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17 mai 2012

Hollande au pied du mur

 

Voici quelques notes pour éclaircir les enjeux d’un changement de personnel politique encore loin de dessiner un changement d’orientation.

Dans un premier temps, je récapitule les derniers développements de la crise financière et montre qu’ils ne laissent guère d’espoir à l’immobilisme. Non seulement la sortie de l’euro est une nécessité vitale pour notre pays, mais elle risque d’être tout particulièrement douloureuse si elle n’est pas anticipée.

Dans un second temps, je passe en revue quelques indicateurs qui reflètent l’ampleur de la crise structurelle de l’économie française, dont les prémisses sont bien antérieures à 2008.

Enfin, je propose un commentaire du discours d’investiture de François Hollande dont l’habileté politique masque mal l’évitement des questions décisives.

 

09 janvier 2011

Sauver l'Euro en tuant l'Europe ?

L'Euro a créé des conditions d'endettement favorables qui ont caché pendant des années l'insuffisante compétitivité de la plupart des pays vis-à-vis de l'Allemagne et des pays extérieurs à la zone. Cela s'est traduit pas des déficits commerciaux et un endettement massif. Quand la crise financière s'est produite, ces pays ont compensé la chute de l'endettement nouveau du secteur privé par un endettement public spectaculaire. L'année 2010 a vu une spéculation massive s'attaquer aux dettes publiques, la Grèce, puis l'Irlande, bientôt le Portugal, l'Espagne et l'Italie subissant des primes de risques considérables sur leurs taux d'intérêts et n'évitant provisoirement le défaut de paiement que par des engagements (limités) de l'UE et du FMI.

Les causes de cette situation demeurent. Les taux d'intérêts ont repris leur ascension en ce début 2011.

Comment sortir de cette situation ? Que les dirigeants européens réussissent à surmonter leur paralysie ou qu'une nouvelle crise financière précipite de nouvelles politiques, le statu quo est en tout état de cause l'hypothèse la plus improbable. Nous avons examiné dans notre précédent article les conditions de la sortie de l'euro – qui représenterait sans conteste la moins coûteuse des solutions réalisables. Le présent article examine les scénarios, qui « sauveraient » l'Euro et les raisons de les éviter.

 

 

I. Les scénarios déflationnistes

  • La seule politique concertée en Europe est celle de l'austérité : réduire les dépenses publiques et parfois augmenter les impôts pour réduire les déficits, réduire les salaires pour rétablir un peu de compétitivité aux entreprises. Le prix du « succès » d'une telle politique sera un appauvrissement considérable, puisque la compression de la dépense réduira les débouchés des entreprises, gonflera le chômage et détruira une forte proportion des forces productives. Cet appauvrissement s'accompagnera d'une déflation qui accroîtra le poids des dettes précédentes, affaiblissant ou même inversant l'effet des remboursement. La voie empruntée est donc extraordinairement destructive – même si l'on peut imaginer qu'elle finisse par aboutir. Mais ceci suppose que les peuples continuent à subir passivement le déclin.

  • Cette déflation pourrait être adoucie par l'apport de capitaux extérieurs. On se souvient que les défenseurs de l'euro nous faisaient miroiter la perspective d'un « Euro, monnaie de réserve », supplantant peu à peu le Dollar dans ce rôle. Rejouer le scénario du déclin américain, les États-Unis payant leurs déficits par l'émission monétaire et prolongeant leur niveau de vie en vampirisant le reste du monde – et au prix d'une périlleuse désindustrialisation : c'était déjà un bien médiocre idéal. Mais l'histoire se chargera d'en fournir une application encore plus sordide si la Chine vole au secours des États surendettés d'Europe du Sud – ni par souci humanitaire ni par amour de l'Euro, mais en contre-partie d'un ticket d'entrée illimité sur le marché européen. Quelques milliards d'euros pour diversifier les avoirs financiers de la Chine dangereusement engagés en dollars et pour s'assurer des parts d'un marché certes déclinant mais encore d'appréciables dimensions. La stratégie se défend et semble bien amorcée1. Pour l'Europe, le sauvetage financier s'accompagnerait alors d'une accélération du suicide industriel.

II. L'improbable coopération

Une autre voie pour sauver l'euro serait techniquement envisageable, à condition que la plupart des dirigeants actuels mangent leur chapeau – ce ne serait certes pas la première fois. Il s'agirait d'adopter une politique à l'américaine de refinancement massif des dettes par la banque centrale Européenne, ce qui pourrait réduire à un très faible niveau les taux d'intérêts sur la dette publique, dégageant de nouvelles marges budgétaires. Pour que cette politique ne s'accompagne pas d'une nouvelle explosion des déficits commerciaux en Europe du Sud, il faudrait que les pays excédentaires ou proches de l'équilibre – la France et surtout l'Allemagne – engagent une audacieuse politique de relance et d'augmentation des salaires qui tireraient les exportations de leurs partenaires et rétablirait leur compétitivité. Cette politique provoquerait probablement une baisse de l'euro qui stimulerait également les exportations de la Zone.

 

Mais qui porte vraiment une telle politique ? Le lobby financier préfère infliger la déflation aux populations plutôt que renoncer à la vache à lait des finance publiques et risquer que l'inflation tarisse ses gains. L'Allemagne pourrait imprudemment tenter de prolonger son modèle exportateur hors euro, tirant une certaines croissances de ses exportations encore appuyée sur sa tradition industrielle. Les ultralibéraux, idéologues universitaires et fraction prédatrice du patronat, n'ont jamais vu l'Europe que comme prétexte pour détruire les institutions régulatrices héritées de la Libération. L'Union Européenne n'est depuis trente an qu'un instrument du néolibéralisme, les authentiques fédéralistes en seront-ils jamais autre chose que les idiots utiles ?

 

Seul cet improbable fédéralisme serait en mesure de sauver l'euro sans tuer l'Europe, mais même la crise actuelle serait-elle surmontée que l'Euro demeurerait un problème plus qu'une solution. Comme l'écrit Bernard Prud'hon : « l’euro fonctionne d’une part  comme «une centrifugeuse» d’hétérogénéités économiques à débit permanent, et d’autre part comme incitateur incontournable d’endettements publics non moins permanents ». La croissance, les prix et la productivité continuerait à diverger entre les pays européens. Une politique restrictive de la banque centrale réveillerait la crise en Europe du Sud, alors qu'une politique accommodante inciterait chaque État à jouer les passagers clandestins – relancer son économie quitte à recreuser son déficit commercial et à provoquer une inflation diluée sur l'ensemble de la Zone. La seule solution pour lever cette contradiction serait une fuite en avant dans l'intégration politique : contrôle des budgets nationaux, création d'un véritable budget fédéral unifiant la politique macroéconomique, harmonisation de politique salariales et de la protection sociale, etc. Cette politique devrait également rapprocher les niveaux de développement et assurer un minimum de solidarité régional en transférant massivement les investissements vers les pays en retard. Un tel bond est-il possible en l'état actuel des cultures, aspirations politiques et des inégalités de développement en Europe ? Certainement pas à l'échelle des 27, et il faudrait beaucoup d'optimisme pour l'imaginer dans le périmètre restreint des pays fondateurs de l'Europe.

 

III. Sortir de l'euro pour relancer la coopération européenne

En dépit de son bilan désastreux, l'euro pourrait techniquement être sauvé, car la crise présente provient en premier lieu des extravagantes fautes qui jalonnent son existence, tout particulièrement depuis deux ans. On ne manquerait pas d'arguments pour mettre cette crise au compte de l'incompétence des dirigeants européens. Cette interprétation a une part de vérité, mais quand c'est l'ensemble d'une caste dirigeante qui s'enferre dans une orientation manifestement sans issue, c'est qu'une puissante logique systémique y contraint les plus souples, et écarte les autres. Le naufrage de l'euro ne doit donc rien au hasard ni à la personnalité des dirigeants ; il témoigne simplement des contradictions natives de l'entreprise. C'est pour cette raison que le constructivisme des fédéralistes est une nouvelle fois voué à l'échec, car il ne repose ni sur un consensus des élites, ni sur un mouvement populaire2. Le pire scénario – la déflation – est aussi le plus probable ; la sauvegarde de l'euro passe par la ruine de l'Europe.

 

Les eurolâtres recyclent désespérément l'antienne mitterrandienne assimilant la monnaie unique à la paix et au rapprochement des peuples. Sentimentalement, l'euro serait un symbole d'unité, un marqueur identitaire autour duquel se constituerait peu à peu une conscience collective européenne. Ce discours est d'autant plus difficile à contester qu'il ne s'appuie sur aucune rationalité – la paix s'est rétablie en Europe bien avant l'Euro dont l'avènement coïncide avec les guerres Yougoslaves ; quant à l'identité la dernière décennie manifeste plutôt la radicalisation des nationalismes et des communautarismes, en réaction justement au délitement de la solidarité qu'organisaient les États-Nations. Il ne reste que la foi pour défendre l'euro malgré les ravages qui l'accompagnent.

Rappelons cependant qu'aucun précédent historique ne valide l'entreprise de construction d'une unité politique autour de la monnaie et de la concurrence. L'Allemagne s'est construite à partir d'une culture commune et d'une conscience collective pré-existante – et également par la guerre, à commencer par celle de 1870. Les États-Unis se sont constitués par la conquête à partir d'un noyau « wasp » hégémonique.

Que proposent aujourd'hui les défenseurs de l'euro ? Mesurons bien l'incongruité de l'assertion : l'identité collective devrait se construire autour d'un instrument de concurrence, dont la perpétuation suppose une pression permanente sur les salaires et le financement des services publics, qui ne garantirait l'enrichissement que des financiers et des rentiers – ceux dont la puissance tient de la valorisation des actifs plutôt que de la production. On fait mieux comme projet fédérateur.

En fait l'acharnement européiste dresse déjà les peuples les uns contre les autres – transformés en concurrents détruisant nos emplois ou en fauteurs de crise financière. L'euro organise le malheur commun des peuples européens, et le malheur appelle à la recherche de boucs-émissaires. Comment dès lors présenter l'euro comme un pivot de la solidarité en Europe ?

 

Les fédéralistes espéraient subvertir le projet ultralibéral du Traité de Maastricht, mais son application a durablement compromis toute idée de rapprochement en Europe ; en croyant brûler les étapes le fédéralisme a perdu sa fragile crédibilité des années 60...

C'est tout au contraire la sortie de l'euro et la reprise en main des systèmes financiers qui créeraient les conditions pour de véritables coopérations en Europe : politiques industrielles et scientifiques, politiques macroéconomiques concertées, gestion d'un système rationnel de taux de change...


1 Fin septembre la Chine s'est engagée à acheter des obligations d'Etat Grecques en 2011, elle détiendrait dèjà 7 % de la dette publique de la zone euro selon le Financial Times. Selon l'excellente formule de Jean-Claude Werrebrouck, « la Chine (...) dispose du pouvoir de maintenir la clandestinité de chacun des passagers, et donc de maintenir à flots le bateau ».

2 En désespoir de cause, une certaine gauche se raccroche à l'espoir d'un mouvement populaire simultané dans plusieurs pays qui donnerait corps à leur rêve. Mesurent-ils l'improbabilité d'une telle circonstance ?

16:22 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (3)

15 juillet 2010

Le déploiement de la Grande Crise

Voici les videos d'un entretien pour le site : Que Faire ?


I. les causes de la crise

II. Baisse des salaires et surendettement

III. Les conséquences de la crise 1/2

IV. Les conséquences de la crise 2/2

V. CRISE et traités européens

VI. L'austérité aggrave la crise

VII. Intégration ou liquidation européenne ?

17 mai 2010

SORTIR DE L'EURO

 

Les évènements se précipitent depuis le "plan de stabilisation" présenté par les dirigeants européens pour contenir la crise des dettes publiques  (cf. mes deux précédents articles). La faible crédibilité des mesures présentées et la perspective d'enchaînements déflationnistes des politiques de "rigueur" ont déclanché une spéculation sur l'Euro - qui n'en reste pas moins à l'heure où j'écris notablement surévalué par rapport au dollar. Mais l'hypothèse de son éclatement est désormais évoquée au grand jour. C'est donc l'occasion de revenir rapidement sur l'échec de cette "monnaie unique" mais aussi de rappeler que la disparition de l'euro ne réglerait pas la question de l'indépendance des politiques économiques.

Sur l'actualité de la Crise, voir aussi mes articles précédents,en particulier : Vertige déflationniste sur l'Europe et La nouvelle économie de la dette.

 

Il semblerait que la nouvelle tempête spéculative qui se déchaîne sur la zone euro mette (enfin) la sortie de l'euro à l'ordre du jour - sinon encore sur un agenda prévisible. Les évènements actuels ne sont qu'une manifestation de plus des vices congénitaux d'une construction politico-économique obsédée par la seule constitutionnalisation de principes monétaristes. L'Euro a été et demeure le prétexte à des politiques déflationnistes qui ont affaibli l'Europe, ravagé son industrie et étendu l'insécurité sociale. Ces politiques[1]n'ont jamais véritablement cessé, sous les injonctions des prétendus « marchés » - aimables prête-noms de politiques inféodés aux intérêts des secteurs rentiers au détriment des producteurs, entreprises comme travailleurs !

On pourrait en rester là en se délectant par avance de l'effondrement à venir d'une construction viciée dont les méfaits sont établis. Ce serait négliger le prévisible acharnement des rentiers  à préserver cette monnaie « forte » qui sécurise les lucratives opérations financières. Ce serait surtout sous-estimer la difficulté de la reconstruction d'un système monétaire et financier sur les ruines de l'usine à gaz de Francfort.

L'euro est la forme spécifique qu'à pris le capitalisme spéculatif en Europe depuis trente ans - mais ce même capitalisme s'est déployé dans le monde anglo-saxon, et ailleurs, sous des formes différentes, moins caricaturales mais tout aussi pernicieuses. Sortir de l'euro ne serait pas automatiquement sortir de ce capitalisme spéculatif.

I.                   Comment l'Euro détruit l'Europe

L'Euro est triplement vicié. Au niveau de sa politique, au niveau de ses institutions et dans son principe même.

A.     Une institution néolibérale

La monnaie unique est gérée suivant la croyance monétariste selon laquelle la seule tâche d'une Banque Centrale est d'empêcher l'inflation, par des taux d'intérêt et un taux de change élevés. Cette politique s'accompagne d'une obsession de la « concurrence »  supposée contenir le niveau des prix et « flexibiliser » les marchés sans recours à l'expansion monétaire. Cette croyance est fausse et dangereuse, elle a conduit à freiner la croissance en Europe au seul nom de la défense de la monnaie - alors que toute l'histoire économique montre l'inanité de vouloir adosser durablement la puissance financière à la faiblesse productive : cf. le déclin de la Grande-Bretagne dans l'Entre-deux-guerres. Cette croyance a aussi aveuglé les responsables devant la véritable inflation des bulles financières et de la dette privée au cours de cette période.

Non seulement cette politique est néfaste, mais elle a été institutionnalisée par les Traités Européens, en particulier Maastricht, érigeant la lutte contre l'inflation et le refus du financement des États par la BCE au rang de principes intangibles. Ces principes se sont fracassés face à la Grande Crise actuelle, ils sont quotidiennement violés par ceux-là même qui les ont imposés - à leur corps défendant. Mais ils continuent à être professés, et les éclairs de raison que produit l'instinct de conservation ne garantissent en rien le repentir des fautes passées, comme l'indique la présente tentation d'achever l'Europe malade par une sévère purge.

Monnaie surévaluée[2] creusant les déficits commerciaux et recyclant les capitaux flottants dans des économies où la rente et la spéculation sont plus attrayants que la production, acharnement à enchaîner les États au marché financier au risque de précipiter le continent dans la déflation... l'ADN monétariste de la BCE (et, à travers elle, des dirigeants européens) n'en finit pas de punir les peuples d'Europe « dépensiers » et de creuser le retard de la Zone Euros face aux États-Unis ou à l'Asie orientale.

On pourrait cependant imaginer que l'épreuve des faits finisse par imposer un renversement des priorités, que la BCE adopte une orientation pragmatique à l'instar du FED américain.

B.     Une monnaie sans État

Cette hypothèse est cependant improbable vu l'enracinement de cette politique dans la tradition allemande. Pays « exportateur » à la spécialisation industrielle solide, l'Allemagne a durablement assis sa puissance sur une monnaie forte valorisant ses exportations tout en réduisant le prix de ses importations et en contenant l'inflation. Cette politique a pu être en phase avec les conditions de l'Allemagne des années 60 à 80, quoique déjà les « succès » allemands fussent gagés sur les déficits ou la surévaluation monétaire de ses partenaires, condamnés à l'étiolement de leur croissance. Aujourd'hui, l'Allemagne mène une énergique politique de déflation salariale dont l'efficacité se mesure aux excédents commerciaux accumulés au détriment du reste de l'Europe. Elle le paie cependant elle-même d'une situation sociale dégradée et d'une croissance ralentie. Mais ses élites restent prisonnières du mythe de la « rigueur » de cette gestion condamnée.

De plus, la BCE dispose d'une puissance sans équivalent dans le reste du monde, puisqu'aucun état central n'est en mesure de lui imposer d'autres priorités. Il ne s'agit pas seulement de l' « indépendance » de la Banque Centrale, si imprudemment proclamée dans le Traité de Maastricht,  mais d'une configuration institutionnelle sans pareil : de multiples états aux besoins, aux systèmes socio-économiques et aux orientations disparates, face à une seule et unique institution qui trouve (presque) toujours les appuis pour imposer son arbitrage[3].

L'ancienne Bundesbank, pour « indépendante » qu'elle fut, dut pourtant « manger son chapeau » quand le Chancelier Kohl lui imposa l'émission massive de Deutschemarks de la RFA pour échanger à parité les marks est-allemands. Le FED américain dépose régulièrement devant le congrès et reste étroitement en phase avec la politique de l'administration fédérale. Seule la BCE approche une véritable indépendance, en pratique. « Indépendance », c'est-à-dire influence primordiale du système financier, dont elle fait partie, au détriment de priorités politiques qui relèvent de la démocratie...

C.      Monnaie unique et niveaux inégaux de développement

Imaginons cependant que cet obstacle soit levé, que la BCE adopte une orientation moins nuisible. Après tout, même l'Allemagne aurait intérêt à freiner la course à l'abîme... Mais il demeure que l'hétérogénéité sociale, politique et économique de l'Europe ne permet de monnaie unique que dans une perspective déflationniste.

La Grèce, l'Espagne, L'Italie ou le Portugal, et même la France, ont des niveaux de prix surévalués par rapport à l'Allemagne en particulier, pour des raisons diverses - gains de productivité plus lents, déflation salariale en Allemagne dans les années récentes. De tels écarts n'ont rien d'exceptionnels et se résolvent généralement par l'ajustement des parités monétaires. Or le SME, puis l'Euro, ont « gelé » ces différences de prix. Que s'est-il alors passé ?

Chômage chronique et élevé en Europe du Sud, tertiarisation accélérée. L'endettement privé puis les déficits publics ont explosé, facilité par la « confiance » dont bénéficiait l'euro. Ces pays ont ainsi reculé l'échéance jusqu'aujourd'hui...  Mais désormais le choix n'est plus qu'entre l'explosion du chômage et la déflation massive des salaires - avec à terme la désertification de certaines zones, vidées par l'émigration, sur le modèle du Mezzogiorno italien.

Le maintien dans l'Euro des paierait d'une crise économique et sociale sans précédent en Europe du Sud (et dans les pays de l'est qui s'obstineraient à suivre la même impasse), et à terme de la contagion de la déflation dans toute l'Europe. L'Allemagne elle-même, privée de ses débouchés à l'exportation, ne pourrait poursuivre sa stratégie de coucou qu'en exportant ses excédents vers d'autres zones.

Dans une zone monétaire homogène comme la Zone Euro, le passager clandestin est roi. Le dumping fiscal et social réduit les coûts des entreprises nationales sans affecter leurs débouchés dans le reste de la zone. Inversement, les politiques de relance sont détournées par les exportations des Coucous. Le néolibéralisme n'est pas une option dans une telle configuration, il en est la substance même.

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II.                L'impérative déconnexion financière

La cause est entendue - du moins intellectuellement. L'Euro est une construction indéfendable qui ne se survivra qu'à un coût toujours plus élevé. Le retour à des monnaies nationales restaurerait la compétitivité des États et leur capacité à engager des politiques économiques actives. Du moins sous certaines conditions, car la libération de l'Euro ne nous émanciperait pas automatiquement de la dictature de la finance.

A.     L'échec des systèmes de change

Depuis 1971, aucun système de changes n'a pus résister aux flux spéculatifs qui déstabilisent les parités monétaires, assèchent les marchés de capitaux, gonflent les dettes et les bulles. Tolérance des banques off shore opérant en dollar dès la fin des années 1960, prolifération des « paradis » financiers en tous genre opérant sans contrôle public... les gouvernements ont capitulé sans combat en décrétant que mieux valait s'adapter à ces mouvements de capitaux, qu'une « science » économique mal avisée décrivait à la recherche des investissements les plus efficients pour accélérer le développement mondial... fatale ignorance de la substance même de la spéculation qui a rapidement déployé sa malfaisance : la valorisation autoréférentielle des actifs plutôt que la production. Mais une fois levés le contrôle des changes et la réglementation financière, cette finance proliférante a conditionné l'ensemble de la configuration économique. L'Amérique a financé par miracle des déficits commerciaux insoutenables, pompant depuis 30 ans la production des pays excédentaires et soutenant leurs politiques exportatrices et déflationnistes. La plupart des pays ont conditionné leur politique économique sur le seul objectif d'attirer ces capitaux - taux d'intérêts élevés, « rigueur » budgétaires, déflation salariale. Certains ont réussi à financer ce que les observateurs superficiels ont d'abord qualifié de « miracle » : Amérique Latine, Asie Orientale, récemment Espagne... mais chacun de ces miracles fut suivi d'une crise aussi monumentale que la croissance avait été inespérée.

Le désordre des taux de change est sans précédent. La valeur du Dollar en Franc, pour ne citer que cette exemple, fut multiplié par plus de 2 au début des années 80, puis presque divisée du même coefficient... de sa création à début 2010, l'Euro a gagné jusqu'à 70% face au Dollar...

Dans de telles conditions, aucune politique économique n'est applicable, même avec une monnaie indépendante. Passer de la dictature de l'Euro à celle des capitaux flottants n'est pas une solution.

B.     Éradiquer la finance folle

Un Franc restauré serait le jouet d'intenses mouvements spéculatifs contre lesquels les réserves de la Banque Centrale, ou même des « Fonds souverains » seraient impuissantes. La politique économique serait à nouveau réduite aux mêmes recettes néolibérales pour attirer et retenir les capitaux, préserver le commerce international contre le yo-yo des taux de change, etc.

La seule alternative est de déconnecter radicalement l'économie nationale de ces mouvements de capitaux, quitte à supporter d'intenses difficultés dans un premier temps. Il s'agirait d'établir un sévère contrôle des changes, accompagné de taxes sur les mouvements de capitaux et les opérations boursières. Les opérations avec le reste du monde devraient se réduire aux échanges de marchandises - ce qui suppose en amont un fonctionnement administré des opérations financières.

Ce qui précède ne représente pas forcément un principe d'organisation durable, mais des mesures d'exception nécessaire pour s'extirper d'une économie de rente et de spéculation et retrouver l'indépendance économique. Après cette période de bouleversements, d'autres institutions plus souples verraient probablement le jour.

Le coût d'une telle politique serait réduit si plusieurs pays partenaires s'y engageaient simultanément, mais comme une telle coïncidence est fortement improbable, elle ne peut constituer une condition - sauf à renoncer par avance à ce qui précède.

La réorganisation des échanges commerciaux sur des bases saines est souhaitable, mais résultera de ruptures et de négociations ultérieures. Pour que ces négociations soient possibles, il faudra qu'au préalable les États aient recouvré leur liberté d'action.

La proposition  de transformer l'euro en « monnaie commune » autour de laquelle s'organiseraient les monnaies nationales européennes, avec un système de changes fixes et ajustables, est une possibilité. Mais elle ne s'imposera pas « à froid », car elle suppose une même politique de régulation préalable de la finance et un consensus sur les principes de gestion des taux de change - excluant en particulier les politiques de surévaluation qui ont fait tant de ravages à l'époque du SME et des politiques de sous-évaluations systématiques. En attendant que soient réunies les conditions d'un tel système de change, la meilleure politique serait un flottement contrôlé du «Franc », l'objectif étant le maintien d'une parité raisonnable avec un panier de devises partenaires.

 

La sortie de l'euro est donc bien une nécessité pour réorienter les pays européens vers le plein emploi et la croissance économique. Il est fort improbable malheureusement qu'elle se réalise à froid, dans des conditions satisfaisante de préparation. Elle peut en revanche être imposée par une crise spéculative : si les capitaux flottants désertaient l'Europe, l'Allemagne elle-même pourrait tentée de restaurer un Mark conforme à ses principes de gestion et « attirant » pour les capitaux. Ou bien par une crise sociale et politique, certains états s'émancipant dans l'improvisation du carcan de l'euro.

La sortie de l'Euro est désormais une perspective crédible,  mais  la fin d'une aberration historique ne serait pas forcément la sortie de crise attendue. Au-delà de l'Euro, la restauration de la souveraineté monétaire exige d'en finir avec la dictature de la finance.



[1] Politiques déjà à l'œuvre sous le nom de « désinflation compétitive » sous prétexte de « défendre le franc » au sein du système monétaire européen dans les années 80-90.

[2] Du moins à l'heure où j'écris, les tourbillons spéculatifs menaçant d'emporter le fantasme de l' « Euro fort » dans la poubelle de l'histoire monétaire !

[3] Les gouverneurs de la BCE sont certes nommés par les gouvernements, et ces derniers se « défaussent » volontiers sur la BCE de décisions dont ils sont coresponsables. Mais il reste que les moyens institutionnels d'infléchir la politique de la BCE sont faibles.

 

23:16 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (4)

02 janvier 2009

La crise du capitalisme spéculatif (II) : Anatomie de la Crise

 

 

 

Revenir à la première partie

La crise qui s’amplifie depuis 2007 met en lumière l’extravagant enchevêtrement de dettes et de spéculation qui soutenait la croissance de la phase révolue. Tout l’enjeu des semaines actuelles est de savoir si les politiques publiques réussiront à différer durablement l’effondrement du château de cartes.

La valeur des actions du CAC 40 avait été multipliée par 2.2 du plus bas de 2003 au plus haut de 2007. Progression « modeste » dans l’histoire des bulles, et dont l’éclatement ne paraît pas exceptionnel dans l’histoire boursière. Mais le cœur de la finance s’était déplacé vers d’autres marchés, plus opaques et encore moins réglementés. D’où une crise sans précédent. Souvent comparée à la crise de 29, la crise de 2008-09 s’en distingue toutefois par plusieurs traits : d’abord, une diffusion beaucoup plus rapide à l’ensemble de la planète, qui compromet l’ensemble de la circulation monétaire mondiale. Ensuite un volume vertigineux de promesses de payer, qui se comptent désormais en trillions voir en trilliards de dollars. Enfin une réaction rapide et massive des pouvoirs publics qui inondent les grandes institutions financières de liquidités et engagent des plans massifs de relance de l’activité aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en Chine.

Examinons les mécanismes de cette crise, avant d’en extrapoler la dynamique.

I. Les quatre bulles

A. Les subprimes

La crise des subprimes est la plus médiatisée, ce qui ne signifie pas forcément la mieux comprise. Pour prolonger la bulle spéculative sur l’immobilier américain, les banques ont recouru à des crédits de plus en plus risqués, en termes de durée comme de solvabilité des emprunteurs. Les prêteurs se croyaient pourtant à l’abri des défauts de paiement, puisque la hausse des prix permettait de « se payer » sur la revente du logement – quitte à ruiner l’emprunteur. La bulle immobilière se présente donc en partie comme une spéculation entre où les banques sont les principaux opérateurs, par ménages interposés. On retrouve le schéma typique d’une bulle, où la hausse des prix attire sans cesse de nouvelles mises qui elles-mêmes produisent cette hausse des prix – jusqu’au moment toutefois où le ralentissement du crédit nouveau déclenche un cycle de baisse qui entraîne des pertes croissantes dans le système bancaire, met en évidence la fragilité de l’ensemble des créances et débouche in fine sur un blocage du crédit et des faillites en chaîne.

B. La titrisation

La titrisation est le « nouveau » mécanisme financier qui a stimulé l’aventurisme bancaire. Développée depuis les années 80 aux États-Unis et ensuite dans les autres pays capitalistes développés, la titrisation consiste à autoriser les banques à revendre à d’autres agents les créances ouvertes par leurs opérations de crédit. En principe, il ne s’agissait que de permettre aux banques de réduire leur exposition au risque tout en ouvrant un nouveau compartiment au marché financier. En réalité l’afflux de nouveaux titres négociables a nourri endettement et spéculation, et démultiplié et généralisé les risques :

· la perspective de se défaire de leurs créances a encouragé les banques à consentir des prêts de plus en plus risqués,

· La revente des créances a entraîné une déperdition considérable d’information, nombre de détenteurs ignorant purement et simplement le risque attaché à leurs actifs, d’où une survalorisation de ces créances,

· Au lieu de se concentrer sur les banques engagées dans le crédit immobilier, les créances douteuses ont littéralement imprégné tout le système financier.

De plus, banques et compagnies d’assurance sont étroitement solidarisées par les engagements croisés qui les lient. Le crédit interbancaire est indispensable à la circulation des liquidités et repose sur la confiance mutuelle, elle-même fondée sur la solidité de bilans totalement faussés par l’accumulation de titres inévaluables. De même, le risque couvert par les compagnies d’assurance était vraisemblablement sous-évalué en raison de l’opacité du marché. Mais surtout il ne s’agissait que d’un risque microéconomique, le risque systémique n’était pas couvert. De sorte que l’éclatement de la crise s’est traduit par la faillite virtuelle de l’ensemble des assurances, et par là même des assurés, y compris ceux qui n’étaient pas victimes de défauts de paiement mais se retrouvaient « à découvert » en raison de l’insolvabilité de leur assurance.

C. La bulle des produits dérivés

Les « produits dérivés » se présentaient justement comme une « révolution du marché » dans ce domaine de l’assurance. Cette géniale « innovation » n’est autre qu’un pari sur l’évolution d’un actif ou d’un indice. Au-delà d’un foisonnement de formes et de techniques à la mesure du gigantisme de ce « monde parallèle », il s’agit toujours de fournir aux acteurs financiers une « assurance » contre un évènement futur. Par exemple, acheter la certitude d’une revente de titres à un niveau donné pour le cas où leur prix de marché plongerait au dessous de ce seuil. Ou une promesse de prime en cas de sécheresse, de guerre, ou de tout autre évènement entraînant un risque pour l’acheteur, qui le transfère ainsi au vendeur…  Ces « produits dérivés » se présentent comme une sorte d’assurance titrisée, on achète des « garanties » contre tout et n’importe quoi pourvu que se présente un vendeur, c'est-à-dire un spéculateur jouant sur la non-réalisation du risque. Pour ce dernier, l’opération est hautement lucrative - tant que son appréciation du risque reste en moyenne conforme à sa fréquence de réalisation.

Comme les « subprimes », les « put » et les « call » passent de main en main, à des prix variant avec les humeurs du marché… Ces titres se prêtent donc à de remarquables « bulles dans la bulle ».

Du côté des émetteurs, la solvabilité est-elle garantie ? En théorie oui, dans la limite d’un contrôle prudentiel dangereusement relâché par l’opacité générale du marché. Mais les escrocs ou demi-escrocs ne sont qu’une part mineure du problème, qui réside dans le risque systémique.

Ce risque systémique est celui d’un collapsus général du marché – précisément celui qui s’est produit cette année (2008). Les positions reposent sur l’estimation d’un risque spécifique, c'est-à-dire dont la fréquence est connue dans l’état normal des affaires. Par exemple l’on peut évaluer la probabilité d’une canicule à régime climatique donné[1]. Mais ce modèle devient obsolète en cas de basculement général du climat. De même l’on peut assurer les défauts de paiement dans la mesure où ils représentent une fraction référencée de l’ensemble des opérations. La faillite d’un débiteur, la variation intempestive d’un prix sont assurables. Pas l’état de faillite simultané de la plupart des débiteurs, ou de brutaux mouvements d’inflation ou de déflation. En pareil cas, et donc aujourd’hui, la plupart des promesses qui sont la « substance » de ces marchés sont devenues irréalisables.

Ces promesses n’ont pas constitué de création monétaire ex ante. Les émetteurs se sont seulement engagés à trouver les fonds nécessaires au cas où. En revanche la réalisation simultanée des risques contraint à un reflux massif vers les créanciers : quelques trillions de dollars d’engagements, qui n’ont jamais réellement circulé mais qui devraient en théorie apparaître au moment même où les conditions d’accès à la liquidité se durcissent comme jamais…

Comme toujours, la ruine des débiteurs entraîne celle des créanciers. La valeur des « options » s’effondre à mesure que le doute s’installe sur la réalisation future de leurs engagements, et avec elle le bilan de leurs détenteurs. Les « assurés » s’aperçoivent que leur garantie est inopérante. Mise à nu, leur situation se révèle pour ce qu’elle est depuis le début : à l’actif des titres « pourris », au passif des engagements fermes[2]. Comment obtenir du crédit frais en de telles circonstances ?

D’autant que c’était aussi avant la crise que ces produits dérivés, comme la titrisation, avaient été pernicieux. L’illusion d’être « couverts » a incité les agents à multiplier les prises de risques inconsidérées et c’est vulnérabilité du système qui s’est encore démultipliée.

D. Les paiements internationaux

La crise des paiements internationaux n’en est qu’à ses prodromes. Les politiques néolibérales ont ouvert sans retenue les frontières aux flux de capitaux, permettant aux États de se financer massivement ou de placer leurs excédents à l’étranger. En d’autres termes, les échanges ne marchandises ne constituent plus qu’une part subordonnée des flux financiers.

C’est ainsi que certains états, en premier lieu les États-Unis, peuvent drainer les capitaux du monde entier, tandis que d’autres sont à la merci de d’assèchement soudain de leur liquidité par des ouragans spéculatifs : crise mexicaine de 1994, asiatique de 1997, argentine de 1998…

On peut mesurer cette interdépendance par l’ampleur sans précédent des excédents et déficits commerciaux sur l’ensemble de la planète. Contrairement à tout ce qu’enseignait la théorie économique, les États-Unis cumulent des déficits considérables[3], qui constituent de facto une dette massive vis-à-vis principalement des pays asiatiques. Ceux-ci acceptent d’accumuler des avoirs en dollars, d’une part pour se prémunir de nouvelles crises financières[4] et d’autre part pour éviter qu’une baisse du dollar ne compromette leurs exportations.  S’y ajoutait jusqu’à une date récente la « sécurité » attachée au marché américain des capitaux.

Les propriétés de ce système financier international sont les suivantes : déconnexion des taux de change des « fondamentaux » de l’échange commercial, conduisant à la concurrence destructive des « pays à bas salaires » (en réalité à devise sous-évaluée), subordination des politiques économiques à la nécessité de « rassurer » les marchés financiers[5], et enfin risque massif d’une crise de la dette à l’échelle inter-nationale. Les crises qui ont secoué les pays émergents surendettés en 1980-81 ou l’Asie en 1997 ne relevaient pas d’un endettement en lui-même dramatique. Dans la plupart des cas il était soutenable dans les conditions du marché financier où il s’était constitué. Ces crises résultèrent de soudain retournement des conventions en vigueur : hausse massive des taux d’intérêt américains en 1980-81 amorçant une bulle spéculative sur le dollar et interdisant le refinancement de la dette du tiers-Monde, panique financière en Asie en 1997. Ce qui s’est alors révélé, c’est que le retrait des énormes masses de capitaux flottants provoquait une brutale déflation et bloquait tout les circuits financiers intérieurs. Il ne s’agissait pourtant alors que de « petits » débiteurs. La menace désormais pèse sur tous les pays, à commencer par le premier débiteur mondial : les États-Unis. Seule l’intervention massive du FMI a permis de « sauver » l’Islande et la Hongrie de ce scénario catastrophe dans les derniers mois. Mais le FMI a-t-il les moyens de subvenir aux besoins en liquidités d’un nombre croissant de pays si la nervosité des marchés et la tentative désespéré des pays créanciers (eux-mêmes en crise) de rapatrier leurs avoirs multiplie les crises de ce type ? Au bout du processus se profile le « big one » des séismes financiers : le rapatriement des capitaux asiatiques précipitant le dollar aux abîmes.

II. Scénarios pour l’apocalypse

A. Scénario 1 : l’effondrement

L’effondrement complet du système reste improbable, car il suppose une complète incapacité des acteurs à coordonner leurs réactions pour bloquer la spirale de la crise. Improbable, mais pas impossible, et le scénario mérite d’être évoqué ne serait-ce pour mettre en évidence les périls auxquels sont confrontées les politiques publiques.

Les dominos tomberaient les uns après (sur) les autres : la crise immobilière a déjà entrainé celle des subprimes, laquelle a contaminé tout le système du crédit. Ce dernier commence à entraîné le krach de l’ensemble des marchés financiers, et une crise majeure dans l’économie réelle, via les difficultés de refinancement du surendettement et la contraction des débouchés du fait même de la crise. Cette crise de l’économie réelle fragilise en retour davantage le système bancaire, confronté à de nouveaux défauts de paiements, et les marchés financiers évidemment. Parallèlement, la panique dans les segments les plus fragiles du système financier mondialisé se traduira par des mouvements erratiques de capitaux pouvant entraîner le défaut de paiement de certains pays. Si cela devait se réaliser, la panique s’en nourrirait encore et pourrait devenir irrésistible, tant les masses de capitaux engagés excèdent les fonds mobilisables par les états[6] et le FMI. Comme les États-Unis constituent le cœur financier de la planète, et financent leurs déficits extérieurs par l’épargne du reste du monde, le « bouquet final » pourrait provenir d’une fuite de ces capitaux, donc d’une dépréciation du dollar dévalorisant du même coup tous les immenses avoirs en dollar de la planète.

L’aboutissement de telles enchaînements serait une contraction du PIB mondial et de l’emploi de l’ordre de 50 % (comparable aux effets de la crise de 1929, mais dans des économies encore plus intégrées et interconnectées[7]). Quant aux conséquences politiques et géostratégiques, elles sont trop considérables pour être évaluées !

B. Scénario 2 : L’enlisement

L’enlisement est le scénario le plus probable.  Les autorités monétaires ont tiré de 1929 la leçon que le laisser-faire intégral risquait d’emporter le système lui-même dans une spirale dépressive sans fin. Les injections massives et répétitives de liquidités, les prises de contrôle publiques des banques et institutions stratégiques, pourraient calmer le jeu, interrompre les enchaînements dépressifs.

Pour autant, la pyramide de dettes n’est pas purgée ni la « confiance » rétablie. Les mécanismes de formations des revenus demeurent peu favorables à la croissance Sans augmentation autonome de la demande salariale (ajustements de type « fordiste ») ni reprise du processus d’endettement, les États sont en première ligne pour tenter de la ranimer par leurs déficits budgétaires. D’un côté les dettes publiques s’enflent démesurément, de l’autre la croissance reste atone et le chômage s’amplifie.  C’est en gros ce qui s’est produit au Japon de la crise financières de 1992 jusqu’au début des années 2000[8].

La situation se résumerait ainsi : Les dettes s’amortissent progressivement, mais le mouvement est contrarié par la déflation - la baisse des prix et des actifs réévaluant automatiquement la dette à mesure même que les agents tentent de la rembourser. Les efforts pour éviter la contraction de la masse monétaire, par exemple en refinançant les dettes existantes, retardent d’autant le rétablissement des bilans.

Pourtant, des liquidités s’accumulent dans le système bancaire, des encaisses se reconstituent. Mais tant que les anticipations restent défavorables, le crédit ne reprend pas et la monnaie existante ne circule pas (sa « vitesse de circulation » diminue). Les commandes « classiques » de la politique économique ne répondent pas : ni les déficits publics ni les baisse des taux d’intérêt ne relancent la circulation. Les difficultés persistantes des entreprises suscitent une exigence croissante de réduction des impôts, des charges et des salaires. Si les politiques économiques vont en ce sens, elles aggravent la crise des débouchés et compliquent encore les conditions d’une sortie de crise.

Le marasme se prolongerait jusqu’au point où se constituent les conditions d’une réorganisation des anticipations et des stratégies : réduction progressive du stock de dettes, vieillissement du capital poussant à une reprise de l’investissement de remplacement, apparition de nouvelles lubies spéculatives…

C. Scénario 3 : Le retour de l’inflation

Pour la vulgate « orthodoxe » des dernières décennies, « l'inflation est partout et toujours un phénomène monétaire » dixit Milton Friedman, célèbre inspirateur de l’ « école de Chicago » qui inspira le tournant libéral des années 80. Or ce postulat ne repose que sur un modèle simpliste et à contre-sens de l’économie réellement existante. Dans ce modèle, la spéculation n’existe pas et les transactions ne font que réagir, en terme uniquement de prix, à des variations exogènes de l’offre de monnaie.

Or dans une économie capitaliste moderne, c’est la demande de crédit qui entraîne la création de monnaie, cette dernière venant valider les anticipations des acteurs économiques. Ces dernières se forment dans un univers radicalement incertain puisque déterminé par le comportement mimétiques de ces mêmes acteurs. À l’encontre de Friedman, on pourrait affirmer avec plus de raison que « l’inflation est partout et toujours un phénomène de psychologie collective ». Certes la politique monétaire peut accompagner ou au contraire contrarier les anticipations inflationnistes, mais elle ne les détermine pas. Ce qui signifie qu’une même politique monétaire est compatible avec des configurations économiques contrastées, en fonctions d’autres paramètres. Ainsi, les politiques « accommodantes » de ces dernières décennies ont contribué à des résultats très diversifiés, incompréhensible pour le simplisme friedmanien[9] :

- dépression, si la préférence pour la liquidité est telle que la monnaie ne circule plus, même lorsque les encaisses sont abondantes à certains points du « circuit ». La tendance à la déflation qui s’ensuit valorise ces encaisses oisives plus que les placements et investissements risqués. C’est ce que nous connaissons en ce moment.

- bulles spéculatives, qui fonctionnent comme des pompes aspirantes, chaque hausse de prix anticipant la suivante qui exige à son tour son flux d’argent frais. Anticipation de hausse des prix des actifs, doublée d’anticipations mitigées sur l’économie réelle. Cette inflation particulière s’est d’autant plus développée ces dernières décennies que les autorités en place ne diagnostiquaient pas le mal…

- inflation, lorsque sa propre anticipation entraîne la formation de prix et de salaires en hausse alors même que les perspectives de croissance apparaissent comme médiocres. Les crédits financent alors la hausse des prix, mais pas l’élargissement de l’échelle de la production, ni l’innovation. Mutatis mutandis, c’est la configuration que nous avons connu dans les années 70.

- Croissance, enfin, mais à condition que cette dernière soit anticipée et canalise l’usage du crédit vers l’investissement productif – c’est en gros le schéma des « Trente Glorieuses ».

La politique monétaire n’agit sur ces configurations que comme condition permissive, elle ne les détermine pas à elle seule. Elle en est même prisonnière dans la mesure où la non-validation par les autorités monétaires du système d’anticipations produit certes la crise de ce dernier, mais nullement sa recomposition sur des bases plus favorables. Ajoutons que les instruments classiques de la politique monétaire, qui reviennent à la seule manipulation des taux d’intérêt à court terme, ne permettent de moduler les volumes de crédit qu’indirectement, donc souvent peu efficacement[10].

 

En l’état actuel des choses, il n’est guère probable que les énormes quantités de liquidités injectées dans le système bancaire génèrent rapidement de l’inflation. Celle de ces derniers mois résultait de la tension exercée par la croissance et la spéculation sur les prix des produits de base, mais désormais la demande s’étiolant, c’est plutôt à un affaissement de ces prix qu’il faut s’attendre – pour le malheur en premier lieu des pays aux économies dépendantes de l’exportation de tels produits. Pour que l’afflux de liquidités se traduise en inflation, encore faudrait-il qu’il se traduise par une reprise du crédit – pour le moment paralysé par la course à la liquidité.

Ce n’est que lorsqu’un certain statu-quo se sera rétabli pour les banques que l’hypothèse inflationniste prendra une certaine consistance : la combinaison d’un investissement productif à long terme toujours tétanisé par des anticipations défavorable et d’une reprise du crédit à un coût très bas pourrait se résoudre en hausse des prix, dans un schéma analogue à celui des années 70[11].

En outre, l’inflation permettrait en outre de résorber en douceur l’accumulation de dettes et de rétablir des conditions financières plus saines. Elle ne constituerait pas forcément le mal absolu que d’aucuns se plaisent prématurément à décrire.

D. Scénario 4 : le surinvestissement

Cette revue des périls serait incomplète sans évoquer la figure du « surinvestissement » décrite par Marx ou Hayek : l’investissement productif se déconnectant lui-même des débouchés, des « biens de productions » produisent toujours plus de « biens de production » pour des usages finaux toujours plus indirects et justifiant de moins en moins l’allongement du « détour de production ». Mus par un optimisme aveugle et soutenus par des taux d’intérêts dérisoires, les entrepreneurs reporteraient toujours plus loin le retour d’investissements à la justification économique toujours plus douteuse. Un immense stock de moyens de production se constituerait, sans véritable rentabilité et dépendant pour sa perpétuation d’un financement toujours élargi : en quelque sorte, une bulle des actifs productifs ! C’est effectivement ce qui se produit lors de l’emballement du « cycle des affaires » où les engagements de capitaux excèdent de loin les perspectives raisonnables de débouchés, le dernier exemple en date étant la « bulle internet » qui avait vu la prolifération anarchique de « start-up » dopés à l’euphorie boursière, avant leur vaporisation au début des années 2000. Mais en certaines circonstances un tel scénario pourrait prendre une toute autre ampleur, tout particulièrement s’il est sciemment activé par les états.

Ranimer des anticipations euphoriques des entrepreneurs semble pour l’heure hors de portée, mais, variante du surinvestissement, l’économie de guerre pourrait constituer une « sortie de crise » tentante, l’État justifiant par un conflit réel ou supposé des dépenses d’équipement massives financées par création de monnaie. Les contradictions économiques seraient ainsi temporairement surmontées, comme à la fin des années 30…

 

 

Aucun de ces scénarios n’aboutit à la reconstitution d’un régime d’accumulation équilibré. Dans le meilleur des cas, après 5 à 10 ans de crise, nous reviendrions à une succession de « boom » et de « krachs » sur fond de déformation de l’appareil productif et de montée des inégalités, jusqu’au prochain accident majeur. Une telle trajectoire marginaliserait probablement les pays qui s’y enferreraient, car il est fort probable que d’autres, mieux inspirés, trouveraient les voies de la reprise de la croissance, par une combinaison de politiques d’endiguement de la finance, d’économie de guerre ou de soutien de la demande. C’est donc une redistribution générale des cartes qui se joue aujourd’hui, redistribution dont les perdants seront d’abord les pays incapables de se détacher du funeste modèle du « Consensus de Washington ».


Vers la 3e partie


[1] Les assureurs « classiques » appliquent cette distinction en excluant de leurs garanties les « catastrophes naturelles », ou les « actes de guerre », soit les évènements atypiques qui généraliseraient la réalisation de risques d’ordinaires occasionnels, et dépasseraient leur capacité d’honorer leurs engagements dans des conditions de rentabilité raisonnable.

[2] C’est ainsi que des bilans rassurants peuvent du jour au lendemain se muer en débâcle. Les titres de l’actif, et surtout les « options » assurantielles peuvent paraîtres très sains en temps normal, pour les agences de notation et les divers analystes. Mais chaque titre mène à un agent dont la solvabilité finale repose sur d’autres titres du même type. En d’autre terme, la solvabilité repose sur l’homéostasie du système. Tant que la bulle enfle, les risques sont effectivement couverts. Si elle éclate, toutes les couvertures s’évaporent.

[3] 712 milliards de dollars début 2008, soit de l’ordre de 6% du PIB.

[4] Face à l’imprévisibilité des flux de capitaux, de plus en plus d’état font le choix d’une accumulation volontaire d’excédents qui leurs constituent une réserve en cas de crise majeure. En attendant ces politiques sous-évaluent leurs devises, contribuant un peu plus au déficit commercial de leurs partenaires. Jacques Sapir parle à ce sujet de « néomercantilisme » (cf. L’économie politique de la crise et la question du nouveau Bretton Woods : http://www.m-pep.org/IMG/pdf/081121-sapir_brettonWoods2.pdf).

[5] Depuis bientôt trente ans, la ritournelle de la « contrainte extérieure » rythme les plans de déflation salariale et de financiarisation aimablement surnommés « rigueur ». Dans un marché financier mondialisé, les états n’ont en effet d’autre choix que de s’ »adapter » ou de renoncer à la sacro-sainte liberté des mouvements de capitaux.

[6] Certains états pourraient rapidement devenir insolvables, car leurs interventions feraient exploser leur dette dans des proportions incompatibles avec un paiement durable du service de cette dette. L’inflation, qui dévaloriserait cette dette, ou le défaut de paiement, deviendraient trop probables pour que des agents économiques non contraints acceptent de financer les déficits. La seule solution serait alors pour les états de s’octroyer un financement discrétionnaire par leur banque centrale.

[7] Dans les années 30, la crise a été amortie par la persistance d’une économie agricole ou artisanale relativement autosuffisante et peu dépendante du système financier. Les progrès de la division du travail et la pénétration du système de crédit ont accru la vulnérabilité des entreprises face aux crises systémiques. Aujourd’hui, une crise « de type 1929 » serait forcément beaucoup plus grave qu’en 1929 !

[8] A ceci près que les comportements des actifs les particularités du « marché du travail » japonais ont pu amortir les effets les plus spectaculaires sur l’emploi. Il n’en irait certainement pas de même en Europe !

[9] C’est sans doute ce qui explique l’extraordinaire incompétence des autorités monétaires, et de beaucoup d’économistes pourtant dotés d’un stock impressionnant de diplômes. Munis d’une théorie totalement inopérante, ils n’ont jamais compris l’enrayement de la croissance ni vu venir la crise présente. Toute leur énergie s’est gaspillée à tenter d’interpréter les évènements avec des modèles de plus en plus sophistiqués mais dont les prémisses étaient fausses (on peut raisonnablement considérer que la valeur explicative d’une théorie est inversement proportionnelle à la complexité des discours et des élaborations mathématiques nécessaires pour lui fournir un semblant de concordance avec les faits…). Cet autisme généralisé était cependant validé par les bruyants applaudissements des bénéficiaires de la situation.

[10] Au début des années 80 les hausses massives de taux d’intérêt destinées à juguler l’inflation on surtout réorienté les anticipations vers la spéculation sur les devises et les titres.

[11] Mais cet enchaînement n’a rien d’un automatisme, comme le montre la crise japonaise des années 90 où les plans de relance successifs n’ont débouché ni sur l’inflation, ni sur la reprise. L’inflation résulte d’un état particulier des anticipations et non de la mécanique immuable imaginée par les monétaristes.

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08 novembre 2008

Sur la crise financière

Interview pour " Que faire ?" :

 

les causes de la crise :

http://fr.youtube.com/watch?v=_FFOtzl21Ic

les conséquences possibles de la crise :

http://fr.youtube.com/watch?v=-qqUSa6tuPk et http://fr.youtube.com/watch?v=I3YXxzI2ggE

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