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02 janvier 2011

Sortie de l'Euro : mode d'emploi

Quelles difficultés suivraient la sorties de l'euro ?

Fixons d'abord des hypothèses de contexte. Considérons donc que les politiques de nos partenaires demeurent d'inspiration néolibérale, ce qui exclut provisoirement les modèles coopératifs dans lesquels l'euro serait remplacé d'un commun accord par un système monétaire mondial ou régional qui nous protègerait de la spéculation et des politiques commerciales agressives. Cette hypothèse est pessimiste, puisqu'on peut légitimement supposer qu'un changement radical de la politique française accompagnerait ou déclencherait des remises en cause plus étendues. Mais il est de bonne méthode d'écarter a priori les événements exogènes qui nous dispenseraient de tout ou partie des difficultés d'un retour à la souveraineté monétaire.

En premier lieu, la sortie de l'euro n'est pas une panacée ! Elle nous ouvrirait de nouvelles possibilités qui, mal exploitées, nous mèneraient par d'autres voies au même désastre que la politique européenne. Dans les années 1980-90, la combinaison de la spéculation mondiale sur les devises, de la déréglementation financière et de l'acharnement à maintenir le Franc à une parité semi-fixe vis-à-vis du Mark a produit deux décennies de récession et la désindustrialisation du pays (que l'euro a aggravées mais qui avaient commencé beaucoup plus tôt).

La France est un pays moyen, dont la monnaie ne sera pas une monnaie de réserve. Il est éminemment probable que le retour au Franc produirait une configuration similaire, encore aggravée par la défiance qu'inspirerait un gouvernement hétérodoxe aux « marchés ». Quelle politique pourrait alors mener ce gouvernement ?

I. Sortie de l'Euro et sortie du néolibéralisme

L'Euro n'est que la forme particulière qu'a pris le néolibéralisme en Europe, mais ailleurs il s'accommode fort bien des monnaies nationales. Sous couvert de retour à la souveraineté monétaire pourraient s'initier des politiques très traditionnelles de dévaluation compétitives.

A. Le néolibéralisme sans l'euro ?

La sortie de l'euro n'est pas incompatible avec le néolibéralisme, les pays anglo-saxons en sont la démonstration. Une telle politique peut améliorer la position relative d'un pays, en le libérant du carcan de la surévaluation monétaire. Mais elle n'émancipe pas des tendances lourdes de la déflation et de la financiarisation,

  • une politique de « défense du Franc » selon des moyens conventionnels nous exposerait à des contraintes pires encore que celles des années 80. Rien n'indique qu'une dévaluation initiale, bienvenue sur le plan commercial, renverserait les anticipations baissières. Toute la politique économique serait alors paralysée par la hausse des taux d'intérêt, l'austérité budgétaire et salariale qu'imposerait la défense de la parité monétaire. La tentation d'une telle stratégie est pourtant présente car elle laisserait intacts les tropismes déflationnistes de la très conservatrice oligarchie européenne.

  • Plus rationnelle serait une politique de « laisser-faire » au niveau du taux de change, la prévisible baisse du franc finissant par s'épuiser d'elle même. Cette politique peut se décliner suivant deux modalités :

    • telle que la mènent les pays anglosaxons, elle permet de profiter des effets commerciaux de la dépréciation et d'un éventuel retour des bulles d'endettement qui compensent les effets de l'austérité salariale et budgétaire. C'est une politique périlleuse (une panique spéculative peut anéantir ces enchaînements « vertueux ») et en tout état de cause non généralisable (tout le monde ne peut pas augmenter ses parts de marché à l'exportation en même temps, le Royaume-Uni et les États-Unis ont besoin d'une zone déflationniste pour profiter de la dépréciation compétitive de leurs devises.)

    • Si le flottement était combiné à une politique macroéconomique plus active, sa discordance avec le mainstream néolibéral nourrirait les anticipations baissières. Si la France s'était installée préalablement sur un sentier de croissance soutenue, les marchés incorporeraient cette donnée et le Franc ne serait (provisoirement ?) plus attaqué. Si les États-Unis maintiennent une politique de relance, c'est grâce au statut de monnaie de réserve du dollar, au soutien tacite de la Chine à son premier débiteur et premier client, et à la confiance maintenue sur la fiabilité de leur système financier... mais rien ne garantit que le dollar ne soit pas finalement emporté par un tourbillon spéculatif. Pour en revenir à la France, le mimétisme des « marchés » les rendant aveugles aux perspectives macroéconomiques de moyen terme, l'anticipation la plus probable dans la période transitoire sera que la baisse appelle la baisse – et cette anticipation serait autovalidante, entrainant l'augmentation massive des prix des produits importés et l'envolée des taux d'intérêts. Le pouvoir d'achat se dégraderait, les coûts des entreprises augmenteraient et leurs anticipations s'effondreraient. Le retour à la croissance serait compromis et l'inflation importée menacerait de devenir à son tour cumulative.

B. La véritable alternative : l'administration de la finance

Une politique de change administré consisterait à soustraire aux « marchés » les activités financières, au moins à titre transitoire : contrôle des changes, taxation des sorties de devises, réglementation sévère des opérations bancaires, rationnement éventuel des opérations commerciales... Il s'agirait de déconnecter la politique macroéconomique de l'économie mondialisée. Sur le plan politique il s'agirait d'une rupture majeure qui entraînerait certainement des menaces et rétorsions tout aussi majeures des « marchés » et des États qui les soutiennent. Cette difficulté ne doit pas être sous-estimée.

Sur le plan économique, en revanche, un tel changement est assez simple techniquement.

  • Les banques nationalisées se consacreraient au financement de l'économie réelle, les marchés financiers intérieurs se dégonfleraient. Ce krach produirait un appauvrissement considérable des rentiers dont les effets devraient être contrebalancés par une dépense publique soutenue.

  • Cette dernière serait facilitée par la baisse des taux d'intérêt sur la dette publique, soit que celle-ci soit financée directement par la banque centrale, soit à un taux préférentiel par le secteur bancaire.

  • La dévaluation du Franc par rapport à l'Euro serait limitée au nécessaire pour rétablir un niveau raisonnable de compétitivité avec nos partenaires commerciaux, et surtout des mesures de rationnement préviendraient tout dérapage spéculatif.

  • L'inconvertibilité du Franc et/ou une taxation conséquente des opérations financières freinerait fortement les échanges avec l'extérieur, s'ajoutant aux effets de la dévaluation, ce qui réorienterait les entreprises vers la reconquête du marché intérieur.

Ces mesures concernent bien entendu la période de transition ; elles viseraient à abriter la réorientation de notre politique économique des turbulences d'une économie mondiale dominée par la spéculation et les stratégies non coopératives.

A mesure que l'économie nationale se stabiliserait, que ses conventions et institutions se renforceraient, l'État pourrait progressivement passer du dirigisme à la supervision de mécanismes auto-entretenus. Par exemple il serait sans doute nuisible de confier durablement l'intermédiation bancaire à l'État. Ce dernier tendrait à s'écarter de l'intérêt général au profit de celui des activités économiques qu'il administre – c'est la leçon qu'on peut tirer des politiques de nationalisations du XXe siècle.

Mais à moyen terme, seule la puissance publique est en mesure de prendre ces mesures. A ce stade commencerait la vraie difficulté : celle de construire une régulation économique viable.

II. La reconversion de l'économie nationale

L'économie française est déformée par des années de politique néolibérale. Affaiblissement de l'industrie, hypertrophie du secteur financier, sous-emploi de masse... Notre appareil productif ne s'adaptera pas instantanément à une nouvelle régulation. Chômage et inflation accompagneront inévitablement les débuts de cette reconversion, ce qui crée un risque politique important, d'autant que comme nous l'avons déjà mentionné, il faut s'attendre à une forte hostilité initiale des milieux d'affaire et de nos partenaires économiques.

A. L'inflation

Les partisans de l'Euro grossissent à dessein le risque d'inflation qui accompagnerait la sortie du néolibéralisme. Ce dernier est pourtant à l'origine d'une inflation monstrueuse : celle du prix des actifs – absents des indices de prix à la consommation mais qui n'en relèvent pas moins d'un mécanisme assez classique d'inflation ! Comme l'inflation joue le rôle de la peste ou des nuées de sauterelles dévoreuses chez les néolibéraux, prenons le temps de rappeler quelques évidences :

L'inflation se manifeste quand la dépense excède l'offre disponible à un prix donné. Elle n'est un phénomène monétaire que dans la mesure où ce serait la « quantité » de monnaie qui détermine la dépense et où elle n'influencerait pas l'offre (monétarisme). Or c'est incomplet, donc faux.

  • la notion de « quantité » de monnaie est déjà suspecte, vu la multiplication des actifs non monétaires stricto sensu, mais instantanément convertible en fait. Quelle est la « vraie » masse monétaire ? Les agrégats calculés par les banques centrales (M1, M2, M3, M4...) cherchent en vain à saisir une réalité d'autant plus mouvante que des « promesses de payer » (transactions à terme) influencent la dépense sans émission monétaire simultanée. Plus que la quantité de monnaie, c'est le volume du crédit et le taux d'épargne qui renseignent le mieux (quoiqu'imparfaitement) sur les moyens de paiement effectivement disponibles.

  • La vulgate monétariste voudrait que le déficit public discrétionnaire soit la source première de la création monétaire inflationniste. Il suffit pourtant de consulter les soldes publics depuis les années 50 pour se convaincre que l'explosion des déficits publics a au contraire accompagné l'essor du néolibéralisme et le recours des États à la finance privée. Les marchés financiers n'ont nullement bridé le recours aux déficits – ils en ont tout au contraire facilité le financement et le camouflage (cf. les « arrangements » de l'État grec avec Lehman Brothers). En fait, en dehors de circonstances exceptionnelles, la capacité d'emprunt des grands États est suffisante pour que les gouvernements en usent sans discernement à l'horizon qui est le leur : celui des affaires et des élections – moins de 10 ans. Ce n'est qu'à plus long terme que le poids des intérêts cumulés évince la dépense publique utile, et à encore plus long terme que la dette cesse d'être soutenable. Bref : le financement privé de la dette publique est encore plus dépourvu de gardes-fous qu'un financement discrétionnaire que pourraient tout au moins contrôler les assemblées et l'opinion publique. Un financement direct des déficits par les banques centrales présenterait aussi l'avantage de tarir le subventionnement de la finance via les intérêts de la dette publique1.

  • Mais de la monnaie à la dépense, la relation est variable. Il n'est nul besoin de politiques monétaires hétérodoxes pour qu'explose la création monétaire : c'est le cas depuis trente ans ! Mais la création monétaire accélérée depuis les années 80 s'est engouffrée dans le gonflement des bulles alors que l'inflation s'affaiblissait dans l'économie réelle. Depuis la crise de 2008, elle se stérilise dans la recapitalisation des institutions financières et dans l'épargne de précaution. Il ne suffit pas d' « injecter de la monnaie » pour ranimer une économie en déflation – et il ne suffit pas non plus de rationner la monnaie pour freiner l'inflation, sauf à consentir un « traitement de choc », cher au FMI des années 80 dans le Tiers-Monde, grâce auquel le malade meurt guéri !

  • Quand la dépense s'accroit effectivement, elle stimule donc en premier lieu la production, et les prix en second lieu seulement dans la mesure où soit des positions de monopole le permettent, soit les capacité de productions sont saturées. Dans la plupart des cas de figures, production et prix augmentent dans le même mouvement, inégalement selon les branches.

  • Dans ces conditions l'inflation modifie les prix relatifs, les ressources sont attirées vers les goulots d'étranglement qui freinent la production. C'est de ce point de vue qu'une certaine inflation est nécessaire pour adapter l'appareil productif à de nouveaux objectifs. Dans le même mouvement elle dévalorise les dettes et les revenus non indexés. Dans le contexte actuel de surendettement général, elle en répartit le coût entre créanciers et débiteurs plus harmonieusement que les défauts de paiement et rééchelonnement, et prémunit contre le risque principal : la déflation.

  • Il arrive cependant que l'inflation devienne cumulative. Les agents économiques incorporent alors la hausse des prix anticipée dans la formation de leurs prix et revenus, faisant alors avenir ce qu'ils ont prévu. La politique monétaire n'est, cette fois encore, pas à l'origine de cette spirale, elle n'a le choix qu'entre l'alimenter en liquidités ou précipiter la récession.

B. Les effets de la dépréciation du franc

Le choc inflationniste initial

La sortie de l'euro devrait s'accompagner d'une dépréciation du franc d'environ 30 % si l'on veut arriver à une parité de pouvoir d'achat approximative vis-à-vis du dollar. Si l'on évalue à également 30 % la pénétration étrangère sur le marché intérieur, il s'ensuit une hausse de 30% x 30% = 9% des prix en moyenne. La hausse des prix devrait donc être forte, mais s'amortir par la suite si la parité monétaire se stabilise. Toutefois cette inflation devrait être prolongée par l'indexation des salaires2. Dans la perspective qui est la nôtre, en effet, l'objectif ne serait pas de conquérir au détriment de l'étranger la demande qui fait défaut à nos entreprises. Les salaires devraient donc a minima suivre l'inflation, pour maintenir la demande intérieure et accessoirement légitimer la politique suivie. Le risque d'une inflation soutenue est donc réel, même si l'on peut compter sur plusieurs facteurs pour absorber le choc initial :

  • le niveau historiquement élevé des profits depuis les années 80 suggère que les entreprises pourraient supporter une partie de cet ajustement (on peut évaluer à 2 ou 3 points de valeur ajoutée le transfert raisonnable de l'EBE vers les salaires, sachant que plus de 5 points ont été transféré précédemment en sens inverse !).

  • les gains de productivité sont tendanciellement de l'ordre de 2 % par an.

  • La dévalorisation des dettes créerait mécaniquement du pouvoir d'achat. Le taux d'endettement des ménages était de 75% de leur revenu disponible brut en 2009, ce qu'une inflation supplémentaire de 15% sur deux ans ramènerait pour mémoire à 65%.

  • La crise devrait être profonde dans certains secteurs dépendant de l'euro fort (finance, activités à forte composante importée), mais le nouveau contexte ouvrirait des opportunités nouvelle sur le marché intérieur, voir sous certaines conditions à l'exportation.

L'inflation induite par le changement de politique ne doit donc pas être négligée – sous peine d'être plus tard confronté à une véritable inflation cumulative dont la cure ne se ferait pas sans douleur. Mais elle ne constitue pas le risque suprême que se plaisent à agiter les conservateurs de tous poils. Une certaine inflation, dans le contexte actuel, est inévitable, utile et finalement maîtrisable – à condition d'en avoir une bonne compréhension de départ.

La dynamique de la dépréciation

Une dépréciation de 30% du franc par rapport à l'euro, jointe à la crise de certaines branches comme la finance, ne rééquilibreraient à eux seuls que progressivement nos comptes extérieurs. Suivant la fameuse « courbe en J », le coût accru de nos importations creusera dans un premier temps le déficit commercial avant que l'ajustement des quantités (la réaction de la demande à l'augmentation du coût des produits importés) ne rétablisse l'équilibre des comptes. Le « creux » du « J » est le moment de tous les périls puisque le déséquilibre provisoirement accru aggraverait la dépréciation en l'absence d'interventions correctrices. Les « marchés » de capitaux étant selon toute probabilité peu enclins à nous prêter les fonds nécessaires à un taux raisonnable, peut-on espérer qu'un « fonds de stabilisation » régional nous aide à stabiliser le Franc ? Peut-être puisqu'en l'occurrence ce serait l'intérêt bien compris immédiat de nos partenaires d'éviter une sous-évaluation qui, pour eux, constituerait une guerre commerciale. Mais l'actualité économique nous confirme que le bon sens est la chose du monde la moins partagée et nous devons envisager des moyens de pallier là aussi l'absence de coopération. Le rationnement ou la surtaxation des importations les plus aisément substituables pourraient être transitoirement nécessaires. Et évidemment nous pourrions laisser transitoirement « plonger » le Franc plus bas que souhaité.





La sortie de l'Euro est nécessaire pour nous extirper de la financiarisation de notre économie et recréer les condition du plein emploi. Mais elle ne constitue pas par elle même une politique. J'espère avoir montré que le redressement économique sera jalonné de difficultés très différentes de celles que brandissent les eurolâtres, mais tout à fait réelles. L'administration publique de la finance et du taux de change sont des objectifs périlleux politiquement, vu les intérêts en jeu, mais que n'interdit nulle malédiction inflationniste ou isolationniste. Plus difficile sera la reconversion d'une économie minée par la rente et la spéculation en une économie de production. Là encore les ressources matérielles et intellectuelles ne manquent pas, c'est la clarté des objectifs politiques qui risque de faire défaut. Repli néolibéral, fuite en avant dans la dépense publique ou étatisation dessinent autant d'impasses où l' « autre politique » pourrait s'enliser...

1Ceci ne signifie pas qu'une politique inflationniste ne puisse pas passer par la monétisation des déficits publics. Mais il ne s'ensuit nullement que la monétisation soit la cause de l'inflation, elle n'est que le moyen par lequel l'État mène sa politique macroéconomique – plus ou moins pertinente.

2L'émancipation vis-à-vis des « bulles » et des politiques exportatrices non coopératives suppose d'asseoir durablement la croissance sur la demande intérieure : consommation des ménages, dépense publiques. Passée la phase transitoire que nous décrivons ici, il s'agira de stabiliser les institutions qui permettront l'augmentation régulière et prévisible de ces dépenses sans dérapage inflationniste.

19:05 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (9)