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24 août 2013

L'agonie de l'euro - l'analyse de Kai A.Konrad

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Kai A. Konrad, conseiller en chef du ministre allemand des finances, a accordé au journal Die Welt un entretien passionnant le 17 août dernier. On peut supposer que les déclarations de M. Konrad ont été mûrement pesées et représentent la réflexion d’une partie au moins des dirigeants allemands. Or cet entretien avalise en toute clarté les analyses que nous défendons depuis le débat sur le Traité de Maastricht, au début des années 90. Que le lecteur nous permette de n’avoir pas le triomphe trop modeste, après plus de 20 ans durant lesquels les bienfaits de l’euro occupaient dans la classe politique et médiatique le statut de l’immaculée conception dans le dogme catholique. Les hérétiques que nous fûmes ne peuvent que se féliciter de se retour à un élémentaire réalisme économique, mais la messe n’est pas encore dite : la BCE peut durablement reporter la faillite des banques et le défaut de paiement des États, un Euro-zombie peut se survivre encore des longues années pour le malheur des peuples d’Europe.

La grande valeur de l’entretien ci-dessous c’est qu’elle expose la situation sans langue de bois ni faux semblant, sous la seule réserve de notre point de vue d’un optimisme de commande concernant les perspectives de l’Allemagne hors Zone Euro.

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28 mai 2012

L'antimodèle allemand

Après des mois d’odes à la rigueur, et devant la dépression qui n’en est que la conséquence logique et prévue, les dirigeants européens – à l’exception d’A. Merkel - entonnent désormais le refrain de la relance dans le sillage des promesses électorales de F. Hollande. Comme l’ancien discours n’a pas pour autant été récusé, il en résulte des figures de style assez paradoxales comme  le « nouveau pacte qui alliera la réduction nécessaire des dettes publiques avec l'indispensable stimulation de l'économie » (discours d’investiture de F. Hollande).

L’Allemagne toutefois semble peu sensible à cette nouvelle musique si discordante par rapport à la célébration encore toute récente de la « rigueur » qu’elle incarnerait. C’est justement ce « modèle » que nous nous proposons d’éclairer ici, et par la même la difficulté de faire émerger un consensus européen dans la gestion de la monnaie unique.

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I.             Des indicateurs économiques flatteurs 

A.        La résistance industrielle.

B.        La robustesse financière.

II.        Les limites du « modèle ».

A.        La fragilité des performances industrielles.

B.        Des conditions démographiques spécifiques.

C.        Stagnation des salaires et pauvreté grandissante.

III.       Impasse allemande, dislocation européenne.

A.        Le passager clandestin de l’Europe.

B.        Des réformes à contre sens.

C.        La destruction de la Zone Euro.

 

On se souvient qu’en 1990, le Président de la Bundesbank, Karl Otto Poehl, avait dû manger le chapeau de l’orthodoxie monétaire pour convertir les marks de l’ex RDA en marks de l’Allemagne unifiée. Mais l’Europe représente-t-elle pour l’Allemagne une « raison d’État » comparable à la réunification ? D’autant que la dynamique d’une telle opération est extrêmement incertaine. Il faudrait relancer l’économie des pays sinistrés par les exportations – donc par des importations allemandes – en d’autres termes inverser le sens des transferts à l’œuvre depuis les débuts de l’Union Monétaire : l’inflation soulagerait les pays surendettés mais spolierait les rentiers allemands et une forte augmentation des fonds structurels européens (financés en premier lieu par l’Allemagne !) devrait venir harmoniser les infrastructures de la zone.

Et rien ne garantit que les écarts de compétitivité se réduiraient pour autant, puisque les causes structurelles d’inflation demeureraient plus fortes en Europe du Sud qu’en Allemagne.

Si l’on complète ces considérations par l’hypothèse vraisemblable que la majorité des élites allemandes ne comprennent pas les contradictions de leur mode de développement et restent convaincues que les excédents commerciaux sont la juste récompense d’une saine gestion, l’on ne peut qu’être très dubitatif sur les chances d’une relance par le haut du fédéralisme européen.

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23:29 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (1)

29 janvier 2012

Mélenchon : la reconquête d’une gauche populaire ?

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J’inaugure ici une série d’articles sur les principaux candidats aux élections d’avril prochain, en m’attachant plus particulièrement à ceux dont l’opposition revendiquée à l’ordre établi mérite un commentaire distinct de celui de l’ordre général des choses, que j’ai abondamment abordé par ailleurs. Ces articles n’ont pas pour vocation de déboucher sur un appel à voter, ou ne pas voter, pour tel ou tel ; d’autres s’y emploient avec enthousiasme. Mon ambition se réduit à contribuer au décryptage des enjeux et des positionnements.


Lors de l’émission « on n’est pas couchés » de ce samedi 28 janvier, Jean-Luc Mélenchon a offert une nouvelle démonstration de son bagou et de son humour. Sa personnalité présente un accord miraculeux avec la position qu’il revendique dans le champ politique – celle d’un tribun de gauche, défenseurs des classes populaires face à un establishment défenseur les privilèges. Et pourtant sa verve semble impuissante à conjurer ce qu’il présente lui-même comme l’un des principaux enjeux de cette élection, à savoir l’influence grandissante du Front National dans les milieux populaires. Plus généralement, passé la sympathie qu’il inspire, on ne peut que rester dubitatif devant l’imprécision et les contradictions de son discours.

 

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19:03 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (4)

30 décembre 2011

Alain Beitone et la souveraineté monétaire

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Alain Beitone a signé une tribune dans Le Monde où il dénonce une vulgate économique qui se développerait sur le Net autour de la « loi de 1973 » qui interdisait à la Banque de France de financer directement le Trésor Public http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/12/29/la-loi-pom... ].

L’intérêt de cet article est qu’il développe des arguments solides et ne se contente pas comme tant d’autres de promettre l’hyperinflation, la peste et le cholera à qui s’écarterait de la « seule politique possible » de l’Union Européenne. A. Beitone est parfaitement conscient des causes et certainement des solutions qu’appelle la « crise de la dette », mais sa critique des « innombrables blogueurs et autres auteurs de tracts » reste stérile : ses arguments sont littéralement justes, mais n’ouvrent pas sur la formulation d’une alternative plus rigoureuse, faute d’aborder la question de fond de l’impuissance consentante de l’Union Européenne.


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13 novembre 2011

LE TIGRE DE PAPIER DE LA FINANCE

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Dans la célèbre parabole de la « main invisible » d’Adam Smith, présentant les vertus du marché, le boucher vend de la bonne viande à ses clients et réalise du même coup le bonheur de ces derniers et le sien propre, puisqu’il gagne d’autant mieux sa vie qu’il aura satisfait les autres.

Si le marché de la viande fonctionnait comme un marché financier, le boucher vendrait de la viande pourrie que ses clients achèteraient avidement pour la revendre plus cher (et toujours plus pourrie) à d’autres opérateurs eux-mêmes à la recherche d’une plus-value future, et non de quelque consommation. La viande parviendrait-elle finalement à un véritable consommateur, ce dernier n’en serait que promis à l’intoxication. Mais il est probable que le boucher n’aurait même pas vendu de la véritable viande, tout au plus la promesse d’en fournir sur les bovins de l’avenir…

Prisonnier du mirage d’une finance toute puissante, les États Européens abdiquent les uns après les autres ce qui leur restait de souveraineté pour communier dans la mortification annoncée par les interprètes des « marchés ». Pourtant, rien d’autre que la peur ne nous y oblige :

Du jour où la banque de France prendrait en charge le service de la dette de l'État par émission d’euros ou de francs, le problème de la dette publique aurait disparu. Du jour où l'État interdirait les opérations spéculatives et restaurerait le contrôle aux frontières des mouvements de capitaux, le cauchemar se dissiperait.

Politiciens, journalistes et « spécialistes » du petit écran se renvoient l’ectoplasme des « marchés financiers » ; à force de répétition il s’empare des esprits ; nul ne se hasarde à tester sa consistance comme dans ces romans de science-fiction où un hologramme suffit à interdire l’entrée d’une salle secrète par la seule terreur qu’il inspire.

La finance est un tigre de papier, un système institutionnel construit au travers des vicissitudes de l’histoire dont la puissance et les vertus n’existent que dans l’imagination de nos élites. S’en libérer n’est qu’une question de lucidité et de courage politique.

Inefficiente et destructrice (I), la finance ne s’est formée que sur la faiblesse politique des États (II) ; la Crise présente révèle sa nuisance (III) et crée une (dernière ?) occasion historique d’échapper au déclin de l’Europe (IV).


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09 janvier 2011

Sauver l'Euro en tuant l'Europe ?

L'Euro a créé des conditions d'endettement favorables qui ont caché pendant des années l'insuffisante compétitivité de la plupart des pays vis-à-vis de l'Allemagne et des pays extérieurs à la zone. Cela s'est traduit pas des déficits commerciaux et un endettement massif. Quand la crise financière s'est produite, ces pays ont compensé la chute de l'endettement nouveau du secteur privé par un endettement public spectaculaire. L'année 2010 a vu une spéculation massive s'attaquer aux dettes publiques, la Grèce, puis l'Irlande, bientôt le Portugal, l'Espagne et l'Italie subissant des primes de risques considérables sur leurs taux d'intérêts et n'évitant provisoirement le défaut de paiement que par des engagements (limités) de l'UE et du FMI.

Les causes de cette situation demeurent. Les taux d'intérêts ont repris leur ascension en ce début 2011.

Comment sortir de cette situation ? Que les dirigeants européens réussissent à surmonter leur paralysie ou qu'une nouvelle crise financière précipite de nouvelles politiques, le statu quo est en tout état de cause l'hypothèse la plus improbable. Nous avons examiné dans notre précédent article les conditions de la sortie de l'euro – qui représenterait sans conteste la moins coûteuse des solutions réalisables. Le présent article examine les scénarios, qui « sauveraient » l'Euro et les raisons de les éviter.

 

 

I. Les scénarios déflationnistes

  • La seule politique concertée en Europe est celle de l'austérité : réduire les dépenses publiques et parfois augmenter les impôts pour réduire les déficits, réduire les salaires pour rétablir un peu de compétitivité aux entreprises. Le prix du « succès » d'une telle politique sera un appauvrissement considérable, puisque la compression de la dépense réduira les débouchés des entreprises, gonflera le chômage et détruira une forte proportion des forces productives. Cet appauvrissement s'accompagnera d'une déflation qui accroîtra le poids des dettes précédentes, affaiblissant ou même inversant l'effet des remboursement. La voie empruntée est donc extraordinairement destructive – même si l'on peut imaginer qu'elle finisse par aboutir. Mais ceci suppose que les peuples continuent à subir passivement le déclin.

  • Cette déflation pourrait être adoucie par l'apport de capitaux extérieurs. On se souvient que les défenseurs de l'euro nous faisaient miroiter la perspective d'un « Euro, monnaie de réserve », supplantant peu à peu le Dollar dans ce rôle. Rejouer le scénario du déclin américain, les États-Unis payant leurs déficits par l'émission monétaire et prolongeant leur niveau de vie en vampirisant le reste du monde – et au prix d'une périlleuse désindustrialisation : c'était déjà un bien médiocre idéal. Mais l'histoire se chargera d'en fournir une application encore plus sordide si la Chine vole au secours des États surendettés d'Europe du Sud – ni par souci humanitaire ni par amour de l'Euro, mais en contre-partie d'un ticket d'entrée illimité sur le marché européen. Quelques milliards d'euros pour diversifier les avoirs financiers de la Chine dangereusement engagés en dollars et pour s'assurer des parts d'un marché certes déclinant mais encore d'appréciables dimensions. La stratégie se défend et semble bien amorcée1. Pour l'Europe, le sauvetage financier s'accompagnerait alors d'une accélération du suicide industriel.

II. L'improbable coopération

Une autre voie pour sauver l'euro serait techniquement envisageable, à condition que la plupart des dirigeants actuels mangent leur chapeau – ce ne serait certes pas la première fois. Il s'agirait d'adopter une politique à l'américaine de refinancement massif des dettes par la banque centrale Européenne, ce qui pourrait réduire à un très faible niveau les taux d'intérêts sur la dette publique, dégageant de nouvelles marges budgétaires. Pour que cette politique ne s'accompagne pas d'une nouvelle explosion des déficits commerciaux en Europe du Sud, il faudrait que les pays excédentaires ou proches de l'équilibre – la France et surtout l'Allemagne – engagent une audacieuse politique de relance et d'augmentation des salaires qui tireraient les exportations de leurs partenaires et rétablirait leur compétitivité. Cette politique provoquerait probablement une baisse de l'euro qui stimulerait également les exportations de la Zone.

 

Mais qui porte vraiment une telle politique ? Le lobby financier préfère infliger la déflation aux populations plutôt que renoncer à la vache à lait des finance publiques et risquer que l'inflation tarisse ses gains. L'Allemagne pourrait imprudemment tenter de prolonger son modèle exportateur hors euro, tirant une certaines croissances de ses exportations encore appuyée sur sa tradition industrielle. Les ultralibéraux, idéologues universitaires et fraction prédatrice du patronat, n'ont jamais vu l'Europe que comme prétexte pour détruire les institutions régulatrices héritées de la Libération. L'Union Européenne n'est depuis trente an qu'un instrument du néolibéralisme, les authentiques fédéralistes en seront-ils jamais autre chose que les idiots utiles ?

 

Seul cet improbable fédéralisme serait en mesure de sauver l'euro sans tuer l'Europe, mais même la crise actuelle serait-elle surmontée que l'Euro demeurerait un problème plus qu'une solution. Comme l'écrit Bernard Prud'hon : « l’euro fonctionne d’une part  comme «une centrifugeuse» d’hétérogénéités économiques à débit permanent, et d’autre part comme incitateur incontournable d’endettements publics non moins permanents ». La croissance, les prix et la productivité continuerait à diverger entre les pays européens. Une politique restrictive de la banque centrale réveillerait la crise en Europe du Sud, alors qu'une politique accommodante inciterait chaque État à jouer les passagers clandestins – relancer son économie quitte à recreuser son déficit commercial et à provoquer une inflation diluée sur l'ensemble de la Zone. La seule solution pour lever cette contradiction serait une fuite en avant dans l'intégration politique : contrôle des budgets nationaux, création d'un véritable budget fédéral unifiant la politique macroéconomique, harmonisation de politique salariales et de la protection sociale, etc. Cette politique devrait également rapprocher les niveaux de développement et assurer un minimum de solidarité régional en transférant massivement les investissements vers les pays en retard. Un tel bond est-il possible en l'état actuel des cultures, aspirations politiques et des inégalités de développement en Europe ? Certainement pas à l'échelle des 27, et il faudrait beaucoup d'optimisme pour l'imaginer dans le périmètre restreint des pays fondateurs de l'Europe.

 

III. Sortir de l'euro pour relancer la coopération européenne

En dépit de son bilan désastreux, l'euro pourrait techniquement être sauvé, car la crise présente provient en premier lieu des extravagantes fautes qui jalonnent son existence, tout particulièrement depuis deux ans. On ne manquerait pas d'arguments pour mettre cette crise au compte de l'incompétence des dirigeants européens. Cette interprétation a une part de vérité, mais quand c'est l'ensemble d'une caste dirigeante qui s'enferre dans une orientation manifestement sans issue, c'est qu'une puissante logique systémique y contraint les plus souples, et écarte les autres. Le naufrage de l'euro ne doit donc rien au hasard ni à la personnalité des dirigeants ; il témoigne simplement des contradictions natives de l'entreprise. C'est pour cette raison que le constructivisme des fédéralistes est une nouvelle fois voué à l'échec, car il ne repose ni sur un consensus des élites, ni sur un mouvement populaire2. Le pire scénario – la déflation – est aussi le plus probable ; la sauvegarde de l'euro passe par la ruine de l'Europe.

 

Les eurolâtres recyclent désespérément l'antienne mitterrandienne assimilant la monnaie unique à la paix et au rapprochement des peuples. Sentimentalement, l'euro serait un symbole d'unité, un marqueur identitaire autour duquel se constituerait peu à peu une conscience collective européenne. Ce discours est d'autant plus difficile à contester qu'il ne s'appuie sur aucune rationalité – la paix s'est rétablie en Europe bien avant l'Euro dont l'avènement coïncide avec les guerres Yougoslaves ; quant à l'identité la dernière décennie manifeste plutôt la radicalisation des nationalismes et des communautarismes, en réaction justement au délitement de la solidarité qu'organisaient les États-Nations. Il ne reste que la foi pour défendre l'euro malgré les ravages qui l'accompagnent.

Rappelons cependant qu'aucun précédent historique ne valide l'entreprise de construction d'une unité politique autour de la monnaie et de la concurrence. L'Allemagne s'est construite à partir d'une culture commune et d'une conscience collective pré-existante – et également par la guerre, à commencer par celle de 1870. Les États-Unis se sont constitués par la conquête à partir d'un noyau « wasp » hégémonique.

Que proposent aujourd'hui les défenseurs de l'euro ? Mesurons bien l'incongruité de l'assertion : l'identité collective devrait se construire autour d'un instrument de concurrence, dont la perpétuation suppose une pression permanente sur les salaires et le financement des services publics, qui ne garantirait l'enrichissement que des financiers et des rentiers – ceux dont la puissance tient de la valorisation des actifs plutôt que de la production. On fait mieux comme projet fédérateur.

En fait l'acharnement européiste dresse déjà les peuples les uns contre les autres – transformés en concurrents détruisant nos emplois ou en fauteurs de crise financière. L'euro organise le malheur commun des peuples européens, et le malheur appelle à la recherche de boucs-émissaires. Comment dès lors présenter l'euro comme un pivot de la solidarité en Europe ?

 

Les fédéralistes espéraient subvertir le projet ultralibéral du Traité de Maastricht, mais son application a durablement compromis toute idée de rapprochement en Europe ; en croyant brûler les étapes le fédéralisme a perdu sa fragile crédibilité des années 60...

C'est tout au contraire la sortie de l'euro et la reprise en main des systèmes financiers qui créeraient les conditions pour de véritables coopérations en Europe : politiques industrielles et scientifiques, politiques macroéconomiques concertées, gestion d'un système rationnel de taux de change...


1 Fin septembre la Chine s'est engagée à acheter des obligations d'Etat Grecques en 2011, elle détiendrait dèjà 7 % de la dette publique de la zone euro selon le Financial Times. Selon l'excellente formule de Jean-Claude Werrebrouck, « la Chine (...) dispose du pouvoir de maintenir la clandestinité de chacun des passagers, et donc de maintenir à flots le bateau ».

2 En désespoir de cause, une certaine gauche se raccroche à l'espoir d'un mouvement populaire simultané dans plusieurs pays qui donnerait corps à leur rêve. Mesurent-ils l'improbabilité d'une telle circonstance ?

16:22 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (3)

02 janvier 2011

Sortie de l'Euro : mode d'emploi

Quelles difficultés suivraient la sorties de l'euro ?

Fixons d'abord des hypothèses de contexte. Considérons donc que les politiques de nos partenaires demeurent d'inspiration néolibérale, ce qui exclut provisoirement les modèles coopératifs dans lesquels l'euro serait remplacé d'un commun accord par un système monétaire mondial ou régional qui nous protègerait de la spéculation et des politiques commerciales agressives. Cette hypothèse est pessimiste, puisqu'on peut légitimement supposer qu'un changement radical de la politique française accompagnerait ou déclencherait des remises en cause plus étendues. Mais il est de bonne méthode d'écarter a priori les événements exogènes qui nous dispenseraient de tout ou partie des difficultés d'un retour à la souveraineté monétaire.

En premier lieu, la sortie de l'euro n'est pas une panacée ! Elle nous ouvrirait de nouvelles possibilités qui, mal exploitées, nous mèneraient par d'autres voies au même désastre que la politique européenne. Dans les années 1980-90, la combinaison de la spéculation mondiale sur les devises, de la déréglementation financière et de l'acharnement à maintenir le Franc à une parité semi-fixe vis-à-vis du Mark a produit deux décennies de récession et la désindustrialisation du pays (que l'euro a aggravées mais qui avaient commencé beaucoup plus tôt).

La France est un pays moyen, dont la monnaie ne sera pas une monnaie de réserve. Il est éminemment probable que le retour au Franc produirait une configuration similaire, encore aggravée par la défiance qu'inspirerait un gouvernement hétérodoxe aux « marchés ». Quelle politique pourrait alors mener ce gouvernement ?

I. Sortie de l'Euro et sortie du néolibéralisme

L'Euro n'est que la forme particulière qu'a pris le néolibéralisme en Europe, mais ailleurs il s'accommode fort bien des monnaies nationales. Sous couvert de retour à la souveraineté monétaire pourraient s'initier des politiques très traditionnelles de dévaluation compétitives.

A. Le néolibéralisme sans l'euro ?

La sortie de l'euro n'est pas incompatible avec le néolibéralisme, les pays anglo-saxons en sont la démonstration. Une telle politique peut améliorer la position relative d'un pays, en le libérant du carcan de la surévaluation monétaire. Mais elle n'émancipe pas des tendances lourdes de la déflation et de la financiarisation,

  • une politique de « défense du Franc » selon des moyens conventionnels nous exposerait à des contraintes pires encore que celles des années 80. Rien n'indique qu'une dévaluation initiale, bienvenue sur le plan commercial, renverserait les anticipations baissières. Toute la politique économique serait alors paralysée par la hausse des taux d'intérêt, l'austérité budgétaire et salariale qu'imposerait la défense de la parité monétaire. La tentation d'une telle stratégie est pourtant présente car elle laisserait intacts les tropismes déflationnistes de la très conservatrice oligarchie européenne.

  • Plus rationnelle serait une politique de « laisser-faire » au niveau du taux de change, la prévisible baisse du franc finissant par s'épuiser d'elle même. Cette politique peut se décliner suivant deux modalités :

    • telle que la mènent les pays anglosaxons, elle permet de profiter des effets commerciaux de la dépréciation et d'un éventuel retour des bulles d'endettement qui compensent les effets de l'austérité salariale et budgétaire. C'est une politique périlleuse (une panique spéculative peut anéantir ces enchaînements « vertueux ») et en tout état de cause non généralisable (tout le monde ne peut pas augmenter ses parts de marché à l'exportation en même temps, le Royaume-Uni et les États-Unis ont besoin d'une zone déflationniste pour profiter de la dépréciation compétitive de leurs devises.)

    • Si le flottement était combiné à une politique macroéconomique plus active, sa discordance avec le mainstream néolibéral nourrirait les anticipations baissières. Si la France s'était installée préalablement sur un sentier de croissance soutenue, les marchés incorporeraient cette donnée et le Franc ne serait (provisoirement ?) plus attaqué. Si les États-Unis maintiennent une politique de relance, c'est grâce au statut de monnaie de réserve du dollar, au soutien tacite de la Chine à son premier débiteur et premier client, et à la confiance maintenue sur la fiabilité de leur système financier... mais rien ne garantit que le dollar ne soit pas finalement emporté par un tourbillon spéculatif. Pour en revenir à la France, le mimétisme des « marchés » les rendant aveugles aux perspectives macroéconomiques de moyen terme, l'anticipation la plus probable dans la période transitoire sera que la baisse appelle la baisse – et cette anticipation serait autovalidante, entrainant l'augmentation massive des prix des produits importés et l'envolée des taux d'intérêts. Le pouvoir d'achat se dégraderait, les coûts des entreprises augmenteraient et leurs anticipations s'effondreraient. Le retour à la croissance serait compromis et l'inflation importée menacerait de devenir à son tour cumulative.

B. La véritable alternative : l'administration de la finance

Une politique de change administré consisterait à soustraire aux « marchés » les activités financières, au moins à titre transitoire : contrôle des changes, taxation des sorties de devises, réglementation sévère des opérations bancaires, rationnement éventuel des opérations commerciales... Il s'agirait de déconnecter la politique macroéconomique de l'économie mondialisée. Sur le plan politique il s'agirait d'une rupture majeure qui entraînerait certainement des menaces et rétorsions tout aussi majeures des « marchés » et des États qui les soutiennent. Cette difficulté ne doit pas être sous-estimée.

Sur le plan économique, en revanche, un tel changement est assez simple techniquement.

  • Les banques nationalisées se consacreraient au financement de l'économie réelle, les marchés financiers intérieurs se dégonfleraient. Ce krach produirait un appauvrissement considérable des rentiers dont les effets devraient être contrebalancés par une dépense publique soutenue.

  • Cette dernière serait facilitée par la baisse des taux d'intérêt sur la dette publique, soit que celle-ci soit financée directement par la banque centrale, soit à un taux préférentiel par le secteur bancaire.

  • La dévaluation du Franc par rapport à l'Euro serait limitée au nécessaire pour rétablir un niveau raisonnable de compétitivité avec nos partenaires commerciaux, et surtout des mesures de rationnement préviendraient tout dérapage spéculatif.

  • L'inconvertibilité du Franc et/ou une taxation conséquente des opérations financières freinerait fortement les échanges avec l'extérieur, s'ajoutant aux effets de la dévaluation, ce qui réorienterait les entreprises vers la reconquête du marché intérieur.

Ces mesures concernent bien entendu la période de transition ; elles viseraient à abriter la réorientation de notre politique économique des turbulences d'une économie mondiale dominée par la spéculation et les stratégies non coopératives.

A mesure que l'économie nationale se stabiliserait, que ses conventions et institutions se renforceraient, l'État pourrait progressivement passer du dirigisme à la supervision de mécanismes auto-entretenus. Par exemple il serait sans doute nuisible de confier durablement l'intermédiation bancaire à l'État. Ce dernier tendrait à s'écarter de l'intérêt général au profit de celui des activités économiques qu'il administre – c'est la leçon qu'on peut tirer des politiques de nationalisations du XXe siècle.

Mais à moyen terme, seule la puissance publique est en mesure de prendre ces mesures. A ce stade commencerait la vraie difficulté : celle de construire une régulation économique viable.

II. La reconversion de l'économie nationale

L'économie française est déformée par des années de politique néolibérale. Affaiblissement de l'industrie, hypertrophie du secteur financier, sous-emploi de masse... Notre appareil productif ne s'adaptera pas instantanément à une nouvelle régulation. Chômage et inflation accompagneront inévitablement les débuts de cette reconversion, ce qui crée un risque politique important, d'autant que comme nous l'avons déjà mentionné, il faut s'attendre à une forte hostilité initiale des milieux d'affaire et de nos partenaires économiques.

A. L'inflation

Les partisans de l'Euro grossissent à dessein le risque d'inflation qui accompagnerait la sortie du néolibéralisme. Ce dernier est pourtant à l'origine d'une inflation monstrueuse : celle du prix des actifs – absents des indices de prix à la consommation mais qui n'en relèvent pas moins d'un mécanisme assez classique d'inflation ! Comme l'inflation joue le rôle de la peste ou des nuées de sauterelles dévoreuses chez les néolibéraux, prenons le temps de rappeler quelques évidences :

L'inflation se manifeste quand la dépense excède l'offre disponible à un prix donné. Elle n'est un phénomène monétaire que dans la mesure où ce serait la « quantité » de monnaie qui détermine la dépense et où elle n'influencerait pas l'offre (monétarisme). Or c'est incomplet, donc faux.

  • la notion de « quantité » de monnaie est déjà suspecte, vu la multiplication des actifs non monétaires stricto sensu, mais instantanément convertible en fait. Quelle est la « vraie » masse monétaire ? Les agrégats calculés par les banques centrales (M1, M2, M3, M4...) cherchent en vain à saisir une réalité d'autant plus mouvante que des « promesses de payer » (transactions à terme) influencent la dépense sans émission monétaire simultanée. Plus que la quantité de monnaie, c'est le volume du crédit et le taux d'épargne qui renseignent le mieux (quoiqu'imparfaitement) sur les moyens de paiement effectivement disponibles.

  • La vulgate monétariste voudrait que le déficit public discrétionnaire soit la source première de la création monétaire inflationniste. Il suffit pourtant de consulter les soldes publics depuis les années 50 pour se convaincre que l'explosion des déficits publics a au contraire accompagné l'essor du néolibéralisme et le recours des États à la finance privée. Les marchés financiers n'ont nullement bridé le recours aux déficits – ils en ont tout au contraire facilité le financement et le camouflage (cf. les « arrangements » de l'État grec avec Lehman Brothers). En fait, en dehors de circonstances exceptionnelles, la capacité d'emprunt des grands États est suffisante pour que les gouvernements en usent sans discernement à l'horizon qui est le leur : celui des affaires et des élections – moins de 10 ans. Ce n'est qu'à plus long terme que le poids des intérêts cumulés évince la dépense publique utile, et à encore plus long terme que la dette cesse d'être soutenable. Bref : le financement privé de la dette publique est encore plus dépourvu de gardes-fous qu'un financement discrétionnaire que pourraient tout au moins contrôler les assemblées et l'opinion publique. Un financement direct des déficits par les banques centrales présenterait aussi l'avantage de tarir le subventionnement de la finance via les intérêts de la dette publique1.

  • Mais de la monnaie à la dépense, la relation est variable. Il n'est nul besoin de politiques monétaires hétérodoxes pour qu'explose la création monétaire : c'est le cas depuis trente ans ! Mais la création monétaire accélérée depuis les années 80 s'est engouffrée dans le gonflement des bulles alors que l'inflation s'affaiblissait dans l'économie réelle. Depuis la crise de 2008, elle se stérilise dans la recapitalisation des institutions financières et dans l'épargne de précaution. Il ne suffit pas d' « injecter de la monnaie » pour ranimer une économie en déflation – et il ne suffit pas non plus de rationner la monnaie pour freiner l'inflation, sauf à consentir un « traitement de choc », cher au FMI des années 80 dans le Tiers-Monde, grâce auquel le malade meurt guéri !

  • Quand la dépense s'accroit effectivement, elle stimule donc en premier lieu la production, et les prix en second lieu seulement dans la mesure où soit des positions de monopole le permettent, soit les capacité de productions sont saturées. Dans la plupart des cas de figures, production et prix augmentent dans le même mouvement, inégalement selon les branches.

  • Dans ces conditions l'inflation modifie les prix relatifs, les ressources sont attirées vers les goulots d'étranglement qui freinent la production. C'est de ce point de vue qu'une certaine inflation est nécessaire pour adapter l'appareil productif à de nouveaux objectifs. Dans le même mouvement elle dévalorise les dettes et les revenus non indexés. Dans le contexte actuel de surendettement général, elle en répartit le coût entre créanciers et débiteurs plus harmonieusement que les défauts de paiement et rééchelonnement, et prémunit contre le risque principal : la déflation.

  • Il arrive cependant que l'inflation devienne cumulative. Les agents économiques incorporent alors la hausse des prix anticipée dans la formation de leurs prix et revenus, faisant alors avenir ce qu'ils ont prévu. La politique monétaire n'est, cette fois encore, pas à l'origine de cette spirale, elle n'a le choix qu'entre l'alimenter en liquidités ou précipiter la récession.

B. Les effets de la dépréciation du franc

Le choc inflationniste initial

La sortie de l'euro devrait s'accompagner d'une dépréciation du franc d'environ 30 % si l'on veut arriver à une parité de pouvoir d'achat approximative vis-à-vis du dollar. Si l'on évalue à également 30 % la pénétration étrangère sur le marché intérieur, il s'ensuit une hausse de 30% x 30% = 9% des prix en moyenne. La hausse des prix devrait donc être forte, mais s'amortir par la suite si la parité monétaire se stabilise. Toutefois cette inflation devrait être prolongée par l'indexation des salaires2. Dans la perspective qui est la nôtre, en effet, l'objectif ne serait pas de conquérir au détriment de l'étranger la demande qui fait défaut à nos entreprises. Les salaires devraient donc a minima suivre l'inflation, pour maintenir la demande intérieure et accessoirement légitimer la politique suivie. Le risque d'une inflation soutenue est donc réel, même si l'on peut compter sur plusieurs facteurs pour absorber le choc initial :

  • le niveau historiquement élevé des profits depuis les années 80 suggère que les entreprises pourraient supporter une partie de cet ajustement (on peut évaluer à 2 ou 3 points de valeur ajoutée le transfert raisonnable de l'EBE vers les salaires, sachant que plus de 5 points ont été transféré précédemment en sens inverse !).

  • les gains de productivité sont tendanciellement de l'ordre de 2 % par an.

  • La dévalorisation des dettes créerait mécaniquement du pouvoir d'achat. Le taux d'endettement des ménages était de 75% de leur revenu disponible brut en 2009, ce qu'une inflation supplémentaire de 15% sur deux ans ramènerait pour mémoire à 65%.

  • La crise devrait être profonde dans certains secteurs dépendant de l'euro fort (finance, activités à forte composante importée), mais le nouveau contexte ouvrirait des opportunités nouvelle sur le marché intérieur, voir sous certaines conditions à l'exportation.

L'inflation induite par le changement de politique ne doit donc pas être négligée – sous peine d'être plus tard confronté à une véritable inflation cumulative dont la cure ne se ferait pas sans douleur. Mais elle ne constitue pas le risque suprême que se plaisent à agiter les conservateurs de tous poils. Une certaine inflation, dans le contexte actuel, est inévitable, utile et finalement maîtrisable – à condition d'en avoir une bonne compréhension de départ.

La dynamique de la dépréciation

Une dépréciation de 30% du franc par rapport à l'euro, jointe à la crise de certaines branches comme la finance, ne rééquilibreraient à eux seuls que progressivement nos comptes extérieurs. Suivant la fameuse « courbe en J », le coût accru de nos importations creusera dans un premier temps le déficit commercial avant que l'ajustement des quantités (la réaction de la demande à l'augmentation du coût des produits importés) ne rétablisse l'équilibre des comptes. Le « creux » du « J » est le moment de tous les périls puisque le déséquilibre provisoirement accru aggraverait la dépréciation en l'absence d'interventions correctrices. Les « marchés » de capitaux étant selon toute probabilité peu enclins à nous prêter les fonds nécessaires à un taux raisonnable, peut-on espérer qu'un « fonds de stabilisation » régional nous aide à stabiliser le Franc ? Peut-être puisqu'en l'occurrence ce serait l'intérêt bien compris immédiat de nos partenaires d'éviter une sous-évaluation qui, pour eux, constituerait une guerre commerciale. Mais l'actualité économique nous confirme que le bon sens est la chose du monde la moins partagée et nous devons envisager des moyens de pallier là aussi l'absence de coopération. Le rationnement ou la surtaxation des importations les plus aisément substituables pourraient être transitoirement nécessaires. Et évidemment nous pourrions laisser transitoirement « plonger » le Franc plus bas que souhaité.





La sortie de l'Euro est nécessaire pour nous extirper de la financiarisation de notre économie et recréer les condition du plein emploi. Mais elle ne constitue pas par elle même une politique. J'espère avoir montré que le redressement économique sera jalonné de difficultés très différentes de celles que brandissent les eurolâtres, mais tout à fait réelles. L'administration publique de la finance et du taux de change sont des objectifs périlleux politiquement, vu les intérêts en jeu, mais que n'interdit nulle malédiction inflationniste ou isolationniste. Plus difficile sera la reconversion d'une économie minée par la rente et la spéculation en une économie de production. Là encore les ressources matérielles et intellectuelles ne manquent pas, c'est la clarté des objectifs politiques qui risque de faire défaut. Repli néolibéral, fuite en avant dans la dépense publique ou étatisation dessinent autant d'impasses où l' « autre politique » pourrait s'enliser...

1Ceci ne signifie pas qu'une politique inflationniste ne puisse pas passer par la monétisation des déficits publics. Mais il ne s'ensuit nullement que la monétisation soit la cause de l'inflation, elle n'est que le moyen par lequel l'État mène sa politique macroéconomique – plus ou moins pertinente.

2L'émancipation vis-à-vis des « bulles » et des politiques exportatrices non coopératives suppose d'asseoir durablement la croissance sur la demande intérieure : consommation des ménages, dépense publiques. Passée la phase transitoire que nous décrivons ici, il s'agira de stabiliser les institutions qui permettront l'augmentation régulière et prévisible de ces dépenses sans dérapage inflationniste.

19:05 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (9)

17 mai 2010

SORTIR DE L'EURO

 

Les évènements se précipitent depuis le "plan de stabilisation" présenté par les dirigeants européens pour contenir la crise des dettes publiques  (cf. mes deux précédents articles). La faible crédibilité des mesures présentées et la perspective d'enchaînements déflationnistes des politiques de "rigueur" ont déclanché une spéculation sur l'Euro - qui n'en reste pas moins à l'heure où j'écris notablement surévalué par rapport au dollar. Mais l'hypothèse de son éclatement est désormais évoquée au grand jour. C'est donc l'occasion de revenir rapidement sur l'échec de cette "monnaie unique" mais aussi de rappeler que la disparition de l'euro ne réglerait pas la question de l'indépendance des politiques économiques.

Sur l'actualité de la Crise, voir aussi mes articles précédents,en particulier : Vertige déflationniste sur l'Europe et La nouvelle économie de la dette.

 

Il semblerait que la nouvelle tempête spéculative qui se déchaîne sur la zone euro mette (enfin) la sortie de l'euro à l'ordre du jour - sinon encore sur un agenda prévisible. Les évènements actuels ne sont qu'une manifestation de plus des vices congénitaux d'une construction politico-économique obsédée par la seule constitutionnalisation de principes monétaristes. L'Euro a été et demeure le prétexte à des politiques déflationnistes qui ont affaibli l'Europe, ravagé son industrie et étendu l'insécurité sociale. Ces politiques[1]n'ont jamais véritablement cessé, sous les injonctions des prétendus « marchés » - aimables prête-noms de politiques inféodés aux intérêts des secteurs rentiers au détriment des producteurs, entreprises comme travailleurs !

On pourrait en rester là en se délectant par avance de l'effondrement à venir d'une construction viciée dont les méfaits sont établis. Ce serait négliger le prévisible acharnement des rentiers  à préserver cette monnaie « forte » qui sécurise les lucratives opérations financières. Ce serait surtout sous-estimer la difficulté de la reconstruction d'un système monétaire et financier sur les ruines de l'usine à gaz de Francfort.

L'euro est la forme spécifique qu'à pris le capitalisme spéculatif en Europe depuis trente ans - mais ce même capitalisme s'est déployé dans le monde anglo-saxon, et ailleurs, sous des formes différentes, moins caricaturales mais tout aussi pernicieuses. Sortir de l'euro ne serait pas automatiquement sortir de ce capitalisme spéculatif.

I.                   Comment l'Euro détruit l'Europe

L'Euro est triplement vicié. Au niveau de sa politique, au niveau de ses institutions et dans son principe même.

A.     Une institution néolibérale

La monnaie unique est gérée suivant la croyance monétariste selon laquelle la seule tâche d'une Banque Centrale est d'empêcher l'inflation, par des taux d'intérêt et un taux de change élevés. Cette politique s'accompagne d'une obsession de la « concurrence »  supposée contenir le niveau des prix et « flexibiliser » les marchés sans recours à l'expansion monétaire. Cette croyance est fausse et dangereuse, elle a conduit à freiner la croissance en Europe au seul nom de la défense de la monnaie - alors que toute l'histoire économique montre l'inanité de vouloir adosser durablement la puissance financière à la faiblesse productive : cf. le déclin de la Grande-Bretagne dans l'Entre-deux-guerres. Cette croyance a aussi aveuglé les responsables devant la véritable inflation des bulles financières et de la dette privée au cours de cette période.

Non seulement cette politique est néfaste, mais elle a été institutionnalisée par les Traités Européens, en particulier Maastricht, érigeant la lutte contre l'inflation et le refus du financement des États par la BCE au rang de principes intangibles. Ces principes se sont fracassés face à la Grande Crise actuelle, ils sont quotidiennement violés par ceux-là même qui les ont imposés - à leur corps défendant. Mais ils continuent à être professés, et les éclairs de raison que produit l'instinct de conservation ne garantissent en rien le repentir des fautes passées, comme l'indique la présente tentation d'achever l'Europe malade par une sévère purge.

Monnaie surévaluée[2] creusant les déficits commerciaux et recyclant les capitaux flottants dans des économies où la rente et la spéculation sont plus attrayants que la production, acharnement à enchaîner les États au marché financier au risque de précipiter le continent dans la déflation... l'ADN monétariste de la BCE (et, à travers elle, des dirigeants européens) n'en finit pas de punir les peuples d'Europe « dépensiers » et de creuser le retard de la Zone Euros face aux États-Unis ou à l'Asie orientale.

On pourrait cependant imaginer que l'épreuve des faits finisse par imposer un renversement des priorités, que la BCE adopte une orientation pragmatique à l'instar du FED américain.

B.     Une monnaie sans État

Cette hypothèse est cependant improbable vu l'enracinement de cette politique dans la tradition allemande. Pays « exportateur » à la spécialisation industrielle solide, l'Allemagne a durablement assis sa puissance sur une monnaie forte valorisant ses exportations tout en réduisant le prix de ses importations et en contenant l'inflation. Cette politique a pu être en phase avec les conditions de l'Allemagne des années 60 à 80, quoique déjà les « succès » allemands fussent gagés sur les déficits ou la surévaluation monétaire de ses partenaires, condamnés à l'étiolement de leur croissance. Aujourd'hui, l'Allemagne mène une énergique politique de déflation salariale dont l'efficacité se mesure aux excédents commerciaux accumulés au détriment du reste de l'Europe. Elle le paie cependant elle-même d'une situation sociale dégradée et d'une croissance ralentie. Mais ses élites restent prisonnières du mythe de la « rigueur » de cette gestion condamnée.

De plus, la BCE dispose d'une puissance sans équivalent dans le reste du monde, puisqu'aucun état central n'est en mesure de lui imposer d'autres priorités. Il ne s'agit pas seulement de l' « indépendance » de la Banque Centrale, si imprudemment proclamée dans le Traité de Maastricht,  mais d'une configuration institutionnelle sans pareil : de multiples états aux besoins, aux systèmes socio-économiques et aux orientations disparates, face à une seule et unique institution qui trouve (presque) toujours les appuis pour imposer son arbitrage[3].

L'ancienne Bundesbank, pour « indépendante » qu'elle fut, dut pourtant « manger son chapeau » quand le Chancelier Kohl lui imposa l'émission massive de Deutschemarks de la RFA pour échanger à parité les marks est-allemands. Le FED américain dépose régulièrement devant le congrès et reste étroitement en phase avec la politique de l'administration fédérale. Seule la BCE approche une véritable indépendance, en pratique. « Indépendance », c'est-à-dire influence primordiale du système financier, dont elle fait partie, au détriment de priorités politiques qui relèvent de la démocratie...

C.      Monnaie unique et niveaux inégaux de développement

Imaginons cependant que cet obstacle soit levé, que la BCE adopte une orientation moins nuisible. Après tout, même l'Allemagne aurait intérêt à freiner la course à l'abîme... Mais il demeure que l'hétérogénéité sociale, politique et économique de l'Europe ne permet de monnaie unique que dans une perspective déflationniste.

La Grèce, l'Espagne, L'Italie ou le Portugal, et même la France, ont des niveaux de prix surévalués par rapport à l'Allemagne en particulier, pour des raisons diverses - gains de productivité plus lents, déflation salariale en Allemagne dans les années récentes. De tels écarts n'ont rien d'exceptionnels et se résolvent généralement par l'ajustement des parités monétaires. Or le SME, puis l'Euro, ont « gelé » ces différences de prix. Que s'est-il alors passé ?

Chômage chronique et élevé en Europe du Sud, tertiarisation accélérée. L'endettement privé puis les déficits publics ont explosé, facilité par la « confiance » dont bénéficiait l'euro. Ces pays ont ainsi reculé l'échéance jusqu'aujourd'hui...  Mais désormais le choix n'est plus qu'entre l'explosion du chômage et la déflation massive des salaires - avec à terme la désertification de certaines zones, vidées par l'émigration, sur le modèle du Mezzogiorno italien.

Le maintien dans l'Euro des paierait d'une crise économique et sociale sans précédent en Europe du Sud (et dans les pays de l'est qui s'obstineraient à suivre la même impasse), et à terme de la contagion de la déflation dans toute l'Europe. L'Allemagne elle-même, privée de ses débouchés à l'exportation, ne pourrait poursuivre sa stratégie de coucou qu'en exportant ses excédents vers d'autres zones.

Dans une zone monétaire homogène comme la Zone Euro, le passager clandestin est roi. Le dumping fiscal et social réduit les coûts des entreprises nationales sans affecter leurs débouchés dans le reste de la zone. Inversement, les politiques de relance sont détournées par les exportations des Coucous. Le néolibéralisme n'est pas une option dans une telle configuration, il en est la substance même.

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II.                L'impérative déconnexion financière

La cause est entendue - du moins intellectuellement. L'Euro est une construction indéfendable qui ne se survivra qu'à un coût toujours plus élevé. Le retour à des monnaies nationales restaurerait la compétitivité des États et leur capacité à engager des politiques économiques actives. Du moins sous certaines conditions, car la libération de l'Euro ne nous émanciperait pas automatiquement de la dictature de la finance.

A.     L'échec des systèmes de change

Depuis 1971, aucun système de changes n'a pus résister aux flux spéculatifs qui déstabilisent les parités monétaires, assèchent les marchés de capitaux, gonflent les dettes et les bulles. Tolérance des banques off shore opérant en dollar dès la fin des années 1960, prolifération des « paradis » financiers en tous genre opérant sans contrôle public... les gouvernements ont capitulé sans combat en décrétant que mieux valait s'adapter à ces mouvements de capitaux, qu'une « science » économique mal avisée décrivait à la recherche des investissements les plus efficients pour accélérer le développement mondial... fatale ignorance de la substance même de la spéculation qui a rapidement déployé sa malfaisance : la valorisation autoréférentielle des actifs plutôt que la production. Mais une fois levés le contrôle des changes et la réglementation financière, cette finance proliférante a conditionné l'ensemble de la configuration économique. L'Amérique a financé par miracle des déficits commerciaux insoutenables, pompant depuis 30 ans la production des pays excédentaires et soutenant leurs politiques exportatrices et déflationnistes. La plupart des pays ont conditionné leur politique économique sur le seul objectif d'attirer ces capitaux - taux d'intérêts élevés, « rigueur » budgétaires, déflation salariale. Certains ont réussi à financer ce que les observateurs superficiels ont d'abord qualifié de « miracle » : Amérique Latine, Asie Orientale, récemment Espagne... mais chacun de ces miracles fut suivi d'une crise aussi monumentale que la croissance avait été inespérée.

Le désordre des taux de change est sans précédent. La valeur du Dollar en Franc, pour ne citer que cette exemple, fut multiplié par plus de 2 au début des années 80, puis presque divisée du même coefficient... de sa création à début 2010, l'Euro a gagné jusqu'à 70% face au Dollar...

Dans de telles conditions, aucune politique économique n'est applicable, même avec une monnaie indépendante. Passer de la dictature de l'Euro à celle des capitaux flottants n'est pas une solution.

B.     Éradiquer la finance folle

Un Franc restauré serait le jouet d'intenses mouvements spéculatifs contre lesquels les réserves de la Banque Centrale, ou même des « Fonds souverains » seraient impuissantes. La politique économique serait à nouveau réduite aux mêmes recettes néolibérales pour attirer et retenir les capitaux, préserver le commerce international contre le yo-yo des taux de change, etc.

La seule alternative est de déconnecter radicalement l'économie nationale de ces mouvements de capitaux, quitte à supporter d'intenses difficultés dans un premier temps. Il s'agirait d'établir un sévère contrôle des changes, accompagné de taxes sur les mouvements de capitaux et les opérations boursières. Les opérations avec le reste du monde devraient se réduire aux échanges de marchandises - ce qui suppose en amont un fonctionnement administré des opérations financières.

Ce qui précède ne représente pas forcément un principe d'organisation durable, mais des mesures d'exception nécessaire pour s'extirper d'une économie de rente et de spéculation et retrouver l'indépendance économique. Après cette période de bouleversements, d'autres institutions plus souples verraient probablement le jour.

Le coût d'une telle politique serait réduit si plusieurs pays partenaires s'y engageaient simultanément, mais comme une telle coïncidence est fortement improbable, elle ne peut constituer une condition - sauf à renoncer par avance à ce qui précède.

La réorganisation des échanges commerciaux sur des bases saines est souhaitable, mais résultera de ruptures et de négociations ultérieures. Pour que ces négociations soient possibles, il faudra qu'au préalable les États aient recouvré leur liberté d'action.

La proposition  de transformer l'euro en « monnaie commune » autour de laquelle s'organiseraient les monnaies nationales européennes, avec un système de changes fixes et ajustables, est une possibilité. Mais elle ne s'imposera pas « à froid », car elle suppose une même politique de régulation préalable de la finance et un consensus sur les principes de gestion des taux de change - excluant en particulier les politiques de surévaluation qui ont fait tant de ravages à l'époque du SME et des politiques de sous-évaluations systématiques. En attendant que soient réunies les conditions d'un tel système de change, la meilleure politique serait un flottement contrôlé du «Franc », l'objectif étant le maintien d'une parité raisonnable avec un panier de devises partenaires.

 

La sortie de l'euro est donc bien une nécessité pour réorienter les pays européens vers le plein emploi et la croissance économique. Il est fort improbable malheureusement qu'elle se réalise à froid, dans des conditions satisfaisante de préparation. Elle peut en revanche être imposée par une crise spéculative : si les capitaux flottants désertaient l'Europe, l'Allemagne elle-même pourrait tentée de restaurer un Mark conforme à ses principes de gestion et « attirant » pour les capitaux. Ou bien par une crise sociale et politique, certains états s'émancipant dans l'improvisation du carcan de l'euro.

La sortie de l'Euro est désormais une perspective crédible,  mais  la fin d'une aberration historique ne serait pas forcément la sortie de crise attendue. Au-delà de l'Euro, la restauration de la souveraineté monétaire exige d'en finir avec la dictature de la finance.



[1] Politiques déjà à l'œuvre sous le nom de « désinflation compétitive » sous prétexte de « défendre le franc » au sein du système monétaire européen dans les années 80-90.

[2] Du moins à l'heure où j'écris, les tourbillons spéculatifs menaçant d'emporter le fantasme de l' « Euro fort » dans la poubelle de l'histoire monétaire !

[3] Les gouverneurs de la BCE sont certes nommés par les gouvernements, et ces derniers se « défaussent » volontiers sur la BCE de décisions dont ils sont coresponsables. Mais il reste que les moyens institutionnels d'infléchir la politique de la BCE sont faibles.

 

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