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01 juin 2014

Le discours néoraciste

Dans notre précédent article, nous montrions que la formation de communautés antagoniques, la marche au conflit ethnique, sont contenues dans les propriétés de la présente crise économique et sociale. Les conditions sont favorables à la double spirale du repli communautariste, de la stigmatisation et de la discrimination. Elle inspire et se nourrit d’un discours politique qui fournit ses concepts et sa légitimité aux communautarismes montants.

La vie sociale produit spontanément des frustrations, sentiments, formules qui restent confuses tant qu’elles ne circulent que dans les rapports privés. C’est leur énonciation par un discours structuré, légitimé par la représentativité prêtée aux porte-paroles, qui en assure la convergence et la force d’agrégation. Une configuration donnée ne permet pas n’importe quelle représentation, mais elle est susceptible d’interprétations contraires pour donner un sens au désordre initial des expériences. Comme le dit l’antisémite Gilad Altzmon : « Dieudonné est un artiste, son rôle est de refaçonner et de réviser notre vision du monde ».

Dans la lutte pour la définition d’une représentation légitime de la société, les discours politiques s’organisent, avec une efficacité variable, autour de stratégies de conquête d’une hégémonie culturelle. Faire de l’ « intégration » de certaines populations, de l’immigration ou de l’identité des thèmes dominants du débat politique et intellectuel est d’ors et déjà un succès considérable pour les entrepreneurs politiques communautaristes de tous bords. Leurs discours, revendications, programmes, sont ajustés aux catégories dominantes de l’entendement ; alors que les politiques contraires doivent au préalable franchir l’obstacle considérable de la critique épistémologique avant d’attirer l’attention, pour ne pas parler de l’adhésion.

Bref, le communautarisme a imprégné la pensée avant de s’imposer comme thème dominant de l’affrontement politique, qui lui-même euphémise et prépare des affrontements plus physiques. « Lepenisation des esprits » disaient certains sans voir que la culture de la stigmatisation qu’incarnait J. M. Le Pen n’était que la manifestation d’un glissement culturel beaucoup plus large, sous produit de la culture ethnique américaine, permis par l’effondrement sociologique et intellectuel du mouvement ouvrier, et autant portée par les apôtres de la diversité que par le Front National.

On aurait tort de réduire ce mouvement au « racisme » avéré, l’orientation du ressentiment vers une communauté passe d’abord par la légitimation de l’idée selon laquelle l’identité personnelle relève d’une « communauté » plutôt que de la Nation ou d’une classe sociale.

La diffusion du communautarisme dans le discours politique

En 2011, le ministre de l’intérieur Claude Guéant prétendait que la France comptait « cinq ou six millions de musulmans ». Or, suivant Le Figaro « C'est en comptabilisant le nombre de personnes venant d'un pays à dominante musulmane, ou ayant des parents qui en viennent, qu'il parvient à établir ce chiffre ». On est loin d’une simple querelle de chiffres, car ce dont il s’agit est de savoir si l’islam est considéré comme une religion (auquel cas les pratiquants ne dépasseraient pas 2 millions, selon l’INED) ou une identité attachée à toutes les personnes originaires de pays « musulmans ». Ce dernier cas correspond à l’implicite néoraciste d’imputation d’une « communauté » indépendamment des choix individuels de la personne concernée. Non point que C. Guéant soit forcément « raciste » : il en reproduit simplement les présupposés, à charge pour d’autre d’en tirer les conséquences agressives que l’on connait.

Mais la « droite » n’a pas, loin s’en faut, le monopole de ces extrapolations délétère. Le CRAN (Conseil Représentatif des Associations Noires) se présente ainsi :

«  Le CRAN a permis de briser un double tabou : le tabou du nom (jusqu'alors, apparemment, on n'avait pas le droit de se dire noir en France) ; le tabou du nombre (jusqu'alors, apparemment, on n'avait pas le droit de compter les populations noires de France, ce qui permettrait pourtant de mieux lutter contre les discriminations). Par ailleurs, depuis 2012, le CRAN a brisé un nouveau tabou, la question des réparations relatives à la colonisation et à l'esclavage. »

Là encore, il s’agit de dénombrer (5 millions, en l’occurrence) ce qui n’est pas dénombrable : du simple point de vue de la couleur de peau, la « noirceur » s’échelonne en un large continuum en fonction du degré de métissage. En termes culturels ou historiques, les « Noirs » proviennent de zones et cultures diverses.

Quant à la prétendue « lutte contre les discriminations » appuyée sur « le nom » - c'est-à-dire la désignation d’une « ethnie », et le dénombrement, elle n’est autre que le recours aux « statistiques ethniques » supposées permettre la « discrimination positive », c'est-à-dire l’attribution de quotas d’emplois, de logements ou de place dans les établissements d’enseignement. Cette pratique d’origine américaine permet une correction des discriminations au prix – considérable – de l’enferment des individus dans un statut ethnique. Ce statut imposée pour bénéficier des privilèges de caste se renforce alors dans la conscience collective et les désigne comme cible en cas de tension sociale. Mais pour la petite entreprise qu’est le CRAN, le premier avantage de la « désignation » est de fournir à ses dirigeants des ressources en adhérents et en légitimité. La référence à la colonisation et à l’esclave renforce cette entreprise de construction d’une conscience communautaire autour du fantasme d’une histoire commune.

Les « communautés » constituées sont une ressource pour les aspirants à l’entreprise politique. Le pouvoir des « représentants » communautaires est proportionnel à la fermeture de la « communauté » ; et leur intérêt bien compris est d’appuyer la frontière symbolique qui délimite leur zone de représentation. Il n’est pas étonnant que le CRIF grossisse délibérément le danger antisémite et se consacre au renforcement d’une identité juive et de ses liens avec Israël : il ne fait que suivre sans complexe la logique de sa position, qui est en définitive la même que celle des antisémites[1].

La croyance en un déterminisme ethnique, que la rationalisation en soit raciale ou culturelle, est souvent portée en toute innocence par des gens « tolérants », favorables à la « société multiculturelle », qui ne saisissent pas que l’enfermement communautaire est de même nature que le fantasme de la pureté raciale. La clôture progressive des réseaux, prépare le terrain à l’imputation raciste proprement dite.

Les exemples qui précédent ne sont que les échantillons d’une représentation du monde qui traverse presque tous les partis politiques, où les communautés deviennent des victimes ou coupables collectifs

Le nouvel antisémitisme

Dans ce climat intellectuel, il n’est guère étonnant que la colère sociale provoquée par les politiques néolibérales nourrisse une radicalisation proprement raciste dans certains secteurs politiques.

Dieudonné, spécialiste des « blagues » antisémites, réunissait début avril 4000 personnes à Bordeaux, – une affluence sans commune mesure avec celle des meetings politiques traditionnels. Et les thèses antisémites connaissent un véritable succès sur le Web.

Comme toute imputation raciale, la « judaïté » ne repose sur aucune propriété commune des personnes ainsi catégorisées, mais sur l’opération même de classification ethnique. Telle personne « juive » selon la catégorie antisémite n’entretiendra que des rapports ténus ou inexistants avec cette « communauté », ses références culturelles proviendront pour l’essentiel d’une tradition nationale, il pourra pratique une autre religion, son conjoint ne sera lui-même pas « juif » et rien n’indique qu’il soutiendra Israël. Telle est sans doute la situation de la plupart de ceux dont les antisémites se plaisent à énumérer les noms « juifs » afin de l’amalgamer par un effet de désignation. Un « Juif » peut-être avoir adhéré à une autre religion, être imprégné d’une culture historique « juive » ou non, être sioniste ou non, être pratiquant ou non, concentrer sa sociabilité sur un milieu « juif » ou non, appartenir à une famille « juive » ou non – enfin se considérer comme « Juif » ou non. L’amalgame de ces personnes sous le substantif « Juif » vise à construire une catégorie artificielle comme objet du ressentiment (communauté artificielle que l’adversité contraindra à renforcer ses liens internes et justifier à son corps défendant la délimitation antisémite).

Pendant longtemps l’on a pu classer l’antisémitisme en France parmi les lubies de sectes en voie de disparition. L’héritage de la collaboration s’est dissout avec ceux qui l’avaient pratiquée, et leurs héritiers spirituels tournaient plus leurs obsessions vers les « Arabes » que les « Juifs ». Aujourd’hui pourtant resurgit un antisémitisme jeune et populaire. « Le Juif », désigné par une haine dévoyée d’Israël devient l’esprit maléfique qui « tire les ficelles », le principe explicatif des ravages sociaux du néolibéralisme. En témoignent le succès des spectacles de Dieudonné ou la montée en puissance d’Alain Soral, dont le fond de commerce est de produire une présentation « intellectuelle » des phobies contre les Juifs (ou les Francs-maçons). Lorsque les antisémites égrènent les noms d’oligarques « juifs » ils suggèrent une interprétation : les travers de la classe dominante seraient liés à la présence en son sein de « Juifs ». De la même manière, lors des discussions qui ont agité la blogosphère sur l’origine du désarmement financier de l'État, dans la même veine antisémite la « Loi de 1973 » a été rebaptisée « loi Pompidou-Rostchild ». L’interprétation raciale ou complotiste se substitue à l’analyse des rapports de classe ou de la structure économique et fournit une explication facilement accessible, sans détour aride par les sciences sociales. Elle prolonge l’intentionalisme infantile qui veut que tous les événements soient le produit d’une volonté plutôt que d’enchaînements impersonnels de causes et d’effets.  

Un exemple des formulations néoracistes nous est donné par l’antisémite britannique Gilad Atzmon (qui tient meeting en France avec Alain Soral). Toute personne dotée d’un minimum de culture historique y reconnaitra un raisonnement hélas familier, mais assaisonné au goût du jour.

  • Atzmon dénie formellement sa filiation avec l’antisémitisme d’avant 1945 :

« Les juifs, en tant que groupe, descendent de nombreux groupes ethniques différents et sont loin d’être une race homogène […]. Je peux confirmer que je ne suis encore jamais tombé sur une opposition contemporaine à la communauté juive qui soit guidée par le sang ou par des motifs biologiques […]. »

  • Mais il en conserve l’essentiel : une « identité » juive trans-sociale et trans-historique (Notez bien l’usage du substantif « les juifs », présenté comme transcendant tout ce qui les oppose) :

« Mais il est aussi évident que la culture politique juive, qu’elle soit sioniste ou antisioniste, est ethnocentrée et, dans une large mesure, motivée racialement […]. Qu’ils soient sionistes ou antisionistes, les juifs préfèrent d’une manière ou d’une autre opérer dans des cellules politiques racialement orientées et prônant la ségrégation ethnique […]. »

Puis la vieille antienne antisémite : le « Juif » est d’autant plus pernicieux qu’il n’est pas identifiable – hypothèse qui autorise tous les amalgames ! :

« Le juif politique est partout et nulle part à la fois. Le juif politique est dynamique et cohérent et pourtant, flou d’une certaine manière. On ne peut jamais comprendre ce qu’il est ni où le trouver exactement, mais on peut être sur qu’il se trouve quelque part dans un champ magnétique tripolaire imaginaire formé par le racisme juif, un nationalisme agressif et une adhésion religieuse juive vague et versatile […] »

Pour terminer, l’affirmation de la priorité de l’antisémitisme sur les autres considérations :

« L’opposition au pouvoir juif n’est ni un mythe ni une menace. C’est en fait un devoir moral et humaniste fondamental. »

Rappelons aussi la formule de colistier de Dieudonné-Soral aux élections européennes de 2009, Yahia Gouasmi : « Derrière chaque divorce, il y a un sioniste ». Le « sionisme » désigne en principe la politique de l'État d’Israël, mais la loi Gayssot interdisant les propos ouvertement racistes, les antisémites recourent au subterfuge grossier de remplacer « juif » par « sioniste » dans leur propos, ce que comprend parfaitement leur public mais qui permet de se défausser devant les tribunaux. Ici le « sionisme » est présenté comme un principe maléfique, sans aucun lien particulier avec Israël. On retrouve l’image nazie du « Juif » voué à la destruction de la civilisation. L’ « antisionisme » de Soral-Dieudonné ressemble à un copier-coller des pires propagandes des années 30 où l’on aurait seulement substitué « sionisme » (ou : « communauté organisée » chez Soral) à « juif ».

Ce nouvel antisémitisme s’inscrit dans une stratégie, ouvertement revendiquée par Soral, de « réconcilier » la vieille extrême-droite portée sur le christianisme intégriste et la détestation des « Arabes » et une population déclassée, victime de la crise économique, et souvent issue de l’immigration. L’antisémitisme apparait alors comme le point de convergence de ces mouvances, autour de la définition d’un bouc-émissaire commun. Le racisme anti-arabe, hérité de la guerre d’Algérie, devient contre-productif dans la mesure où les descendants des migrants se sont diffusés dans le corps social ; et tout particulièrement dans les milieux que cible l’extrême-droite. La polarisation antisémite apparait dès lors comme le moyen de concilier la stratégie historique de ce courant politique avec la conquête de l’électorat populaire.

Malgré le succès d’estime du laboratoire d’idées racistes qu’est « Égalité et Réconciliation », ce projet est loin d’avoir abouti. Le FN continue à cibler l’islam et l’immigration, même si les « petites phrases » de J.M. le Pen et ses liens avec Dieudonné indiquent que l’option soralienne demeure ouverte.

L’ambivalence du Front National

La présente contribution ne s’inscrit pas dans le registre des « dénonciations » rituelles du Front National, mais cherche à comprendre comment il participe à la montée des communautarismes, parfois à son corps défendant. Il manifeste en lui-même le déchirement du prolétariat (ouvriers, employés et professions intermédiaires) entre la communauté des intérêts de classe (assez bien exprimée par ailleurs dans le discours frontiste) et la logique de la concurrence ethnique (au cœur de la pénétration frontiste dans les classes populaires). Si les deux logiques coïncident dans le moment présent de la lutte des classes, elles ouvrent cependant des perspectives inconciliables.

« Je crois à l’inégalité des races » déclarait de J. M. Le Pen en 1996.

Pourtant le Front National se présente désormais comme un parti républicain, récusant toute distinction entre citoyens français. Le discours du FN cultive l’ambiguïté, un programme implicite qui ne s’exprime que par allusion ou par déduction (mais parfois s’explicite sans nuance dans l’argumentation des sympathisants). Le double langage n’est pas un monopole du Front National : c’est au contraire la recette de base pour agréger des attentes contradictoires, chacun pouvant se croire « représenté », ses intérêts défendus, et son narcissisme flatté par l’image sublimé du dirigeant politique. On voudrait croire que l’ « inégalité des races » a le même statut d’attrape-nigauds que le « je suis l’ennemi de la finance » de François Hollande. Après tout, la population d’origine étrangère constitue une part considérable (la moitié ?) des catégories populaires qui sont aujourd’hui le socle de l’électorat et du plan de conquête du Front National. Le projet présidentiel prêté à Marine Le Pen supposerait un retournement stratégique vers ces nouveaux Français. La phase initiale d’accumulation de militants et de positions politiques passait par l’organisation d’un petit milieu, soudé par une culture politique forte de discrimination ethnique. Mais l’étape suivante pourrait être celle de l’aggiornamento vers la formation d’un bloc majoritaire réintégrant la plupart des français d’origine étrangère.

Un tel scénario est plausible, à défaut d’être probable, ne serait-ce qu’en raison de la difficulté à demain repousser dans la boîte de Pandore les esprits mortifères qu’on en laisse échapper aujourd’hui.

Le fantasme du « remplacement de population »

Le slogan « On est chez nous » - condense le fantasme identitaire (« les autres » ne sont pas « chez eux ») proposé à la partie des classes populaires dont la « francité » est seul titre de noblesse (un « snobisme du pauvre », disait Sartre). Le sentiment de dépossession de l’indépendance nationale est reporté sur les symboles visibles de la mondialisation, l’ « envahissement » migratoire symbolisant l’aliénation politique entraînée par la domination euro-financière.

La formule pourrait certes littéralement renvoyer à d’autres significations – lignes de repli de l’argumentaire du FN. Mais l’ambiguïté à elle seule révèle une intention, et d’ailleurs le public ne s’y trompe pas.

Plusieurs dirigeants du FN prétendent que la France connaîtrait in « remplacement de population », voire un « ethnocide ». Voici à titre d’exemple ce que déclarait B. Gollnish le 1er mai dernier :

« Il y a un peuple français, qui majoritairement est quand même le résultat d’une fusion d’une composante latine, celtique, germanique, fusion qui s’est matérialisée réellement et symboliquement dans le baptême de Clovis. Il y a un peuple français, et ce peuple français il n’est pas bantou, il n’est pas de Mongolie, il n’est pas non plus viking, n’en déplaise à certains : c’est autre chose. Et c’est ce peuple français effectivement qui est aujourd’hui atteint dans sa substance par la dénatalité et par l’immigration massive. C’est indiscutable »

Or le présupposé de cette allégation est que si la « fusion » s’est arrêtée au baptême de Clovis ( ?), les populations migrantes sont inassimilables, qu’elles portent en elle une hétérogénéité indépassable telle que leurs enfants et les enfants de leurs enfants et toutes les générations qui suivront resteront étrangères au peuple français qu’elles minoriseront finalement dans son propre pays[2]. Prétendre que le peuple français n’est pas « bantou » c’est substituer une détermination ethnique à la détermination nationale. Si un « Bantou » ne peut être français, c’est bien que « français » dans la pensée de Gollnisch désigne une catégorie ethno-raciale et non nationale.

La « priorité nationale »

La lecture du projet officiel du Front National confirme l’égalité de principe des « Français, quelle que soit leur origine ». Mais comme souvent le Diable est dans les détails, qui démentent souvent cette référence républicaine.

La revendication d’une « priorité nationale »[3] se révèle particulièrement pernicieuse : le contrôle de l’immigration passe par la délivrance de titres légaux de séjour. Pourquoi introduire, en plus, une politique de discrimination, sur le sol français, à l’encontre de quelques 3,8 millions d’étrangers déjà résidant en France ?

Qu’on comprenne bien : la régulation (voire l’arrêt) des flux migratoires serait une politique parfaitement républicaine, elle n’affecte pas le lien social des populations établies dans la Nation. La frontière est une chose sérieuse : elle filtre ce qui vient du dehors - et protège ceux qui sont au-dedans. Les étrangers déjà installés (quoi qu’on pense des politiques qui ont permis leur installation) participent désormais au tissu social français et ne sauraient en être arrachés sans déchirer du même coup la société à laquelle ils participent. La discrimination appliquée aux étrangers régulièrement installés divise de facto la population française, telle qu’elle est objectivement constituée, avec ses liens établis avec des résidents non encore naturalisés.

En deçà de la traduction juridique qu’en est la naturalisation, la plupart de ces étrangers sont en voie d’intégration en France, leur famille et leurs projets sont en France[4]. La « priorité nationale » n’est autre que l’ébauche d’une épuration ethnique - bornée, pour le moment, sur le critère de la nationalité (encore qu’une exception est mentionnée en faveur des parents « européens », ce qui confirme bien l’intention raciste du projet).

Mais plusieurs prises de position en matière de nationalité laissent penser que le champs des discriminations pourrait être étendu : En 2012, Louis Alliot à propos de la nationalité de la sœur du tueur Mohamed Merah demandait au gouvernement d’ « étudier les conditions de son acquisition et engager une procédure de déchéance avant une expulsion dans son pays d'origine ». Une fois écarté le principe de l’irréversibilité de la nationalité, et si l’on admet l’hypothèse hélas vraisemblable d’aggravation des tensions ethniques, la pression serait forte pour étendre le champ d’application de la déchéance (présente en droit mais jamais appliquée), plaçant des millions de naturalisés en situation d’insécurité[5].

 

Jusqu’à quel point ces exemples révèlent-ils le projet du Front National ? Les balises racistes demeurent bien présentes, sans compter les passerelles avec l’extrême-droite antisémite de Soral-Dieudonné. S’il n’est cependant pas totalement exclu que les rabatteurs racistes ne soient finalement sacrifiés, leur logiciel n’a pas été désactivé.

 

 Les élections européennes du 25 mai ont marqué de l’avis général l’exaspération des classes populaires face aux ravages de la politique européenne. Face à l’inébranlable volonté de l’oligarchie d’avancer dans son agenda de démantèlement de l'État-providence et des droits démocratiques incarnés dans la Nation, la résistance s’exprime au travers de l’offre politique existante, et le Front National occupe la place de l’alternative. Ce parti, nous l’avons montré, véhicule une représentation ethnique des enjeux politiques qui renforcent dangereusement la spirale de l’affrontement communautaire.

Nous avons essayé dans cet article de présenter de façon réaliste la prégnance de cet ethnicisme dans la pensée et le discours politique, non pour prédire le pire, mais pour indiquer les tendances qui pourraient y mener. Connaître le danger pour éviter sa réalisation.

Un dernier article évoquera quelques pistes pour répondre à cette montée de la « question ethnique ».

 



[1] Et sur l’exact même modèle, le militantisme homosexuel exhorte au « coming out », à l’affichage de la « différence » homosexuelle, ce qui suppose de tirer de la seule préférence sexuelle toute une chaîne de conséquences en termes de mode de vie, de sociabilité, de sous-culture : bref constituer une « communauté » sur un critère réel mais que nulle nécessité ne destinait à délimiter un groupe social.

[2] L’ « arguments » ressassé selon lequel la fécondité des « français de souche » serait moindre que celle des populations immigrées s’appuie nécessairement sur le même fond raciste : les propriété ethniques se transmettraient héréditairement aussi sûrement que des différences génétiques.

[3]  « Les entreprises se verront inciter à prioriser l’emploi, à compétences égales, des personnes ayant la nationalité française. Afin d’inciter les entreprises à respecter cette pratique de priorité nationale, une loi contraindra Pôle Emploi à proposer, toujours à compétences égales, les emplois disponibles aux demandeurs d’emploi français. Les administrations respecteront également ce principe, et la liste des emplois dits « de souveraineté » sera élargie, notamment dans les secteurs régaliens où les professions seront réservées aux personnes ayant la nationalité française. [...] Les étrangers en situation légale qui ne trouvent pas de travail seront incités à retourner dans leur pays au bout d’un an d’inactivité [...]. La priorité nationale s’appliquera également en matière de logement social où, à situation égale, le logement sera d’abord proposé aux personnes ayant la nationalité française. Les allocations familiales seront réservées aux familles dont un parent au moins est français ou européen. »

[4] On entend bien l’objection selon laquelle certains de ces étrangers « ne souhaiteraient pas » s’intégrer, et que la difficulté de leur installation sur le territoire français devrait constituer une sorte de test destiné à vérifier leur « volonté » de participer à la Nation. Mais outre que cette « volonté d’intégration » pourrait être mise en doute chez nombre de Français « de souche », les problèmes sociaux et sécuritaires : chômage, délinquance, etc. n’ont rien à voir avec une quelconque « mauvaise volonté » des primo arrivants, mais tout à voir avec les conditions dégradée du lumpenprolétariat dans lequel ils sont plongés par la force des choses. Ce qui plaide en faveur de politiques d’emploi et de freinage de l’immigration, mais certainement pas de suspicion systématique à l’égard de populations qui, pour d’évidentes raisons psychologiques et matérielles, sont déjà puissamment incitées à « s’intégrer ». Autre chose serait de solenniser la naturalisation par des cérémonies, serments, etc. marquant avec l’éclat l’entrée dans une nouvelle communauté nationale.

[5] Ceci étant entendu que la Loi française doit être appliquée sans faiblesse. La « déchéance de nationalité » n’apparait comme une réponse à la délinquance ou au terrorisme que dans un contexte ou les lois sont souvent inappliquées ! Si Souad Merah a juridiquement violé la loi française, elle aurait dû être arrêtée et jugée. Mais en l’occurrence la « déchéance de nationalité » apparait comme un substitut au droit, ce qui ne laisse pas d’inquiéter.