourrait être un mythique « gène ». Si l'on suit Foucault5, cette croyance en une « nature » homosexuelle remonterait au renforcement du contrôle individuel par l'église à la fin du Moyen-Âge qui érige un péché véniel en péché mortel. Toujours est-il qu'elle n'est pas universelle ; la société grecque, dans l'Antiquité, ou certaines sociétés amérindiennes la considéraient comme une forme de sexualité légitime mais non exclusive. Bref l'homosexualité relève d'une analyse sociologique tout comme le reste de la culture et des sous-cultures.

La stigmatisation des homosexuels par les monothéismes méditerranéens puis leur « libération » qui n'en est que la forme retournée par la modernité ont construit un artefact dans notre perception du social. Cette catégorie n'est pas « évidente », et les politiques qui consisteraient à la reproduire (pour la « libérer » aussi bien que pour la réprimer) partent d'une perception faussée des choses.

La réduction dans notre culture de la famille à une commodité juridico-fiscale ou un symbole de la seule passion amoureuse évacue de notre imaginaire l’ensemble des droits et obligations : entraide, échanges sociaux, interdits, qui structuraient la société traditionnelle. Cette intégration familiale est-elle aujourd’hui obsolète, évincée par le développement du droit, par la Sécurité Sociale, l’équipement électroménager et internet ? Sans doute en partie, mais l’onde de choc de de la primauté du désir amoureux ne fut pas une partie d’un « plan » de transformation des rapports sociaux, mais plutôt une faille dans la cohésion sociale qui entraîne une crise multiforme dont l’aboutissement nous est encore inconnu. Or la problématique du « mariage gay » - telle qu'elle est aujourd'hui constituée dans le débat public – participe de la dilution de l'alliance, réduite à un simple contrat entre deux personnes.

Ensuite, le mariage homosexuel banalise l’interchangeabilité des sexes. C’est un élément saillant d’un processus général d’indifférenciation, lui-même sécrété par la réduction des individus à des producteurs-consommateurs « sans qualité ». La femme s’imprègne de la culture « masculine » du salariat, l’homme des tâches ménagères et du souci de soi naguère considérés comme « féminins »6. Est-ce trop s’avancer que de considérer que c'est ce mouvement qui s’accompagne d’une transformation du rapport à la sexualité ?

 

 

III. Deux lectures de l'anomie familiale

On voit bien que la « libération » n’est qu’un sous-produit de l’affaiblissement des liens sociaux, qui entraîne celui des contraintes, discriminations et hiérarchies des formes familiales traditionnelles. S’en tenir à ce seul aspect des choses est au sens premier une idéologie. En hypertrophiant certains éléments du réel, l’on en occulte d’autres qui échappent alors à la pensée - éléments épars, frustrations informulées, souvent condamnés comme nostalgie honteuse de l’ordre ancien. Pour conceptualiser ces dynamiques cachées, voici deux grilles de lecture complémentaires.

 

Le revers du modèle bourgeois

Libéraux comme traditionalistes ignorent le contenu de classe des forces à l'œuvre. Le bilan de la dilution familiale varie complètement selon la position sociale. La rigidité et la prévisibilité des rapports, les droits et obligations indépendants de la fortune matérielle, demeurent un « acquis » considérable pour les classes dominées. Pour ceux dont le capital économique garantit le statut et la négociation de liens sociaux en position favorable, l’enjeu est moindre et la « liberté » peut dominer la perception du monde. En ce sens, l’idéologie de la « libération » est bien celle de la bourgeoisie : non qu'il s'agisse d'une tromperie ou une question en elle-même négligeable, mais elle occulte la perte d’une solidarité sociale aussi précieuse aux dominés que nuisible au déploiement du capital.

L'individu anomique, privé indissociablement de la contrainte et de la solidarité de groupes d'appartenance, est condamné au travail salarié, disponible pour le capital sans autre limite que la « jouissance sans entrave » de la consommation de masse. Il balance entre le modèle du trader dopé à la cocaïne et celui de l'exclu dopé à la charité publique... Privé de véritable intégration sociale, cet individu est condamné aux réussites fulgurantes (infimes statistiquement mais omniprésentes dans l'imaginaire social) et aux détresses sans retour (occultées momentanément par le mirage des premières avant de s'étaler en exclusion, dépression, délinquances et tutti quanti). La bourgeoisie échappe pour un temps à ce dilemme, la stabilité de la richesse matérielle soutient la sociabilité ; solidarité de classe et cohésion familiale se renforcent mutuellement et permettent l'expérience d'un individualisme heureux.

Fondamentalement donc le libéralisme moral est l'idéologie de la bourgeoisie : il exprime son mode de vie. Entrée en croisade morale pour sa généralisation, elle double sa domination sociale d'une prédominance morale, prêchant l'égalité et la « libération » de modes de vie populaires où se retissent chaotiquement des formes de solidarité.

Le paradoxe -ou le secret – de la morale bourgeoise est bien celui-là : elle ne s'épanouit que par les règles et réseaux implicites qui structurent le milieu et organisent la « liberté » de chacun7. Mais imposé sans ces conditions à l'ensemble de la société, l'individualisme devient atomisation et anomie.

Ainsi fonctionne le nouvel ordre moral, conscience idéalisée d'elle même de la bourgeoisie et mauvaise conscience sans cesse imposée au peuple. Mais il n'est pas que cela.

 

Mimétisme, concurrence et retour du social

Toute notre civilisation est basée sur la différence sexuelle. Peut-on imaginer que ce ne soit pas le cas dans l’avenir8 ? Toujours est-il que la banalisation de l’homosexualité ouvre un nouvel espace de concurrence sexuelle. Combiné avec l’affaiblissement d’ensemble des droits et obligations familiaux il nous rapproche de la situation d’indifférenciation décrite par René Girard9 : les pulsions individuelles ne sont plus bornées par des statuts sociaux établis, le désir (pour les partenaires sexuels, pour les biens ou pour les honneurs) s’exprime sans frein et, comme nous restons des animaux sociaux, ce désir est mimétique : c’est le désir des autres qui crée ou exacerbe le mien.

Quand ce désir mimétique n’est pas borné, il explose dans la « crise sacrificielle ». La concurrence sape la confiance et les solidarités et se déchaîne la guerre de tous contre tous avant que les affects ne se polarisent contre un bouc-émissaire10. Ce n'est qu'en attribuant la « faute » à un individu, un groupe ou une institution, que chacun s'en disculpe tout en retrouvant confiance dans les autres. C’est dans cette polarisation que se reconstitue le lien social, que se rétablissent les règles, ou que s’en établissent de nouvelles. Elles ne valent pas par leur substance mais par leur adéquation avec un ordre social viable. Les sociétés connues nous prouvent leur extrême variabilité de ces règles, mais en même temps l’universalité des systèmes de règles, qui fixent des bornes au désir individuel. Les interdits rendent le conflit sans objet ou du moins le repoussent aux confins du groupe.

Ce schéma girardien est-il universel ? L’approche libérale prétend que ces prohibitions peuvent avantageusement se remplacer par une concurrence régulée sur le modèle du marché. En matière de distribution des biens, l’on peut en effet considérer le marché et la distribution de monnaie pour élargir l’espace de compatibilité des désirs. L’échange et la reproduction industrielle de l’objet désiré émoussent la tension. Le conflit de répartition demeure mais s’épuise dans le mouvement permanent de la consommation de masse.

Mais la consommation de masse ne « dépasse » les inégalités que dans la mesure où celles-ci sont relativement réduites et où la croissance est suffisante pour donner l’illusion d’un rattrapage permanent des catégories supérieures. Si l'économie est le cœur rationnel du libéralisme, celui-ci y trouve cependant d'évidentes limites.

Et il demeure que le marché n’est favorable qu’en proportion d’une dotation échangeable. Ceux qui n’ont rien à offrir ne reçoivent rien.

En matière de solidarité sociale et de lien familial, une telle dynamique de croissance n’existe pas. La pauvreté économique n’est que relative, la pauvreté sociale est absolue. Si le modèle concurrentiel se généralise à tous les rapports sociaux, malheur aux pauvres, aux moches, aux vieux… Le tout dans une insécurité permanente liée à l’incertitude de la transaction : faillite, chômage côté économique, rupture, divorce, etc. côté familial. étendre le modèle libéral au-delà de son champs de validité est périlleux sur le plan économique, et probablement mortifère sur le plan familial.

En tout cas cet ultralibéralisme multiplie tensions et frustration, on a « droit » à tout mais accès à rien. La machine à créer du désir fonctionne à vide et diffuse une douleur, permanente mais mal identifiée, propre à ranimer la recherche de dépassement de la concurrence, en premier lieu par la reconstitution du groupe autour d’un « coupable ». Une société de concurrence généralisée nous renvoie au choc en retour de la recherche désespéré d’expulsion du conflit dans la crise sacrificielle.

Ce schéma éclaire certains basculements historiques. Le déchaînement libéral des années 1900, puis des années 20 prépare les explosions qui débouchent sur le communisme ou le nazisme, qu’on peut interpréter alors comme un retour désespéré à l’ordre social au travers de la fusion des grands mouvements de masse autour du sacrifice d’ennemis réels ou imaginaires11.

 

 

IV. Impasses et prospective

Échec des « libérations » individuelles, affaiblissement des solidarités, renforcement de la domination de classe et perspective peu rassurante d'une « crise sacrificielle » : ce tableau noirci à dessein appelle l'ébauche de solutions.

 

L’inanité du conservatisme social

De cette extrême complexité du social, de cette formation inintentionnelle du sacré par un tâtonnement millénaire, Hayek déduit un conservatisme radical : toute réforme sociale est condamnée à échouer ou, du moins, entraîne des conséquences imprévues pires que l’état initial. Seule l’interaction de millions d’individus au cours des siècles est en mesure de constituer un ordre social viable. Appliqué à ce qui nous occupe, on en déduirait une posture de défense intransigeante de la famille traditionnelle12.

Mais nous ne vivons pas dans une société stable où la seule perturbation relèverait de la vanité prométhéenne de quelques dirigeants. Hayek néglige la dynamique du capital. Nous ne pouvons pas nous reposer sur la tradition, parce que ses fondements ont été détruits. Le « constructivisme » des réformateurs sociaux n’est que l’effet de la désorganisation d’une société malaxée par la recherche du profit et le progrès technique. L’accumulation du capital est un processus radicalement nouveau dans l’histoire humaine, la reproduction élargie de ce capital laboure la société bien au-delà de la sphère « économique« .

Dans le Manifeste Communiste, Marx a définitivement formulé la nature de notre époque : « La bourgeoisie a dépouillé de leur auréole toutes les activités qui passaient jusque-là pour vénérables et qu'on considérait avec un saint respect. Le médecin, le juriste, le prêtre, le poète, le savant, elle en a fait des salariés à ses gages. La bourgeoisie a déchiré le voile de sentimentalité qui recouvrait les relations de famille et les a réduites à n'être que de simples rapports d'argent […]La bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de production, ce qui veut dire les rapports de production, c’est-à-dire l'ensemble des rapports sociaux. Le maintien sans changement de l'ancien mode de production était, au contraire, pour toutes les classes industrielles antérieures, la condition première de leur existence. Ce bouleversement continuel de la production, ce constant ébranlement de tout le système social, cette agitation et cette insécurité perpétuelles distinguent l'époque bourgeoise de toutes les précédentes. Tous les rapports sociaux, figés et couverts de rouille, avec leur cortège de conceptions et d'idées antiques et vénérables, se dissolvent; ceux qui les remplacent vieillissent avant d'avoir pu s'ossifier. Tout ce qui avait solidité et permanence s'en va en fumée, tout ce qui était sacré est profané, et les hommes sont forcés, enfin, d'envisager leurs conditions d'existence et leurs rapports réciproques avec des yeux désabusés. »

Nous ne vivons pas dans le monde façonné par le temps qu’évoque Hayek, mais dans des rapports sociaux en perpétuel bouleversement. Consommation de masse et besoins de main d'œuvre ont pulvérisé la famille traditionnelle sans retour imaginable. La mobilité et la disponibilité de la main d'œuvre, le brassage géographique, l’affaiblissement des liens de voisinage, l’obsolescence des préceptes religieux, l'encadrement des enfants et des jeunes dans l’institution scolaire, l’exigence d’égalité… tout cela interdit de revenir au passé, quel que soit notre sentiment à son égard.

Face à des rapports sociaux en perpétuel remaniement, le « projet » conservateur n'a pas plus de consistance que le constructivisme. Le premier imagine un impossible retour aux formes familiales du passé, le second imagine de régler le problème par un individualisme radical et le règne sans partage du libre choix. Or les individus laissés à eux même ne créent que le conflit et la domination des plus puissants ; le contrat social qui encadre leur action ne se forme qu’en construisant des règles et des institutions. Comme celles du passé se sont largement dissoutes, elles sont affaire de construction et d’intervention politique – mais les « génies du village » qui encensent l’anomie familiale au nom de la liberté n’œuvrent pas dans ce sens. La question primordiale est celle de la constitution, de la stabilité et de la sécurité du réseau familial.

 

Les principes d'un socialisme raisonné

La « libération » individuelle, n’en déplaise aux enfonceurs de portes ouvertes, est pour l’essentiel achevée, et même hypertrophiée, dans nos sociétés occidentales contemporaines. S’il demeure une institution « oppressive », qui encadre étroitement les individus, réduit et différencie leurs droits, c’est bien l’entreprise. Et parfois aussi l’État dont l'immixtion dans la vie privée s’étend à mesure de son pouvoir croissant en matière de solidarité. La liberté est affaire d’équilibre, de contrepoids. Confier à l'État et à l'entreprise la gestion intégrale de la vie sociale vide la liberté de sa substance aussi sûrement que le pouvoir exorbitant des religions ou des familles de naguère. Ce qui menace notre société n’est plus les fantômes du passé13, mais bien le totalitarisme libéral. Ce dernier n'est pas « le » libéralisme, si l'on entend par là la valorisation de la liberté individuelle qui imprègne notre culture. Mais la liberté n'est effective que par les règles qui l'organisent. Un libéralisme pratique passe par la remise en cause du libéralisme essentialiste qui atomise les individus.

Les réflexions qui suivent ne constituent en rien un « programme » qui détournerait l'attention de l'objet premier de cet article qui est bien la construction d'un cadre d'analyse et non de proposer des « solutions ».

Une acception ancienne du terme « socialisme » oppose la société et ses solidarités aux impératifs économiques et à la domination de classe qui les accompagne. De ce point de vue, il s'agirait de privilégier les groupes et institutions qui tempèrent l'atomisation des individus : famille, mais aussi voisinage, associations professionnelles... Pour mémoire : dans mon article de 2006, j'évoquais certaines mesures14.

Mais celles-ci ne prendraient sens que dans le cours d'une véritable révolution intellectuelle sur ces questions, où il s'agirait en amont de chaque réforme ou revendication d'évaluer ses conséquences en termes de solidarité sociale et non plus exclusivement de libération individuelle. En termes proprement culturels, il faudra s'interroger sur la dévalorisation systématique des tâches « féminines » qu'un certain féminisme a hérité de la culture patriarcale, jusqu'à faire de l'émancipation de ces tâches l'aune de la libération. Or ni l'éducation des enfants, ni la gestion du foyer, le rapport privilégié avec le voisinage, ne sont « en soi » infamants. Ils ne le deviennent que par la survalorisation du salariat et de l'autonomie financière. L'égalité tant revendiquée ne pourrait-elle passer par la réhabilitation symbolique des spécificités « féminines » ?

L'entreprise de morale individualiste-bourgeoise n'est guère concurrencée que par les vieilles entreprises religieuses empêtrée dans les modèles sociaux dépassés que décrit la lettre des textes sacrés15. La « gauche », et tout particulièrement sa composante « révolutionnaire », ne conteste pas le modèle bourgeois, elle le radicalise au contraire . Les analyses qui précèdent voudraient contribuer à une reconstruction intellectuelle où la morale ne serait pas la contrainte désuète et formelle que nous présente l'idéologie dominante, mais l'algèbre de la vie sociale et des droits et devoirs du citoyen.

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Notes :

1 Du moins dans les limites étroites de ma connaissance d’une littérature mondiale très imparfaitement accessible. Remarque incidente : combien d’ouvrages Chinois ou Indiens sur ces questions sont-ils disponibles, pour ne prendre que l’exemple de ces pays regroupant 2,5 milliards d’habitants ?

2 Tout ceci est présenté à titre d’hypothèse de travail, il reste à conduire un véritable travail de collecte et de synthèse statistique pour la valider ou la réfuter.

3Cette analyse est le socle de la sociologie en tant que science. On la retrouve sous des formes variées et au départ de conclusions très différentes chez Durkheim (les règles de la méthode sociologique – PUF), chez Lévi-Strauss (Les structures élémentaires de la parenté - Mouton), comme chez Hayek (voir en particulier la lumineuse première partie de : Droit, législation et liberté- PUF).

4 L’argument « biologique » reste très répandu. Pourtant, il confond inceste ponctuel et systématique et néglige la consanguinité non incestueuse largement pratiquée dans beaucoup de sociétés humaines (mariage systématique entre cousins). La connaissance génétique vient simplement restaurer la vieille idée de la « malédiction » qui s’abattrait sur les couples incestueux.

5Michel Foucault : Histoire de la sexualité, Tome 1.

6 Une certaine égalité se constitue, mais c’est une égalité par l’indifférenciation ; une autre serait concevable par l’égale dignité de statut clairement différenciés.

7Cf. Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot : Sociologie de la bourgeoisie, La Découverte 2005, ainsi que les autres ouvrages de ces auteurs.

8 Nous avons déjà noté l'extraordinaire malléabilité culturelle de l'espèce humaine, on peut imaginer d'autres clefs de différenciation que le sexe et d'organisation que la famille pour réaliser les solidarité de base et assurer le brassage des représentations et informations qui forme une « société ». Mais il s'agit d'imaginer, justement. Aucun précédent ni début de réalisation ne préfigure ce monde nouveau, à part les sinistres prédictions de romanciers comme Michel Houellebeq (Les particules élémentaires). Ce que nous constatons, c'est à la fois une crise de la famille de confuses tentatives de construction de formes nouvelles.

9 René Girard : La violence et le sacré

10 La famille traditionnelle favorise aussi à sa manière la violence : violences conjugales, maltraitances des enfants. Mais les propriétés de cette violence sont différentes : locale (liée à l’isolement du groupe familial) et la dissymétrie des pouvoirs (patriarcat).

11 Cf. Karl Polanyi : la Grande Transformation.

12La position de Hayek est éminemment contradictoire, puisqu'il tire des conclusions ultralibérales sur le plan économique d'une analyse qui conteste radicalement la capacité de l'individu de « construire » du social autrement que par un processus séculaire de sélection « darwinienne » des configuration sociale. En fait, sa phobie de la réforme sociale et son apologie du marché se fondent plus sur son conservatisme que sur un authentique libéralisme.

13 Je ne prétends pas qu’ils aient disparu partout ni définitivement. Dans le maelström de la transformation sociale, règles et conventions diffèrent en apparence d'un groupe ou d'une famille à l'autre, le traditionalisme le plus rigoureux semble coexister avec l'individualisme le plus absolu. L’intégrisme religieux demeure et cimente le communautarisme ; la crise sociale peut lui redonner une actualité aussi brûlante qu’éphémère. Mais la tendance générale est manifestement inverse.

14 Les revoici :

Restauration symbolique :

- redonner une certaine solennité au mariage, union de deux familles dans la perspective d’en fonder une troisième. Les religions organisent à juste titre de telles cérémonies, mais leurs divisions et leur inadaptation chronique à la modernité limitent leur influence et leur portée. Comment coupler une cérémonie laïque unifiante avec les diverses formes de mariage religieux ?

- Corollairement : "dramatiser" le divorce, ce qui serait le pendant de la solennité retrouvée du mariage. Conseil de famille ( ?), procédures conciliatoires, etc. ;

Incitations matérielles :

- développer les incitations d’ordre fiscal ou successoral, voire certaines aides sociales spécifiques (aides au logement…) ;

-    renforcement des aides pour l’éducation de l’enfant. Les congés et la rémunération parentaux sont une solution préférable à la multiplication des crèches qui doivent permettre de concilier ses enfants avec l’emploi, mais ne pas inciter davantage à reporter les tâches familiales sur la collectivité.

- Remise à plat des règles applicables en cas de divorce : pensions alimentaires, garde des enfants

Facilitation des liens familiaux :

- facilités pour le regroupement géographique des familles élargies, qui devraient être intégrées à la politique du logement, priorité pour un conjoint pour obtenir un emploi à proximité de l’autre ;

- Une prise en charge accrue des enfants par les réseaux familiaux eux-mêmes suppose le regroupement des familles élargies, déjà évoqué, et la réactivation de la vie de quartier, de manière à mutualiser les tâches parentales.

15En inscrivant les règles sociales dans le sacré, les religions les préservaient de l'acide de la critique essentialiste. C'est ainsi quelles ont pu jusqu'à aujourd'hui assurer la cohésion des sociétés (ce qui n'emporte aucun jugement de valeur sur ces sociétés : elles étaient seulement stables). Mais la fondation du sacré sur une révélation divine s'émousse dans une société en perpétuelle transformation. L'historicité des textes sacrés réduit leur portée, et l'Islam, comme le christianisme, peinent à redéfinir leur discours et leur place dans la morale moderne. Le balancement entre laissez-faire et intégrisme témoigne bien de cette impuissance (provisoire ?) de la pensée religieuse.

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30 octobre 2006

La famille et l'action politique

Le 24 octobre 2006, les trois "candidats à la candidature" socialistes tenaient leur deuxième débat sur la Chaîne Parlementaire. Rien d'historique dans cet épisode, mais il nous fournit trois phrases qui résument le libéralisme culturel en matière de famille.

Fabius : « la droite défend LA famille, la gauche défend LES familles »,

Royal : « il faut instaurer un soutien familial pour les parents dépassés » (à propos de la déstructuration des familles dans les banlieues »,

Strauss-Kahn : « le mariage est seulement un acte d’amour entre deux personnes » (à propos de mariage homosexuel).

La famille ne se prête guère aux réformes spectaculaires, et beaucoup considèrent cette question comme marginale. Un « sujet de société » agité comme un chiffon rouge pour nous détourner d'enjeux plus décisifs. Il s’agit bien entendu souvent de cela. Mais la lutte des classes se joue parfois sur des terrains inattendus. La famille est de facto la figure de base du lien social. Le prolétariat (en termes modernes : la grande masse des salariés) n’a que cette solidarité sociale pour affronter l’existence.

1. La destruction de la famille

Conjugalité, filiation, mais aussi alliance des belles-familles : l’aveugle croyance selon laquelle l’argent peut intégralement « libérer » des solidarités sociales a corrodé ces liens familiaux. À mesure que la tentation marchande stimulait les défections des solidarités coutumières, le fardeau de ces dernières s’alourdissait en proportion de la probabilité qu’elles ne soient plus payées de retour. De proche en proche, la famille s’est recroquevillée autour du noyau conjugal, et ce dernier s’est fragilisé au point que le mariage lui-même semble désormais inadapté à la nouvelle norme de précarité sentimentale (de même que le CDI est inadapté à la nouvelle norme de précarité professionnelle).

Réduire le mariage à un « acte d’amour », c’est avaliser la désuétude de tout ce qu’il est d’autre : engagement, alliance de deux familles, protection des conjoints et des enfants. Le tout venant des politiques récentes s’inspire de cet utilitarisme radical de nos oligarques : PACS[1], facilitation du divorce, etc.[2]. Sur le libre marché du sexe et du sentiment, les plus fortunés, les mieux placés dans les réseaux de cooptation, accessoirement les mieux doté en « sex appeal », tireront leur épingle du jeu.

Le manifeste communiste affirmait en 1848 : « La bourgeoisie a déchiré le voile de sentimentalité qui recouvrait les relations de famille et les a réduites à n'être que de simples rapports d'argent. » Voilà ce que réalise aujourd'hui de nouveau, et à une échelle sans précédent, le néocapitalisme mondialisé. Écoutons encore Marx – non pas l’icône niaise qu’en ont fait les « marxistes » domestiqués, mais le vrai Marx brossant le tableau quasi-définitif de l’ère du totalitarisme marchand : « La bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de production, ce qui veut dire les rapports de production, c’est-à-dire l'ensemble des rapports sociaux. Le maintien sans changement de l'ancien mode de production était, au contraire, pour toutes les classes industrielles antérieures, la condition première de leur existence. Ce bouleversement continuel de la production, ce constant ébranlement de tout le système social, cette agitation et cette insécurité perpétuelles distinguent l'époque bourgeoise de toutes les précédentes. Tous les rapports sociaux, figés et couverts de rouille, avec leur cortège de conceptions et d'idées antiques et vénérables, se dissolvent; ceux qui les remplacent vieillissent avant d'avoir pu s'ossifier. Tout ce qui avait solidité et permanence s'en va en fumée, tout ce qui était sacré est profané, et les hommes sont forcés enfin d'envisager leurs conditions d'existence et leurs rapports réciproques avec des yeux désabusés. »

Deux siècles de capitalisme ont été l’histoire d’opiniâtres métastases du capital pour étendre à chaque parcelle de l’existence humaine la course désespérée aux substituts marchands de la vie sociale, mais aussi l’histoire de la non moins opiniâtre résistance des exploités pour restaurer les formes de solidarité que leur refusait la logique économique.  Reconstruction de la famille ouvrière au début du XXe siècle, conquêtes de la Sécurité Sociale et d’une certaine sécurité de l’emploi par la suite. Voici très précisément ce que détruit à nouveau le tsunami capitaliste qui déferle depuis trente ans.

2. Le nihilisme familial contre le peuple.

Les victimes du nihilisme familial sont évidemment les plus démunis par ailleurs – d’emploi, de revenu, de capital social en général. Les droits et obligations familiaux sont indépendants du statut de chacun, la solidarité est due par cela seul qu’on occupe une position dans la parenté : enfant, parent, frère/sœur, cousin, beau-parent, etc. Son réseau protège de la pauvreté absolue et de l’exclusion sociale, il épaule les parents en difficulté et encadre les jeunes dans un contrôle social puissant. Royal avait raison de diagnostiquer dans la crise familiale l’une des origines de la « racaillerie » des banlieues. Mais son formatage à la pensée unique lui interdisait de proposer d’autre solution qu’un « soutien familial » à grand renfort d’éducateurs et d’assistantes sociales – c'est-à-dire que compenser la déshérence familiale par un supplément d’encadrement administratif. « Solution » qui évidemment aggrave le mal : multiplier les sources d’autorité – qui plus est, salariée et impersonnelle - revient à évincer ce qui reste d’encadrement familial et à faire prospérer les semi-délinquants revendicatifs que produit le mélange détonnant de l’ultralibéralisme et de l’assistanat[3].

Défendre « les familles » plutôt que « la famille », comme le revendiquait Fabius, revient à laisser s’aggraver l’implosion familiale tout en saupoudrant les « aides » de toutes sortes qui, dans le meilleur des cas, ne soignent que les symptômes. Le « progrès » n’est pas – n’a jamais été – la précarité sentimentale et relationnelle généralisée. Durant des millénaires les diverses formes de famille ont assuré tant bien que mal l’intégration sociale du plus grand nombre ; tandis que les phases de dissolution familiale, comme celle qui accompagna la condition ouvrière du début du XIXe siècle, ont toujours été synonymes de détresse et de misère.

Ce qui a obscurcit la conscience de cette réalité profonde, c'est le coup de force bourgeois soixante-huitard visant à faire passer la destruction de la famille en général (c'est à dire de toute forme de famille, au profit de rapport marchands ou d'échanges érotiques sans lendemain) pour une lutte pour la "libération" des jeunes et des femmes - dont statut  posait alors bel et bien problème. Moyennant quoi les uns et les autres sont passé du joug de la famille patriarcale à celui du marché.

Pour ces raisons, la lutte pour LA famille est indissociable du combat d’émancipation sociale. Emploi, Famille, Nation : telle est le triptyque de la résistance sociale aujourd'hui[4].

3. Agir pour la famille

Il est grand temps de s'émanciper du terrorisme intellectuel qui tente de faire passer pour "réactionnaire" la résistance populaire, en matière familiale comme en d'autres. La question familiale est un terrain de lutte politique que le mouvement social a déserté, et si nous voulons bâtir une véritable alternative doctrinale au libéralisme, il faut réinvestir ce terrain. La famille n’est pas le modèle familial d’il y a 50 ans, qui n'en représente qu'une modalité historiquement datée. Comme nous l’avons montré plus haut, elle est le réseau d’intégration et de solidarité qui relie l’individu à la société. Ses formes sont variables ; ce qui est intangible c’est la définition de solidarités impératives, propres à stabiliser et à protéger les individus[5].

Quelques remarques préliminaires :

-    La vocation d’un programme politique n’est pas de réécrire les mœurs, sous peine d’être dépourvu d’application ou contraint à la surenchère policière pour s’inscrire dans les apparences. Dans les deux cas, l’objectif fixé ne serait pas atteint, puisque la société ne s’approprierait pas les règles de solidarité espérées.

-    La destruction est plus facile que la construction. L’oligarchie se contente de saper la fragile organisation sociale que constituait la famille, en facilitant les comportements de « passagers clandestins[6] ». Divorces à la carte, PACS, affaiblissement de l’autorité parentale, etc. : les « politiques de la famille » depuis 30 ans se sont réduites à cette destruction méthodique des contrôles sociaux sans lesquels l’institution familiale se dégrade insidieusement. Comment respecter des contraintes quand tout est fait pour faciliter l’ « émancipation » et que l’on sait qu’en même temps les autres seront eux aussi incités à renier leurs engagements ?

-    En matière de famille comme d’emploi et de sécurité sociale, la première politique est la résistance[7] : freiner les contre-réformes à l’œuvre par les moyens à notre portée : bataille des idées, vote, manifestations.

Quelles  mesures républicaines pour restaurer les liens familiaux ?

Ni retour au passé, ni abandon au marché : dessiner un autre avenir. Les suggestions qui suivent ne constituent que l’amorce d’une réflexion.

Restauration symbolique :

-     redonner une certaine solennité au mariage, union de deux familles dans la perspective d’en fonder une troisième. Les religions organisent à juste titre de telles cérémonies, mais leurs divisions et leur inadaptation chronique à la modernité limitent leur influence et leur portée. Comment coupler une cérémonie laïque unifiante avec les diverses formes de mariage religieux ?

-     Corollairement : "dramatiser" le divorce, ce qui serait le pendant de la solennité retrouvée du mariage. Conseil de famille ( ?), procédures conciliatoires, etc. ;

Incitations matérielles :

- développer les incitations d’ordre fiscal ou successoral, voire certaines aides sociales spécifiques (aides au logement…) ;

-    renforcement des aides pour l’éducation de l’enfant. Les congés et la rémunération parentaux sont une solution préférable à la multiplication des crèches qui doivent permettre de concilier ses enfants avec l’emploi, mais ne pas inciter davantage à reporter les tâches familiales sur la collectivité.

- Remise à plat des règles applicables en cas de divorce : pensions alimentaires, garde des enfants[8]

Facilitation des liens familiaux :

-     facilités pour le regroupement géographique des familles élargies, qui devraient être intégrées à la politique du logement[9], priorité pour un conjoint pour obtenir un emploi à proximité de l’autre ;

-     Une prise en charge accrue des enfants par les réseaux familiaux eux-mêmes suppose le regroupement des familles élargies, déjà évoqué, et la réactivation de la vie de quartier, de manière à mutualiser les tâches parentales.



[1] Nous critiquons ici l’instauration d’un « mariage jetable », la question de la reconnaissance des couples homosexuels relève d’un autre débat.

[2] Une exception : la loi inspirée par Ségolène Royal, pour une fois bien inspirée, attribuant un congé rémunéré (mais hélas pas obligatoire) aux pères lors de la naissance de leurs enfants.

[3] Au nom des cas de maltraitance ou de démissions parentales bien réelles, mais a priori exceptionnelles, la surenchère du « travail social » revient à discréditer les parents aux yeux des enfants, à contrebalancer leur autorité, et finalement à les conduire justement à ce qui servait de prétexte à cet interventionnisme social : le fatalisme et la démission. On peut comprendre que des services administratifs pallient en dernier recours les effets de la dilution du contrôle social. Mais la généralisation de cette « solution » d’urgence va à l’encontre de la reconstitution des solidarités sociales : famille, collègues, voisins, qui seule constituerait une véritable intégration. À défaut, le travail social ne fait que reproduire le tête-à-tête bourgeois entre « l’Individu » isolé, anomique, oscillant du désespoir à la révolte, et « la Société », personnifiée par l’assistante sociale, le marché, la police – chargés de domestiquer ce délinquant en puissance.

[4] Le détournement de ces idéaux au cours de l’histoire n’est pas un argument contre eux. À ce compte nul programme n’échapperait au baiser empoisonné de ses ennemis. Hier comme aujourd’hui, des ennemis du plein emploi, de la famille, de la Nation, de la Liberté ou de la Démocratie, en brandiront les symboles pour mieux les affaiblir et brouiller les esprits.  Le vice a besoin des oripeaux de la vertu pour se camoufler. Et la pensée réactionnaire renvoie à ces impostures pour mieux combattre les originaux (cf. Hirschman : Deux siècles de rhétorique réactionnaire). Cela mérite-t-il d’autre commentaire ?

[5] De ce point de vue, le mariage homosexuel (puisque c’est le sujet à la mode) n’est pas forcément aberrant, dans la mesure où il remplirait ces conditions.  Mais est-ce le cas ? Les groupes qui promeuvent aujourd'hui le mariage gay s’étaient plutôt distingués dans le passé par leur haine de toute forme de famille et de mariage… s’agit-il de ménager un espace d’intégration de certains homosexuels dans le modèle familial (ce qui serait certainement positif), ou au contraire d’une brèche de plus pour dissoudre ce modèle dans les « libres » marchés du sexe et de l’adoption ?

[6] Le passager clandestin est celui dont le comportement rend impossible un dispositif social auquel il a pourtant lui-même intérêt. Par exemple : chacun peut individuellement trouver intérêt à divorcer à un moment donné, mais en même temps il est une victime potentielle de l’insécurité familiale qui résulte de la généralisation du divorce à la carte.

Il ne s’ensuit évidemment pas que le divorce doive être prohibé, mais les lois qui l’encadrent devraient faire en sorte d’en délimiter le champs d’application, et non de le faciliter voire d’y inciter par de sordides calculs de pension alimentaire.

[7] Cela mérite d’être précisé car la famille est sans doute le domaine où la pensée unique libérale-libertaire est la plus prégnante. Nous sommes nous même prisonniers d'un univers de précarité relationnelle où les contraintes apparaissent d’autant plus lourdes qu’elles risquent de ne plus être payées de retour. Ce faisant, entraînés par le mælstrom du néocapitalisme, nous régressons à notre corps défendant vers un état d’anomie désespérante dont le moindre mal n’est pas de nous aveugler sur les conditions d’une future resocialisation.

[8] Il est paradoxal qu’une procédure destinée à rompre les liens familiaux entre les conjoints aboutissent souvent à charge l’un d’entre eux d’une dette viagère vis-à-vis de l’autre ! Le droit actuel est l’héritage d’une époque où la femme était réputée sans ressource propre, mais ne convient manifestement plus dans sa généralité à une époque où l’activité professionnelle est la règle. Quant aux enfants, il est là aussi paradoxal de les confier préférentiellement à leur mère tout en proclamant par ailleurs la confusion des statuts sexuels. Cette incohérence dénote un parti-pris plus anti-familial que véritablement féministe…

[9] Aujourd'hui les rapports familiaux n’entrent pas en compte pour l’attribution de logement HLM, alors que le regroupement d’une parenté dans un même immeuble ou un même quartier faciliterait l’entraide, l’éducation des enfants et plus généralement l’appropriation de l’espace (sans doute brûlerait-on moins facilement la voiture du cousin que celle de l’inconnu de l’immeuble d’en face).

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15 juillet 2004

Le péril communautariste

Le communautarisme désigne la tendance au sein des États-Nations à privilégier les règles en vigueurs au sein de catégories particulières au détriment de la règle commune. Il marque donc une rupture dans la tendance séculaire à la résorption des particularismes au profit de « communautés de citoyens » [1] fondées sur des institutions et un projet politique commun et non plus des croyances religieuses ou une « identité », raciale ou culturelle.

Ce communautarisme ne se confond pas avec la reconnaissance de tels particularismes, inévitables et nécessaires dans nos sociétés mouvantes. Il représente une tentative politique d’utiliser ces particularismes contre d’autres groupes et/ou contre l’appartenance à une société nationale unifiée.

Sa vogue actuelle relève incontestablement d’une « bulle » médiatique, dont l’enflure prélude peut-être à l’éclatement. C’est un « sujet de société » facile pour les journalistes. Le thème est porteur en ce qu’il rencontre la réelle inquiétude du public face au délitement du lien social. Pour autant, l’écrasante majorité des habitants des pays capitalistes développés n’aspirent qu’à fondre leurs différences dans une société homogène, où l’origine, la religion ou la préférence sexuelle ne concerneraient que l’ordre privé.

L’obsession « identitaire » de notre intelligentsia a son origine chez certains sociologues bourgeois de la « nouvelle gauche », comme Alain Touraine, qui rabâchent depuis la fin des années 60 que de nouveaux enjeux « culturels », « identitaires », remplaceraient la vieille lutte des classes obsolète, sans objet dans la société d’abondance. Elle s’inspire aussi des thèses « différentialistes » de la « nouvelle droite » (Alain de Benoist…) dans les années 70. Ces « nouveautés » remettaient en fait en cause l’universalisme dominant de l’après-guerre et « relookaient » les vieilles lunes de l’extrême droite des années 30, déjà friande de réhabilitation des terroirs et lignées, contre l’État Républicain.

En dépit du succès de ce discours dans les milieux conservateurs-modernistes [2], les « nouveaux mouvements sociaux » sont restés des feux de paille, l’essentiel des conflits et des mobilisations demeurant centrés sur le monde du travail. La lutte des classes n’est pas – et n’a jamais été – l’objet exclusif de l’action collective. Revendications politiques, régionalistes, mobilisations morales, « grèves » étudiantes, jalonnent l’histoire des sociétés capitalistes. L’époque actuelle ne marque aucune rupture de ce point de vue. La structure du capitalisme continue à générer un conflit de classe virtuellement central, qui s’actualise plus ou moins selon les périodes en fonction de la conjoncture économique, de la lutte politique, et de la capacité des classes dominantes à imposer LEUR idéologie. De ce point de vue, la sociologie des « nouveaux mouvements sociaux » est une théorie performative (qui vise à faire advenir ce qu’elle énonce) : en distillant une vision du monde faite de luttes identitaires, elle prive le combat social de son sens et de sa visibilité.

Consacrer cet article au communautarisme est donc périlleux, dans la mesure où il contribuerait à ériger les « communautés » en catégories intellectuelles pertinentes. Ne renforcerions-nous pas ce que nous voulons combattre ?

Sans méconnaître ce risque, nous pensons que le communautarisme est un véritable problème. D’abord parce que sa promotion par les medias et les élites est plus qu’un hasard : une stratégie. Ensuite parce que, comme nous le détaillerons plus loin, le poison est à effet lent. Même modestes, les symptômes de communautarisme sont inquiétants pour l’avenir. Et enfin parce que, si nous quittons les frontières de la France, les guerres communautaires ravagent le Moyen-Orient, les pays ex-socialistes, l’Afrique…

Pour ces raisons, il ne suffit pas de dénoncer l’escroquerie intellectuelle des sociologues de salon et des journalistes qui promeuvent le communautarisme, il faut également en montrer la logique sociale et le péril réel qu’il recèle.


Sommaire :

I. Le tourbillon communautariste

A. Comment le communautarisme crée les communautés

1. Des approches superficielles du communautarisme

2. Le « double bind » du communautarisme

B. Le piège de l’antiracisme petit-bourgeois

1. La symétrie des différentialisme de droite et de gauche

2. La cause commune de la fausse gauche et de l’extrème-droite

II. Les communautés contre la Nation

A. Des « communautés » sans projet historique

1. Les « communautés » contre la Nation

2. Des « communautés » sans avenir

3. À qui profite le crime ?

B. L’improbable banalisation du communautarisme

1. Une écume médiatique ?

2. Les communautés contre l’histoire

III. Comment échapper au communautarisme ?

A. Groupes intermédiaires ou communautés ?

1. L’architecture nationale

2. Les conditions de l’intégration nationale

B. Renforcer la Nation, restaurer l’État

1. Comprendre

2. Resituer les enjeux


 

I. Le tourbillon communautariste

Le danger du communautarisme dans nos sociétés tient à sa propension à s’étendre et entraîner toute la société dans les affrontements dont il se nourrit (A). Par ailleurs le défaut d’analyse sociale de nombre de républicains les conduit à aggraver le processus (B).

1. Des approches superficielles du communautarisme

La lecture dominante de l’histoire du Monde Occidental a mis en exergue les cas de persécution et d’oppression raciale : colonisation, pogroms, génocides, apartheid, discriminations, etc. Cet éclairage du problème est partiel et par là même trompeur car il érige le déséquilibre des forces en clé de voûte de l’oppression. La transformation du « camps » le plus faible en bouc-émissaire constitue certes le moment le plus sanglant du processus. Mais considérer cette étape comme la totalité revient à adopter l’idéologie communautariste elle-même, qui puise sa légitimité dans l’affirmation systématique d’une « oppression » préalable qui justifierait la revendication particulariste.

Certains structurent plutôt des fractions de la classe dominante dont ils contribuent à la conscience collective (organisation juives ou homosexuelles dans la France contemporaine…), d’autres réagissent à la relégation en se réinventant l’identité et la dignité que leur dénie la société globale. Ces deux types sont bien entendu distincts, mais relèvent d’une même « pensée » sociale, pour laquelle nous ne vivrions pas dans une société de classe mais de « races », d’ « ethnies » ou de « genres » ontologiquement indépassables.

Autre illusion : une fois résorbées les "causes" du communautarisme, celui-ci se résorberait de lui même. Cette approche laisse dans l’ombre la propension de tels processus à s’auto-entretenir. Elle reste prisonnière d’un schéma simpliste cause / conséquence, dans lequel le communautarisme ne serait qu’un reflet de la dégradation d’ensemble du tissus social soumis au libéralisme, et disparaîtrait de lui même sitôt modifié le contexte. Or une fois semé, le germe peut échapper à tout contrôle, à toute régulation démocratique. Si le communautarisme s’installe, il tend à s’accentuer de par sa propre dynamique. Non pas que certaines politiques, un certain contexte économique (le sous-emploi, la crise de l’État, la situation internationale…) n’y soient éminemment favorables : nous y reviendrons. Mais il s’agit alors de la facilitation du processus et non de son développement lui-même. Il est dès lors illusoire de se rassurer en mesurant le caractère encore très minoritaire du communautarisme, ou en attendant que la croissance économique ou le retour à des politiques plus progressistes en tarissent la source.

Notre préalable sera donc d’élucider la dynamique interne de ces groupements.

2. Le « double bind » du communautarisme

Le communautarisme relève du « double bind » évoqué par certains sociologues : chaque réaction contre ses conséquences le renforce. Défendre une minorité persécutée revient à redoubler l’effet de réalité que produisait la persécution. Agresser les « Juifs » ou les « Arabes » ou les « défendre » revient tendanciellement à affirmer leur indépassable nature de « juifs » ou d’ « Arabes », seul changeant le signe de la charge, positif ou négatif, mais point sa puissance.

Persécuteurs et persécutés s’enferment dans la même vision du monde, où l’« autre » est doté d’une essence indépassable. Qu’on le combatte ou que s’établisse avec lui un précaire équilibre, son altérité menaçante demeure. Les Allemands qui ont embrassé l’idéologie nazie à ses débuts ne se considéraient pas comme des criminels, mais comme des victimes sous la menace de « Juifs » fantasmagoriques, dont chaque tentative de réagir à la persécution renforçait la réalité. L’on doit à Jean-Paul Sartre l’une des réflexion les plus pénétrantes sur l’antisémitisme du XXe siècle :

 

« Ce n'est ni leur passé, ni leur religion, ni leur sol qui unissent les fils d'Israël. Mais s'ils ont un lien commun, s'ils méritent tous le nom de Juif, c'est qu'ils ont une situation commune de Juif, c'est à dire qu'ils vivent au sein d'une communauté qui les tient pour Juifs. En un mot le Juif est parfaitement assimilable par les nations modernes, mais il se définit comme celui que les nations ne veulent pas assimiler. [...]

Pourtant, au dedans de lui même, le Juif s'estime pareil aux autres : il parle leur langue, il a les mêmes intérêts de classe, les mêmes intérêts nationaux, il lit les journaux qu'ils lisent, il vote comme eux, il comprend leurs opinions et les partage. Mais on lui laisse entendre qu'il n'en est rien, puisqu'il a une "manière juive" de parler, de lire, de voter. S'il demande des explications, on lui trace un portrait dans lequel il ne se reconnaît pas. Et pourtant, c'est le sien à n'en pas douter, puisque des millions d'hommes s'accordent à le soutenir. [...]

Cette communauté juive qui n'est basée ni sur la nation, ni sur la terre, ni sur la religion, du moins dans la France contemporaine, ni sur les intérêts matériels, mais sur une identité de situation, pourrait être un lien véritablement spirituel d'affection, de culture et d'entraide. Mais ses ennemis aussitôt diront qu'elle est ethnique et lui même, fort embarrassé, pour la désigner, usera peut-être du mot de race. Du coup, il donne raison à l'antisémite : "Vous voyez bien qu'il y a une race juive, ils le reconnaissent eux-mêmes et d'ailleurs ils s'assemblent partout." Et, en effet, si les Juifs veulent puiser dans cette communauté une fierté légitime, comme ils ne peuvent s'enorgueillir, ni d'une oeuvre collective spécifiquement juive, ni d'une civilisation proprement israélite, ni d'un mysticisme commun, il faudra bien pour finir qu'ils exaltent des qualités raciales. Ainsi, l'antisémite gagne à tous les coups. En un mot, on exige du Juif, intrus dans la société française, qu'il demeure isolé. S'il n'y consent pas, on l'insulte. Mais s'il obéit, on ne l'assimile pas pour autant, on le tolère. »

Jean-Paul Sartre : Réflexions sur la question juive [1944], Gallimard, pp. 81, 94 à 96, 103-104.

 

Soulignons bien l’essentiel de cette réflexion : le « Juif » - comme n’importe quel représentation raciale ou ethnique, n’existe pas : c’est un fantasme d’antisémite. Mais ce fantasme va prendre corps par le conflit lui-même. Le groupe qui se forme n’est certes pas « juif », ce qui le réunit c’est la qualité de victimes de l’antisémitisme. À partir de là, les individus concernés ne peuvent qu’incorporer à leur identité cette communauté de situation, que les antisémites interpréteront comme leur « judéité ». Dans un second temps de belles âmes viendront prêcher la « tolérance », la « coexistence », le « respect de la différence » sans s’apercevoir que le contenu même de leurs arguments entérine la configuration « ethnique » qui peut certes se stabiliser temporairement, mais porte en elle les camps et les prétextes des conflits futurs.

1. La symétrie des différentialisme de droite et de gauche

Autant les dominants persécuteurs sont identifiés (sinon analysés) autant l’irréalité de leurs victimes et les méfaits des pompiers incendiaires échappent aux observateurs. « SOS Racisme », association dont on ne peut suspecter les bonnes intentions de la majorité des militants, joua voici une vingtaine d’années ce dernier rôle. Leur revendication du « droit à la différence », leur ode à la « tolérance », avalisait la perception ethnique de la société portée à l’époque par le Front National. L’ambiguïté du message de « SOS Racisme » ménageait l’idée des « différences » alléguées par les racistes, et pire, en légitimait aussi bien la revendication que la dénonciation. Au lieu de promouvoir une société de citoyens, dans laquelle les « différences » distinguent des individus et non des groupes, et restent subordonnées à l’appartenance commune à la Nation, SOS Racisme [3] avalisait une vision de la société comme coexistence pacifique d’ « ethnies » indépassables. Ce n’est pas un hasard d’ailleurs si les mêmes courants intellectuels substituaient la notion d’ « intégration » des immigrés à celle d’« assimilation ». Sous prétexte de préserver l’« authenticité » ( ?) des populations migrantes, de leur épargner l’épreuve d’une acculturation brutale, les associations antiracistes en sont arrivé à « naturaliser » leurs particularismes culturels, et à en revendiquer la pérennité au sein même de la société d’accueil.

L’authenticité en question est elle-même un fantasme, car la culture dite « des banlieues » n’est en rien une culture nationale préservée. C’est une culture de la relégation, dans laquelle quelques attributs de la culture d’origine ne subsistent qu’en changeant de fonction, en s’intégrant à une logique culturelle sans rapports véritables avec celles des ancêtres paysans de Kabylie ou du Sénégal.

2. La cause commune de la fausse gauche et de l’extrème-droite

C’est ainsi qu’un certain antiracisme a renforcé le racisme populaire qu’exprimait le Front National [4]. Les uns et les autres poursuivent leur numéro de duettistes depuis un quart de siècle, chacun faisant son fond de commerce de la « différence » - les uns pour l’encenser et les autres pour la stigmatiser, mais tous pour promouvoir les « communautés » au centre du débat politique, comme si le choix se réduisait désormais à la « tolérance » ou à l’ « exclusion » d’une hétérogénéité irréversible. Par cercles concentriques cette pensée commune s’est étendue à toutes les représentations de la société, encourageant à un pôle le rejet viscéral de la population d’origine « exotique » et de l’autre la valorisation stérile d’une pseudo-culture de ghetto.

Le communautarisme, ainsi, croît et se renforce. La logique du conflit dilue les frontières politique d’origine, répandant le racisme très au-delà de son foyer original d’extrême-droite – au point que ce dernier paraît désormais plutôt modéré en regard de la haine de moins en moins euphémisée que se vouent les camps en conflit, et leurs « démocrates » de rencontre attisent les braises en croyant défendre telle ou telle « communauté ». Tels s’imaginent d’ « extrême-gauche » en défendant le voile islamique, tels promeuvent sans complexe l’épuration ethnique sharonienne en s’imaginant face à un remake de l’holocauste. L’« affaire Dieudonné » est symptomatique de cette dérive des élites, prêtes à accuser d’antisémitisme un artiste [5] dont le seul crime était de dénoncer l’ « axe américano-sioniste » - c'est-à-dire si les mots ont un sens la stratégie politique d’instrumentalisation du racisme juif par l’impérialisme. Mais pour ces intellectuels sans boussole, dénoncer un communautarisme (et en l’espèce le plus agressif d’entre eux en Palestine) revenait ipso facto à épouser un communautarisme symétrique, à savoir l’antisémitisme. Les dénégations de Dieudonné (et son acquittement par les tribunaux, qui pour cette fois ont su raison garder) n’ont nullement désamorcé les clameurs haineuses à son encontre. Cette levée de boucliers (qui a entraîné dans son sillage nombre de personnes bien intentionnées et convaincues d’être antiracistes) a finalement eu pour effet de renforce l’équation : antisionisme=antisémitisme, c'est-à-dire le credo commun des sionistes et des antisémites [6].

II. Les communautés contre la Nation

Exagérons-nous ? Dressons-nous un tableau apocalyptique de ce qui ne serait, après tout, qu’une enrichissante reconstitution des identités nivelées par l’oppression des États ? En fait le communautarisme ne saurait constituer qu’une impasse pour les groupes qui s’y perdraient (A) et est aujourd’hui incompatible avec la paix civile (B).

1. La Nation au péril de la mondialisation

La Nation autonomise les individus des appartenances liées aux groupes sociaux primaires ou héritées d’un passé plus ou moins fantasmatique. Elle exprime l’expansion et la complexification de sociétés arrachées aux identités locales par la division du travail, qui requiert des marchés toujours plus étendus. Elle constitue donc non pas un idéal abstrait, mais un stade historique de l’évolution des sociétés humaines. Ce terme de « stade » n’indique ni une forme inéluctable, ni éternelle, mais une réponse pratique au développement de la concentration sociale et des forces productives. On peut donc imaginer que les nations dépérissent un jour comme ce fut le cas des terroirs ou des religions. Mais ce n’est pour le moment qu’une hypothèse prospective. Notre problème pratique est aujourd'hui de mesurer les enjeux de sa remise en cause, en fonction des forces sociales aux prises, et en premier lieu le capitalisme mondialisé pour lequel l’organisation des peuples sous la forme nationale constitue un obstacle à la marchandisation intégrale des rapports sociaux.

C’est dans cette perspective que nous pouvons comprendre la mondialisation économique, qui peut s’analyser comme un mouvement sans précédent d’autonomisation des formes sociales proprement capitalistes vis-à-vis des sociétés au sein desquelles elles se sont développées. C’est plus qu’une coïncidence si la pression sans précédent du capitalisme mondial sur les États s’accompagne de la multiplication de revendications « identitaires » de communautés diverses. La résurgence des communautarismes ne représente donc pas une tendance autonome vers l’ « identité » ou la « libération », bien au contraire. La promotion des particularismes est l’un des outils que mettent en œuvre les forces libérales pour démanteler le principal obstacle qu’elles rencontrent encore, à savoir les États-Nations.

2. Des « communautés » sans avenir

Cantonnées à des segments des sociétés nationales (« musulmans », « juifs », homosexuels, bretonnants ou Corses [7], sans oublier les « petits blancs » lepenoïdes), ou à des régions soi-disant « spécifiques » (Lombardie en Italie, Républiques de l'ex-Yougoslavie, etc.), ces communautés cantonnent leurs revendications à l’obtention de privilèges divers, d’exceptions juridiques ou d’exigences culturelles folkloriques [8]. Incapables d’unifier une société complexe mêlant des populations d’origines diverses et confrontée au défi de restaurer sa souveraineté sur les puissances économiques, ces communautarismes s’analysent avant tout comme des instruments du capital pour égarer les peuples dans des guerres intestines qui ne connaîtront que des vaincus.

Comprenons-nous bien : les aspirations qu’expriment ce mouvements ne sont pas réactionnaires en tant que telles ; avec l’affaiblissement du lien national, à la destruction de l’emploi, de la famille et des communautés de voisinage, l’attrait des communautarismes n’a rien de mystérieux. Cette recherche d’identité, de reprise en main d’un destin collectif témoigne même d’aspirations radicalement antagoniques du mondialisme capitaliste. Mais ces mouvements n’ont nulle autre perspective historique que de tirer les marrons du feu pour l’oligarchie.

L’unification mondiale du capital, le raccourcissement des distances, l’essor des moyens de communication, ôtent au contraire toute pertinence aux micro-régions, la Corse ou la Bretagne n’existeront tout simplement plus d’ici quelques décennies. Non à cause du « centralisme » français mais du nivellement et de la recomposition des cultures portées par les migrations, les nouveaux moyens de communications et l’orientation des flux de capitaux. Les grandes religions sont en perdition, l’Islam tout autant que le catholicisme en dépit de son agitation actuelle, victimes non de l’athéisme mais de l’obsolescence de leurs conceptions traditionnelles du lien social. Le communautarisme « gay » n’est porteur d’aucun projet de société [9]. Bref les communautarismes sont des mouvements réactionnaires, au sens originel du terme : ils rêvent de faire tourner à l’envers la roue de l’histoire, de restaurer les terroirs, l’Ouma ou la « horde primitive ».

Ce n’est donc pas sur leurs valeurs plus ou moins sympathiques, mais en tout cas déconnectées du temps et de l’espace, que peut s’apprécier leur rôle historique, mais sur leur place objective dans le dispositif libéral de démantèlement de l’État-Nation.

3. À qui profite le crime ?

Ne méconnaissons pas la puissance du « double bind ». Quand le communautarisme prend son essor, il entraîne dans son tourbillon les militants mieux intentionnés, dont chaque action pour échapper au piège en renforce l’emprise. Défile-t-on contre des actes ou déclarations racistes ? À son corps défendant on se retrouve aux côtés de communautaristes vociférants –UEJF, UOIF et autres…. Dénonce-t-on le communautarisme sans complexe des apôtres d’Israël ? Inévitablement on se retrouve en sinistre compagnie d’antisémites sur le retour, tandis que des démocrates à la réflexion limitée se croient progressistes en confondant les victimes du génocide nazi et les partisans de la purification ethnique en Palestine ! Dans la guerre communautaire qui point, chaque enjeu est saisi par les partisans du pire. Les discours laïque et républicain est lui-même détourné au profit des fureurs communautaires, chacun le mobilisant contre la collectivité qu’il s’emploie à stigmatiser, comme on le voit au travers des tentatives de transformer la lutte contre le port du « voile » à l’école en une nouvelle campagne anti-arabe.

Ceux qui tirent leur parcelle de pouvoir et leurs ressources politiques de l’identification à une « communauté » ont tout à gagner de l’exacerbation des conflits. Ce ne sont pas nécessairement des cyniques ni des escrocs : le double bind du tourbillon communautariste propulse au premier rang ceux qui en expriment le mieux la logique ; les fanatiques de la Jihad ou du Grand Israël ont le vent en poupe au contraire des prêcheurs plus modérés. La spirale communautariste sélectionne des dirigeants pour qui l’affrontement est au cœur du projet politique. Les autres apparaissent comme mous, vulnérables, et finalement restent sur les bas côtés du mouvement, témoins impuissants ou renforts de la dernière heure de la guerre communautaire.

L’État a renoncé à son rôle, il hurle avec les loups, le ministre de l’Intérieur ethnicise les faits divers [10] et assure la promotion de chaque horreur pour mieux installer le climat. Les journalistes, pour l’amour de l’audimat et le plaisir d’étaler leurs bons sentiments et leur mépris des classes dangereuses, en rajoutent dans le spectacle et la promotion du sordide. L’ordure des uns sert de faire-valoir de celle des autres. Profanateurs de tombes, petites frappes du RER, imams autoproclamés des sous-sols banlieusards, admirateurs de Tsahal, racistes de toujours enfin admis à casser du bougnoule rebaptisé « antisémite » et autres skinheads avinés se renvoient l’image hideuse de l’ennemi de toujours. La victime d’aujourd’hui est le criminel de demain ; chaque abomination des uns justifie l’abomination des autres, tandis qu’à l’arrière-plan, par services secrets et propagande interposés, des fanatiques salafistes, des ultrasionistes sanguinaires et une Amérique désormais vouée au démantèlement des Nations tirent les ficelles.

À qui profite le crime, en effet ? À tous ceux dont la haine communautaire éclipse les inavouables besognes. Les bêtes en cage s’entredévorent sous l’œil goguenard des gardiens. Le capital financier échappe aux regards, les capitaux sautent les frontières, l’emploi se précarise et les salaires stagnent, les gouvernements érodent les retraites et rognent l’assurance maladie pour le plus grand bonheur des assurances privées ; les dégâts de ce capitalisme dérégulé stimulent la recherche de boucs-émissaires et relancent le communautarisme – la boucle est bouclée : le communautarisme est une gigantesque diversion, qui n’a que des vaincus tandis que la classe dominante renforce son pouvoir comme jamais dans l’histoire, grâce à la déconfiture de ses adversaires.

 

1. Une écume médiatique ?

À l’évidence nous forçons le trait à dessein pour mettre en évidence un danger de destruction sociale qui, bien entendu, rencontre des obstacles et des contre-tendances. Les grands mouvements sociaux comme les grèves de 1995 ou de 2003 en France, ou les mobilisations pour le « Non » à Maastricht hier et à la « Constitution européenne » très bientôt témoignent de la force de l’identité nationale et de l’aspiration démocratique, que l’acharnement communautariste des medias et des forces politiques les plus réactionnaires (Front national, ultras du PS ou des Verts…) n’ont pas réussi à réduire. Le communautarisme ne séduit que des franges minoritaires des populations qu’il prétend représenter (personnes d’ascendance juive ou musulmane, « minorités » régionales, ou même probablement homosexuels). Le tapage actuel n’est pas représentatif de mouvements de masse, du moins dans la France actuelle.

Mais il n’en constitue pas moins une menace, de par sa place dans les stratégies de la bourgeoisie mondialiste et sa dynamique cumulative ; la conscience démocratique des peuples peut sombrer dans la désespérance sociale et se pulvériser dans les affrontements communautaires. Désigner le péril n’est pas prononcer un pronostic sur sa réalisation, mais se donner les moyens de le contrer.

2. Les communautés contre l’histoire

Par ailleurs, la coexistence de « communautés » a parfois dans l’histoire été pacifique, pogroms, génocides et guerres raciales constituant plutôt l’exception. Mais si l’on parcourt l’histoire du XXe siècle, la tendance de long terme penche plus vers la guerre que vers la coexistence lorsque les « communautés » l’emportent sur les identités nationales. Génocide des Arméniens, des Indiens d’Amérique Centrale ou des Juifs et Tziganes d’Europe ; déstabilisation dans le sang et les larmes des empires basés sur la coexistence de communautés : Autriche-Hongrie, Union Soviétique, Yougoslavie ; génocides et guerres civiles à répétition de l’Afrique post-coloniale, sans parler de la guerre raciale de plus de 60 ans que les sionistes mènent contre les peuples de Palestine… Le modèle israélien est emblématique du danger : ne voici pas une « communauté », authentiquement persécutée, massacrée, devenue le symbole des victimes de la barbarie raciste, qui recrée dans le territoire où l’a poussée la crainte de nouvelles persécutions les pires formes de l’oppression et de la discrimination raciale [11] ? Le poison communautariste contamine les victimes comme les bourreaux, les passé des premières servant de prétexte à l’inversion du rôle. Si le communautarisme est abstraitement compatible avec des sociétés pacifiées, ce modèle n’est pas celui de notre modernité.

Comment l’expliquer ? Hasardons une hypothèse : dans des sociétés rurales et segmentaires, relativement stables, l’identité culturelle résulte d’une étanchéité préalable des groupements – terroirs, régions ou castes, et non d’une revendication désespérée d’identité ou d’une lutte permanente pour le partage de privilèges. Dans le capitalisme contemporain, où le marché et la division du travail obligent à des rapports diversifiés, les « communautés » se mêlent inévitablement, l’exigence démocratique et les opportunités économiques désagrègent les castes. La distance sociale du passé n’est plus là pour faciliter le modus vivendi. L’acharnement communautariste s’exacerbe d’autant plus qu’il achoppe au nivellement social et culturel, à la circulation des groupes et des individus. Comme les « communautés » sont en perpétuel remaniement, le communautarisme ne saurait être « paisible ». En Israël, le rêve de l’État « juif » achoppe sur le besoin de flux ininterrompus de main-d'œuvre palestinienne et l’étroitesse irrémédiable du marché israélien. Les « purifications ethniques » sont d’autant plus terribles qu’elles doivent perpétuellement être recommencées… En Europe Occidentale et en Amérique, l’institutionnalisation des « communautés » ne saurait être qu’une fiction dans le mélange généralisé des populations. Les rêves de pureté ethnique ou religieuse, la lutte contre les mariages mixtes et le métissage culturel débouchent sur les constructions toujours plus artificielles et oppressives.

Et par ailleurs, l’emballement des transformations économiques et la violence sociale qu’elle exerce sur les peuples, génèrent à chaque instant frustrations et ressentiments qui se greffent facilement sur les frictions intercommunautaires. Bref, la gestion de l’interdépendance et des conflits propres à nos sociétés s’accommode encore moins des fractures communautaires que les siècles passés. L’enjeu est de reconstituer des collectivités humaines capables d’assumer un projet politique et une dynamique culturelle commune. Et répétons-le, la Nation demeure jusqu’à nouvel ordre la seule forme connue de ce projet.

 

III. Comment échapper au communautarisme ?

Le projet national ne suppose pas l’étatisme : il intègre les groupes intermédiaires autant qu’il les contient (A). L’enjeu n’est pas de s’enferrer dans une lutte « contre » les communautés, mais de restaurer les véritables enjeux du changement social en cours (B)

1. L’architecture nationale

Les groupements intermédiaires entre l’État et les individus n’ont pas tous vocation au communautarisme. Certains d’entre eux au contraire maillent la société de rapports de réciprocité et de complémentarité sans rapport avec la vocation de l’État. Ce dernier vertèbre une société étendue, l’unifie par des règles, des codes et des procédures démocratiques communs. Mais l’administration rationnelle qu’il constitue est trop lointaine et générale pour suffire au contrôle social ni organiser dans le détail la complémentarité des rôles ni enfin gratifier les individus d’une identité sociale achevée. Ainsi la famille, les groupements professionnels (sur une base corporative ou de classe), les associations diverses réunies autour d’un enjeu partiel (chasse, sport, défense des animaux ou de l’enseignement des langues anciennes…) renforcent la société et la protègent des tendances aux conflits mortifères.

Sans doute l’approche marxiste de la lutte des classes a-t-elle pu laisser croire à une dynamique destructive. Mais en pratique le conflit de classe a toujours renforcé la conscience nationale et la construction de l’État, garant de facto des compromis entre les camps antagonistes mais complémentaires.

En revanche les « communautés » deviennent pernicieuses dès lors qu’elles enserrent les individus dans des relations exclusives, qu’elles fragmentent la société en sous-ensembles prétendant à l’autosuffisance. Les religions, les groupes « ethniques », régionaux ou sexuels (mouvement gay) appartiennent parfois à cette seconde catégorie. Parfois seulement, car ces communautés contribuent au maillage des liens sociaux. Mais ceci à condition que la force de l’État et de la culture commune contienne leur influence sur leurs membres, que leur domaine de compétence soit sévèrement borné pour prévenir la dynamique centrifuge qui s’en emparerait en d’autres circonstances. Les rapports entre elles et avec l’État s’apparente à un jeu de contre-pouvoirs, qui permette à leurs membres à la fois de participer à leur dynamique socialisatrice, et d’y échapper lorsque celle-ci se dresse contre l’existence de la société comme ensemble intégré. L’évolution du christianisme ou des identités locales en Europe illustre bien ce que nous entendons par là : la religion a desserré son emprise, elle s’est réfugiée (non sans conflits !) dans une sorte de « magistère moral » reconnaissant au politique le monopole de l’administration des hommes et des choses. De même les identités locales ont perduré et enrichi la culture commune, mais à partir du postulat de l’indivisibilité de la nation et de la primauté de la loi commune.

2. Les conditions de l’intégration nationale

Pour que la dynamique intégratrice l’emporte sur les forces centrifuges, plusieurs conditions doivent se combiner :

- une réalité pratique des rapports à l’échelle nationale, par exemple par l’existence d’un marché unifié et relativement protégé, d’une division du travail poussée, d’un réseau de voies de communication unifiant le territoire…

- une conscience collective forte, qui ne se décrète pas mais se forme progressivement dans l’histoire commune.

- Au cœur du processus, un État fort et étendu, unifiant la Nation par ses institutions (école, armée), ses lois, ses droits civils et sociaux, ses rites commémoratifs et électoraux ; et qui instaure un espace de régulation économique spécifique, ré-imbriquant le capitalisme dans les rapports sociaux globaux. Aujourd'hui plus que jamais, la responsabilité organisatrice de l’État est immense, face à la complexification des interactions technologiques, à la mobilité géographique et professionnelle, et aux tendances autodestructrices d’un capitalisme incapable de s’autoréguler.

Si l’on se réfère à une société complexe comme la nôtre, les individus ne sont pas rattachés ex ante à un segment particularisé. Ils croisent en eux des appartenances diverses : sexuelle, professionnelle, religieuse, familiales, « ethniques », etc.… L'idéaltype d’une société nationale suppose que ces différences s’équilibrent plutôt qu’elles ne se cumulent, et passent au second plan par rapport à une culture commune, structurée autour des pratiques de la citoyenneté et des représentations produites par les medias, l’école et le discours politique.

Lorsque ces conditions s’affaiblissent, le rapport se modifie entre le national et le communautaire – imperceptiblement d’abord, dans la mesure où les routines nationales survivent aux circonstances qui les ont formées. Mais peu à peu des évènements imprévus, ou le prosélytisme obstiné d’entrepreneurs politiques désireux d’exploiter à leur profit l’affaiblissement des institutions communes, activent la dynamique communautariste. Plus elle se développe, plus l’absence de résistance est manifeste, ce qui encourage encore les dirigeants « communautaires ». Petit à petit la fragmentation s’affirme comme le nouveau « sens de l’histoire », les élites quittent le service du bien commun pour celui de leur « communauté » d’adoption. C’est toute l’histoire de la Yougoslavie post-titiste, triste symbole de la destruction d’une nation en construction par le communautarisme [12].

 

B. Renforcer la Nation, restaurer l’État

1. Comprendre

Cette architecture nationale des appartenances sous-tend la société pacifiée que nous avons connue ces deux ou trois derniers siècles.

Cette affirmation surprendra ceux qui se figurent le XXe siècle à l’image des guerres qui l’ont jalonnée, avec des moyens destructifs sans commune mesure avec ceux du passé. Et pourtant la tendance générale associa étroitement construction nationale et pacification intérieure, avec une intégration croissante des populations en dépit des flux migratoires et du pluralisme religieux. Le nazisme apparaît comme une régression d’autant plus monstrueuse à nos yeux qu’elle surgit à contre-courant d’un mouvement historique de civilisation en Europe occidentale.

Au-delà des indignations de commande qui ponctuent chaque apparition de la bête immonde, il faut identifier le terreau du mal, faute de quoi les meilleures intentions continueront à paver l’enfer de l’escalade communautariste.

1. une exclusion sociale sans précédent, qui ne se confond pas avec la pauvreté mais résulte du développement de l’assistanat et de l’économie parallèle, fruits de la dérégulation économique et de son camouflage charitable par les ex-socialistes.

2. une déliquescence avancée de l’État, incapable de faire respecter les règles qu’il édicte (voile, non-discrimination, etc. etc.)

3. un déclin dans tous les milieux des analyses sociales ou nationales : les problèmes sont immédiatement réinterprétés selon une grille raciste ou religieuse, ceci d’autant plus que…

4. le blocage social conduit à superposer relégations « ethniques » et sociales : les « banlieues » sont peuplées d’ « Arabes » et de « Noirs » (fausses ethnies mais vrais pauvres !). Les classes dominantes comprennent une large proportion de « Juifs » (fausse « race » mais vrais bourgeois !).

5. Enfin sur cette situation déjà pourrie se greffe la situation du Moyen-Orient, où se conjuguent l’emprise raciste du sionisme et les guerres pétrolières d’un impérialisme d’un autre âge. Le processus de la guerre et de l’oppression, leurs stratégies à courte vue d’affaiblissement du nationalisme arabe et de l’OLP a stimulé un adversaire à leur image : l’intégrisme religieux et ses commandos-suicides. La guerre de là-bas et la relégation ici sont confondues dans un magma ethnico-religieux, source de toutes les dérives.

2. Resituer les enjeux

Pour autant si nous menons cette réflexion c’est pour rechercher des voies qui arrêtent la course à l’abîme. Il est clair que la participation aux provocations-réactions-agressions, caractéristiques de la spirale communautariste, n’est pas une solution. Les grands défilés soi-disant « anti-racistes », en dénonçant (à tort ou à raison, là n’est pas la question) un « agresseur », ne font que conforter le communautarisme de l’ « agressé » et en retour renforcer le communautarisme contraire.

La « loi sur le voile » [13] est une réponse, positive dans son principe, mais ambiguë et précaire, à cette dislocation sociale.

- Positive en ce qu’elle réaffirme la primauté de la loi sur les règles religieuses et communautaires, l’existence d’un espace public qui s’impose à tous [14].

- Ambiguë car le retour à la règle commune n’aura de sens que s’il est insusceptible de nourrir les campagnes d’exclusion antimusulmanes et donc s’étend à tous les domaines où le communautarisme sape l’espace public : obstacles mis à la construction de mosquées, discriminations face au logement et l’emploi, etc. Si le « rappel à l’ordre » ne s’adressait qu’à un seul communautarisme, il renforcerait le sentiment de relégation et en encourageant les autres communautarismes.

- Précaire enfin, dans la mesure où il parait peu probable que l’État ait les moyens politiques de l’imposer, face aux divisions des partis de la majorité [15], à l’incertitude des fonctionnaires et à l’émancipation d’une partie de la justice de la règle démocratique [16].

C’est ainsi que les lois laïques elles-mêmes risquent d’être réinterprétées à contresens, instrumentalisées par leurs ennemis. Il en est de même des lois antiracistes ou des lois contre les discriminations : elles peuvent aussi bien fonder juridiquement une politique de reconstruction de l’État (mais est-il besoin de lois particulières et répétitives pour cela ?) que participer à son déclin, par la mise en évidence de leur non-application ou de leur mise en œuvre partielle et partiale – bref : anti-universaliste.

 

En dehors de la critique intellectuelle que nous menons ici, la seule réponse militante au communautarisme est dans la réactivation des enjeux sociaux et nationaux. La réaction légitime face aux dégâts du libéralisme doit se détourner des « ennemis » de substitution que crée le communautarisme, et se reporter sur les seuls enjeux susceptibles de re-stabiliser l’ordre social : la lutte des classes, la défense de l’indépendance nationale et la reconstitution de l’État.

 



[1] Selon l’expression de Dominique Schnapper

[2] le modernisme n’étant que la forme « branchée » du conservatisme, pour laquelle « il faut que tout change pour que rien ne change », que les changements du décor brouillent les apparences et réduisent le « progrès » au mirage sans cesse renouvelé du « dépassement » de la lutte des classes, de l’État-Nation, etc., etc.

[3] ou du moins certaines de ses prises de position publiques, car leur discours varia selon les périodes.

[4] L’un et l’autre ne sont évidemment pas équivalents. Le projet politique de SOS Racisme et d’autres associations du même type est respectable, mais faute d’une compréhension des enjeux, leur stratégie fut dramatiquement contre-productive.

[5] Nous n’avons pas vocation à encenser Dieudonné, dont il est bien possible que telle ou telle formule soit critiquable. Mais dans toute la littérature dont ses procureurs ont envahi la presse, il ne ressortait aucune formule antisémite, bien au contraire !

[6] Les propos de Sharon en juillet 2004, appelant le Juifs de France à émigrer vers Israël en raison d’un soi-disant « climat antisémite » illustre bien cette étroite parenté, ce renforcement réciproque de ces communautarismes symétriques – le sionisme et l’anti-sémitisme – que les communautaristes bien pensant s’acharnent désespérément à nier.

[7] Ni les « Bretons » ni les « Corses » ne représentent une région ou un État-Nation en devenir, car il s’agit en fait de secteurs minoritaire d’une populations qui a depuis longtemps perdu toute homogénéité « ethnique ».

[8] Songeons à ces revendication de résurrection au forceps de langues mortes comme le Breton, ou de diffusion du corse ou de l’Occitan, dans des régions où ces langues sont tombées en désuétude et n’expriment même plus le passé de la grande majorité de leur population !

[9] cf. notre article : Déclin de la famille et mariage gay : modernité ou marchandisation ?

[10] À la fin des années 80, la profanation du cimetière Juif de Carpentras avait été l’occasion d’une aberrante campagne contre le Front National – alors qu’un minimum de réflexion indiquait bien que le racisme de ce dernier s’orientait contre les maghrébins, et en tout cas pas sous la forme de profanation de tombes. Même scénario en juillet 2004 où les affabulations d’une mythomane prétendant avoir été victime d’une agression antisémite dans le RER ont servi de prétexte à un grotesque déchaînement de déclarations politiques, s’acharnant à gonfler un soi-disant climat antisémite chez les jeunes d’origine Nord-Africaine. Ces épisodes seraient risibles s’ils ne dévoilaient une intelligentsia prête à se jeter sur n’importe quel fait divers pour étayer son fantasme de guerre communautaire – et souffler sur les braises, encore modestes mais réelles, par la même occasion !

[12] Le léninisme a une lourde responsabilité dans la désagrégation des États ex-socialistes. En institutionnalisant les « nationalités » (en faits des communautés) dans l'exemple URSS ou en Yougoslavie, il s’est privé de tout principe intégrateur autre que le socialisme. L’effondrement de ce dernier a été le signal de la guerre communautaire. Le racialisme américain présente un profil assez voisin. Après avoir déployé sa « face sombre » dans le génocide des Indiens et l’esclavage, il s’est apaisé (sans rupture idéologique majeure) dans l’égalitarisme flou où  les « races » instituées sont le support de luttes pour des quotas d’embauche ou des privilèges divers. Qu’en sera-t-il si la dynamique de la croissance économique et de l’immigration fléchit ? Entre le racisme criminel et la tolérance molle, la frontière est ténue : elle tient aux « bons sentiments », pas à la vision du monde.

[13] Cf. Terouga : Loi sur le voile - l'arbre ou la forêt ?

[14] Pour nous il ne s’agit nullement d’être « pour » ou « contre » le port du voile, ni de spéculer sur la nature profonde de cette tradition. La lâcheté du gouvernement Rocard et du ministre Jospin en 1988, refusant de faire appliquer la loi alors en vigueur, a fait de cette question la pierre de touche d’une entreprise de déstabilisation de la laïcité. Ce qui importe désormais est de rétablir le pouvoir de la règle dans l’éducation nationale et les administrations, ce qui est beaucoup plus important que la pertinence des dites « règles ».

[15] La ligne de partage entre défense de la République laïque et dérive communautariste est fluctuante dans le magma socialo-chiraquien, la confusion intellectuelle se mêlant aux stratégies politiciennes sans principe pour brouiller les frontières et les enjeux.

[16] sous couvert d’ « indépendance de la justice » ou de respect de normes supranationales et donc non démocratiques, telles celles de la Cour Européenne de justice. L’indépendance de la justice dans la caractérisation de faits est nécessaire à un régime démocratique, en revanche son indépendance à l’égard de la Loi est la négation de cette même démocratie.

18:21 Publié dans Société | Lien permanent | Commentaires (0)

05 mai 2004

Déclin de la famille et "mariage gay" : Modernité ou marchandisation ?

Sommaire :

I.     La réflexion étouffée

Les nouveaux tabous

Penser la modernité

II.    Qu’est-ce que le mariage ?

Le mariage, une affaire privée ?

Du sacrement au « moindre mariage »

III.  Homosexualité et société de marché

Des goûts et des couleurs

La dynamique de l’indifférenciation

Mariage homosexuel et totalitarisme de marché


 La célébration de mariages homosexuels aux États-Unis, leur légalisation dans le Massachusetts et leur reprise par un politicien girondin spécialisé dans les « coups » médiatiques ont initié un de ces « débats de société » dont la presse conformiste et les intellectuels de salon sont friands.

Libéralisme moral contre conservatisme, le décor (ou plutôt le trompe-l’œil) est connu, et notre propos n’est pas de contribuer à ce spectacle usé, oiseuse diversion face aux menaces de la « Constitution » européenne contre l’emploi et les services publics, ou aux manœuvres de démantèlement de l’assurance-maladie et des retraites.

C’est en amont que nous portons nos interrogations : de quelles transformations sociales et culturelles ce pseudo-débat est-il à la fois la caricature et le voile ? Les transformations de la morale et des structures familiales sont source d’inquiétudes et de frustrations partout perceptibles, mais rendues inintelligibles par une pensée unique pour laquelle la modernité se résume à la conquête permanente de « droits » particularistes face à une « tradition » oppressive. Critiquer la dérive ultralibérale de notre société suppose au préalable de la comprendre, non seulement sur le plan économique mais aussi sur les plans social et culturel qui en sont la matrice.

En quoi consiste cette « modernité » dont les mariages homosexuels programmés ne sont que l’image d’Épinal ?

Pour lancer cette réflexion, nous montrerons d’abord comment le consensus libéral-libertaire l’a jusqu’à présent étouffée et sur quel terrain nous entendons la situer (I). Puis nous exposerons les bases sociologiques du mariage et de la famille (II). Enfin nous chercherons à comprendre la place de l’homosexualité dans les dispositifs de marchandisation de la société (III).

 

I.   La réflexion étouffée

A.    Les nouveaux tabous

La morale médiatique voudrait réduire la famille à une affaire d’affinités électives. Seul le principe du plaisir partagé devrait réunir les individus. Chacun serait « libre » de vivre avec un conjoint de son choix, du sexe qu’il préfère, pour la durée qui lui convient. Si l’idéologie et la stigmatisation des sceptiques ne venait décourager toute réflexion, il serait aisé de reconnaître là le modèle du marché : une offre et une demande ne se constituant que par le consentement et calculant au plus juste le plaisir réciproque que leur promet la transaction. Le propre de l’utilitarisme (l’idéologie bourgeoise inaugurée par les philosophes et économistes anglais à l’aube du capitalisme, de Hobbes à Bentham) est de faire du plaisir à la fois le principe de l’action humaine et une propriété des choses (marchandises), tout le problème du bonheur se réduisant alors à l’allocation la plus favorable des plaisirs dans la société, ce qui suppose la libre négociation des échanges d’intérêt mutuel.

Le libéralisme culturel constitue l’extension de cette problématique marchande à tous les domaines de l’existence. C’est ainsi que se sont justifiés, présentés comme des exigences incontestables, la « libération sexuelle », puis la « libération » des femmes, aujourd'hui la banalisation et le « coming out » de l’homosexualité.

Le seul fait de constater cette constellation idéologique, et l’individualisme exacerbé qui en découle, suscite à notre encontre la fureur des dévots de la modernité, pour lesquels toute réflexion confine à l’hérésie. Le doute jeté sur le bonheur universel que doit produire la pleine « liberté » des rapports humains appelle plus l’injure que la critique ou la réflexion. Pourquoi ?

*      Sans doute d’abord parce que la pensée nouvelle est étrangère à toute réflexion : elle exalte simplement l’enthousiasme adolescent de transgresser l’interdit (oubliant en l’occurrence que la transgression est devenue la norme).

*      Ensuite parce que les fondements de cette vision du monde contredisent quelque peu l’émerveillement qu’elle promet : derrière l’enthousiasme amoureux et les perspectives de la liberté sans rivage se profile la sombre silhouette du calcul économique le plus sordide. L’autre est réduit au bilan coût-avantage du plaisir qu’il apporte. Pourquoi pas, telle est d’ailleurs la pensée explicite des libéraux les plus conséquents ou les plus cyniques [1].

*      Enfin parce que le commerce des plaisirs, comme tout commerce, est fonction du pouvoir d'achat : malheur aux vieux, aux laids et aux malades, privés de compétitivité sur le marché de la relation, « canards boiteux » du bonheur, auxquels l’ère nouvelle ne promet que des contrats d’assurance et la compassion de l’état providence pour accompagner leur vacuité jusqu’à la tombe. Là encore, pourquoi pas ? Mais de même que les thuriféraires du marché économique n’aiment guère parler des exclus de la consommation, de même les prophètes de la libération affective préfèrent oublier la foule silencieuse des exclus du social et de la sexualité.

Ainsi l’aveuglement est le propre de nos nouveaux moralistes (comme des anciens, sans doute). Ils créent du sacré, pas du rationnel, et le sacré ne s’impose que par le dogme et le silence imposé aux critiques. Loin de nous la naïveté de refuser le sacré : toute société a besoin de conventions incontestées qui organisent la vie de ses membres. Le tabou symbolise notre appartenance à une même collectivité, un acte fondateur et par là même étranger à la raison. Faut-il pour autant s’incliner devant la violence symbolique de nos prêtres de la modernité ?

B.     Penser la modernité

La raison est l’arme des faibles, des véritables opprimés, qui tentent de rendre exprimable la blessure que leur inflige l’ordre en place. Il en fut ainsi naguères des féministes, des homosexuels et d’autres, tournant l’arme de la critique contre les tenants de la morale traditionnelle. Aujourd'hui l’orthodoxie a changé de visage, et l’ordre ancien ne représente plus que la caricature outrée qu’on lance au visage des contradicteurs. Le Sacré marchand, cette extension du triomphe du capitalisme au plus intime de nos existences, cette récusation des liens sociaux les plus fondamentaux au profit de la précarité des contrats à durée déterminée, nous semble devoir être combattu avec autant de détermination que les précédentes formes de l’oppression de classe.

Peut-être, parmi les tenants de la nouvelle idéologie dominante, certains résisteront-ils à la tentation de crier à l’hérésie, à l’ « homophobie » et autres crimes de la pensée, et tenteront-ils de comprendre ce que nous voulons montrer (ne serait-ce que pour le critiquer avec des arguments rationnels plutôt que des invectives). Pour ces hypothétiques contradicteurs, précisons les choses suivantes : nous ne sommes ni « homophobes », ni misogynes, ni hostiles à qui que soit en raison de son sexe, de ses préférences sexuelles, pas plus que de son origine « ethnique » ou religieuse. Notre préoccupation est la suivante : comment préserver, ou recréer, des réseaux de solidarité et d’interconnaissance, permettant à tout individu de participer pleinement à la vie sociale ? Comment éviter la lutte concurrentielle de tous contre tous, et restaurer des droits et obligations assurant à chacun la continuité de rapports affectifs et matériels avec ses semblables ? En dissolvant les règles de la vie collective sans en proposer de nouvelles susceptibles de répondre à ces nécessités, le libéralisme culturel se pose comme une idéologie dominante antisociale, une idéologie de puissants et de vainqueurs, bref en deux mots : une idéologie de classe.

Si les femmes, les jeunes, les homosexuels, sont tour à tour mobilisés pour les besoins de ce modernisme bourgeois, ce ne sont évidemment pas eux que nous critiquons en tant que tels, mais le rôle qu’on leur fait jouer à leur corps défendant dans le processus de déconstruction sociale et de marchandisation. Processus où d’ailleurs, passés les flonflons de leur « libération », ils subissent comme tout un chacun - plus parfois peut-être -  les conséquences destructrices de l’isolement, de l’exclusion et de la perte du sens.

 

 

II.             Qu’est-ce que le mariage ?

A.    Le mariage, une affaire privée ?

Venons-en au cœur de notre sujet : qu’est-ce que le mariage ? Non pas dans l’esprit de tel ou tel, mais objectivement, que représente-t-il dans l’architecture des sociétés humaines jusqu’à présent ?

*      L'individu ne s’humanise que par les groupes auxquels il participe. L’état de nature n’a jamais existé dans les sociétés humaines, car notre nature est de nous construire par apprentissage et contact avec autrui, alors que la plupart des espèces animales mènent leur existence suivant les seules prescriptions de leur code génétique [2] .La famille est le groupe social primaire dans lequel l’enfant acquiert les codes, les automatismes, les valeurs grâce auxquels il sera considéré comme un véritable être humain.

*      Les groupes humains sont d’autant plus vulnérables qu’ils sont divisés. Pour chasser le mammouth comme pour rechercher un emploi ou un logement, la solidarité et l’aide du groupe proche sont déterminants. Seules des règles morales fortes assurent une confiance réciproque, source d’une réciprocité sans faille.

*      De même un groupe isolé s’affaiblit, il ne peut mobiliser des solidarités plus larges ni enrichir son apprentissage par le contact avec d’autres règles et savoir-faire. Par conséquent les sociétés qui ont subsisté tissaient toutes des liens complexes au travers de ce que Lévi-Strauss appelait l’ « échange des femmes ».

Pour résumer (et simplifier sans doute à l’excès) ce qui précède, la famille assure la socialisation des enfants, les solidarités de base pour l’individu, le tissage de liens plus large dans la société et la circulation et l’enrichissement de la culture commune.

Pouvons-nous nous affranchir de cette structure sociale élémentaire ? Sur le plan purement matériel, peut-être. Nos sociétés ont les moyens de gérer administrativement ceux que nous appelons (non sans condescendance) les « exclus ». Mais les affects humains vont au-delà des « restau du cœur ». Comment accéder à la reconnaissance d’autrui, obtenir un statut ou des revenus plus valorisants, partager de l’affection ou des loisirs ? Nous sortons là du domaine de l’État-Providence.

Le marché ou le hasard des rencontres peuvent-ils suffire ? La plupart des stratégies sociales (à commencer par l’éducation des enfants) engagent des « investissements » à long terme qui ne se conçoivent que dans le cadre de conventions durables. Seule de forte règles morales au sein du groupe restreint, et sa perpétuation dans le temps, permettent de pratiquer la réciprocité, de s’ « engager » au près des autres dans la mesure où ils sont également « engagés ». La famille (ou quelque autre dénomination qu’on lui donne) est ce groupe restreint. Au-delà de nos perceptions particulières, elle constitue toujours une institution essentielle de l’architecture des sociétés.

Il ne saurait dès lors constituer une pure « affaire privée » des conjoints. Cette affirmation, mainte fois rabâchée, est une pure et simple contre-vérité. Le mariage engage les enfants (nés et à naître) et les belles familles. Il influence l’ensemble de la vie sociale. Pour les conjoints eux-mêmes, il ne représente pas que le choix de tel ou tel partenaire, mais le cadre institutionnel de leur vie d’adulte – un « mode de vie » plus qu’un choix consumériste.

B.       Du sacrement au « moindre mariage »

Plus précisément l’irruption du consumérisme dans le mariage ne constitue pas uniquement une « liberté » (dans le choix du conjoint, la durée de la relation, etc.). Il représente tout autant une contrainte, car il inscrit l'individu dans de tous autres rapports sociaux dont il n’est pas maître de la dynamique. Pour le conjoint « zappé », les enfants des mariages désunis, les belles familles séparées, l’instabilité représente une contrainte tout aussi forte que la chaîne conjugale de naguères. Les aléas de l’amour et du plaisir défont la société sans compte à rendre à quiconque. L’insécurité sociale et affective crée des comportements compensateurs qui préservent parfois l'individu, mais surtout aggrave la précarité ambiante.

L’obsession professionnelle des femmes, leur retrait par rapport à la sphère domestique, est évidemment renforcée par l’incertitude sur le long terme de leur insertion familiale. Les conjoints se « désinvestissent », privilégient le court terme et par là même fragilisent leur relation. La gestion des conflits est elle-même transformée par le nouveau contexte. La rupture devient une issue « normale » (parfois même socialement encouragée) et peu coûteuse pour les plus « compétitifs ». On entre dans une logique de « moindre mariage », selon l’expression du sociologue Émile Durkheim.

Suivant Jean-Jacques Rousseau, dans le « Contrat Social », l’homme renonce à sa liberté naturelle pour bénéficier des avantages de la vie en société. Sa liberté ne consiste dès lors plus à céder à ses pulsions ou quérir des avantages immédiats, mais à participer en tant que citoyen à la définition du contrat social dont les clauses lui seront imposées, s’il le faut par la force. La liberté ne consiste pas dans la négation des règles sociales, mais dans la contribution de chacun au consensus qui s’établit sur la nature de ces règles.

Or en matière de famille, l’évolution en cours sort du contrat social et nous ramène à un mythique « état de nature », ou une pseudo « liberté » individuelle se paie par la perte de toute maîtrise collective du destin commun. Dans l’illusoire liberté du « moindre mariage », nul ne peut choisir la stabilité ni la sécurité.

Le PACS ou la récente réforme du divorce font régresser le mariage vers un simple contrat de droit privé, fondé sur la convenance réversible des partenaires. Incontestablement ces évolutions juridiques ne font qu’accompagner un glissement culturel profond, du moins dans les classes dominantes. Sans doute le renforcent-elles et participent-elles de la « moralisation » des classes dominées par une bourgeoisie sûre d’elle-même et de ses valeurs. Les réseaux sociaux, appuyés sur la fortune et le capital culturel, sont sans doute plus robustes pour ces happy few. Le capital social s’agrège autour des autres capitaux et permet plus facilement de négliger les rigides institutions traditionnelles de la solidarité (encore que la bourgeoisie fortunée demeure fort éloignée du tapage « libéral-libertaire » et gère ses héritages dans le cadre à peine émoussé de la morale traditionnelle.)

En revanche cette campagne moralisatrice, ce discrédit des valeurs en vigueur dans les milieux populaires, accentuent encore la douleur sociale produite par le libéralisme économique. Sentiment d’insécurité, retrait de la vie politique et associative, votes-sanctions désespérés n’ont sans doute pas d’autres origines. La morale et la famille [3] sont une richesse pour ceux auxquels l’argent ou la réussite professionnelle n’assurent pas de véritable intégration sociale.

    III.         Homosexualité et société

A.      Des goûts et des couleurs

La récente polémique sur la « mariage homosexuel » et la soi-disant « homophobie » doit être comprise dans ce contexte.

Au risque de surprendre ceux qui n’ont rien voulu comprendre à ce qui précède, commençons par préciser que le mariage homosexuel ne nous choque aucunement en tant que tel. Nous ne cherchons pas à promouvoir une « normalité » arbitraire, mais à comprendre ce que cette agitation médiatique peut signifier de plus profond.

Qu’est-ce que l’homosexualité ? Jusqu’à preuve du contraire, nous considérerons qu’il s’agit d’une préférence. Aucune « nature » homosexuelle n’a jamais été mise en évidence ; les pratiques homosexuelles se retrouvent dans toutes la société, toutefois affectées de valeurs très diverses. Totalement intégrées aux cultures de l’Amérique précolombienne ou de la Grèce antique, l’homosexualité est en revanche considérée comme une « perversion » dans l’ère monothéiste méditerranéenne (cultures islamo-judéo-chrétiennes). La conception actuellement dominante nous semble cependant exprimer trois spécificités [4] :

*      la naturalisation des préférences sexuelles (l’homosexualité est donnée dès la naissance, comme le sexe ou la couleur des yeux),

*      l’exclusivisme du goût sexuel (l’homosexualité s’opposant à l’hétérosexualité, on « est » l’un ou l’autre)

*      et enfin le consumérisme sexuel ostentatoire, si spectaculaire lors des « gay pride » par exemple.

 

L’enfant naît pervers polymorphe (dixit Freud qui sur ce point n’est guère contestable) et son « identité sexuelle », c'est-à-dire l’organisation culturelle, refoulement et hypertrophie de ses jouissances virtuelles, se forme au contact des autres, en premier lieu ses parents. Cet article n’a pas l’ambition d’explorer la « boîte noire » des interactions complexe par lesquelles le pervers polymorphe devient un adulte conditionné pour la vie sociale, et dont les goûts, dégoûts, propensions et interdits socialement déterminés apparaîtront comme autant d’évidences intimes et définitives. Toujours est-il que les inclinations sexuelles résultent de la socialisation et des réactions qu’elles suscitent dans la société. Pour paraphraser Simone de Beauvoir, « on ne naît pas homosexuel, on le devient ». Le goût pour les individus de même sexe n’est guère différent en son principe des goûts alimentaires ou esthétiques.

La construction sociologique du problème suppose donc de décaler la réflexion de la question des « droits » et de la « discrimination » qui n’expliquent rien des facteurs ni des conséquences des mutations en cours. Il s’agit de se demander ce que révèle l’irruption bavarde et confuse d’une « question homosexuelle » dans les discours politiques et médiatiques. Nos sociétés incitent-elles à l’homosexualité, et pourquoi ? Pourquoi ce penchant sexuel devient-il le support d’une « identité » et de « valeurs » spécifiques ? Comment comprendre la revendication d’un « mariage » homosexuel dans des milieux qui ne manifestaient jusqu’alors que mépris pour l’institution familiale ?

 

B.     La dynamique de l’indifférenciation

L’homosexualité, occasionnelle ou exclusive, est une virtualité de tout être humain. Elle se manifeste sous des formes culturelles diverses dans toutes les sociétés. Mais une virtualité peut-être refoulée et réprimée, aussi bien que valorisée et exaltée. Pourquoi ce soudain engouement pour les homosexuels, pourquoi ce passage chez beaucoup du refoulement au snobisme ?

La pensée dominante ne se pose pas ces questions, tant la réponse lui paraît évidente : les homosexuels « se libéreraient », comme les femmes avant eux, d’une oppression séculaire. Le mouvement actuel ne serait que le « coming out », le dévoilement, de ce qui existait de tout temps sous le boisseau du moralisme et de la répression. Il est facile de montrer qu’il s’agit là d’une pure pétition de principe, qui présuppose une « nature » homosexuelle immuable. D’autant que les « gay pride » et le foisonnement d’associations homosexuelles n’expriment pas qu’une revendication de non discrimination, mais charrient une mode vestimentaire, une manière de parler, des réseaux, des fêtes spécifiques [5].

Formulons quelques hypothèses :

*      l’affaiblissement des liens familiaux et le primat du plaisir sexuel affaiblit l’effet de « normalisation » que produisait l’obligation de s’inscrire dans des rapports conjugaux et hétérosexuels. Nous n’entendons pas par là une pure et simple « répression », dans la mesure où le refoulement est aussi créateur d’une autre économie des plaisirs. C’est même par ce type de refoulement que le pervers polymorphe devient un être social. La civilisation est indissociable du refoulement et de son corollaire : la canalisation du plaisir vers des objectifs socialement souhaitables ou du moins compatibles [6].

*      l’atténuation de la division sexuelle du travail, dans l’économie domestique comme dans le travail salarié, estompe les identités sexuelles. L’indifférenciation se répand, gonflée par une confuse revendication d’identité confondue avec l’égalité. Les femmes devraient se masculiniser, et les hommes se féminiser. L’éclatement des objets du désir sexuel accompagne celui des identités sociales.

*      culture des marges et des exclus de la famille conjugale, la « culture gay » se trouve soudain en phase avec l’ultralibéralisme des classes dominantes. L’opposition du sexe aux institutions sociales, originellement conséquence de la répression exercée au nom de la morale traditionnelle, s’est transformée en emblème de la nouvelle bourgeoisie épicurienne.

C.      Le péril marchand

La revendication d’un mariage homosexuel est donc paradoxale. Le mariage, la famille, sont le cadre par excellence de la différentiation des statuts et des rôles – masculins/féminins, parentaux, responsabilités des frères et cousins, droit des enfants et des anciens … Le mouvement gay, dans la forme historique qu’il a prise, s’est bâti contre cette famille, dans la foulée de l’individualisme et du marché triomphant. Et par définition, l’indifférenciation originelle des partenaires ne se prête guère a priori à la différenciation des rôles, même si elle ne l’exclut pas absolument.

Proposons une interprétation « optimiste » de ce paradoxe : le mariage homosexuel témoignerait d’une profonde aspiration au retour aux valeurs familiales, qu’il s’agirait simplement d’adapter à des conjoints de même sexe [7], pourvu que se constituent progressivement les conventions sociales adaptées.

  Sans exclure absolument une telle possibilité (qui répondrait sans doute aux aspirations de nombre d’homosexuels), force est de reconnaître –dans le contexte actuel du moins – sa profonde improbabilité.

En pratique, le mariage homosexuel parachève la privatisation de la famille, réduite à un penchant sexuel et donc précaire. La revendication d’adoption prolonge la tendance à la marchandisation de l’enfant préfigurée par le développement des « mères porteuses ». L’adoption par elle-même n’est nullement blâmable, bien entendu. Ce qui pose problème c’est sa définition comme un « droit à » qui réduit l’enfant à un produit de consommation. Au lieu que la famille se structure autour de la succession des générations, celle-ci devient seconde dans un mariage qui n’est plus que de simple convenance. Les affinités électives se font et se défont dans la jungle marchande, et les autres, la société, parents, enfants, n’ont plus qu’à s’adapter aux hasards de la libido....

Rien par ailleurs n’oblige à ce que le désir homosexuel se coule dans le moule familial. S’il s’agit d’imaginer des utopies morales pour la famille et la société de l’avenir, et de préserver un espace de licéité pour les homosexuels, il semblerait plus cohérent de renouveler la distinction antique entre le sexe et la famille plutôt que de sacrifier cette dernière au principe illusoire du plaisir sans entrave.

 

 

Hasardons une synthèse : quelles que soient leurs préférences sexuelles, les individus sont victimes d’un mouvement général de désocialisation, en germe dans le libéralisme économique et qui s’épanouit dans sa forme outrée : le libéralisme culturel, la société de marché. Ce mouvement se nourrit de la remise en cause irréfléchie des cadres institutionnels de la vie collective [8] dont on ne se « libère » qu’au prix d’une plongée dans l’anomie et l’incertitude, progressivement imposée à tous. La « liberté », le « choix », le « plaisir », se dissolvent sous la loi d’airain de la lutte concurrentielle.

L’homosexualité est en elle-même indépendante de ce mouvement, nombre de sociétés passées l’ont intégrée à leurs pratiques (sans, il est vrai, jamais envisager d’en faire une forme de mariage). Mais son expression actuelle, le discours et la sous-culture « gays » participent bien de ce mouvement de désocialisation.

Or ce dernier ne constitue pas une fatalité, mais l’expression d’un déséquilibre, d’un basculement du rapport de force, entre le capital et le travail suite à l’effondrement de l’Union Soviétique et à la reconstitution du chômage de masse. De ce point de vue, l’indifférenciation sexuelle n’est pas une « nature » à laquelle il conviendrait de nous adapter coûte que coûte, mais un choix social risqué. L’angoisse, l’anomie, l’exclusion que génère le libéralisme intégral préparent des retours de flamme d’autant plus douloureux qu’ils se développeront dans un désarroi idéologique propice à toutes les dérives [9].

Plutôt que de se gargariser ou de se désoler de ce totalitarisme marchand, la pensée progressiste (« de gauche », « socialiste », disait-on quand ces mots avaient un sens) doit maintenant être réinventée autour de perspectives de recomposition du lien social, de reconstruction des institutions non marchandes. Et de ce point de vue, le tropisme « gay », la course sans fin aux « libérations » individuelles, est la pire des impasses.

 

 



 

 



 

[1] On ne répètera jamais assez combien la destruction des institutions, la modernisation à marche forcée et l’oppression sioniste ont préparé la monstruosité islamiste et le mépris de la vie humaine qui l’accompagne. De même la destruction des sociétés européennes dans la Guerre Mondiale et l’industrialisation accélérée combinée à l’impuissance face à la crise des années 30 ont fait le lit du nazisme (précédé, et ce n’est sûrement pas un hasard, de la crise morale de la République de Weimar).

 Cf. Gary Becker : Theory of the family, Harvard University Press. Cet auteur, prix Nobel d’économie, décrit avec talent les relations familiales comme le simple résultat de calculs d’utilité, suivant les raisonnements habituels de l’économie néoclassique (libérale).

[2] En réalité, le cas de la vie animale est beaucoup plus complexe, mais il reste que c’est à ce seul niveau que se situe la spécificité de l’espèce humaine.

[3] Le mariage et la famille ne sont pas pour autant immuables. Il est tout différent de s’interroger sur les formes nouvelles qu’ils peuvent prendre aujourd'hui, et de prétendre les liquider au nom de la « liberté ».

[4] Ces affirmations ne font pas l’unanimité des groupes « gays » et encore moins des homosexuels. Mais elles expriment une tendance à la naturalisation et à la « communautarisation » de l’homosexualité qui ne nous semble pas avoir de précédent historique.

[5] qui d’ailleurs laissent de côté nombre d’homosexuels qui ne se reconnaissent nullement dans cette « culture ».

[6] si l’on conteste cette affirmation, il faut dès lors réhabiliter la pédophilie, la torture, la drogue, et maintes autres sources de « plaisir ». Si l’on admet au contraire cette répression (en raison de valeurs non encore remises en cause semble-t-il) il faut aussi convenir que la « liberté » ou « le plaisir » ne sont pas des arguments suffisants pour accepter un comportement, et plus encore pour en faire un « modèle ». Quant au « plaisir » lui-même, il resterait à prouver qu’il contribue davantage au bonheur lorsqu’il ne connaît nulle borne. Or il semblerait qu’il résulte plutôt d’une « intellectualisation » des sensations, de la « décharge » d’une frustration plutôt que du bain permanent dans des sensations érogènes.

[7] Quant aux enfants, l’argument selon lequel seuls des parents de sexe opposé leur garantiraient un développement harmonieux est singulièrement superficiel. L’instabilité des familles, l’incertitude des rôles conjugaux nourrissent sans nul doute troubles et anomie chez les adolescents, mais il ne s’agit pas là de propriétés des couples homosexuels mais du maelstrom qui emporte la famille en général.

 

 

 

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